‹ L'été à BadeChapitre 42 sur 46 · LA CHASSE ET LE DÉPART · texte numérisé non relu

LA CHASSE ET LE DÉPART

lui fit au bras une blessure qui heureusement était sans gravité.

(( Perdu dans les fourrés, l'animal échappa aux plus actives recherches. Alors un second lancé a eu lieu; après avoir pris un peu de repos et avoir rafraîchi chiens et chevaux , nous nous sommes mis à la poursuite du nouveau sanglier, qui était de l'espèce des grands solitaires. Même ardeur de la part de la meute ; même intrépidité de la part des cavaliers. Une heure et demie se passa sans pouvoir l'atteindre ; il s'était réfugié dans une grande pièce d'eau ; mais enfin, poussé par les chiens, il déboucha par la grande route de Stollhofen. Là, M. le baron de Z..., qui conduisait la chasse, met pied à terre, court sur l'animal qui lui faisait tête, et le blesse de son couteau ; deux cavaliers viennent à son secours et achèvent l'animal.

« On fit alors porter le sanglier au lieu du rendez-vous, où la société tout entière attendait avec la plus vive impatience le résultat de cette expédition, dont on avait exagéré les dangers. Un déjeuner splendide, dont M. Bénazet a fait les honneurs avec sa courtoisie ordinaire, a été servi dans un endroit délicieux, sous le plus beau ciel du monde, au milieu de ces splendides forêts qu'on ne trouve qu'en Allemagne. Soixante daines étaient à table, servies par de nombreux domestiques , comme on servirait dans l'hôtel le mieux tenu. Après les dames, les cavaliers ont eu leur tour, et le déjeuner s'est renouvelé pour eux avec le même luxe confortable et la même recherche gastronomique.

(( Pendant le repas, une musique ravissante exécutait des airs du pays, parfaitement en situation avec la circonstance.

(( La rentrée à Bade se fait toujours avec une certaine pompe ; mais cette fois surtout, le temps et l'heure étant favorables, voitures, cavaliers et trophées de chasse ont triomphalement défilé au milieu d'un immense concours de spectateurs ; un orchestre de vingt musiciens, placés dans un vaste char à bancs, ouvrait la marche ; puis venait la voiture de chasse portant le sanglier mort ; trente calèches occupées par les dames et cent cinquante cavaliers complétaient le cortège.

« Nous recommencerons après-demain.

« Adieu et à bientôt, mon cher comte.

a Prince Alexis D... »

Mais voici l'automne venu; le feuillage se rouille; les arbres se déshabillent au souffle du vent ; le paysage perd ses gracieux attraits. Encore quelques jours, et les frimas jetteront un manteau de neige sur l'épaule des montagnes et sur la tête altière des sapins.

L'heure du départ a sonné.

S^^M? j.f | 1 ( » Bade a reçu vos adieux, et attend \ %ï \ \! |\ * votre retour; car il est des lieux tou- \ jours sûrs de voir revenir ceux qui ont

une fois goûté leurs charmes.-

Si les eaux de Bade n'étaient fréquentées que par les Français, on pourrait redouter pour ce charmant séjour l'inconstance de la mode. Mais ici la mode, fixée par de brillants avantages, est protégée par toutes les nations de l'Europe. Les Russes, les Anglais, les Allemands et les autres peuples ne partagent pas cet amour de l'inconnu, cette passion de la nouveauté, cet insatiable besoin du changement, qui caractérisent l'originalité

française; ils cèdent volontiers à l'attrait du souvenir, et ils reviendront vingt fois de suite dans un pays où ils auront trouvé une incomparable réunion d'agréments et de plaisirs.

En quittant Bade, vous achèverez de visiter le pays; vous reprendrez le chemin de fer qui va de Baie à Manheim, embrochant le grand-duché dans toute sa longueur.

A peine parti de Bade, vous arrivez à Rastadt, ancienne résidence des margraves de Bade-Bade. Célèbre par ses titres historiques, cette petite ville est aujourd'hui déchue, paisible et sans importance. Cependant les voyageurs s'y arrêteront pour visiter son beau château, construit sur le plan du palais de Versailles. Là, on retrouve partout le souvenir du valeureux prince Louis, le plus grand de tous les héros qui ont illustré la branche aînée des margraves badois.

Par un singulier jeu de la Providence, ce prince, qui devait porter glorieusement ses armes contre la France, naquit à Paris, le 8 avril 1655. Louis XIV, alors âgé de dix-sept ans, fut son parrain. Sa mère voulait le garder à Paris, et cette volonté s'appuyait sur l'assentiment du roi de France. Cependant le margrave de Bade, grand-père du prince Louis, désirait que son petit-fils fût élevé dans le pays qu'il était appelé à gouverner. Les négociations avaient échoué ; une lutte ouverte était impossible : on employa la ruse. D'intelligents émissaires furent expédiés de Rastadt, pour opérer un enlèvement. La princesse de Bade étant allée passer quelques jours à Saint-Germain, où se trouvait la cour, on profita de son absence pour agir à Paris. Le petit prince Louis était resté au Palais-Royal; une des dames qui le gardaient était secrètement gagnée ; la nourrice et l'enfant, qui n'avait que trois mois, montèrent en voiture sous prétexte de se rendre à Saint-Germain par ordre de la princesse, — et fouette cocher sur la route de Strasbourg ! Lorsque la princesse revint de la cour et apprit l'enlèvement, il était trop tard pour se mettre à la poursuite des fugitifs, qui avaient déjà passé le Rhin.

Si le prince Louis de Rade eût été élevé en France, qui sait si sa vie tout entière n'aurait pas été changée par l'influence que cette éducation devait exercer sur son caractère, ses idées et ses sympathies? A la cour de Rastadt, ses instincts belliqueux se

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