DE FRIBOURG A RADE
(( Odille, où es- tu?
— Près de vous, mon père; mais Dieu me cache à vos yeux et me garde contre votre atteinte. »
Il n'y avait pas à douter du miracle. Le duc, saisi de respect, fît fléchir sa volonté devant celle de Dieu.
« Je cède, reprit-il, tu es libre ; je jure de te laisser accomplir ton vœu de piété, et de bâtir un couvent qui t'appartiendra. »
A ces mots, la roche se rouvrit. Odille reparut, le front couronné d'une auréole céleste, et, radieuse de cette divine lumière, elle embrassa son père.
Le duc, fidèle à sa parole, fit construire et donna à sa fille le couvent de Hohenbourg, où elle vécut de façon à être placée après sa mort parmi les saintes du paradis.
Depuis ce temps-là, le rocher est resté ouvert, et, dans la grotte qui avait servi de refuge à sainte Odille, on vit jaillir une source dont l'eau bienfaisante guérit le mal aux yeux.
En retournant de Fribourg à Bade, on prendra le chemin de fer, moins poétique sans doute que les âpres sentiers et les routes sinueuses de la Forêt-Noire, mais qui a le mérite d'abréger les distances. Ici, pourtant, le voyageur ne saurait aller vite sans faire violence à sa curiosité. A chaque station, une localité intéressante l'invite à interrompre sa course. C'est d'abord, à une lieue de Fribourg, le vieux burg de Zamringen, dont les ruines rappellent tant de souvenirs de grandeur et de gloire. Les ducs élevèrent ce château dans le onzième siècle; avant ce temps-là ils résidaient à Lintbourg et à Brisach ; plus tard, et lorsque leur puissance s'étendit, ils eurent tour à tour, pour capitale de leurs Etats, Zurich, Sole lire, Berne et quelques autres villes considérables de la Suisse. Un peu plus loin, ce sont les ruines du château de Hochberg, autre résidence souveraine, noble maison qui brille dans l'histoire d'un éclat impérissable. On passe ensuite près du château de Lichteneck. Selon la tradition, il y a au fond du puits de ce château une cloche d'argent qui sonne dans la nuit de Noël. Vous remarquerez Kenzingen, petite ville que nos contemporains ont vue renaître de ses cendres après l'incendie qui la dévora. Dans le voisinage se trouve le bourg de Wagenstatt.
fameux par une bataille dans laquelle se distinguèrent les milices de Fribourg, et dont cette ville fête régulièrement le glorieux anniversaire.
Le chemin de fer vous conduit en une heure de Fribourg à Orschweyer , où l'on s'arrête pour aller visiter la petite ville d'Ettenheim, située à une demi-lieue de là.
Avant la révolution française, Ettenheim était un fief de l'évêché de Strasbourg, qui possédait de vastes domaines sur la rive droite du Rhin. Le cardinal de Rohan, — celui qui joua un rôle si étrangement scandaleux dans la fameuse affaire du collier de la reine, — fut le dernier évêque dont la domination s'étendit sur la rive allemande. Lorsque les orages politiques le renversèrent de son siège et le forcèrent à s'expatrier, il traversa le fleuve et se réfugia dans son château d'Ettenheim. La présence d'un tel personnage devait donner une importance extraordinaire à la petite ville badoise, dont le nom se trouva bientôt mêlé aux événements de l'époque. Le cardinal de Rohan n'était pas homme à vivre tranquillement dans la retraite et à se reposer dans la vieillesse. C'était une de ces natures remuantes, inquiètes, ardentes, qui ont un perpétuel besoin d'action. Appelé à l'évêché de Strasbourg, inféodé à sa famille, il commença par être le coadjuteur de son oncle, qui occupait ce siège et qui le garda pendant vingt-trois ans. Les honneurs et les dignités ecclésiastiques ne pouvant suffire à son ambition, il obtint l'ambassade de Vienne, où il déploya le faste, l'orgueil, la légèreté de mœurs et la hardiesse d'esprit qui devaient avoir un jour de si déplorables conséquences. Le mécontentement de la cour d'Autriche le fit rappeler, mais les défauts de son caractère et les torts de sa conduite ne l'empêchèrent pas d'être nommé grand aumônier de France. Après le procès du collier, qui abattit sa kaute fortune, il s'était retiré dans une de ses abbayes. On lui permit bientôt de rentrer dans son diocèse de Strasbourg. La révolution ne tarda pas à le ramener sur la scène politique. Il fut nommé député aux états généraux ; mais, ayant refusé d'accepter la constitution civile du clergé, il se vit contraint de quitter l'assemblée, et c'est alors qu'il vint chercher un asile à Ettenheim. Il y tenait un grand état de maison et menait une existence très-active. Ennemi