DE FRI BOURG A BADE
de la résolution triomphante, il se dévoua tout entier à la cause que soutenaient les émigrés, et consacra vaillamment à cette cause sa fortune, son influence, ses soins et son temps. Auprès de lui s'était retirée sa nièce, la princesse Charlotte de Rohan. Lorsque l'armée de Condé fut licenciée en 1801, le duc d'Enghien vint s'établir à Ettenheim, et c'est là qu'il fut arrêté. — Le cardinal de Rohan mourut à Ettenheim en 1803.
Pour continuer le voyage, on revient prendre à Orschveyer le chemin de fer qui mène en trois quarts d'heure à Offenbourg en laissant de côté Mahlberg et Lahr, ville très-commerçante dont l'origine remonte à une haute antiquité.
Le pays est charmant, pittoresque, fertile, animé par de nombreux villages aux clochers aigus, décoré de châteaux, les uns en ruines et attestant la grandeur des temps passés ; les autres, modernes, en bon état et déployant toutes les élégances de notre époque. Les vieilles légendes abondent dans ces châteaux ruinés, et les légendes nouvelles dans ces habitations qui datent du siècle présent.
Une de ces dernières, une histoire contemporaine, nous fut racontée en passant par un de nos compagnons de voyage , et on nous permettra de la consigner ici.
Les voyageurs qu'emportaient le train rapide du chemin de fer avaient remarqué un joli petit château moderne , qui s'élevait gracieusement sur le penchant d'un coteau, et dont la blanche façade ressortait sur le fond sombre de verdure que lui faisait une forêt de sapins couvrant les hautes montagnes qui fermaient l'horizon. *
— Quelle délicieuse habitation ! s'écrièrent plusieurs voix ; — et que l'on doit être heureux de vivre là! — ajoutèrent quelques personnes sentimentales.
— Ce château est en effet habité par des gens heureux, reprit un vieux monsieur, un Allemand, qui occupait un des coins du wagon.
Le peu de mots qu'il avait dits suffisait pour éveiller la curiosité des voyageuses. Evidemment il savait l'histoire des habitants du château ; on le pria de la raconter, et il s'empressa de céder aux aimables solliciteuses.
Le propriétaire de ce domaine est un jeune gentilhomme ba-
dois, M. Albéric de Reisberg. — Après avoir terminé ses études à l'Université de Fribourg, M. Albéric, voulant compléter son éducation par les voyages, se rendit d'abord à Paris, qui est la ville par excellence pour former les jeunes gens. A Paris, il se répandit dans les salons, où il reçut l'accueil que méritait un jeune homme aimable , spirituel et riche. Il rencontra dans le monde , où elle reparaissait après deux années de deuil et de retraite, une femme charmante, Mme de N..., qu'un vieil époux avait laissée libre après quelques mois de mariage, avec une fortune de dix mille francs de rente. Les grâces et les attraits de la belle veuve produisirent une profonde impression sur le cœur de M. Albéric; il éprouva pour elle un amour sérieux, profond, inaltérable, — un amour allemand, enfin ; — mais, par malheur, lorsqu'il voulut déclarer ses sentiments , il était trop tard : un prétendant plus alerte, le baron de ***, s'était présenté avec de bonnes recommandations, et avait eu le talent de faire agréer sa recherche.
M. Albéric valait infiniment mieux que son rival, médiocrement doté par la nature , peu agréable de sa personne , étroit d'esprit, très-avare, très -avide d'augmenter les cinq mille francs de rente qui composaient toute sa fortune, et ne voyant dans son mariage avec une femme charmante qu'une bonne affaire , le moyen de tripler d'un trait de plume son capital et son revenu. Il mariait ses cinq mille livres de rente avec dix mille : c'était sous cet unique point de vue que l'hymen lui souriait. «
On voit dans le monde beaucoup de ces hommes habiles qui ont l'art de réussir malgré leurs imperfections, leurs défauts et leurs disgrâces naturelles. L'astuce leur tient lieu de mérite; une doucereuse dissimulation couvre leur marche dans les chemins tortueux qui les mènent au succès. La belle veuve n'éprouvait aucun tendre penchant pour le baron, mais elle s'était laissé envelopper par des circonstances adroitement ménagées ; elle avait cédé aux conseils intéressés qui lui persuadaient d'échapper le plus tôt possible à l'isolement du veuvage, en contractant un mariage de convenance. Sa parole était donnée lorsque M. Albéric se présenta. La droiture de son caractère lui défendait d'écouter