juin
— Pour le coup voici de l'actualité, pensa t-elle, car. si je ne me trompe, c'est écrit de ce matin.
... — Je me suis réveillé dès l'aube avec cette espèce d'alanguissement actif qui se prête si bien à la poursuite nonchalante et fantasque de la rime. Il y a beaucoup à parier que la journée ne se passera pas, sans que je donne l'essor à une pièce de vers. Mais qu'y mottrai-je ?
Voici peut-être une idée :
Dans un coin retiré- d'iiue ombreuse forêt, où nul
L'KTK DKS FlillTS SECS. Mi
regard profane ne pénètre , la statue d'une déesse se dresse dans sa blanche nudité, sur un piédestal festonné de lierre. Du haut des vieux chênes tombe sur le marbre un rayon doré. Ici, je décrirai galamment les jeux de cet heureux rayon sur la poitrine marmoréenne de la déesse ; et si l'inspiration me fait défaut, ne puis-je aller la chercher, pas bien loin, dans la vallée de Refrogne?...
— Allons bon, le rocher qui porte mon chalet est monté en grade : c'est le piédestal d'une Vénus à présent! s'écria la curieuse Mina en riant d'une façon qui n'était pas marmoréenne.
... — Pour achever le tableau, je mettrai sur l'épaule de la déesse un rossignol qui, dans son chant passionné, lui contera ses amours, tandis que Timmortelle l'écoutera, un sourire tranquille gravé sur ses lèvres glacées. Cela peut faire une gentille peinture; mais il me faudrait quelque chose d'imprévu pour finir. Je vais aller m'étendre à l'ombre, dans quelque endroit bien solitaire, pour y rêver...
Là s'arrêtait le gros cahier : Mina prit une plume et la trempa dans l'encre. Elle s'aperçut alors qu'il était malaisé d'écrire avec l'ample chemise de la meunière, et la laissa tomber sur le plancher, où elle s'affaissa en bouffant autour des jambes de la curieuse, comme un socle de marbre blanc.
Cela f \it, elle écrivit ces lignes à la suite de celles de I.andry :
— Heureusement vous ne me voyez pas, cher monsieur de Malemort , car je n'oserais jamais , en ce nnment, donner de vive voix un conseil à un grand p >èle; mais je m'enhardis, la porte étant bien close, à le lui écrire. Faites fondre un oiseau de proie sur le
lui L'ÉTK DES FRUITS SECS.
rossignol, pour lui apprendre à parler d'amour à l'oreille des déesses!
Le point final posé, elle se redressa, et resta un instant debout, immobile, à parcourir son écriture. N'eût été un petit air de défi moqueur qui se jouait sur son visage, on l'eût prise, dans sa belle nudité, pour la statue elle-même venant conseiller son poète.
Ce fut une très agréable nouvelle pour Murcy, lorsqu'en rentrant au moulin, il apprit que M'"" Maëlstrom y était pudiquement enfermée dans une chambre et occupée à rentrer dans sa robe qu'elle avait dû quitter à la suite d'une affreuse méprise. Célestine lui conta l'aventure d'une voix entrecoupée de sanglots ; mais l'esprit du bossu était ailleurs, et n'accorda pas grande commisération à la pauvre éplorée. Le sagace jeune homme savait que le dénouement de celle étrange histoire serait pour lui une promenade en compagnie de Mina, honneur qu'il appréciait fort, bien qu'il lui lût accordé souvent.
Son attente ne fut pas trompée : un quart d'heure après, il quittait le moulin, heureux et fier d'être le chevalier de Mina.
(lelle-ci s'éloigna, bizarrement accoutrée, mais emportant une bonne portion du vaste cœur de la mère Poulou et les bénédictions de Célestine qu'elle avait trouvé moyen de consoler.
A son retour, Landry alla droit à sa chambre sans avoir rencontré personne.
— Allons bon ! pensa-t-il , j'ai encore oublié mes Etapes ouvertes sur la table, au lieu de les mettre sous clef!... A chaque instant j'y parle de Gabriel sans grande gêne et il n'aurait qu'à fureter en mon absence... Il faut loujours compter avec la curiosité d'aulrui !
L'KTE DKS FRUITS SECS. 103
La preuve ([u'il n'avait pas tort, c'est qu'au moment où il grommelait les derniers mois de cette profonde sentence, il aperçut sur son cahier l'écriture de M'"° Maëlstrom.
Lire ce qu'elle avait écrit, aller aux renseignements, puis reconstruire l'histoire telle qu'elle s'était passée, tout cela fut pour Landry l'affaire d'un instant. Les romanciers vont vite en besogne pour ces sortes de choses. Comme celui-ci aimait beaucoup d'avoir le dernier mot, au lieu de rimer les vers qu'il se proposait de consacrer à la description de la statue, il écrivit au courant de la plume le billet suivant, dont les vers ne valent pas le diable, pensa-t-il, mais qui sont juste ce qu'il faut pour satisfaire aux exigences poétiques d'une jolie femme :
Fi donc! Quel oiseau mal appris Fut mon rossignol, chère dame!
D'aller conter ses doux soucis A cette court vêtue femme. Vous l'avez justement puni :
Un autour le prend dans sa serre.
Jamais ne reverra son nid, Mon rossignol, le pauvre hère!
Mais moi, je suis déjà pourvu Du coup de griffe vengeresse.
Sans avoir pourtant entrevu Ce que laissait voir la déesse.
Une injustice à réparer, Voilà, pour un grand caractère, L'occasion de me montrer...
Ce qui serait de bonne guerre !
Landry de Mai.emout.
Landry ayant revêtu de sa grife cette missive, la
lOfi LETK DKS FRl'ITS SECS.
confia à un jeune Angoslrinais, qui avait accompagné sa mère, une des laveuses de M'"'^ Poulou, avec ordre de laisser ce papier à la villa. Puis, très content de sa riposte, il rentra dans sa chambre pour y travailler avec ardeur à son Printe?nps sans Été.
Le bossu et Mina suivent un capricieux chemin bordé de chàtaigners, qui, après mille détours, doit les conduire au chalet.
Gabriel est d'une excessive gaieté et n'a cessé de babiller depuis qu'ils font route ensemble. Du visage de Mina s'est effacée cette expression, un peu amère et moqueuse, qui ne l'a pas quittée pendant qu'elle était chez Landry. Elle n'est aucunement en reste de bonne humeur avec son chevalier.
— Vraiment, je ne vous avais pas jugé si gai (|UP vous l'êtes réellement, dit-elle à la fin. Autrefois, vous n'ouvriez presque pas la bouche!
— Apparemment je suis un peu timide... surl(uil avec les femmes.
— N'avez-vous pas honte de reculer devant le faible sexe? répondit-elle en riant.
— Hélas, madame, c'est que le faible sexe ne me prendrait pas au sérieux, si je déployais les qualités agressives du sexe fort !
— Mais c'est une grande erreur!... Quel est donc ce célèbre maréchal franç^ais, dont la taille n'était pas irréprochable, et qui, sachant que les ennemis se moquaient de son dos, répondit : (Ju'en savent-ils? ils ne m'ont jamais vu par derrière.
Mina s'arrêta court devant les belles conclusions qu'on pouvait naturellement tirer de sa phrase; mais Gabriel se mit à rire à gorge déployée.
— Il ne faudra vous en prendre qu'à vous, madame, si je deviens un foudre de guerre !
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— C'est convenu !... Je charge d'avance ma conscience de toutes vos victoires.
Elle répondit cela au liasard, sans nulle intention blessante; mais Gabriel, porté au soupçon comme tous les malheureux, y vit une amère moquerie, et son visage se rembrunit sur-le-champ d'une façon si visible, que Mina s'en aperçut aussitôt et lut très contrariée de sa malencontreuse répartie. Ils marchèrent pendant quelques minutes en silence ; enfin Mina, désolée d'avoir involontairement peiné Gabriel, lui posa doucement la main sur l'épaule en disant :
— Savez-vous (jue j"aurais le droit d'être tâchée de ce (jue vous me croyez si facilement capable de vous lancer la méchante ironie (jue vous avez cru deviner... N'avez-vous donc pas compris que j'ai voulu me dire assez votre amie pour me réjouir, à tort et à travers, de tout ce qui pourrait vous apporter un peu de bonheur?
— Comme, par exemple, de tuer cet ours qui met en campagne tous les chasseurs de la vallée? dit-il avec un sourire radieux qui en signifiait long.
— Évidemment, répondit Mina, souriant aussi de le voir consolé, ou de tuer une de ces chèvres sauvages que vous poursuivez avec tant d'acharnement.
— C'est qu'elles se réfugient dans des sites bien inaccessibles, les malignes créatures! objecta le bossu d'un air futé.
— Mais n'avons-nous pas vu, l'autre jour, certains objets venus d'endroits où les plus audacieux n'eussent pas osé les aller prendre, vous arriver naturellement entre les mains ?
Certes Gabriel ne l'avait pas oublié; car laramille de saxifrage, desséchée entre deux pages de son portefeuille, reposait contre son cœur... Il ne répondit pas.
On était arrivé au chalet. 11 serra la main de Mina et se sépara d'elle, lame épanouie.
— Landry, je n'ai jamais été de si bonne humeur que ce soir, s'écria Gabriel, une demi-heure après, en entrant dans la chambre de son ami.
— Eh bien, tant mieux pour vous !... Je voudrais en avoir autant à dire !.,. Peut-on savoir ce qui vousa tan réjoui?
— Moi? rien... Le beau temps, la verdure... une bonne promenade... la joie de voiis voir I
— Trop aimable !... Puisque vous êtes si heureux, vous pouvez, sans doute, supporter un peu de solitude. Aussi je vous prie de me laisser achever ce que je suis en train d'écrire.
— Qu'est-ce donc ?
— Seigneur, que vous êtes curieux ! s'écria Landry agacé. . . Le fiancé de Suzanne Lassens la trouve très changée et refroidie à son égard depuis quelque temps , et tâche de savoir ce qui se passe au fond de ce petit cœur. Cette explication vous suffitelle?
— Oh ! le pauvre garçon, je le plains sincèrement... Je vous en prie, laissez-moi lire cela ! supplia Gabriel l'œil étincelant.
— Maintenant?... Jamais de la vie. Vous me faites perdre mon temps I
— Mon petit Landry, ne soyez pas si grognon ! Voyons, une seule phrase, rien qu'une ! La dernière, si vous voulez !
— Soit, mais je vais vous la lire moi-même pour alk'r plus vite... C'est un bon conseil que moi, l'auteur, je donne au fiancé de Suzanne.
Il n'acheva pas. Gabriel venait de lui enlever prestement le feuillet des mains, pour avoir du moins la sa-
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lisfaclion de lire lui-même la fameuse dernière phrase, et il se mit à la débiter d'une voix Iriomphantc :
— Ne péchez pas dans les puits avec l'espoir d'attraper la vérité toute nue, vous ne retirerez probablement qu'une grenouille !
— Ah!... murmura le pécheur de truites, et il sortit laissant Malemorl achever paisiblement sa tâche.
Le lendemain, dès l'aube, un homme court et trapu, surmonté d'une bonne lace ronde et rouge, qui eût clé le portrait l'rappant de la lune, quand elle se lève, sans une paire de moustaches taillées en brosse, heurta à la porte du moulin. 11 demanda M. de Malemort, et, une lois en sa présence, tira de sa chemise un mouchoir à carreaux rouges plié en quatre, et de ce mouchoir une enveloppe qu'il remit à l'heureux poète. Cela fait, il s'occupa d'extraire d'un autre mouchoir lié par une hcelle un gros bouquet de géraniums.
— Le bouquet est-il aussi pour moi?... demanda Landry non sans ahurissement.
— Oh! non, monsieur!... C'est des boutures que j'avais promises au père Poulou... Les jardiniers, vous savez, ra ne voyage jamais sans reproduire des fleurs où ça passe.
TranquiUisé sur ce point, Landry décacheta l'enveloppe pour lire ce qui suit :
« Mon cher voisin, Un poète qui se compare à un rossignol, cela n'est pas très rare; aussi n'était- il pas besoin, pour m'en faire accepter l'image, de me transformer en déesse. Enfin, puisque vous y avez tenu, je veux vous accorder une demi-salisfaclion en vous priant pour ce soir à un dîner, oi^i je promets force ambroisie et nectar, si vous daignez l'assaisonner de
voire brillante imagination. Cela n'est peut-être pas d'un grand caractère, mais avouez du moins que cela est d'un hon... Je vous serre la main.
« Mina Maëlstrom.
« Dites, je vous prie, de ma part, à M. deiMurcy, que s'il veut vous accompagner ce soir et goûter un poulet de mes élèves et des petits pois de mon jardin, il me fera grand plaisir, w
Ayant pris connaissance de cette missive, Malemort ouvrit sa fenêtre et appela Gabriel.
La lucarne répondit sans se faire attendre.
— Landry, quoi de nouveau? A peine s'il fait jour !
— Je reçois un billet de M'"'= Maëlstrom. Voici un passage qui vous concerne.
Il lut à haute voix le post-scriptum, omettant soigneusement le reste.
— Nous irons, n'est-ce pas? demanda Gabriel.
— Gela va sans dire, répliqua Landry, je me charge de la réponse.
En effet, quelques minutes après, il confiait au jardinier de Mina les quelques lignes que voici :
« Madame, Je suis, certes, un grand sot de m'ètre mis en parallèle avec le rossignol; mais, voyez-vous, votre oiseau de proie m'avait exaspéré; car, entre nous, ce n'est pas tout à fait autour qu'il se nommait en bon français, n'est-ce pas? Si vous le voulez bien, nous allons reléguer mon rossignol et votre autour parmi les oiseaux fabuleux auxquels on ne croit plus, et de toute cette volière, il ne restera que le poulet, votre élève. Nous vous remercions infiniment, Murcy et moi, de nous permettre d'apprécier sa bonne éducation, et
nous munirons pour cela d'appdlils de montagnards. Souiïrez, madame, que je baise la main qui envoie si joliment un petit coup de griffe.
« L. DE M.M.EMORT. »
Landry et Gabriel n'étaient pas plus tôt engagés dans le sentier qui conduit du moulin au chalet, que le bossu se mit à interroger son compagnon :
— Dites-moi, Landry, vous n'aimez pas beaucoup M'"« Macistrom ?
— Moi?... Et qui peut vous donner cette idée? Je l'adore, au contraire!
— Hum ! J'ai quelque peine à le croire. Jamais on ne vous trouve tous deux du même avis, et vous passez votre temps à vous cribler de petites pointes.
— Mais, naïf enfant, c'est précisément cela qui montre combien nous sommes bons amis!
— Elle et moi, ne sommes pas ennemis, que je sache, et pourtant je ne me crois pas forcé de lui dire des choses désagréables.
Cette réplique, pleine de bon sens, n'embarrassa pas Landry, grâce à une bonne habitude qu'il avait, chaque fois qu'il se trouvait à court d'arguments, de raconter, une histoire. Aussi reprit-il sans sourciller :
— Tout ce que je sais, c'est qu'il y avait une fois un brave homme qui, entrant dans une église, heurta un peu violemment une femme qui en sortait : «Vous êtes un malotru, monsieur, un grossier personnage! » lui dit-elle avec la grâce qui caractérise son sexe, au moment où il se confondait en excuses. — Madame, répondit-il de l'air le plus galant, lorsque de jeunes époux cessent de se dire des sottises, c'est qu'ils ne sont plus amoureux! » La femme prit de l'eau bénite, fit un grand signe de croix et court encore.
— En ce cas , avec quelques efforts , je crois que
VOUS arriverez facilement à ètreamouroux de M'"''Maëlstrom! s'écria Gabriel en riant.
— Bah ! dit Malemort avec flegme, les années m'ont donné trop de douceur : jamais plus je n'arriverai au degré d'hostilité qu'il faut contre une femme, pour l'aimer.
Il faisait cette belle déclaration en montant le vertigineux escalier du chalet. Agnès, qui les attendait en haut, l'écoutait en ouvrant de grands yeux : mais c'était là des sentiments trop alambiqués, pour pénétrer plus loin que l'oreille de la simple Allemande.
j\jnie Maëlstrom attendait ses hùtes au salon; elle tendit la main à Landry en disant :
— Eh bien, monsieur de Malemort, vous ne me ménagez pas mes vérités, ce me semble ?
— Il me semble que, de part et d'autre, règne la plus entière franchise, répondit-il en souriant.
— En effet, nous n'abusons pas des douceurs.
— Le regrettez-vous, madame?
— Oh! non! s'écria-t-elle avec une conviction qui succédait si drôlement à la conversation des deux amis, qu'ils se regardèrent et ne purent s'empêcher de rire.
Cette hilarité fut partagée par Mina, qui, naturellement, lui attribuait un sens tout autre, et comme sa méprise ne faisait qu'ajouter au comique de la chose, la gaieté de ses hôtes redoubla et on se mit à table dans les plus joviales dispositions.
— Vraiment! c'est un poulet de vos élèves! s'écria Landry qui luttait contre une cuisse assez rebelle à se laisser manger. Dieu qu'il est bon ! ajouta-t-il en levant les yeux au ciel comme s'il savourait un mets divin, avec une affectation que Mina sut fort bien traduire.
— Et vous, monsieur de Murcy, qu'en pensez-vous ? demanda-t-elle au bossu.
— C'est do l'ambroisie, madame 1 s'écria-t-il d'un ion pénétré, et l'innocent se crut forcé de lever aussi les yeux au ciel, croyant sans doute qu'elle avait un amour-propre extrême à l'endroit de ses volailles.
Ce fut au tour de Landry et de Mina d'échanger un sourire discret.
Mina reprit aussitôt :
— Et mon vin, c'est du nectar, n'est-ce pas ?
— Évidemment, madame, répondit Gabriel; quand on dîne chez une déesse, peut-on savourer autre chose que nectar et ambroisie?
Pour le coup, Mina et Landry évitèrent de se regarder, et grâce à cette héroïque résohition gardèrent un parfait sérieux.
Lorsque la déesse et ses convives revinrent au salon, la nuit était venue, la lune baignait d'une vapeur nacrée la vallée de Refrogne, et les trois personnages restèrent longtemps à la fenêtre, rêvant en silence.
Enfin, Mina, que ses devoirs de maîtresse de maison forçaient au bavardage, après avoir médité un temps raisonnable, s'adressa tout à coup à Landry, comme si une idée subite lui traversait l'esprit :
— Monsieur de Malemort, le clair de lune est aux poètes ce que l'odeur de la poudre est aux chevaux de bataille. Je suis sûre que vous brûlez de lâcher bride à votre imagination, et que là, sous nos yeux, vous allez gentiment écrire les vers que vous m'avez promis l'autre jour et que j'attends encore.
— Mais pas plus tard qu'hier...
— Oh 1 répondit-elle en riant, vous devriez rougir d'appeler ça des vers... Allons, ne vous faites pas prier comme une jeune fille pour se mettre au piano !
— Très bien, je vais m'exécuter. Seulement, je vous préviens que le clair de lune me rend excessivement galant et audacieux !
— Du moment que vous prévenez, la chose est sans danger, et vous avez déjà votre pardon.
Même à notre prosaïque époque, rien n'est moins rare qu'un poète composant des vers, chacun peut savoir que ce n'est pas un spectacle saisissant, et qu'un épicier arrêtant ses comptes, le soir, après avoir fermé boutique, a souvent l'air plus radieux et inspiré. Passons donc vite au moment où Landry, posant sa plume, lut ce qui suit au couple qui l'avait contemplé, pendant son travail, dans un religieux silence :
Bourdonne un frelon fou tl 'amour
A la pervenche :
" Belle à l'œil bleu, sans nul détour,
Que je m'épanche, A ton oreille, ce matin !
Dans ta corolle.
Laisse-moi prendre un doux Inilin.
Aimal)le folle! »
" — Folle ne suis, ah que nenni!
Lui répond-elle.
Reviens ce soir, le jour fini,
Serai ta helle ! »
Puis tout le jour elle guetta,
La pauvre sotie, Un papillon qui la quitta
Toute pâlotte.
Le soir venu, brillante au ciel
Monta la lune, Envoyant le pilleur de miel
Chercher fortune.
Mais par malheur il gela blanc.
Et c'est dommage :
Le frelon tomba sur le flanc
-Morl avant l'âge.
MORALITK.
En vain la pervenche attendit
Sous la feniilêe, Et le matin blafard la vit
De pleurs mouillée!