‹ L'été à BadeChapitre 34 sur 46 · DE FRIBOURG A BADE · texte numérisé non relu

DE FRIBOURG A BADE

la secrète voix qui plaidait en faveur du nouveau venu ; il aurait fallu, pour rompre ses engagements, une raison grave, il aurait fallu lui montrer un tort réel chez celui qui avait reçu sa promesse. Pouvait-on lui dire :

— Il ne vous épouse que par intérêt.

Quelle est la femme jeune et jolie qui croira cela, en France, en Allemagne ou ailleurs ?

La preuve était indispensable pour donner crédit à une pareille vérité ; mais comment contraindre l'avare à se trahir, et l'amener à perdre la bonne position qu'il s'était faite ? — Peu de chose suffit parfois pour vaincre ces obstacles qui , au premier abord , semblent insurmontables. — Le baron avait pris des billets à la loterie de plusieurs immeubles situés en Autriche. Ce détail, indifférent en apparence, pouvait, comme on va le voir, acquérir beaucoup de valeur entre les mains d'un rival ingénieux et prêt à tous les sacrifices.

L'époque du mariage était fixée et devait avoir lieu dans un délai fort bref, lorsqu'un beau jour le baron reçut une lettre timbrée de Yienne.

Cette lettre, qu'il décacheta d'une main tremblante et qu'il lut avec une inexprimable émotion, était ainsi conçue : « Monsieur,

(( Nous avons l'honneur de vous informer que le tirage de <( la grande loterie a eu lieu ce matin , et la satisfaction de vous « apprendre que le numéro 2884 de la deux cent quarante- « sixième série, numéro inscrit à votre nom et faisant partie des « billets qui vous avaient été adressés sur votre demande par un (( de nos délégués, a gagné un des lots principaux, le grand hôtel <( situé dans le faubourg de Leopoldstadt, à Yienne, évalué trois (( cent vingt-huit mille florins, soit sept cent mille francs de votre k monnaie.

« Il importe à vos intérêts que vous veniez prendre possession. « Votre présence est nécessaire pour les formalités d'usage, et si « vous voulez , selon toute probabilité, vous défaire de l'hôtel , « il sera utile de surveiller la vente par vous-même, afin d'obte- « nir les conditions les plus avantageuses, c'est-à-dire le prix

d'estimation.

(( Comme il est possible que , pris à l' improviste , vous ne « soyez pas en fonds pour ce voyage, nous prenons la liberté de « vous adresser une somme de mille écus, dont nous débitons « le compte courant qui vous est ouvert dès ce moment à notre « caisse.

a Yous pouvez , du reste, faire vos préparatifs à loisir ; car « il suffira que vous arriviez à Vienne d'ici à une quinzaine de <( jours.

« Veuillez , Monsieur , disposer de nous en toute occasion , « et recevoir l'hommage de notre considération la plus distin- « guée. »

Ces lignes éloquentes étaient signées d'un nom parfaitement indéchiffrable ; mais la lettre portait un caractère d'authenticité qui ne permettait pas le plus léger doute. Le baron trouva sous l'enveloppe la somme annoncée : trois billets de banque de mille francs chacun.

L'accès de joie fut si violent que l'avare faillit suffoquer ; il relut vingt fois la précieuse lettre, et, après s'être livré sans contrainte aux transports de son ivresse, il se modéra pour réfléchir mûrement à la ligne de conduite que lui imposait sa fortune nouvelle , et il reprit son masque de dissimulation , afin de ne commettre aucune imprudence et de ne compromettre en rien son bonheur.

Le lendemain, la belle veuve disait à une de ses confidentes :

— Je ne sais que penser : j'ai vu mon prétendu hier au soir, il avait un air extraordinaire ; il obéissait à je ne sais quelle préoccupation singulière , et il m'a semblé , — je me trompais sans doute, — qu'il cherchait à faire naître entre nous un différend et une querelle.

L'explication ne pouvait tarder à éclater.

— Voici dans peu de jours l'époque fixée pour notre mariage, dit la jeune femme avec un engageant sourire ; avez-vous songé à faire publier les bans?

Le baron fut visiblement décontenancé par cette attaque.

— Pardon , reprit-il avec un maladroit embarras ; vous me voyez bien contrarié, mais il faut absolument que ce mariage soit différé.

Page 1