‹ L'été des fruits secsChapitre 5 sur 9 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Madame, vous avez l'œil bleu

De la pervenche !

Au frelon ofTrez donc un peu

Une revanche.

Gelât-il blanc, je vous promets

Qu'au clair de lune.

Il viendra goûter ce doux mets :

Bonne fortune !

— Charmant ! Tout à fait trouvé ! s'écria Mina en ébauchant le geste d'applaudir.

Le moindre éloge chatouille si voluptueusement un auteur, qu'il n'est guère plus capable d'observer ce qui se passe autour de lui pendant qu'il écoute, qu'un matou auquel on gratte la nuque et qui fait ronron, les yeux béatement fermés, de guetter une souris. C'est pourquoi, tandis que Malemort s'inclinait ravi du compliment de Mina, il ne vit pas qu'elle avait pâli, et qu'un mouvement fébrile avait crispé ses lèvres. Mais Gabriel le remarqua, et en fut préoccupé au point d'oublier qu'il devait un mot de félicitations à son ami. Cependant Mina, souriante, parcourait le papier que lui avait tendu Malemort, et faisait des commentaires :

— Voici surtout un charmant vers :

« Folle ne suis, ah que nenni ! »

Lui répond-elle.

Monsieur de Malemort, le langage des fleurs n'a pas de secrets pour vous.

— Elle se moque de moi ! pensa Landry, et avec un admirable sang-froid, il salua gracieusement.

Elle fut un peu surprise de son silence; mais, avec un petit mouvement de tète triomphant, elle reprit bientôt :

— Savez-vous que vous êtes un véritable Protée : hier rossignol, aujourd'hui frelon... Je préfère le frelon, j'ai hâte de le dire... au moins ça pique... Et pour montrer au frelon toute mon amitié, j'ai envie de lui répondre en vers.

— Voilà qui sera gentil ! s'écria Malemort, à tout hasard, car il ne savait où elle voulait en venir.

— Je vais lui raconter ce qui arriverait, si j'acceptais la joyeuse proposition qu'il m'adresse dans son envoi. Comme c'est un... — elle voulait dire un fruit sec, elle se reprit... — un philosophe, il lui suffit, sans doute, en toutes choses, de connaître le commencement et la fin, l'alpha et l'oméga ; aussi j'ai dans la tête le plan d'un petit récit en vers, qui lui donnera de sa bonne fortune tout ce qu'il peut souhaiter...

— Une bonne leçon ! interrompit Landry en riant.

— Oh! le mot est trop dur, une bonne histoire simplement !

Elle mit dans ces derniers mots une pointe d'amertume si faible, que Landry n'y prit pas garde, parce qu'il était dans le feu des ripostes... Mais Gabriel releva la tête avec inquiétude.

Ce qu'il vit alors était si bien fait pour dissiper tout souci, que ses regards prirent aussitôt une expression de vive admiration, que Landry avait déjà dans les siens. C'est qu'ils contemplaient tous deux la charmante Mina composant des vers.

— Et si elle eût fait de la tapisserie, penseront les sceptiques, le spectacle n'eùt-il pas été tout aussi. attravanl?

— .Ma loi, non ! Une femme qui fait des vers, même détestables, prend un air d'inspiration rêveuse qui lui sied à ravir. Elles ont, ces chères créatures, l'art d'associer l'expression de leur visage à leurs occupations du moment, comme elles ont celui d'assortir les nuances de leur chapeau et de leur robe. C'est ce qu'on oublie trop souvent, en de délicates circonstances.

Et tenez, voici Mina qui cesse d'avoir l'air inspiré, et se met à lire, sous les regards ravis de ses compagnons, avec une physionomie si fine, si mutine, qu'ils meurent d'envie de lui sauter au cou.

Ecoulez sa voix, quel accent railleur :

Mina s'en vient en tapinois,

Au clair de lune, Donner pciur la première fois

Bonne fortune A celui qui. dans le bois noir.

Bien fort soupire, Comme si l'attendait ce soir

Un dur martyre !

Puis, après un petit coup d'œil narquois à son auditoire, elle reprit :

Mina s'en vient en tapinois,

Au clair de lune, Porter pour la dernière fois

Bonne fortune [ A celui qui, dans le bois noir.

Se prend à rire, Comme si finissait ce soir

Un long martyre!

— Parfait! divin! ravissant 1 s'écria Landry. Impossible de l'aire en moins de lignes, ni plus gracieusement, la philosophie de l'amour. Des soupirs avant...,

la gaieté qui suit un bon débarras, après. 0 la douce, la délicieuse chose !

— Ah ! par exemple, Landry, vous ne m'ôlerez pas de l'idée, q\i'en[reV avant et Vaprès, il y a un peîidavt qui n'est pas désagréable, dit en souriant Gabriel. Vraiment, madame, continua-t-il, je trouve vos vers très pimpants et spirituels; mais ils n'ont pas l'ombre de vraisemblance. Comment me ferez-vous croire qu'on puisse rire à la pensée de rencontrer pour la dernière fois voire « Mina » ?

— C'est pourtant une chose que nous n'avons aucune peine à admettre, entre confrères, répondit-elle en regardant Landry.

— J'espère, madame, qu'il n'y a pas de reproche dans ce que vous me dites... Au besoin, dans le mot « confrères », je pourrais vous prier de me chercher une excuse.

— Vous savez vous défendre, monsieur, dit-elle presqu'à voix basse.

— Mieux que je ne le désirais, peut-être, répliqua-lil en lui tendant la main.

Elle la serra silencieusement, et la situation était devenue un peu trop embarrassée, pour que Landry n'utilisât pas cette poignée de main comme signal de départ.

Un instant après, Mina restait seule, et aux rayons de la lune qui éclairait son beau visage, triste et désolé, on n'eût certes pas reconnu la coquette et rusée créature qui, cinq minutes avant, se glissait en tapinois, au clair de lune, dans le bois noir.

Le retour des deux amis fut très mélancolique. Leur sentier traversait un petit fourré d'aunes, sous le couvert duquel régnait une ombre épaisse.

— Voici un V('rilable endroit à bonnes fortunes! mur-

mura Landry. Au même instant, il s'accrocha le pied dans une racine et tomba, sans se faire mal, du reste.

Pas une autre parole ne fut prononcée entre la villa et le moulin.

La nuit se faisait noire. Landry, paresseusement couché devant une petite chapelle de la Vierge, bâtie sur un rocher qui dominait le village, ne songeait pas à rentrer. Il n'essayait pas non plus de réfléchir, le pauvre garçon, car depuis le matin il se consumait en inutiles efforts pour y parvenir. La journée avait été mauvaise, son livre n'avait pas avancé d'une page, ses idées ne s'étaient pas enrichies du moindre fantaisiste rien. Au crépuscule, il était venu, énervé, découragé, se laisser choir devant la grille qui protégeait une statue de Marie, entourée de nombreux ex-voto : cœurs, béquilles, bouquets fanés... et il était resté là, sans prier, car il ne croyait pas à grand'chose, et plus triste, certainement, que bien des affligés qui étaient venus s'agenouiller sur la pierre où il était étendu.

En arrivant, il avait jeté un regard sur l'intérieur de la chapelle ; mais, au lieu de sourire, ce mécréant s'était mis à murmurer, en regardant les pieux souvenirs de reconnaissance des fidèles :

— Et quand tout cela ne serait qu'une affaire d'imagination ?... N'est-ce pas déjà beaucoup, d'emporter l'illusion que l'on est moins malheureux ?... N'est-ce point là un bienfait vraiment céleste?

C'est alors qu'il se laissa tomber sur le sol, les larmes aux yeux, le cœur tout endolori; car ce n'était pas sur des béquilles que se traînait sa vie désenchantée :

il était un grand malade de l'imagination ; des illusions seules eussent pu le soulager, et qu'étaient devenues les siennes !

Depuis quelque temps, il ne réussissait plus dans ses travaux littéraires, ou du moins, à tort ou à raison, il était mécontent de tout ce qu'il écrivait. L'inspiration lui manquait. 11 s'enfermait pendant de longues heures, seul devant une feuille de papier, dont la moitié supérieure se couvrait de ratures, et dont le bas restait aussi blanc que le haut était noir. Malgré cela, il s'obstinait à vouloir produire, il se raidissait contre ses mauvaises dispositions, et sa santé s'altérait visiblement dans ces luttes stériles, où il n'eût voulu cependant, pour rien au monde, s'avouer vaincu, eût-il dû en mourir.

Un ami de Malemort, qui s'occupait de critique et le faisait parfois avec beaucoup d'esprit, — comme s'il eût voulu se donner à lui-même un dédommagement des sottises qu'il lui fallait lire, — avait un jour écrit, dans un article sur le jeune auteur :

«...Est-ce triste? Ma foi non! Est-ce gai? encore moins. C'est fin, poétique et railleur. On éprouve à le lire un plaisir délicat nuancé de mélancolie... Puis, lorsqu'on a tourné la dernière page, on se sent soudain tout remué, tout ému et pénétré de souvenirs aussi brûlants que la réalité était froide... C'est l'impression que laissent après elles certaines femmes. Certes, ce ne sont pas les meilleures à connaître!... maison voudrait bien les revoir, et il semble qu'on en tirerait meilleur parti ! »

Ce que Landry était comme écrivain : froid et sceptique dans la forme, passionné dans le fond, il l'était aussi dans sa façon de comprendre la vie. Il ignorait l'art suprême de se donner à demi. Il avait cessé de s'appartenir, le jour oii il s'était déclaré le sou-

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pirant do la gloire, la grande coquette qui tue ses amants, puis, tout éplorce, dépose pieusement sur leur tombe une immortelle couronne. Le jour, il s'épuisait à sa poursuite, la nuit, il en rêvait : ses désirs, ses joies, ses peines, tout se résumait en elle. Voilà pourquoi, dans cette période improductive où depuis quelques jours il était entré et qui lui montrait la coquette s'éclipsant, après lui avoir prodigué à ses débuts de si doux sourires, il passait par une véritable agonie morale et d'indicibles souffrances.

La cause de ce découragement subit, qui était venu le saisir en pleine activité et le ramenait soudain aux plus mauvais jours de son histoire, n'était pas facile à saisir, mais elle le terrifiail d'autant plus, qu'il hésitait davantage à se la définir. Il est presque passé à 1 "état de proverbe, que rien n'est plus terrible qu'un danger qui se cache, mais je soutiens, qu'un danger qu'on vent se caclier semble mille fois plus redoutable encore. Celui qui menaçait Landry était de cette dernière espèce; et pourtant, si peu éclairé que Malemorl affectât d'être à ce sujet vis-à-vis de lui-même, il pensait évidemment qu'il y avait pour lui quelque chose à l'uir, dans la vallée de Refrogne ; car, à plusieurs reprises déjà, il avait entretenu Gabriel de son projet de. retourner à Paris, sous divers prétextes, tous très futiles.

Mais, en attendant, il restait... Peut-être lui semblait-il ridicule de fuir devant un péril qui se cachait, pour courir au-devant d'un autre, qui lui avait coûté trop cher pour qu'il ne le connût pas à merveille. Peutêtre parvenait-il réellement à s'en faire accroire... Les gens d'imagination trouvent en leur propre esprit la plus naïve de leurs dupes.

Oui vraiment, il s'en faisait accroire. En ce moment même, devant la chapelle de la Vierge, alors qu'il eûtpu se confesser tout à lui-même et rougir à son aise au

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milieu des épaisses ténèbres qui l'environnaient, il se disait :

— ^ Mon Dieu, toute grande passion comme toute grande dévotion a ses périodes de sécheresse et d'amertume. A cette heure, plus d'un amant pleure les caprices de sa maîtresse, plus d'une bonne religieuse se frappe la poitrine et déplore l'aridité qui remplace la rosée de grâce dont jadis le Seigneur humectait sa prière : pourquoi m'étonnerais-je de ce ([ue l'art, qui est pour moi une maîtresse et une religion, une passion et un culte, m'apporte aussi des jours de froideur et d'aridité?

Cette réflexion le consola un peu, avec la conviction qu'il n'était pas seul à souffrir, et, oubliant un instant ses peines, il se mit à regarder les grands feux que les bergers allumaient dans la montagne et qui ne s'éteindraient pas avant le matin, — « des feux de solitaires ! »

Puis sa tète ironique se tourna vers Angostrina, et il compta les fenêtres encore éclairées : — « Une, deux..., quatre!... « Mais, comme il finissait de compter, une disparut, puis une autre, puis bientôt il n'en resta plus,

— L'extinction des feux! dit-il en souriant, et son imagination lui montra les bons ménages, au lit, se tournant le dos pour dormir, toutes flammes apaisées.

Si quel(]u'un eût été auprès de lui, il eût pu voir dans des yeux enfiévrés juire un grand feu où flambaient toutes les ardentes ambitions du jeune homme, et aussi quelque chose d'autre, qui leur donnait un chatoyant éclat, — un grand feu de solitaire!

Mais il n'y avait personne à ses cotés, personne, qu'un petit grillon qui chantait un hymne à la Vierge, dans un coin de la chapelle, sous une dalle moussue.

11 allait partir, quand il vit une lumière se mouvoir dans la direction d'Angostrina. 11 crut d'abord qu'un ménage lambin avait échappé à sa première inspection;

L'ETK DES FUriTS SF.CS. il'

puis, voyant celle lueur suspecte errer à travers la campagne, il supposa que c'élail seulement une portion de ménage qui vagabondait, après avoir allumé sa lanterne, comme le ver luisant, pour appeler son amoureux. Enfin, la lumière errante vint tout près de lui, et il reconnut en elle la lampe d'une vierge sage, autrement dit, d'une jeune religieuse, venue passer un congé de quelques jours à Angoslrina,' chez ses parents. Elle n'était sans doute pas dans une période d'aridité morale, la sainte et heureuse fille, elle qui se relevait la nuit pour venir seule, le long des sentiers déserts, prier devant Marie.

— Ce n'était qu'un feu de solitaire! murmura Landry en la voyant venir, le visage éclairé d'une étrange lagon par un filet de lumière, qui filtrait du toit de la lanterne et jetait sur ses beaux grands yeux noirs un bandeau de rouge clarté.

Avant qu'il fût trop tard, Landry se jeta vivement derrière un bouquet de noisetiers, qui avait poussé à l'angle de la chapelle. Voulait-il éviter à la jeune fille la terreur de rencontrer un homme, dans celte solitude, au miheu des ténèbres? Voulait-il plutôt l'espionner un peu, et avait-il peine à croire, le méchant sceptique, qu'une créature pourvue de si beaux yeux noirs fût entraînée dans cette aventureuse expédition parle seul besoin de prier?

Il en était ainsi pourtant, car elle s'agenouilla et récita son rosaire, longtemps, avec ferveur. La lanterne, posée un peu devant elle, éclairait mal son visage, mais faisait danser derrière elle, sur les buissons et les rochers, son ombre immense, qui semblait un terrible démon venu pour guetter ce friand morceau. Combien Landry le vit s'agiter, ce démon, son frère, et grimacer, et menacer, chaque fois que la brise faisait vaciller la flamme!...

... Quand la jeune fille se releva, il y eut un moment où son visage, tourné vers Landry, fut brusquement illuminé d'un jet de lumière, qui fit élinceler sur les joues de la pauvre nonnette une abondante rosée de larmes débordant de ses yeux noirs comme de deux coupes trop pleines. La vision de ces larmes, d'une eau si pure qu'elles scintillaient avec l'éclat de diamants vivants, fit murmurer une fois encore à Landry :

— Des feux de solitaires!

Puis, lorsque la jeune fille eut pris suffisamment d'avance sur le chemin d'Angostrina, à son tour, il se dirigea vers le moulin, de plus en plus persuadé que tous les cultes passionnés ont leurs heures de sécheresse, heures qui, par une bizarre antithèse, se manifestent parfois au dehors avec des pluies de larmes.

En face de la chambre de Landry, sur l'autre revers de la vallée, s'élevait une montagne, couronnée de maigres sapins venus sur le rocher. On ne pouvait en atteindre la cime que par un sentier qui étalait ses interminables lacets, d'abord sur les bruyères roses, puis à travers les fourrés de buis ou les gazons court tondus par la dent des chèvres. Lorsque Landry travaillait, il inslaHait d'habitude sa table auprès de la fenêtre, et si l'expression nette d'une idée se faisait un peu attendre, ses yeux erraient sur la montagne, tout le long de la sinueuse raie blanche marquée par le sentier, tandis que ses facultés intellectuelles se concentraient sur Tidée fugitive. En général, au moment où les yeux de l'écrivain, après avoir consciencieusement suivi les caprices de la raie blanche, arrivaient avec elle au pied du plus haut sapin, sa plume se posait triomphante sur le papier et y jetait l'idée récalcitrante, terrassée, troussée, possédée.

Dès le matin qui suivit sa douloureuse veillée auprès de la chapelle, Landry poussa comme d'habitude sa

table contre la feuèfre : il avait une jolie scène en tète et croyait qu'il allait enfin se remettre vaillamment et fructueusement au travail.

Il avait plu au lever du soleil et la vallée de Refrogne était remplie d'un brouillard épais, qui voilait complètement les beautés du paysage. Tout ce que l'on en pouvait distinguer, c'était la cime de la montagne chère à Landry, qui se montrait dans une déchirure des nuages comme dans un cadre mouvant.

Lorsque le romancier voulut amener et rendre la scène que son imagination lui représentait si bien, il éprouva quelques difficultés et, machinalement, ses yeux cherchèrent le sentier, par oi!i Ton montait au haut de la montagne. Hélas! le sentier était caché par le brouillard et quand, plus tard, Landry jeta enfin sa plume, aussi découragé et impuissant que la veille, avec un rire amer, il lança un regard de reproche aux rochers escarpés que l'on voyait encore dans leur cadre de nuages, les comparant à cette idée rebelle qu'il voyait dans les brumes de ses rêves, sans la pouvoir saisir.

L'après-midi, se trouvant seul, et ne voulant pas rester toute la journée isolé, désœuvré, livré à de sombres préoccupations, il alla chez Mina Maëlstrom pour tâcher de s'y distraire un brin.

— Qui sait! se disait-il, si de folâtrer une heure ou deux avec notre belle voisine ne me remettra pas en bonne voie? Il faut si peu de chose pour faire fuir l'inspiration, mais souvent si peu de chose la ramène!

Douce espérance! Ingénieuse théorie! Heureux stratagème!... Peu importe comment cela fut amené, mais il était depuis dix minutes environ chez Mina, lorsque celle-ci lui demanda s'il se plaisait beaucoup dans la vallée de Refrogne.

— Voilà, répondit Malemort, une (juestion plus em-

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barrassanle qu'elle n'eu a l'air, .l'admire et envie ceux (jui peuvent dire catégoriquement, s'ils sont plus heureux qu'ailleurs dans Tendroit où ils se trouvent. Quant à moi, je n'ai jamais envie de chanter les louanges d'un pays pendant que j'y demeure ; ce n'est que plus lard, lorsqu'il m'arrive de regretter de n'y plus être, que je reconnais ses mérites.

Mina ouvrit de grands yeux pleins d'anxiété : il semblait qu'elle attendit un correctif à celte parole; mais Landry n'était sans doute pas en veine d'amabilité, car il Ironça le sourcil et laissa son idée telle quelle.

Faisant sur elle-même un visible ellort. Mina reprit :

— Il y a bien un peu de paradoxe dans ce que vous dites là, n'est-ce pas?

— Nullement... Voulez-vous que je le répète sous une forme plus compréhensible?... Je mesure le degré de félicité que j'ai éprouvé dans un pays, uniquement ù la somme de travail que j'y ai produite, répondit Malemort avec une nuance de tristesse dans la voix, qui toucha Mina.

Elle dit avec émotion :

— Le travail est donc tout pour vous, ici-bas?... Vous ne voyez donc rien d'autre, à cùlé de votre art?

— C'est ma vie ! répondit Malemort.

L'exaltation qu'il mit dans ces mots le fit sourire

lui-même, mais un instant seulement. Il reprit au bout d'un court silence, presque bas :

— Le travail, voyez-vous, madame, je m'y cramponne avec l'énergie qu'un noyé met à saisir la branche qu'on lui tend... Nous autres hommes, pouvons avoir dans notre vie, tout comme les femmes, des erreurs et des fautes irréparables... Eh bien, le travail, c'est notre rédemption I

— Et la nôtre, à nous autres femmes, où est-elle'.' demanda Mina, parlant tout à fait bas, — elle.

— La lédeniplioii d'une femme peut être dans su rauleclle-niènie, répondit Maleniorl;car il est des fautes •jui créent des devoirs.

— Ali! croyez-vous qu'il y ait une femme digne de ce nom, s'écria Mina les larmes aux yeux, qui après avoir dit à un homme, en dépit de toutes les lois sociales, (luV.lle l'aime, soit capable de retirer ce mot et de se renier ?

Landry devint atïreusement pâle et ne répondit pas. .Mina détourna les yeux par pitié.

Au bout d'un instant, Malemort reprit en riant, grâce à une de ces brusques réactions qui lui étaient habituelles.

— En somme, ma rédemption consiste à remplacer une passion par une autre... ; au lieu de me donner corps et àme à une personne, je me livre corps et âme à mon art... une chose !

— Du moins les choses ne trahissent pas ! s'écria Mina, devenant à son tour, à mesure qu'elle parlait, d'une pâleur extrême.

— Vous croyez?... répondit ironiquement Landry, en se levant pour rentrer au moulin et y reprendre ses luttes stériles.

Cela se passait un dimanche, et il était d'usage à Angostrina, que ce jour-là, après l'office du soir, chacun allât au cimetière visiter les tombes de sa famille.

Le sentier que suivait Landry passait devant la porte du cimetière, et le jeune homme arriva juste au moment oii les derniers fidèles s'en allaient, tandis que sur le sol, le soleil couchant projetait l'ombre des croix, les bras étendus, sur les tertres gazonués, comme si elles eussent voulu étreindre dans une douce caresse les pauvres morts qu'on abandonnait jusqu'au prochain dimanche. En même temps (^ue Landry arrivait au cimetière, la religieuse de la nuit précédente en sortait, et se heurta

presque contre le jeune homme. Elle leva sur lui ses yeux noirs, avec l'expression qu'y eût mise la vue d'un animal dangereux, — un serpent peut-être; — car elle avait entendu dire que l'hùte du moulin était un poète qui avait beaucoup chanté l'amour... et quel amour! 0 damnation, un amour sans sacrement!... Sous sa guimpe blanche, ses yeux noirs parurent encore plus sombres, mais vite elle les baissa avec humilité !

Landry avait sans doute fort bien suivi les détails de celte rapide petite scène, car il s'éloigna en souriant.

— 0 nonnette, nonnette ! pensait-il. 3Ie regarderaistu comme un animal aussi redoutable, si tu savais combien nos âmes sont de même espèce, et combien leurs passions, différentes quant à leurs objets, sont voisines quant aux résultats.

Cette visite à Mina ne rendit pas, comme on le pense bien, le pauvre Malemort plus heureux dans l'achèvement de son ouvrage ; les jours qui suivirent l'enfoncèrent encore davantage dans le découragement. Le premier résultat de ce supplément de déroute fut qu'il multiplia ses courses au chalet, espérant toujours en rapporter une bonne inspiration, ayant, en tout cas, Texcuse d'y aller chercher une distraction et de se fuir lui-même.

Pourtant il avait écrit quelque part, — au chapitre quatrième de Printemps sans Été, — je crois : — « Le plus souvent, lorsqu'on éprouve le besoin de se fuir soimême, sachez-le, petite Suzelte, c'est 'un signe qu'il faut s'aborder résolument... » — Les auteurs donnent comme cela de merveilleux conseils à leurs personnages; mais, il faut le constater avec regret, leurs personnages les suivent rarement; quant aux auteurs, jamais!

Donc Landry continuait à aller souvent chez sa voisine :

— Allons folâtrer chez la divine Maëlstron» ! disait-il

L'ETE DES l'IUlTS SECS. 133

(l'un ton dc^afîé, chaque fois qu'il partait pour la villa, llclas, il n'y folâtrait guère ! Elle, pas plus que lui, ne semblait, depuis un certain temps, d'humeur très joviale; mais on les eût bien étonnés, en leur disant que chacun de leurs tète-à-tùte n'était pas un long éclat de rire.

Jamais, pendant ces entretiens intimes, Mina ne parla de son passé ni de sa famille ; une fois seulement, elle fit allusion à son pays. Ce jour- là, par extraordinaire, Landry s'était montré assez gai et très spirituel, ce qui ne lui était pas bien difficile quand il était en verve. Sa compagne l'écoutait et lui donnait la réplique, avec une évidente admiration. Il s'en aperçut bien, le rusé compère, et sa verve redoubla, au point que M'"o iMaëlstrom enthousiasmée,finit par s'écrier dans un moment d'oubli:

— Ah ! on ne cause pas comme cela dans mon pays !

— Et pourquoi n'y serait-on pas capable de causer ainsi ?

— C'est peut-être que les femmes n'y sont pas assez coquettes !

— Il me semble pourtant que c'est une femme de voire pays qui me fait briller en ce moment.

— Oui, répondit-elle, grâce aux talents acquis par vous avec les Françaises !

— JMadame!...

— Non, je ne fais pas de fausse modestie, réponditelle en riant. On sent bien que votre éducation a été soignée par de fameuses coquettes.

— Au fait, cela se pourrait ! dit-il en riant à son tour. On sait que rien ne fortifie les muscles comme la douche écossaise, — des jets alternativement froids et chauds. — Un système analogue, administré au moral par une franche coquette, et que nous appellerons, d'après vous, douche française, fortifie admirablement l'esprit.

— Et le cœur? denianda-t-elle.

13i LÉTÉ DES FRUITS SECS.

— Oh ! madame, de grâce, ne nous occupons ({ue de Tesprit.

Elle reprit en sourianl :

— Alors nous, pauvres femmes, avons au moins ce mérite, que nos défauts servent au perfectionnement intellectuel des hommes?

— Mais il me semble qu'on peut vous accorder cela... J'avais môme été, pendant mes années de juvénile candeur, jusqu'à me figurer que rien ne soutient mieux l'inlelligence d'un écrivain et ne lui lait accomplir plus de merveilles, que l'espérance d'exciter l'admiration de celle qu'il aime.

— Ne le pensez-vous plus ?

— Je crois, madame, que ce dernier élément de succès n'est pas indispensable... Je l'espère, du moins! ajouta-t-il avec un rire forcé.

Mina sentit ce que celle gaieté avait de poignant. Elle eût donné tout au monde pour en savoir la raison, et ce sentiment devint tellement fort, que, n'obéissant plus qu'à lui, à brûle-pourpoint, ses yeux brillants de curiosité inquiète fixés sur les yeux de Malemort, elle demanda :

— La femme qui ne vous a laissé que le travail pour suprême consolation était une fameuse coquette, je pense ?

Rien ne peut rendre l'expression de douleur et de colère qui se peignit dans le regard de Landry, en entendant ces paroles. Il ne répondit pas, et la pauvre Mina, consternée, baissa la tèle.

Elle dit enfin d'une voix douce :

— Je suis bien fâchée d'èt;'e si maladroite ! Landry ne répliqua pas ; mais son silence était assez

éloquent par lui-môme

— Je vous ai sottement peiné et blessé ! continual-elle.

F.KTK DES FRUITS SECS. 13.t

— Oui! répondit Malemort. Vous ne pouviez rien dire qui me fût plus pénible.

— Me pardonnez-vous?

— C'était fait dès le premier mot de cette malheureuse phrase! répondit-il d'une voix étoulîée ; et, se levant, il lui serra la main et partit rapidement.

Les jours suivants, Landry ne retourna pas au chalet, et les passa en profondes et sérieuses réflexions. Certes, il n'en voulait pas à iMina d'une simple parole maladroite, au point d'éviter de la revoir : c'eût été d'un caractère puéril et mesquin. Mais il était effrayé de deux choses, et, si grand que fût son orgueil, si robuste sa confiance en lui-même, il ne pouvait les méconnaître. C'était d'abord la persuasion que la malencontreuse phrase de Mina l'eût infiniment moins affecté dans la bouche de toute autre femme. La seconde découverte inattendue, c'était qu'il eût pu recevoir aussi durement les excuses de Mina, alors qu'elle les faisait avec tant de douceur et d'humilili'... Il savait ce qu'il faut penser d'un homme, qui ose montrer à une charmante femme qu'il la trouve sotte et maladroite, non par manque d'empire sur lui-môme, mais parce qu'un instinct secret le pousse à une franchise qui ne se soucie plus des convenances. Malheureusement, il ne remarqua pas une troisième chose, qui eût peut-être atténué son effroi des deux premières ; c'est qu'une charmante et intelligente femme comme Mina accepte rarement avec autant de douceur et d'humilité qu'on la trouve sotte et maladroite.

Il était vraiment remarquable que, depuis quelque temps, Landry et Gabriel ne se fussent jamais rencontrés au chalet. Que cela provînt du plus grand des hasards, cela ne fait aucun doute; mais il ne faudrait pas en conclure que Gabriel ne fût pas très assidu auprès de sa voisine; il l'était, au contraire, plus encore que

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Landry, et son humeur n'en éprouvait pas les mêmes fâcheux elTets.,., loin de là.

Trois jours après la scène funeste qui s'était terminée par la retraite précipitée de Landry, Gabriel vint trouver celui-ci diin air préoccupé et important.

— Mon cher, dit-il, ètes-vous brouillé avec M"^° Maëlstrom ?

— Moi?... Nullement! répondit Malemort.

— Alors, je puis parler sans détour ! reprit le bossu avec un soupir de satisfaction. J'arrive du chalet, oii j'ai trouvé notre amie tourmentée de ne vous avoir pas vu hier ni avant-hier. Elle craint que vous ne soyez blessé d'un mot qui lui est échappé et qu'elle regrette beaucoup, m'a-t-elle dit. Elle vous demande de ne pas la bouder... Suivez mon conseil : allez-y demain.

— Tout de suite! s'écria Malemort.

Il y courut en efTet, avec un empressement, une franchise et une loyauté dans ses protestations, une joie de la revoir, qui ne laissèrent aucun doute à Mina sur la sincérité de son pardon. Elle vit bien qu'il n'y avait jamais eu l'ombre de rancune dans le cœur de Landry, et n'en eut que plus de chagrin de l'avoir peiné.

Cette cordiale entrevue ne se renouvela pourtant pas, et Gabriel ne fut plus chargé de ramener son ami au chalet. Une longue semaine s'écoula et Landry n'y revint pas. Cependant il avait plus besoin de distractions que jamais, le pauvre écrivain en détresse!

Dans une clairière verte et fleurie qu'arrose un paisible ruisseau et qu'environne une ceinture de sombres sapins, se trouvent trois personnages de connaissance. Tournez les yeux vers l'endroit où l'herbe est la plus drue et vous reconnaîtrez tout de suite, broutant côte à côte, le vieux cheval poussif et la jolie jument, sa compagne.

l'p:te des fruits secs. 137

Le troisième personnage est moins en évidence. Mais, en chercliant un peu, on découvre enseveli sous un buisson de saules et de chèvrefeuilles, Fabien, l'exconducteur de diligences, qui, son béret sur le nez, lait la sieste. On le prendrait pour le dieu domestique du ménage occupé à brouter, — un dieu caché et endormi, comme celui de bien des ménages. — Près de lui, sur l'herbe, est posé son fouet, dont une limace ronge la mèche humectée par les éclaboussures d'une source; au-dessus de sa tête roucoule une tourterelle, à ses pieds se chauffe une vipère, enroulée dans une tache lumineuse, qu'un rayon de soleil fait sur le gazon.

Ce tableau de douce intimité est interrompu soudain par l'arrivée de trois nouveaux acteurs. Deux mulets trottent les premiers et viennent, en faisant de gracieuses courbettes, auprès de Fleur-d'Amour. Celle-ci les examine du même grand œil doux et indifférent qu'elle regarderait le vieux cheval poussif, puis se remet à brouter; au bout d'un instant, les mulets l'imitent et semblent trouver la table excellente. C'est alors que leur maître apparaît au bout de la clairière : ne lui demandez plus de cerises, la saison s'est avancée, et il colporte maintenant par-dessus les monts des charges de pèches.

11 se dirige vers l'ombre pour s'y reposer en présidant au repas de ses bêtes et se trouve bientôt en présence de Fabien. Un cocher de diligence, brusquement réveillé, n'est généralement pas aussi maussade qu'un dormeur ordinaire, habitué qu'il est aux cahots des routes pierreuses, qui le tirent trop souveiit d'une béate somnolence. Aussi la rencontre des deux confrères fut-elle des plus courtoises.

Après force compliments et amabilités, l'Espagnol se mit à regarder la jument en faisant une petite grimace.

Quiconque venait à Angosirina connaissait Fleur-

138 L'ETE DES FRriT> SECS.

d'Amour; toute la paroisse, curé ea tète, s'y intéressait et en était fière, et l'Arag^onais avait depuis longtemps l'habitude de venir l'admirer, chaque fois qu'il passait par la vallée de Hefrogne.

— Fleur-d'Amour maigrit, ce me semble! dit-il.

— Ah! ne m'en parlez pas! Elle a trop de cœur, la pauvre bête, pour tirer avec ce chameau. C'est elle qui emmène toute la charge !

— Eh bien, tu as des économies, il faut lui donner un autre compagnon '

— Diable! tu devrais prêcher, toi! Les femmes écouteraient bien tes sermons, répondit Fabien, que cet appel de fonds sur ses économies avait blessé au vif.

Un bruit de voix qui partait de. la forêt les interrompit :

— Non, non, retournez au moulin, disait Mina. Nous avons flâné comme de vrais gamins, il est tard et je rentrerai très bien seule.

— Je vous en prie, répondit Gabriel, laissez-moi vous reconduire. Ne soyez pas si méchante avec moi !

— Méchante avec vous!... Mais, mon pauvre ami, je suis au contraire toute surprise de me montrer si bonne. ,1e ne me croyais plus capable de l'être autant avec personne!

Ils débouchèrent en ce moment dans la prairie, à quelques pas de l'Espagnol et de son compagnon, marchant vite, le verbe haut, gesticulant en parlant, par suite d'une manie bizarre des gens pressés, qui se croient forcés d'agiter les bras aussi violenmient que les jambes. Ils étaient armés de longs bâtons ferrés et rapportaient des gerbes de fleurs glanées sous bois. Gabriel avait le teint coloré, la démarche fière, et son œil en feu brillait comme celui d'un petit démon, ce qui, dans son angélique figure, produisait un fort drôle d'effet.

i;ktk des fruits sec^^. i:ui

— Donjniir, grand blagueur ! s'écria gaiement Gabriel en apercevant le muletier.

— Bonjour, monsieur ! répondirent tout d'une voix l'Espagnol et Fabien. Car il n'est pas un Béarnais qui ne se croie suffisamment désigné par répitbcte de blagueur.

Les promeneurs passèrent rapidement et les paysans restèrent en silence à les voir disparaître.

Alors, le manche du fouet s'abattit dans leur direction, et le vieux maquignon se mit à dire, en toussant avec malice :

— Diou vivan! Je parie, vois-tu, que voilà une paire dans laquelle c'est le cheval qui emmènera plus que sa part de la charge?

— Et l'autre jeune monsieur, qu'est-ce qu'il devient?

— Oh! il n'est pas si enragé que le bossu!... Ce bossu-là! il est toute la journée avec elle. On les voit ensemble du matin au soir. Je crois, ma foi, que ce bout d'homme est plus chaud sur les femmes que son camarade !.., Je veux être pendu si ça finit bien !

Tandis qu'on décrivait Gabriel plus entreprenant que Landry , l'Espagnol faisait une petite moue d'incrédulité.

— Ah! tu ne crois pas!... Eh bien tu verras!... Je ne suis pas aveugle, sois tranquille, et quand j'annonce une chose!... Demande un peu si je n'avais pas dit, l'année dernière, que Rosalie finirait mal... Oui, je l'ai dit, au mois de mars, devant plus de six personnes. Et (jui est-ce qui s'est jeté du haut de la cascade le 15 avril?... J'en ai assez conduit dans le temps, des amoureux, des nouveaiix mariés, des mal mariés, des contents, des pas contents, pour m'y connaître!

C'était là son grand argument lorsqu'il discutait avec le curé ou le maître d'école ; c'est là qu'il puisait l'audace de traiter avec eux de puissance à puissance. Son-

gez-y donc! il avait conduit jadis des sénateurs, des académiciens, des préfets, des écrivains, des journalistes, des généraux, des inspecteurs d'académie, voire même un évèque, toutes gens en sachant plus long qu'un curé de village ou un magister et qui, pendant des journées entières, s'en étaient remis à sa prudente direction. Voilà le thème qu'il développait souvent au cabaret, et ses rustiques auditeurs ne pouvaient s'empêcher de hocher la tête, en murmurant :

— C'est tout de même vrai ça !

Aussi l'Espagnol, qui professait pour lui, de longue date, une grande déférence, n'essaya-t-il pas de le contredire.

— Allons, bonjour, Silverio ! Tu verras si je m'y connais : Fleur-d'Amour durera encore plus longtemps que ce petit monsieur bossu !

Sur cette prophétie, l'ex-conducteur remplissant la forêt des bruyants claquements de son fouet, emmena ses bêtes à ce travail en commun, où la jolie jument laissait chaque jour un peu de sa vie.

Mina revenait d'une longue promenade où, par extraordinaire, son fidèle compagnon le bossu lui avait fait défaut. Avant de rentrer au chalet, elle s'était assise sur la lisière de la forêt, pas bien loin de la chaumière de Philémon, et, les yeux perdus dans le vague, songeait. Soudain un léger froissement de feuilles mortes la fit tressaillir ; elle tourna la tête et vit Malemort qui venait à elle.

Il ne la voyait pas encore, s'avançant la tête basse, absorbé dans une profonde méditation. Il était pâle, avait les traits tirés et fatigués, l'expression du visage lasse et découragée. Cependant, lorsqu'il aperçut à deux pas de lui Mina qui l'observait, sa figure prit le sourire railleur qui lui était habituel.

— Il y a un siècle qu'on ne vous a vu, monsieur ! C'est mal d'oublier ainsi ses amis.

— Et qui vous prouve qu'on les oublie, madame? répondit-ii en s'assseyant près d'elle.

— Soit, j'admets que vous avez beaucoup pensé à moi; mais si vous étiez venu de temps en temps rire et causer avec moi, cela m'eût fait un tout autre plaisir !

— Eh bien, rions et causons... rattrapons le temps perdu !

— La langue française a de singulières expressions, dit Mina.

— Hélas ! répliqua Landry, on rattrape du temps, mais non les moyens de le mettre à profit !

— Dites-moi au moins, interrompit Mina, si le temps que vous n'avez pas voulu me donnera été bien employé à écrire.

— Ma foi non ! Je suis dans une mauvaise veine. Rien n'avance. «

— Vous me consternez! Quoi! Pas un joli petit chapitre à me lire?... pas un sonnet?

— Déroute complète ! répondit Malemort.

— Qu'est-il donc arrivé?... Qu'y a-l-il qui puisse vous décourager à ce point?

— Moi découragé ! s'écria Landry en redressant fièrement la tête. Mais je ne le suis nullement!... Pourquoi le serais-je?... La vie d'un auteur se passe en tête à tête avec les personnages qu'il fabrique. Il devient leur intime, ne les quitte pas plus que son ombre, s'isole en leur compagnie, jase, rit, discute... et parfois se brouille avec eux. ,1e suis dans un de ces moments de discorde pénibles à passer, mais les meilleurs ménages n'en ont-ils pas de semblables? Avec quelques concessions, s'il le faut, je ferai tôt ou tard disparaître les graves mésintelligences qui me séparent de mes héros, et tout redeviendra pour le mieux dans le meilleur des mondes!

Malgré le ton enjoué dont il disait ces choses, Mina le regardait tristement.

— Mon pauvre ami, dit-elle, à force de vous obstiner à vivre avec des fantômes, vous finirez par devenir vous-même un fantôme et vous en avez déjà la mine, car je vous trouve l'air souffrant et fatigué. Pourquoi dédaignez-vous maintenant notre bonne amitié des premiers jours?

— Moi la dédaigner! Mais j'y attache, au contraire, un si haut prix, que je m'en privais pour me punir de mal travailler, répondit-il en riant. Une espèce de discipline que je me donnais !

LETE DES KHUITS SECS. IW

— Allons, révérend pùro deMalemort, écoutez le démon qui vous tente sous la forme de cette maudite Mina Maulstrom ; laissez là votre discipline et redevenez un peu plus sociable !

Pendant qu'elle parlait, il était resté les yeux obstinément lixés sur les atomes qui voltigeaient au soleil. Mais ensuite, elle se pencha de façon à mettre son visage presque au niveau de la triste figure qui se détournait d'elle. Il fallut bien alors qu'il la regardât.

Satan, qui pétrit de ses doigts crochus les ravissants visages de nos moitiés, n'avait jamais rien ciselé, dans ses ateliers infernaux, qui put rivaliser de séductions avec la délicieuse tête que Mina mettait presque en contact avec celle de Landry. Ses yeux bleus avaient une expression si douce et tendre, sa bouche un sourire si frais, ([u'on l'eût prise pour l'épanouissement d'une tleur... iNon, le grand saint Antoine lui-même n'eut jamais à lutter contre pareille épreuve !

Mais qu'était saint Antoine auprès de Landry? Cette scène dura le temps d'un éclair et Mina lut de si près dans les yeux de son compagnon, tant de brûlante amertume, qu'elle recula tout effrayée.

— Vous craignez de m'aimer, n'est-ce pas ? dit-elle d'une voix sourde.

— Non, non, j'étais dans les nuages .. Je ne crains aucun danger, répliqua-t-il avec clTort. Vous êtes une bonne et gentille amie, et moi un fou, les jours que je passe sans vous voir! ajouta-t-il en lui tendant la main.

Mina y mit la sienne et le fixant d'un regard limpide :

— Alors c'est toujours à la vie et à la mort entre les deux fruits secs?

— Oui, répondit en riant Landrv, quoiqu'il ne soit pas plus facile à un fruit sec qu'à une momie de vivre ou de mourir !

— Tant mieux, répliqua gaiement Mina, cela nous promet l'immortelle sérénité des champs Elysées!

Elle reprit au bout d'un silence :

— Je vous ai demandé tout à l'heure si vous redoutiez d'arriver à m'aimer. Une pareille question a dû vous paraître bien sotte et orgueilleuse ?

— Non, sans cela je vous aurais payée en belles paroles, au lieu de vous répondre avec une loyauté un peu rude. Ne l'avez-vous pas compris ?

— Si, et cela m'a beaucoup touchée... Je sens tout ce qu'il y a d'estime et d'affection vraie, dans la droiture avec laquelle vous me traitez... Du reste, moi aussi, je cherche à mettre dans ma conduite envers vous la même simplicité. Voilà pourquoi, ayant cru lire dans vos regards que ma vue produisait en vous un sentiment pénible, je vous ai demandé la vérité... Si vous m'aviez dit que vous m'aimiez...

— Qu'auriez-vous répondu ? demanda Landry.

— Que j'ai aimé et n'aimerai jamais plus... Mais, réellement, j'aurais été très surprise si vous m'aviez montré mieux que de l'amitié... J'ai été plus belle que je ne suis, je n'avais pas alors de raisons pour éviter de plaire et je n'ai pas fait naître le moindre amour pendant mes années de jeunesse.

— Madame, je ne puis croire que jamais homme n'a fait bondir votre cœur avec la fatale petite phrase : « Je vous aime ! »

— Certes oui! on me la dite, et j'y ai cru de toute mon âme... Tenez, je préfère tout vous raconter... Autant vous avez été franc avec moi, autantje veuxTêlre à mon tour... A dix-neuf ans, j'ai été mariée à un de mes compatriotes, qui m'a traitée comme un beau morceau de sculpture, dont on est très fier le jour où on le place dans son salon, mais qu'au bout d'un mois on ne regarde plus que pour le montrer à ses amis. Un de

ses amis m'a dit un beau matin qu'il m'aimait... — Oh vous allez voir, mon histoire est assez banale ! — et je l'ai cru sur parole. Je l'ai aimé passionnément, il s'en est vanté... Que m'importait, du reste! j'étais prête à le suivre au bout du monde. Mon mari, apprenant qu'un jeune homme déclarait, à qui voulait l'entendre, qu'il était mon amanl, a eu avec moi une explication terrible. Je lui ai franchement avoué qui j'aimais de toutes mes forces... Le divorce a été prononcé contre moi... Lorsque, radieuse, je suis allé trouver celui pour lequel j'avais tout perdu, lorsque je lui ai dit que je lui appartenais pour la vie, il a beaucoup ri de ma naïveté... Les Indiens ensevelissent leurs morts dans des lianes qui les balancent entre ciel et terre, au milieu des oiseaux et des fleurs. Ne vous semble-t-il pas que mon chalet, planté à la cime d'une roche, baigné d'air et de lumière et drapé de plantes grimpantes, ressemble beaucoup à une sépulture d'Indiens?

Pendant qu'elle parlait, Landry était devenu alTreusement pâle ; lorsqu'elle se tut, il lui prit la main et la serra sans mot dire.

A son contact, elle frissonna.

— Mon Dieu, mais votre main est glacée ! s'écria-telle.

— C'est sans doute parce que mon moulin, palissade de vignes et de rosiers, avait tout ce qu'il faut pour faire une poétique sépulture à la mode indienne, que j'y ai élu domicile, répondit-il avec un mauvais rire. Nous avons les mains très froides, nous autres trépassés !

— Je vous en conjure, ne faites pas de ces plaisanteries, vous me serrez le cœurl

— Vous êtes bien bonne enfant d'avoir pitié de moi, répondit Landry. Vous êtes, au contraire, payée pour faire des aorges chaudes du triste sort d'un de ces

jeunes pourfendeurs de ménages, pris dans ses propres filets... C'est une vengeance permise!

Pour toute réponse, Mina fondit en larmes.

Landry la laissa pleurer pendant longtemps, sans essayer de parler. Ce n'est pas, en lui-même qu'il pouvait trouver des phrases de consolation, puisque tout y était aussi sombre que chez sa voisine.

Enfin Mina releva la tête, et à travers ses larmes, sourit à son compagnon.

— On n'est pas plus sotte, n'est-ce pas? dit-elle... Enfin, soyez indulgent pour mes pauvres nerfs... et montrez-le-moi en me reconduisant jusqu'au chalet.

Ils quittèrent leur siège de mousse et s'éloignèrent à pas lents.

Enroule, au premier ruisseau qu'ils rencontrèrent, Mina trempa son mouchoir dans l'eau fraîche et se baigna les yeux.

— Je suis sûre maintenant qu'il n'y paraît plus!... Une vieille expérience m'a appris que celte eau est merveilleuse pour dégonfler les yeux...

— Au moins dégonfle-t-elle un peu le cœur? dit en souriant Landry.

— Mon Dieu! qu'importe le cœur? Mais les yeux, n'est-ce pas qu'ils sont superbes?

Landry les regarda tristement, sans répondre : en effet, les yeux étaient superbes, tout son visage étincelait de fraîche beauté, comme si l'onde pure de la montagne lui eût communiqué un peu de sa transparence imprégnée de soleil.

Cela se passait au miUeu d'une verte pelouse qui descendait en pente douce vers la villa. .\u moment où ils se remettaient en marche, ils virent Gabriel qui montait au-devant d'eux, de toute la vitesse de ses jambes grêles, en agitant joyeusement son mouchoir. 11 avait l'air d'un petit esquif, 'lui. en vue du port,

déploie toutes ses blanches voiles pour y entrer plus vite.

— Allons , courage, ma vieille amie ! murmura Landry.

— Ai-je donc l'air bien abattue ? dit-elle en tournant vers lui sa rayonnante figure.

Le bossu n'était plus ([u'à dix pas d'eux.

Un grand changement s'était opéré en lui depuis quelque temps, tout à la gloire de l'influence Icminine sur les natures un peu atrophiées. Il s'avançait, la tète haute, la mine fîère, avec un joU regard assassin... Mais hélas! malgré tout, ce n'était qu'un aiïreux bossu.

11 exposa qu'il venait du chalet, décrivit sa douleur de n'y point trouver la charmante dame du logis, puis célébra l'heureux instinct qui l'avait conduit droit à elle, au travers des épais massifs d'arbres verts du parc.

Tout en parlant, il s'aperçut que jamais il ne l'avait vue si belle. Et comme ce n'était plus le timide novice des premiers jours, et qu'il avait appris à dire leur fait aux jolies femmes, il s'écria :

— Mais, madame, qu'est-il donc arrivé? Là-haut, dans la forêt, vous avez donc essuyé une averse de lis et une grêle de roses'? Vos joues en sont toutes criblées.

A cette galante apostrophe, Mina, dont quelques minutes avant, les joues ruisselaient de larmes, répondit en parodiant le style rococo de Gabriel :

— Voyez-vous, ce sont plutôt les doux pensers de mon heureux cœur, qui viennent s'épanoui^sur mon visage.

Murcy ne pouvait guère saisir toute l'âpre ironie que Mina déversait ainsi sur elle-même; il comprit, dans la simplicité de son âme, qu'elle venait de lui avouer, en confidence, que la joie de le revoir n'était pas étrangère à ses belles couleurs.

Que pijuvait-il répondre en présence de Malemort? [lien, n'est-ce pas? Il se contenta de saluer discrètement et renversa la tête en se cambrant sur ses ergots, comme un petit coq, — ou plutôt, la comparaison sera plus juste, — comme un pauvre canard mal venu.

Aucun détail de cette scène ne lut perdu pour Landry. Mû par un sentiment de pitié, il voulut débarrasser Mina de la présence de Gabriel et de la sienne.

— N'allons-nous pas regagner nos pénates? dit-il au bossu en arrivant au pied du chalet. Il se fait tard, et M""= Maëlstrom doit être fatiguée de sa longue course.

Mina comprit à merveille la charitable pensée de Landry; mais elle s'écria en lui adressant une espèce de défi :

— Mais non ; il faut, au contraire, que vous montiez avec moi. M. de Murcy ne m'a pas fait sa visite, et, avec la bonne mine qu'il me voit, il aurait peine à croire que je sois assez fatiguée pour m'en priver.

C'était un nouveau triomphe pour Gabriel. Landry le vil rougir de bonheur.

Quoi(}ue Mina semblât ne pas vouloir de sa pitié, Malemort avait trop bon cœur pour ne pas continuer à lui venir en aide. A peine fut-on assis, qu'il jeta la conversation sur un terrain où Gabriel, pensait-il, ne pourrait pas, dans son ignorance, faire saigner des blessures cachées. Il se mit donc à parler de son livre, VrintemiiS sans Été, et il y avait de sa part un certain dévouement à le faire, puisqu'il n'en retirait pas, pour le moment, de bien grandes consolations.

— Mais enfin, dit Gabriel, votre Suzanne est une méchante créature. Elle abandonne son fiancé pour écouter un gentil phraseur... Surtout en amour, on doit n'avoir qu'une parole!

— On se condamne alors à mentir la plus giaiido partie de sa vie ! répondit Malemort.

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