EXTRAIT DES ETAPES D UNE DEROUTE
19 juin.
Je ne sais quel démon s'était perché ce matin sur le dossier de ma chaise et me contait à Poreille mille drôleries qui n'avaient rien à voir avec mon sujet. Toujours est-il, que j'enregistre encore une journée de travail perdue...
... Mais, puis-je déplorer une paresse dont j'ai été déposer l'hommage aux pieds de la plus belle des Suédoises?...— Jamais expression plus ironique s'est-elle rencontrée sous ma plume? et quel cadeau pour une jolie femme, que l'hommage d'une paresse! — Je dirais que M'"'' Maëlstrom mérite vraiment mieux, si je ne la soupçonnais pas d'être, elle aussi, d'une imresse extrême... Toujours est- il qu'elle s'en glorifie beaucoup, lorsqu'elle parle à bon entendeur.
Si elle a quelque désir de m'intriguer, — je ne le pense pas, cependant, — elle peut se vanter d'y avoir réussi. Aussi, soyez bien certaine, madame, que toute parole qui vous échappera en ma présence sera scrupuleusement notée ici, et quelque jour, je pourrai peutêtre porter sur vous un jugement pas trop faux.
Après une demi-heure de luttes, — pas davantage, — j'ai renoncé à écouter plus longtemps ce démon qui, du dossier de ma chaise, me tenait de si gênants pro-
8i l'i-:tk des krl'its secs.
pos, ou, pour mieux dire, j'ai renoncé à ne pas leeouter, car n'est-ce pas lui qui chuchotait 1res bas, très bas, qu'un bout de visite au chalet ne serait pas une ennuyeuse corvée?
Il ajouta, je suis certain de l'avoii- parfaitement entendu, que Gabriel était en train de courir quelque cynégétique aventure, et que l'instant était tort propice pour continuer avec M™'' Maëlstrom notre intéressante conversation d'il y a deux jours sur les fruits secs. Entre augures, on peut dire bien des choses qu'on se contente d'indiquer d'un sourire devant un non-initié, et, tant qu'il n'aura pas fait ses preuves, je croirai que Gabriel est un fruit sec..., mais encore en bouton. Un bouton qui attend pour entr'ouvrir sa corolle et montrer son cœur, (jue vienne la lune rousse. Tant pis pour lui, pauvre garçon ; j'ai comme un pressentiment que la lune rousse n'est pas loin de son horizon; gare, gare aux gelées blanches!...
Je ruminais encore ces choses, quand j"ai sonné à la porte du chalet.
M"»" Maëlstrom lisait, assise dans son salon, près de la fenêtre. Elle m'a tendu la main d'une façon très cordiale en même temps qu'un pou brusque, (|ue je n'ai jamais vue qu'à elle. Les femmes qui mettent de la « rondeur » dans leur manière d'être sont souvent un peu hommasses et manquent de distinction, tandis que, chez celle-ci, on sent qu'il y a l'étouffement voulu d"une nature très finement féminine.
Voici quels ont été ses premiers mots :
— Monsieur de Malemort, je suis très contente de vous voir, car vous me plaisez beaucoup... et cela, précisément parce (|ue je crois pouvoir vous le dire, sans que vous compreniez et pensiez autre chose que ce que je veux faire entendre... Je vous ai accueillis, vous et votre ami, d'une façon (jue (ou! autre homme
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eût ti'ouv(''e pour le moins singulière;... car vous m'avouerez; qu'une femme, — pas très âgée, — qui part seule en partie de campagne avec des jeunes gens qu'elle connaît de la veille, prête un brin ù la critique... N'est-ce pas?
— C'est vrai, madame. Mais, quoique je ne veuille pas vous cacher qu'il y a en vous tout ce qu'il faut pour éveiller la curiosité et l'intérêt d'un homme et d'un... auteur, je vous sais gré de m'avoir cru capable d'analyser ce que vous venez de dire à demi-mot.
— Je ne m'y suis pas trompée un inslant, a-t-elle repris aussitôt avec un joli geste d'assurance, et j'en suis très heureuse, car cela me permettra de mettre une grande facilité et un grand charme de bon voisinage entre nous.
— Je suis confus, madame, que vous y attachiez quelque prix.
Pendant notre conversation, elle s'était levée et accoudée à la fenêtre où elle jouait avec une grappe bleue de clématite; elle s'est soudain retournée vers moi et m'a dit avec un bon sourire de franchise, mais aussi avec un imperceptible tremblement dans la voix :
— Voyez-vous, j'ai eu dans ma vie de profonds chagrins, je suis venue échouer ici, comme une épave abandonnée par les flots... et je ne veux pas qu'ils me reprennent et me fassent flotter de nouveau... Mais je n'ai que vingt-huit ans...; la solitude est parfois bien triste et les journées longues, quoique je ne manque certes pas de courage! Ne vous étonnez donc pas que je me laisse aller à la tentation de pouvoir rire et causer pendant quelques jours avec ce qui est jeune, spirituel et gai. Je ne dépends de personne, je ne dois compte à personne de ma conduite ; que le public pense de moi ce qu'il lui plaira, peu m'importe. Il suffit que vous m'ayez comprise : lorsque je vous ai vu, vous
connaissant déjà un peu par vos- livres, j'ai pensé tout de suite que cela était possible...
— Et vous avez eu raison, madame, de le faire comme peu (Je femmes l'eussent osé dès le début... Après ce que vous m'avez dit, je me sens autorisé à vous révéler, moi aussi, qu'il y a dans mon passé de tristes heures... Prenez cette confidence comme une garantie que vous ne risquiez pas d'être mal comprise.
Tout le temps que j'ai mis à achever ces derniers mots, elle m'a regardé très attentivement, et si elle a pu lire au fond de ma pensée, je crois qu'il ne lui est resté aucun doute sur la vérité de ce que je disais. J'avoue qu'en terminant, je m'attendais à une expansion quelconque, — les femmes les plus indifférentes en ont généralement après ces sortes d'entretiens sur des sujets intimes ; — mais au lieu de me tendre la main, ce qui était tout indiqué, la belle Maëlstrom, accoudée de nouveau à la fenêtre, s'est remise à martyriser en silence la grappe de clématites.
Tout à coup, elle est revenue s'asseoir près de sa table à ouvrage et m'a demandé avec une espèce de brusquerie amie :
— A quoi travaillez-vous en ce moment?
— A un roman.
— On l'appelle?
— On l'appellera : Prlntemj)S sans Élé.
— Vous me trouvez bien indiscrète de vous queslionner ainsi?
— Du tout... Parlez à un auteur en voie de créalion de son « petit dernier » et vous le verrez aussi lot prendre un air conquérant et révéler le fort et le faible de son œuvre, avec l'entrain qu'un galant à bonnes fortunes mettrait à vous conter ses amoureuses prouesses... s'il n'était retenu, madame, par le respect qu'on vous doit.
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— Mais, répondit-elie en riant, comme le respect qu'on me doit ne peut vous empêcher de me donner (les renseignements détaillés sur la conception de Printemps sans Été, je vous les demande avec instances... Voyons, le héros chargé de représenter le printemps, c'est assurément un tout jeune homme?
— Nenni, madame ! chacun son point de vue... Mon printemps, à moi, est une toute jeune fille... M. Lassens, son papa, qui désirait un garçon, l'a nommée Suzanne le jour de sa naissance ; mais, dans ses moments de bonne humeur, il l'appelle Suzon, et les jours de gaieté ordinaire, Suzette. La petite Suzon passe son enfance à courir les champs et les bois, avec un gamin de son âge, fils d'un voisin de campagne. Vers douze ans, on sépare les deux camarades, et lorsqu'ils se retrouvent vers l'âge de dix-huit ans, Suzette est fiancée; mais cela ne l'empêche pas d'écouter les doux propos de l'ami d'enfance, et si bien elle s'absorbe à les écouter, qu'elle ne s'aperçoit pas, la pauvrette, de ce que le brigand lui ravit, tout en parlant!
— C'est ce qu'on peut appeler le triomphe de l'éloquence !
— Jamais, madame, éloquence ne fut à pareille fête!
— Vraiment ! Son triomphe est complet à ce point?
— C'est la scène capitale de mon roman. On est à la campagne. Toute la famille Lassens, avec le fiancé, dine dans le voisinage, et Suzanne, un peu soulïrante ce soir-là, garde seule la maison. Le crépuscule commence à étendre ses ombres sur le jardin, qu'un orage vient de tremper d'une pluie parfumée. Les nuées se réfugient à l'horizon, et le soleil couchant les colore de belles teintes pourpres, au milieu desquelles l'éclair jaillit avec la chaude blancheur du diamant. Suzanne se sent toute... drùletle. Elle s'est mise au piano, mais ses doigts électrisés se crispent sur les touches. Avec
HH L'KTk DKS FHIITS SECS.
un rire nerveux, elle se lève et va s'appuyer à la fenêtre, écoulant le tonnerre qui gronde sourdement derrière un rideau de peupliers, que l'éclair fait se dresser, sombres et rigides comme de longs fantômes. Pauvre Suzetle ! Sa poitrine se dilate et aspire de larges bouffées d'air, chargé de senteurs humides. Une étrange vitalité circule dans ses veines, et par moments son cœur bat très fort...
— Il me semble que l'éloquence a trouvé sa besogne singulièrement- facilitée !
- — Aussi vous ferai-je grâce, madame, des beaux discours de l'ami d'enfance. 11 est là, tout près, caché derrière un massif et contemplant la ravissante Suzette, qui, les yeux au ciel, les bras allongés et enlacés comme des couleuvres, se met à chanter d'une voix exaltée, la Jeune religieuse de Schubert :
L'orage s'élance et s'avance en grondant, Les murs ébrnniés sont battus par le vent...
— La scène finit comme l'acte du jardin de Fausl, n'est-ce pas ?
— Hélas ! madame, chacun de nous ne rencontre dans sa vie ({u'une seule page d'amour (jui lui sembh^ inédite...
— Et qu'adviul-il de la petite Suzette?
— ■Il serait trop long de vous raconter comment le fiancé apprend tout, et se bat avec l'ami d'enfance, qui, n'ayant pas un Méphistophélès pour parer les coups, est" tué... Suzette, reniée par ses parents, sa famille, ses amis, s'enfuit à Paris, le refuge des grandes misères.
— L'histoire n'en reste pas là, je suppose?
— M'arrèteren si beau chemin! Pour qui me prenezvous, madame? Je raffole des grands contrastes et, quand j'écris un livre, je cherche toujours à le terminer
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par un tableau en opposition poignante avec une des scènes gracieuses du commencement... Vous voyez que je vous livre mes .secrets de composition.
— Pour mettre le comble à tant d'amabilité, montrez-moi maintenant le tableau sur lequel s'achève votre Printemps.
— Nous retrouvons Suzanne cin(i ans après ; mais l'abandon et le désespoir qui lui rongent le cœur l'ont vieillie de vingt ans. Elle habite un galetas qui ouvre sur une cour aux murs gris mouchetés de mousse verdâtre, dans une infecte masure du Quartier latin. Sur cette cour, ouvrent beaucoup d'autres chambres où habite un essaim d'étudiants, race moqueuse et sans pitié, qui accable de quolibets, chaque fois qu'elle se laisse entrevoir, cette longue vieille fille, jaune, sèche et ridée, qui n'a conservé de la ravissante Suzette de jadis, que de grands yeux noirs, cernés par le chagrin.
Ces yeux noirs, trouant de deux cavités étincelantes sa iigiire flétrie, lui ont valu chez les hôtes de la maison meublée le surnom de « la Créole ».
Cependant, par une chaude soirée de mai, éclate sur Paris un violent orage: Saint-Sulpice renvoie au Panthéon les roulements du tonnerre, et dans les chéneaux de zinc, le long des masures verdàtres, bruissent, avec de joyeux gazouillements de fontaines, les flots d'une tiède pluie de printemps.
Dans la cour aux murs gris de la maison meublée, arrivent des bouffées de vent tout embaumées d'avoir passé sur les lilas fleuris et les orangers du Luxembourg.
Soudain, sur cette cour, s'ouvre une fenêtre toujours close, une longue figure jaune, sèche et ridée s'y encadre et pendant un instant écoute le fracas du tonnerre qui va, en s'étoulTant, du côté de la Seine. Les grands yeux, d'ordinaire secs et brillants d'une inces-
i'O LKTK DES FlUITS SKCS.
saute fièvre, se nieltent à luire d'un liumide éclat, et une voix exaltée, la voix de l'amoureuse petite Suzet te. s'envole vers les lointains grondements de la foudre :
L'orage s'élance et s'avance en grondant. Les murs ébranlés sont battus par le veut.
Souvenirs de douleur!
L'orage aussi grondait dans mon cœur.
Alors du haut des mansardes, lucarnes, œils-de-bœuf, balcons, qui garnissent les murs lépreux de la cour, tombent, comme une grêle, des sifflets, des miaulements, des braiements, des aboiements, des mugissements, des vagissements, des glapissements, des applaudissements et des bruits de pincettes, et la Créole, se jetant brusquement à la renverse, tombe en sanglotant sur le plancher du galetas, tandis que ses doigts osseux, cachant sa longue, jaune et vieille figure, éteignent sous une étreinte convulsive, les derniers accents de l'amoureuse petite Suzette.
— Bravo, monsieur de Malernort 1 V(»ilà qui répand un furieux parfum de fruits secs 1
— Le trouvez-vous trop prononcé, madame ?
— En ai-je l'air '?
— Mais il ne semble pas...
— Eh bien, prenez le parti de me juger sur la mine. Nous nous sommes quittés fort bons amis,, et il
m'a paru, lorsqu'elle m'a tendu la main, qu'elle cherchait moins à oublier qu'elle est une femme idéalement belle, et s'appliquait moins à se donner les allures un peu rudes des jours précédents.
En somme, je suis très satisfait de celte journée. Rien qu'à considérer les choses à mon point de vue d'écrivain, ce n'est pas une amitié à dédaigner que celle d"un esprit féminin et cultivé, — et certes celui de
i;ktk des fiuits skcs. «m
.M'"° Mai'l.stroiu possède à un haul degré ces deux qualités. Il est de délicates nuances que ma plume parfois trop virile croit rendues, alors qu'elles sont à peine indiquées, ou trop fortement accusées. Ce me sera un précieux enseignement, que de saisir au vol, sur le visage de ma confidente, l'impression bonne ou fâcheuse qu'y fera passer la lecture d'un endroit inquiétant.
Et puis,avec elle, point d'arrière-pensées. Fut-il jamais situation plus nette que la nôtre? Tout autant que moi, elle a brisé dans son âme certains ressorts... et si peu que je la connaisse, je puis pourtant affirmer déjà qu'elle y a gagné une qualité presque inouïe chez les femmes : une extrême droiture.
C'est là que se bornera mon jugement pour aujourd'hui. Il me reste beaucoup â deviner en elle et je la crois de ces personnes qui ne livrent pas facilement les mots de leurs énigmes.
Chose curieuse, elle ne m'a pas répondu, quand deux ou trois fois j'ai tâché de mettre la conversation sur Gabriel !
Dois-je lui raconter l'explication que j'ai eue avec elle? H me semble qu'il y aurait quelques droits, puisqu'il est destiné, comme moi, à la voir .souvent.
Bah ! Murcy, le pauvre diable, ne sait que trop à quoi s'en tenir, et se doute à merveille que si notre voisine avait gardé un reste de cœur, ce ne serait pas pour lui. C'est évidemment pour cela qu'elle n'attache aucune importance à le renseigner aussi bien que moi. Du reste, les secrets de M"''^ Maëlstrom ne m'appartiennent pas... N'importe, si l'amour allait se glisser ici, ce serait terrible! c'estun petit endroit si tranquille que ce cher moulin : tâchons de le garder tel!... Oui, dès demain, je ferai en sorte que Gabriel aille seul au chalet.
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Le boiiillanl Gabriel avait passé loiile la journée à la chasse aux isards, et ne rentra qu'après nuit close, portant sur son visage l'aveu, écrit en une grimace assez maussade, de son peu de succès.
— Beaucoup de sang versé? cria Landry en entendant résonner son pas dans le corridor.
— Moins à coup sûr que d'encre! répondit le bossu, apparaissant avec la mine d'un homme désabusé des joies de ce monde.
— Comment, vous n'avez rien tué?... Pas même un pauvre petit merle!
— Voici tout ce que je rapporte, répliqua Murcy en jetant sur la table un énorme bouquet de ces magnifiques saxifrages à longs panaches blancs, qui habitent les rochers à côté de la neige.
— C'est maigre ! s'exclama Landry.
Mais il reprit aussitôt, saisi d'une inspiration lumineuse :
— Ou plutôt vous êtes un heureux gaillard !
— Pourquoi?
— Parce qu'on est un heureux gaillard quand on a de quoi combler d'aise une aimable femme... Pendant une demi-heure que j'ai passée aujourd'hui chez M'"° Maëlstrom, elle n'a cessé de me parler de sa passion pour les fleurs...
Ceci, on le sait, était un énorme mensonge; mais l'intention était si bonne !
L'excellent Murcy s'écria aussitôt :
— Tiens, moi qui hésitais à rapporter cette charge de saxifrages !... Vite, mère Poulou, de l'eau pour mes fleurs 1... Nous les porterons demain au chalet.
— Non pas nous, mais vous..., répliqua Landry. J'ai fait aujourd'hui ma visite, il serait ridicule que vous ayez l'air de ne pouvoir y aller sans moi.
Gabriel, qui au fond du cœur était un peu piqué du
relief (fue le litre d'écrivain donnait à Landry, n'hésita pas à tomber d'accord sur ce ridicule fort contestable, et sa galante expédition du lendemain lut ainsi décidée.
— Pourvu, pensait Landry, qu'il n'aille pas raconter ù M'"°Maëlslroni le beau conte que je viens de lui faire... Après tout, si elle me demande des explications, je lui dirai franchement les choses, et je ne crois pas qu'elle me blâme, d'avoir désiré pour autrui le même bon traitement que pour moi.
Aller de son pied léger offrir un bouquet à une très jolie femme n'était pas précisément une aventure à laquelle Murcy se fût accoutumé dès l'enfance. Aussi se sentait-il légèrement gauche, lorsqu'il se trouva, le lendemain, en présence de Mina, empêtré de l'énorme botte de saxifrages, qui semblait, devant sa poitrine, faire contrepoids à sa bosse. Hélas ! le beau discours qu'il avait préparé tout du long du chemin, et qui eût dévoilé les machinations de Landry, ne répondit pas ù son appel. Tout ce que le pauvre garçon rencontra sur sa langue se réduisit à cette phrase quelque peu baroque :
— Madame, voici ce que j'ai rapporté hier de la chasse.
— Et si vous saviez, monsieur, combien j'aime ces belles fleurs de montagne, vous ne regarderiez pas votre chasse comme tout à lait perdue! répondit Mina avec un joli sourire, qui rendit une ombre d'aplomb au jeune homme.
— Je n'osais espérer que mes fleurs vous feraient plaisir, madame.
Mina ne répondit pas; mais elle prit le bouquet des mains de Gabriel et réclama gaiement son aide pour fleurir le salon.
Lorsque cette poétique besogne fut lermince, le bossu avait recouvré toute sa présence d'esprit et semblait
9i LÉTÉ DES FRUITS SECS.
Ibrtàsoii aise. Comme il arrive aux hommes pour lesquels le lète-à-tète féminin est chose neuve, le premier choc l'avail interdit ; mais, revenu à lui-même, il ne ressentait pas certain trouble intime, qu'eussent éprouvé, sans le laisser paraître, de plus expérimentés.
Mina vient de détacher d'une grappe de saxifrages une petite ramille, qu'elle est en train de nicher dans son corsage. Alors Gabriel de s'écrier, en contemplant l'heureuse ramille.
— Eu voici une, du moins, ([ui n'échappera pas à sa vocation !...
— Oui est de vivre sur le rocher! interrompit en riant Mina.
— Oh! madame!... Qui est d'habiter des endroits inaccessibles !
— Inaccessibles?... Pas toujours, ce me semble, puisqu'hier vous l'avez été cueillir dans son précipice natal.
— Mais aujourd'hui, madame, il faudrait des ailes pour aller la reprendre à son site escarpé d'adoption.
L'idée de voir le dos du bossu se compliquer soudain d'une paire de longues ailes lit passer l'ombre d'un très léger sourire sur les lèvres de Mina.
L'innocent Gabriel tombait facilement, on le voit, dans de séraphiques fadeurs, quand il voulait faire le fripon... Mais il y avait dans sa manière de dire une sorte de petite maladresse triste et résignée, qui toucha la bonne âme de Mina ; elle tira de son corsage la brindille fleurie et la tendit à Gabriel.
Agnès, la femme de chambre allemande, qui apportait en ce moment de quoi préparer le thé, mit fin à cet échange de douceurs.
Lorsque Malemort vit revenir Murcy portant haut la tète et sifflotant un air de bravoure, et qu'il aperçut en
L'ETE DES FKLMTS SECS. 9o
même temps la touffe blanche qui se fanait à la boutonnière du bossu, il devina bien tout de suite ce qui s'était passe!.
— Eh, bon Dieu! s'écria-t-il, qu'est-il donc arrivé pour que vous marchiez ainsi, fier comme Tàne qui portait des reliques ?
Gabriel se sentait d'humeur à être bon prince et n'avait pas besoin de se faire prier pour raconter ses aventures. Au bout de cinq minutes, Landry n'en ignorait aucune circonstance, et, devant le résultat de ses belles machinations, il s'écria mentalement en guise de moralité :
— 0 sagesse humaine !..,
Y a-l-il un petit coin du globe plus heureux que ne l'est pour le quart d'heure ce vallon sauvage des Pyrénées?
Gabriel continue à chasser et pêcher par monts et par vaux; mais les plus atroces bredonilles ne parviennent pas à assombrir la sérénité de son caractère. Quant à Malemort, il supplie le ciel de lui accorder beaucoup de pareils jours, tant il se sent le cœur léger, le cerveau dégagé, l'ànie paisible, tant sa main, libre de toute chaîne, court joyeusement sur le papier!
Dans cet enchantement de l'existence, Landry et Gabriel se trouvent mutuellement- les plus agréables compagnons qui se puissent rêver... Murcy proclame spirituelle au possible la moindre ligne de Malemort; Malemort se dit qu'au fond, malgré ses goûts, Murcy est un appréciateur très fin des choses littéraires. Bref, ces amis ne veulent pas admettre qu'ils puissent se séparer et parlent vaguement, pour l'hiver prochain, de voyager ensemble sur les côtes de l'Adriatique, aussitôt (jue Pfintem'ps sans Été émaillera la devanture des libraires, à l'ombre des Écarts iV Imagination.
Mina est devenue pour les hôtes du moulin une amie très intime, il est rare qu'on passe une journée sans la voir.
Landry la regarde comme une conseillère sure et dévouée, à laquelle il porte souvent des questions épineuses à résoudre ; et puis, il est vraiment touché de l'affection qu'elle témoigne à Gabriel, affection un peu
protectrice d'une mère. Murcy a perdu vis-à-vis d'elle toute espèce de sauvagerie, et peut-être la voit-il encore plus, souvent que Malemort, car, lorsque ses courses lointaines le font passer aux environs du chalet, il ne manque jamais de s'y arrêter un instant. L'audacieuse galanterie d'y oublier un bouquet de fleurs rares des cimes est devenue, pour l'intrépide bossu, la plus simple chose du monde.
— Voilà trois ans que madame n'avait paru aussi jeune que depuis quelques jours ! dit en son jargon allemand Agnès, la femme de chambre, tout en aidant sa. maîtresse à s'habiller pour une promenade.
— Cet air de la campagne me fait un bien extrême, répond Mina, et puis jamais je n'ai vu un si bel été <iue celui-ci.
Agnès est une bonne grosse fille, fraîche, au poil roux, ayant environ trente-cinq ans, (|ui a tout quitté pour suivre Mina et se ferait tuer pour elle. A côté de cette passion, elle en nourrit une autre pour la belle nature, et tout mot qui éveille des idées de soleil, de verdure, de chants d'oiseaux ou de paysage, la transporte et la plonge dans un inévitable excès de lyrisme. Les dernières paroles de Mina évoquent immédiatement à Fimagination d'Agnès la riante image de la vallée de Refrogne par un beau soleil d'été, et voici qu'elle se met à réciter des vers comme les Allemandes en ont toujours plein la mémoire pour les occasions de ce genre. Des vers qui commencent par :
Da glânzeu...
et ([ui finissent par :
... nieine riiliige seele !
Au bruit de cette mélodieuse musique. Mina descend le pittoresque escalier (|ui relie le chalet au reste du
monde el pari d'un pied léger, balançant paiement son ombrelle.
Ce jour-là était précisément pour M'"° Ponlon un jour de mortels tracas, comme, grâce an ciel, il ne s'en représentait qu'à de longs intervalles. Depuis quatre heures du matin, la grosse matrone enrageait, se lamentait et exécutait l'incroyable tour de force de voir tout en noir dans son blanc moulin. Qui s'en étonnera en apprenant qu'il y avait grande lessive chez la digne meunière?
C'est un phénomène qu'on peut s'imaginer, mais qui ne s'est jamais vu, qu'une bonne femme de ménage vaquant à ses devoirs, sans être de fort méchante humeur. Bien entendu, il s'agit de tous les devoirs d'une ménagère, sans exception ; mais, parmi ceux-ci, la direction d'une lessive est, paraît-il, particulièrement irritante. — Quoiqu'il en soit, lorsque M"'" Poulou rendait au linge du moulin sa candeur première, elle se considérait, en quelque sorte, comme un bouc émissaire injustement écrasé sous le poids des souillures de tout son intérieur. Elle se démenait comme un beau diable au milieu d'une petite salle qui lui servait de buanderie et on l'apercevait se trémoussant dans les épaisses vapeurs qui s'échappaient d'un cuveau rempli de lessive bouillante.
A ses côtés, Célesline montrait, depuis le point du jour, une merveilleuse patience. Elle faisait la navette entre le lavoir et la buanderie, recevant des mains de la meunière de lourds paquets de linge, qu'elle allait jeter dans les eaux écumantes du torrent. Il arrivait parfois qu'elle tardait un peu à revenir. Que voulezvous? la créature humaine éprouve de temps à autre le besoin d'échanger quelques réflexions, et trois ou quatre commères qui recevaient le Unge et donnaient une rude besogne à leurs battoirs et à leurs langues.
lutt LETK DES FRUITS SECS.
se prêtaient avec une rare complaisance à lui donner la réplique. Pendant ce temps, Tirascible mère Poulou trépignait, son linge chaud sur les bras, et au retour de la lambine, quelles explosions de désespoir furieux!
Il arriva qu'à un de ses voyages, Célestine, ayant surpris dans la bouche d'une des commères certaine phrase délicate où son nom était renfermé, éprouva le besoin d'établir la netteté de sa conscience, en ce jour de lessive générale. Ah si elle avait prévu les conséquences prodigieuses qui en allaient résulter, comme elle eût abandonné sa réputation à la grâce de Dieu !
Représentez-vous l'ombrageuse meunière, plus rouge qu'un coq, les cheveux en désordre, vouant Célestine aux dieux infernaux et soufflant de fatigue, une pile de torchons humides sur l'épaule. Soudain, à travers la brume épaisse qui l'entoure, elle voit venir à elle une forme humaine:
— Mais arriveras-tu, maudite fainéante, propre à rien? Non, regardez-la, elle ne se donnerait pas la peine de faire un pas plus vite que l'autre!... Au lieu de te dandiner comme une oie, attrape donc!...
Et vlanl... Quinze kilos de lessive chaude et mouillée volèrent pesamment de l'épaule gauche de M""^ Poulou à l'épaule droite de... Mina Maëlstrom.
Le profond silence qui suit d'ordinaire les grandes catastrophes fut interrompu par la victime même du désastre.
— Allons, mère Poulou, ne vous désolez pas. On se figure facilement ce que l'on désire et vous m'avez prise pour celle que vous vouliez voir arriver... C'est tout simple!
En entendant Mina excuser ainsi la méprise dont elle était victime, la digne meunière éprouva un véritable vertige moral devant tant de profonde noblesse et ne put que balbutier:
L'ÉTÉ DKS FRUITS SKCS. lui
— Madame!... Oh quel luallieur!... robe... tachée... mouillée !... c'est la t'umce !... c'est Célestiue... oh! les servantes, madame!... Si seulement on avait vu clair ici !..,
— C'est parce qu'on n'y voit goutte, ma bonne femme, que nous ferons bien d'en sortir au plus vite, répondit Mina suffoquée par les épaisses vapeurs.
Une minute d'angoisse dont Célestiue se souviendra toujours fut celle où elle pénétra dans la cuisine pour y trouver sa maîtresse se lamentant sur le désastre de la robe de Mina. Ce fut une scène atroce, où M'"^ Maélstrom joua le nMe d'un ange sauveur et consolateur.
Enfin le calme s'étant un peu rétabli, elle expliqua à la mère Poulou que sa promenade l'ayant amenée aux environs du moulin, la tentation lui était venue de s'informer si Gabriel ou Landry seraient d'humeur à la reconduire au bout du chemin.
Une heure plus tôt, la meunière eût entrevu dans celte démarche les plus noirs projets ; mais elle était maintenant toute dévouée à Mina.
— Hélas, madame, ces messieurs seront désolés ! Ils sont partis, chacun de son côté, depuis le matin. Ils vont s'arracher les cheveux, ils aiment tant madame !
— Eh bien, vous leur direz de garder leurs cheveux pour l'amour de moi !
Cependant Mina essaya vainement de le nier, elle était trempée jusqu'aux os, et il lui eût fallu passer sur le corps de la meunière, plutôt que de ne pas accepter qu'on fit sécher sa robe et qu'on lui prêtât une chemise de rechange. Or, devinez où on la conduisit pour opérer ce travestissement"?... Pardieu, c'est bien simple; dans la plus jolie chambre du moulin.
Quelle tentation pour un peintre ! Qui n'accorderait un regard plein d'indulgence à ce petit tableau : une
102 l'rtp: des fruits secs.
jeune femme, divinement belle, seule en chemise dans une chambrette du moulin? Sans doute la pruderie est une belle chose ; mais qu'est-elle, auprès des formes incomparables de Mina Maëlstrom? Et puis la chemise de M'"'' Poulou est si large ! C'est tout un monde que cette chemise, et la taille mince et le torse cambré de Mina ne s'y moulent pas, hélas 1
Drapée dans cette masse de grosse toile comme dans une toge, la charmante intruse examine les objets qui l'entourent avec une curiosité de chatte. Pourquoi s'en priverait-elle, les rideaux sont tirés, la porte fermée à double tour? Elle s'avance sur la pointe du pied jusqu'à la table de bois blanc... — Qu'est-ce que le bon Landry peut écrire dans ce gros cahier? Éta2)es d'une Déroutel... Miséricorde! mais j'aurais tous les droits de mettre aussi mon mot, là-dedans!... Évidemment c'est un journal de sa vie... Précisément, et jour par jour encore!... Quel dommage que j'aie si peu de temps: avec ce soleil, ma robe sera bientôt sèche... Au moins voyons vite où il en est...! Et avec un sourire de regret de bornera si peu son indiscrète promenade au milieu des pensées intimes de Landry, elle chercha la dernière page...