RETOUR A RADE
LE PALAIS DE LA CONVERSATION. — SOIRÉES. BALS. — CONCERTS. — ANECDOTES.
La saison de Bade commence au mois de mai; l'ouverture officielle se fait vers la fin du printemps, et dès cette époque le beau monde arrive au rendez-vous, d'abord peu à peu, un à un, deux par deux; puis les rangs se serrent, Faffluence augmente graduellement, la foule devient de jour en jour plus nombreuse et plus brillante. Ceux qui, venus les premiers,
Wi L'ÉTÉ A BADE.
ont fait de lointaines excursions dans la Forêt-Noire et dans les provinces du grand-duché qui avoisinent le Rhin, la Suisse et le Wurtemberg, trouvent au retour la ville envahie par une armée splendide à laquelle toutes les nations de l'Europe ont fourni leur contingent d'élite. Bade se présente alors sous un nouvel aspect : après l'avoir surprise dans ses préparatifs de fêtes , on la revoit dans tout l'éclat de sa parure , dans toute la vivacité de sa joyeuse animation.
Voulez-vous savoir quels hôtes nouveaux la ville a reçus pendant votre absence ? Voici la liste des étrangers que le Badeblatt vous donne avec une régularité minutieuse.
Le Badeblatt est la gazette de Bade; mais que ce titre de gazette ne vous effraye pas : vous ne trouverez dans cette feuille ni politique, ni critique, ni rien de ce qui verse le trouble et l'ennui dans l'esprit du lecteur. Journal modèle, le Badeblatt ne dit rien de trop ; il n'a aucune prétention aux vues profondes, il ne court pas après l'esprit , il ne se pique pas de pénétrer les secrets diplomatiques et de recevoir les confidences des ministres. Simple dans sa rédaction , commode dans son format , il offre chaque jour sur ses modestes feuillets une précieuse collection d'annonces et d'avis divers, le programme des fêtes de la semaine, l'adresse des principaux marchands, le détail des nouveautés récemment expédiées de Paris ; en un mot, il contient tout ce qui peut intéresser le public. Mais ce qui fait surtout le mérite et la fortune de cette excellente gazette, c'est qu'elle donne régulièrement chaque jour la liste des étrangers à mesure qu'ils arrivent à Bade. — On trouve partout des journaux du matin et des journaux du soir : le Badeblatt est dans le monde entier le seul journal qui paraisse à une heure de l'après-midi. La distribution se fait au dîner; dès que Bade se met à table, et dès que le potage est servi, on voit entrer dans la salle à manger un porteur du Badeblatt, qui offre aux convives les exemplaires du journal au prix modique de six kreutzer le numéro. Chacun s'empresse de lire les premières pages , où sont inscrits les étrangers arrivés la veille au soir et le matin ; vous les trouvez rangés en bon ordre sous l'enseigne des hôtels qui les ont logés, de sorte qu'en lisant leurs noms vous apprenez en même temps leurs demeures, et
vous voyez dans quelle proportion les nouveaux venus se sont répartis entre l'hôtel d'Angleterre, l'hôtel de Russie, la Cour-de- Bade, l'hôtel d'Europe, l'hôtel Victoria, l'hôtel de Darmstadt, la Fleur, l'hôtel de France, l'Esprit, la Licorne, l'hôtel de Hollande, le Cerf, la Couronne, le Rhin, la Ville-de-Bade, le Chevalierd'Or, la Montagne-Verte, la Rose, le Soleil, la Ville-de-Strasbourg, la Cour-de-Zœrhingen. Puis vient l'indication des maisons particulières qui ont reçu quelques hôtes nouveaux. Deux fois par semaine, ces listes quotidiennes sont ajoutées à la liste générale que publie le Badcblatt ; ainsi se forme chaque année le tableau complet des visiteurs qui ont embelli et honoré Bade de leur présence.
Tout ce que l'Europe a compté de personnages éminents, distingués et considérables dans notre siècle, s'est inscrit sur ce tableau. Ces listes, curieusement rassemblées, sont le livre d'or de l'aristocratie contemporaine. Sur leurs colonnes serrées figurent les noms les plus sonores et les plus éclatants. La royauté, la haute noblesse, l'opulence, le talent, la beauté, l'esprit, tout est là. Ce sont à chaque page des noms environnés d'une resplendissante auréole, couronnés de diamants, de lauriers ou de fleurs, illustrés par la naissance , les grandes actions , le génie ou les grâces. Rien n'y manque de ce qui fait la gloire et l'ornement du monde. Les souverains et les princes, les grands seigneurs et les grands capitaines, les millionnaires et les poètes, les dandys et les merveilleuses, sont venus, escortés d'une suite nombreuse, et amenant la foule sur leurs pas. Tous ont fait ce pèlerinage ordonné par la mode, encouragé par l'exemple, récompensé par le plaisir ; tous ont voulu goûter les délices du séjour de Bade, parcourir ses charmantes promenades, et prendre leur part de ses fêtes si justement célèbres.
A Bade, toutes les grandeurs sont modestes. Les princes veulent qu'on ignore leur rang , ou du moins qu'on ne le leur rappelle pas ; ils suppriment leurs titres ; ils effacent autant que possible leur majesté sous le voile de l'incognito. Cet exemple, plein de bon goût, donné par de grands personnages, est devenu une règle générale qui s'applique à toutes les magnificences de Bade. La pompe des choses se dissimule sous la simplicité des noms. Ainsi
*o6 L'ÉTÉ A BADE.
Ton est convenu de nommer tout simplement Maison de conversation le palais des plaisirs et des fêtes de Bade. Jadis, il est vrai, ce n'était qu'une maison étroite et mal distribuée, avec des salons peints à la détrempe et bourgeoisement meublés ; — mais M. Bénazet est venu, et d'un coup de baguette il a transformé la maison en palais somptueux, plein de luxe, de richesse et de splendeur. La féerie des arts et de l'élégance a répandu ses merveilles sur cette demeure. Le pinceau de Cicéri a décoré les appartements de ce temple consacré à tous les plaisirs qui charment les yeux, l'esprit et les sens. Bien n'est plus imposant que l'aspect de la grande salle resplendissante de dorures, et remarquable par le noble style de son architecture et de sa décoration. Deux autres salons, meublés avec un luxe royal dans le goût des deux derniers siècles , sont réservés aux fêtes particulières. Puis s'ouvre devant vous une ravissante galerie, fraîche, riante et printanière. C'est un salon tout de fleurs : le plafond est émaillé de roses et de violettes ; les marguerites, les œillets, les camélias, se groupent en bouquets et courent en guirlandes sur les lambris; des festons de fleurs encadrent les croisées, les portes et les glaces. Aux deux extrémités de la galerie, des caisses d'orangers, de grenadiers et de lauriersroses, complètent le prestige. Là, trois fois par semaine, on danse et l'on fait de la musique en petit comité, composé de deux ou trois cents personnes tout au plus. Le samedi est réservé aux grands bals, et, ce soir-là, tout ce que Bade compte d'étrangers inonde les vastes salons du palais.
Comment dépeindre ces fêtes, leur luxe éblouissant, l'admirable composition d'une société formée de toutes les aristocraties , véritable congrès où la France, la Bussie, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, l'Amérique, envoient leurs représentants les plus distingués, leurs femmes les plus belles et les plus gracieuses?
C'est un homme d'un rare mérite et d'une haute capacité, c'est M. Bénazetpère, qui a fait du séjour de Bade ce qu'il est aujourd'hui; qui a été l'intelligent et magnifique organisateur de ce luxe, de ces fêtes, de ces plaisirs inépuisables.
M. Bénazet n'était pas seulement un homme riche et considérable, un grand propriétaire élevé par l'honorable suffrage de ses
concitoyens au rang de colonel dans la garde nationale du département de la Seine; mais encore, et ce qui vaut mieux, il se recommandait par la noblesse de son âme, la délicatesse de son esprit et la distinction de ses manières. Formé à l'école des hommes éminents qui occupèrent le pouvoir pendant la Restauration ; camarade des Martignac, des Peyronnet et de toute la brillante jeunesse de son temps ; lié avec toutes les illustrations de notre époque, habitué à vivre parmi tout ce que la société parisienne compte de plus distingué, et à recevoir le plus beau monde, l'hiver, dans son délicieux hôtel de Paris, M. Bénazet, véritable grand seigneur dans toute l'acception du titre, pouvait mieux que personne s'entendre avec la haute aristocratie qui fréquente les eaux de Bade.
Sa mort, qui eut lieu en 1848, le lendemain de la révolution de Février, a causé de vifs et profonds regrets parmi tous ceux qui l'ont connu. C'eût été une perte irréparable, s'il n'avait laissé dans son fils un digne continuateur. M. Edouard Bénazet, qui préside maintenant à la belle saison de Bade, qui dirige ce riant et splendide séjour, a reçu les inspirations de son père et partagé longtemps les soins de son habile et ingénieux gouvernement. Jeune, élégant, spirituel, distingué, plein de goût et d'imagination, il a toutes les qualités nécessaires pour administrer ce domaine des fêtes et des plaisirs de l'été, et pour en faire dignement les honneurs à la noble société qui le visite. Avec lui, Bade conservent toujours son immense supériorité sur toutes les autres eaux de l'Allemagne, et restera le séjour favori du beau monde.
Dans le vaste et noble édifice dont les appartements de la conversation se partagent le centre, l'aile droite est occupée par un magnifique restaurant; l'aile gauche par une librairie et des salons de lecture. Le restaurant, que dans le langage de Bade on nomme la restauration, est sans contredit le plus bel établissement gastronomique de l'univers. Deux cents convives peuvent tenir à l'aise dans cette salle immense et somptueuse, où de riches arabesques encadrent les riantes peintures de Cicéri. Au fond, une sorte d'estrade, où l'on monte par un double escalier, forme un petit salon qui domine la salle principale. On dîne là aussi bien et plus confortablement que dans les meilleurs restaurants de Paris et de Saint-Pétersbourg.
A gauche du péristyle, qui sert d'entrée au palais, est située la galerie littéraire et artistique de M. Marx, offrant aux amateurs une riche collection de livres, de journaux, de gravures et d'albums, œuvres sérieuses et plaisantes de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre. On trouve là une immense bibliothèque et une profusion de brochures, de revues, de gazettes dont la lecture est gratuite. — Les demoiselles Marx font avec beaucoup de bonne grâce les honneurs de cet établissement, si remarquable par sa richesse et par son luxe.
La librairie occupe une partie de l'emplacement de l'ancien théâtre. Les jeux de la scène figurent dans les plaisirs de Bade, où se sont montrés tous les artistes dramatiques les plus célèbres de Paris et de l'Allemagne.
Et puis aussi nous avons vu sur l'élégant théâtre des salons la comédie de société jouée au bénéfice des pauvres par l'élite du beau monde. Les hommes les plus distingués et les plus grandes dames mettent gracieusement au service de la bienfaisance d'admirables talents que l'on est toujours étonné de trouver dans de si hauts rangs, comme si l'on ne savait pas que toutes les aristocraties sont sœurs.
Chaque jour a ses plaisirs distribués de façon à éviter également le vide et la satiété; chaque instant de la journée a son emploi, et les heures n'ont que le tort de s'envoler trop vite. Le matin est consacré aux promenades dans les environs de Bade, et le pays est si fertile en sites pittoresques, si bien meublé de ruines romantiques, si admirablement décoré de fiers châteaux, de vertes collines, de gracieux ermitages , de sombres forêts, de torrents écumeux et de fraîches cascades, que la saison tout entière ne suffirait pas à épuiser la féconde variété de ces excursions journalières. Dans l'après-midi, les flâneurs se rendent dans l'allée des boutiques, qui traverse le parc et monte au palais de la Conversation.
Un ombrage épais protège les promeneurs contre les ardents rayons du soleil. Des deux côtés de l'allée do simples baraques foraines, construites en bois , offrent aux chalands des marchandises de toutes sortes. C'est un bazar universel. Les marchands portent le costume de leur pays. L'industrieux mécanicien de la
Forêt-Noire vend ses horloges de bois ; le Tyrolien tient un assortiment complet d'objets en peau de chamois et en cornes de cerfs ; le Hongrois débite de la toile ; le Bohémien étale ses riches cristaux dont les mille facettes et les vives couleurs ont l'éclat du diamant, des rubis, de la topaze et de l'émeraude. Les marchands de soieries, de jouets, de quincailleries parisiennes et de cigares de la Havane complètent le bazar. Devant les boutiques , de grandes tables rondes, recouvertes d'un tapis et entourées de sièges, invitent les promeneurs au repos; on se rencontre, on s'asseoit et on cause. Parfois une de ces tables est garnie d'un échiquier , et les amateurs font cercle autour de deux adversaires plongés dans leurs méditations stratégiques.
L'espace qui s'étend devant le palais de la Conversation, et qu'on appelle la Terrasse, partage avec l'allée de Lichtenthal les honneurs de la promenade du soir. Dès trois heures de l'aprèsmidi, un orchestre, placé dans un pavillon voisin du palais, jette aux échos du parc ses vibrantes symphonies. Après le dîner, la foule envahit les tables placées devant le café de la Restauration ; la Terrasse se couvre de promeneurs ; les curieux cherchent et se montrent les hôtes illustres de Bade, les princes , les hommes célèbres, les grandes dames et les beautés en renom.
N'allez pas croire cependant que la société de Bade soit uniquement composée de princes et de grands personnages. L'hospitalité de cette aimable résidence admet dans son sein toutes les conditions du rang et de la fortune ; les visiteurs les plus modestes sont accueillis et traités comme les plus brillants. Là comme partout se glissent aussi quelques chercheurs d'aventures, quelques-uns de ces audacieux intrigants qui suivent le beau monde à la piste. Et comment voudriez-vous que Bade fût inaccessible au fléau que subissent toutes les grandes villes, toutes les capitales de l'Europe, où ces oiseaux de proie pénètrent sous un plumage d'emprunt dans les salons les plus élégants et les plus nobles? Mais s'il est difficile de les arrêter au passage et de les empêcher d'entrer, on sait du moins déjouer leurs projets hostiles. Une active surveillance plane sans cesse sur le paisible séjour de Bade. L'ordre le plus parfait règne dans cette foule mobile, et jamais le moindre trouble ne vient rider la surface polie d'une so-
ciété composée de tant d'éléments divers. Si par hasard une voix, bruyante, une querelle, une impertinence, vient rompre l'harmonie générale, la répression est aussi prompte à surgir que la vigilance est habile à se dissimuler. Une figure suspecte, une allure équivoque, ne sont pas plutôt signalées, qu'aussitôt le pouvoir absolu, vêtu de noir et ganté de blanc, prend à part le troublefête et lui dit : — « Monsieur, vous n'êtes pas ici à votre place. — Madame, l'air de Bade ne vous vaut rien. » Si la personne à qui ces paroles s'adressent feint de ne pas les comprendre, on ajoute : « Vous quitterez Bade aujourd'hui même, et dans vingtquatre heures vous serez hors des frontières du grand-duché. »
Il n'y a pas à répliquer ; il faut obéir sans hésiter, à moins qu'on ne préfère voyager sous bonne escorte. C'est de l'arbitraire, si vous voulez; mais tous les honnêtes gens applaudiront à cette heureuse et tutélaire tyrannie qui se manifeste seulement pour le maintien de l'ordre, le triomphe de la morale et la sécurité des plaisirs.
Pendant la journée, point d'étiquette dans le costume, on s'habille sans façon et légèrement; les dandys les plus fringants portent des habits de toile, des redingotes de coutil blanc, et se coiffent d'un chapeau de paille ou d'une casquette. A l'heure du dîner, la tenue prend un caractère plus grave, et le soir la toilette déploie toutes ses recherches merveilleuses. Cependant, aux petites soirées des salons de la Conversation, les hommes sont admis en redingote. Les femmes élégantes trouvent à Bade, comme partout, l'occasion de faire trois ou quatre toilettes par jour, depuis le négligé du matin jusqu'à la grande parure de bal. L'hiver, à Paris, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Londres, n'offre rien de comparable aux bals du palais de la Conversation. Nulle part on ne trouverait une pareille réunion, nulle part ce luxe, cet éclat, cet admirable assemblage de grandeurs et de dignités, nulle part ce bouquet composé des fleurs de tous les climats, des attraits de tous les pays. Où rencontreriez-vous ce piquant^mélange qui vous montre, à la même contredanse, une princesse souveraine et un simple gentleman, un prince héréditaire et la femme d'un banquier, et à la même table de whist les quatre places occupées par les quatre parties du monde?
liALS ET CONCERTS. 161
Aimez-vous la musique? Les concerts ne vous manqueront pas. 11 est rare que l'attrait de ces fêtes ne soit pas éveillé par un nom célèbre. Tous les grands artistes sont venus et viennent tour à tour contribuer aux délices de Tété à Bade. Le livre d'or a inscrit sur ses feuillets les noms de Thalberg, Bériot, Liszt, Ole Bull, Vivier, Batta, madame Pleyel; toutes les illustrations instrumentales s'y rencontrent avec toutes les gloires du chant : Bubini, Lablache, Duprez, Bonconi, Mario, mesdames Catalani, Malibran, Pasta, Yiardot, Damoreau, Lagrange, Sontag, Jenny Lind, Alboni, Cruvelli, Caroline Duprez. Parmi les mélodieuses solennités qui ont eu lieu dans ces derniers temps, le Stabat de Bossini a été exécuté avec un éclat et un succès dont la chronique des eaux de Bade garde le souvenir. Félicien David est venu ensuite diriger les interprètes de la symphonie du Désert. Ce sont là les grandes fêtes musicales. — Souvent aussi des amateurs distingués, des talents aristocratiques se font entendre en petit comité. Des barons et des marquises, des comtes et des duchesses, chantent des barcaroles italiennes, des chansonnettes allemandes, des sérénades espagnoles, des airs français empruntés aux charmants opéras d'Auber, et ces délicieuses romances de Frédéric Bérat, fraîches mélodies, ravissantes compositions, empreintes d'un sentiment si pur, d'une grâce si naïve, d'une originalité si saillante.
On peut dire avec exactitude que Bade donne le ton à l'Europe. C'est un congrès où les nobles représentants de tous les pays discutent les hautes questions qui préoccupent le monde élégant ; c'est un gymnase où s'essayent et se préparent les innovations de la mode. On y décide dans l'été quelle sera la danse en vogue Thiver suivant à Paris. Aussi, avant d'être adoptées par les coryphées des salons parisiens, la hongroise, la valse à deux temps, la polka, la mazurka, la redowa, ont fait leur début à Bade.
Quand il n'y a ni bal ni concert, on se réunit pour causer, et c'est alors que le palais de la Conversation justifie complètement son titre. Toute parole élégante et courtoise est la bienvenue dans l'entretien ; chacun y parle avec le génie de sa nation ; mais,, pour ne pas tomber dans la confusion de la tour de Babel, on a, d'un commun accord, adopté l'usage de la langue française,
Ainsi le veulent la mode et le bon goût, et c'est là un hommage dont nous avons le droit d'être fiers. La langue française règne souverainement dans les salons aristocratiques de l'Europe entière ; elle préside à l'entente cordiale de toutes les intelligences . Les Allemands, les Anglais, les Russes surtout, parlent le français comme le parle Paris au faubourg Saint-Germain, à la Comédie Française et à l'Académie.
Le plus habile observateur, l'écouteur le plus attentif, distinguerait difficilement à quel pays appartiennent les interlocuteurs ; chacun apporte dans la causerie son tribut d'esprit délicat, de fine plaisanterie et de révélations intéressantes, dans le récit de ces véridiques. anecdotes qui composent l'histoire des eaux de Bade, et qui ne sont pas moins curieuses que les anciennes légendes de la contrée.
A peine avions-nous tracé une esquisse du palais de la Conversation, que tout à coup le palais se transforme et s'agrandit comme par enchantement. Les salons créés par M. Bénazet père étaient déjà magnifiques; renchérissant sur ce luxe,. M. Bénazet fils a voulu signaler son avènement par de nouvelles splendeurs. Tout vaste qu'il était, d'ailleurs, le palais devenait trop étroit pour le nombre toujours croissant de visiteurs empressés que chaque année lui amène.
— A l'œuvre donc ! Qu'un nouveau palais s'élève dans l'ancien; que les artistes et les ouvriers les plus habiles se hâtent et se surpassent ; que rien ne les arrête ; l'or sera prodigué pour réaliser les rêves les plus splendides de leur imagination et pour rémunérer dignement leur pensée et leur travail !
Il faut ici rendre hommage au concours empressé de l'Etat, qui a favorisé ces nouvelles créations avec tant de bienveillance. Ces actes de haute et libérale profusion sont un nouveau témoignage de la sollicitude du Prince et de son gouvernement pour tout ce qui peut ajouter à la renommée et à la prospérité du premier bain de l'Europe. Les ordres sont donnés; le théâtre, qui était situé à l'aile gauche de l'édifice, disparaît et va s'élever ailleurs ; l'emplacement qu'il occupait et l'espace rempli naguère par des cours intérieures et des bâtiments de dépendances sont