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LA VALLÉE D'ENFER

Après avoir passé Neustadt, jolie petite ville très-industrieuse et qui lutte avec Schœnwald dans la fabrication des horloges, on arrive bientôt à l'Hœllenthal, — la vallée infernale.

Dans toute cette vaste Forêt-Noire qui couvre cinquante lieues de pays, et qui compte cent-soixante mille habitants, rien n'est comparable à l'Hœllenthal.

Ici le nom de Forêt-Noire ne suffisait plus pour peindre le sauvage aspect du lieu : — on l'a nommé l'Enfer.

Sombre, étroite, profonde, dominée par de hautes montagnes couvertes de sapins, cette vallée représente à l'imagination, — sinon le séjour des damnés, — l'avenue qui conduit aux rives du Styx. Telle était l'impression produite sur l'esprit de ceux qui lui ont donné son nom, — ce nom qu'elle porte de temps immémorial , et qu'elle portera sans doute jusqu'à la fin des siècles.

Un sentier aux mille détours et un torrent aux flots rapides se partagent l'étroit espace de la vallée. De toute part l'horizon est borné par les montagnes qui étreignent les replis du ravin. Le voyageur engagé dans ce défilé tortueux a toujours une muraille de sapins devant lui , derrière lui et de chaque côté ; il marche sans cesse au fond d'un immense puits de verdure épaisse, ténébreuse et frémissante. La solitude est complète, on n'entend que l'eau qui coule et le vent qui gronde dans les arbres. De loin en loin, aux endroits où le vallon s'élargit de quelques pas, on trouve une chaumière isolée, construite en bois, imitant par sa forme le chalet suisse, avec son grand toit qui touche presque le sol. L'intérieur de la chaumière est lambrissé de noir, et rien n'est d'un plus lugubre aspect que ce rustique logis, éclairé dans la nuit par une latte de sapin enflammée, — seul luminaire que se permettent les pauvres paysans de la Forêt-Noire.

Sur la cime d'un rocher verdoyant, une église dont la cloche appelle les pieux montagnards à l'office du dimanche ; — sur le torrent , un moulin dont la roue fait mouvoir la scie qui débite en minces planches les énormes sapins de la forêt : — tels sont les accessoires animés et riants qui égayent le sombre tableau de la vallée d'Enfer. Mais, dans ses détails les plus âpres, ce tableau n'est pas sans charme. Le voyageur intrépide se plaira même à

traverser l'Hœllenthal pendant un orage , lorsque les nuées enveloppent le sommet des montagnes, lorsque le bruit du tonnerre roule avec fracas dans les gorges de la vallée, lorsque les sapins gigantesques se courbent comme des roseaux sous les efforts de l'aquilon. C'est là un grand et beau spectacle ! et, pour se faire une idée complète de l'Hœllenthal, il faut le voir deux fois : — pendant le beau temps et pendant la tempête.

L'Enfer est célèbre dans nos fastes militaires. Au commencement du siècle dernier, le maréchal de Yillars s'arrêta à l'entrée de la vallée, et, après avoir sondé sa profondeur, fit prendre un autre chemin à son armée, en disant :

« Je ne suis pas assez diable pour traverser l'Enfer. »

Le calembour était peu digne d'un héros.

Mais, à la fin du siècle, l'honneur de nos armes prit une éclatante revanche dans le même lieu. Le général Moreau, plus diable que Yillars, traversa l'Enfer sans perdre un seul homme, dans l'admirable retraite qui a immortalisé son nom.

En sortant de l'Hœllenthal , le site se transforme ; la décoration change subitement, comme à l'Opéra. Au lieu de l'étroite vallée, resserrée entre deux remparts de montagnes, on se trouve dans une vaste plaine, que les habitants du pays ont surnommée le Paradis.

Ce titre-là paraît singulièrement exagéré. La plaine est assez belle, très-unie, convenablement fertile, agréablement ornée de bouquets d'arbres et d'habitations modestes ; on y respire un air pur : on comprend que ses habitants goûtent une paix profonde ; mais, à vrai dire, cette verdure et ce calme ne semblent pas suffisants pour représenter le séjour céleste. Il y a dans le grandduché de Bade vingt contrées qui mériteraient bien mieux, qui méritent réellement le nom de paradis : heureuses contrées, vallées charmantes, jardins enchantés, que le Créateur a formés avec amour, que la nature a comblés de ses trésors et de ses féeries. La plaine de Fribourg devrait tout au plus s'appeler le Purgatoire.

On lui a donné sans doute le nom de Paradis , moins par orgueil que par opposition avec le nom d'Enfer donné à la vallée voisine.

F RI BOURG. m

Le Paradis s'étend de l'Hœllenthal aux portes de Fribourg.

Ici, nous allons trouver le berceau de la maison de Bade, issue des princes souverains de ce pays. C'est dans le onzième siècle que la famille des Zaehringen sort de la nuit des temps. Bien avant cette époque, leur race régnait déjà dans le Brisgau ; ils portaient le titre de comte et descendaient des ducs d'Alsace ; mais dans ces obscurs et lointains parages de l'histoire, ils ne se montrent qu'à de rares intervalles, et c'est en vain qu'on chercherait à recomposer une chaîne généalogique dont tant d'anneaux sont brisés et perdus.

Lorsque le nuage se dissipe et laisse pénétrer la lumière au sein de l'histoire, nous voyons apparaître Berthold de Zœhringen, surnommé le Barbu, comte de Turgau et du Brisgau. Ce prince était doué de grandes qualités ; il rendit d'importants services à l'empereur Henri III, qui, pour le récompenser de son zèle, lui promit l'investiture du duché de Souabe aussitôt que cette principauté retournerait à la couronne impériale par la mort d'Othon de Schweinfurt. Mais lorsque le duché devint vacant, l'empereur n'était plus, et sa veuve, l'impératrice Agnès, avait disposé de ce riche apanage en faveur de son gendre, Bodolphe de Beinfelden. Justement irrité de cette injustice, Berthold fit éclater son ressentiment avec tant de force et de menaces, que, pour l'apaiser, on lui octroya le duché de Carinthie et le margraviat de Yérone. Berthold prit alors le titre de duc, qu'il joignit à son nom de Zaehringen.

Plus tard, l'empereur Henri IY, étant monté sur le trône, voulut mettre un frein aux envahissements et à la tyrannie des grands vassaux de l'empire. Il y réussit aisément dans quelques provinces, où de bonnes forteresses tenaient les récalcitrants en respect ; mais le nord de l'Allemagne se montra moins facile à gouverner ; là, les princes levèrent l'étendard de la révolte, et le duc Berthold de Zaehringen entra dans cette ligue. L'empereur le déclara traître, félon, et déchu de ses titres, dignités et possessions. Cependant les rebelles remportèrent des avantages signalés, et ils vinrent assiéger Henri dans le château de Harzburg. Berthold alors pénétra jusqu'à l'empereur, et l'engagea vivement à faire des concessions, lui promettant que la ligue cesserait aussi-

tôt. Henri , qui se trouvait dans une situation périlleuse, promit tout ce que lui demandait Berthold, et celui-ci retourna auprès des princes ligués, qui refusèrent d'abandonner la partie. Aidé de Berthold, l'empereur se sauva du château de Harzburg, rallia ses troupes et livra bataille aux rebelles, qu'il défit complètement. Fier de cette victoire, il resta plus que jamais attaché à ses plans de réforme, ce qui fit que le duc Berthold se sépara une seconde fois de lui et rentra dans la ligue, protégé par le pape Alexandre II, qui excommunia l'empereur. Bientôt après, la diète assemblée à Forcheim, en Franconie, déposa l'empereur Henri, et nomma à sa place le duc Rodolphe de Souabe. Berthold prit une grande part à cet événement, qui fut le signal d'une lutte terrible dans laquelle le pays de Zaehringen fut mis à feu et à sang. Telle fut la douleur du duc Berthold en voyant ses Etats dévastés, qu'il tomba en démence , et mourut bientôt après au château de Lyntburg.

Hermann, second fils de Berthold Ier, eut pour sa part d'héritage Hochberg et d'autres domaines dont il composa le margraviat de Bade. Le duché de Zaehringen échut au fils aîné, qui prit le nom de Berthold II. Le jeune prince épousa la fille de Rodolphe de Souabe, en sorte qu'il resta toujours opposé à l'empereur Henri. Rodolphe et son fils étant morts sans postérité mâle, Berthold hérita du duché de Souabe, du comté de Bourgogne et de la principauté d'Arles. Il laissa trois filles, et deux fils qui lui succédèrent.

L'aîné, Berthold III, vécut peu, mais sa vie fut fertile en bien. — Fait prisonnier à la bataille d'Andernach , il resta pendant quelques mois captif à Cologne. Rendu à la liberté, il revint dans ses États, et fonda près de son château de Zaehringen une ville qu'il nomma Fribourg, et à laquelle furent octroyés de nombreux privilèges. Ce prince mourut après douze ans de règne ; son épouse Sophie de Bavière ne lui ayant pas donné d'enfants, il eut pour héritier son frère Conrad, qui régna vingt-sept ans. Berthold IV, fils de ce dernier, consolida dans un long règne la puissance de sa maison, qui devait s'éteindre dans la personne de son successeur.

Le dernier duc de la branche aînée de Zaehringen fut Ber-

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