‹ L'été sous les tilleulsChapitre 11 sur 14 · LE MODELE DES MVGISTUVTS · texte numérisé non relu

LE MODELE DES MVGISTUVTS

Dans la ville d'Orléans , pr^ndant le siècle dernier, un procès donna lieu à une circonstance qui mérite une place honorable dans les fastes de la magistrature.

Figurez-vous une maison de la plus modeste apparence, située dans un quartier retiré de la ville. Dans une chambre de cette maison, chambre peu ornée et d'une simplicité en harmonie avec le reste de l'habitation, une Ibule de livres ouverts jonchaient le plancher rà et là. fies livres servaient tour à tour à un honnne tantôt à genoux, tantôt couché à plat ventre, pour se livrer aux recherches dont il avait besoin.

Cet homme, d'une taille haute, mais mal i)rise et sans maintien, n'avait rien dans sa figure qui la fit remarquer favorablement. Jamais vous n'avez vu de démarche aussi roide, aussi singulière ; ([uand il marchait, son corps était penché tout d'un côté; quand il voulait s'asseoir, la longueur de ses jambes l'embarrassait; enfin tousses mouvements témoignaient d'une maladresse peu connnune. C'était peut-être ce qui l'avait déterminé à adopter cette singulière méthode de travailler que je vous ai signalée tout à l'heure. Mais si cet homme avait mauvaise tournure dans l'ensemble de sa personne, en le regardant de jMès et avec attention, on reconnaissait (pie ses traits exprimaient une

lis i;êtè

bonté pleine de bonhomie, en niènie temps qu'on distinguait dans son regard uik; linesse extraordinaire.

Ces livres ouverts olVraicnt divers titres. Ici, c'était un volume des Pandertes de Justinien ; là, un des in-folio de Tujas, édition de l'abrot ; i)liis loin, les Lois civiles de Domat, à côté desquelles on voyait la Coutume iCOrlcuus. Kvidenmient, cet homme si studieux était un consciencieux jurisconsulte applicfué à porter la lumière au milieu des ténèbres, essayant de iviablir l'ordre à la ])lace du chaos. Son travail l'absorbait tout entier, lorsfjue la porte de son cabinet, s'cnlr'oiivr.uil avec une certaine discrétion, laissa passer ces paroles (pii le tiièrent de ses méditations :

(( Monsieui'. il y a en bas une personne ([ui demande à vous j)arler.

— Savez-vous pourquoi, Joseph ? dit le savant en continuant de feuilleter un volume.

— Monsieur, je crois que c'est à Toccasion d'un procès perdu, car la |)ersoini(; a un air bien triste et munie assez miséi-abIo.

— Oh ! alors priez-la de monter; je suis prêt à la rece- \oir et à l'cntrndrc. dit le jurisconsulte en se relevant assez péniblement. Un doil au moins d(\s consolations aux pauvres 'iialheureux que la l(»i a déj)ouillés. »

Quelques minutes après, le plaideur condamné entra dans le cabinet d'éttides, el fut obligé de marcher avec quelque précaution poui- ne [)as mettre le pied sur cpielque livre.

(( Venez, monsieur, lui dit le jurisconsulte avec bonté; voici une chnise ; i^renez la peine de vous asseoir, et cxposez-nioi votre afi'aire.

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— Monsieur, répondit le plaideur, vous la connaissez déjà, car c'est vous qui avez été chargé de l'examiner et d'en faire le rapport.

— Mais encore, quelle afTaire ? j'en ai tant à examiner dans une année.

— C'est l'aflaire Bertrand, monsieur.

— L'afVaire Bertrand? oh ! je m'en souviens très-bien; c'est une des dernières jugées. Ktes-vous la partie adverse? Je vous plains sincèrement : le droit n'était pas de votre côté.

— Monsieur, vous êtes juste, puisque vous êtes bon et éclairé...

— Oh ! ce n*est pas toujours une raison suflisante.

— Je voulais vous dire, monsieur, que je suis d'autant plus malheureux, ([ue j'ai été condanmé injustemen .

— Qu'osez-vous dire, mon ami? rcpiit le jurisconsulte ; l'alïaire a été jugée sur pièces, et il ne convierit à personne de s'exprimer connue vous le faites en parlant d'une sentence rendue par un tribunal légalement conslitutj.

— Monsieur, peruiettez-moi de maintenir ce que j'ai avancé, dit le plaideur en déroulant des papiers qu'il tenait à la main ; on m'a jugé sur pièces, j'y consens, mais non pas sur toutes les pièces ; en voici une qui était décisi\ e en faveur de mon droit, et dont on a omis de rendre compte. Voyez plutôt, monsieur.

— Cela n'est pas possible ; vous vous trompez sans doute.

— Je dis, moi, monsieur, et cela sans dessein de vous contredire, que, malheureusement pour moi qui suis ruiné par ce fait, non-seulement la chose est possible, mais qu'elle

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est vraio. Je 111*011 rapporte ontièrcinciit h. votre conscience

et à vos lumières.

— .le doute encore, malgré votre aflirmation ; mais, avant tout, j'ai besoin de voir la pièce.

— La voici, monsieur; si je n'avais pas la certitude de ce que je dis, jamais je n'aurais osé... et pourtant le gain de ce procès était iuoti nnirnie esnérnnre pour élever ma famille.

— (!ela est bien fàcli''ii\ : voyons, que j'examine cette pièce avec attention. »

Et le jurisconsulte se mit à lire l'acte que le plaideur lui avait confié, et, h mesure qu'il lisait, il avait l'air de causer avec lui-même, gesticulant de la tète et du bras ; puis, tout à coup, il s*écria :

u Mon ami, vous avez raison • votre afTaire a été mal jugée, mais elle a été jugée. .!« n .1 i ien à dire de la négligence des défenseurs ni de l'impéritie des juges, qui auraient dû s*n percevoir de Tinadvertance du rapporteur, r/cst à ce dernier (pi'il faudra demander compte...

— Mais c'est vous, monsieur.

— FJi ! oui, je le sais bien, mon ami ; aussi jVntends bien ne pas faire de grâce à votre rapporteur ; cela lui ajiprendra à faire ])his d'attention une antre fois, ,1e m'engage donc h \ons indemniser de ce que je vous ai fait perdre, et je réglerai cette alTaire quand vous le trouverez bon; je suis h vos ordres.

— Monsieur, dit le plaideur consolé en se retirant, je suis d'autant plus toucbé de votre acte de générosité que vous auiiez pu rejeter Terreur sur les avocats et sur les juges,

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dont j'allais être la victime. Soyez béni, monsieur ; vous préservez toute une famille de la plus aftreu.^c misère.

— Mon ami, je n'ai fait que mon devoir : un magistrat ne doit jamais capituler avec sa conscience. Revenez donc quand vous voudrez. »

Le savant, aussitôt après le départ de l'étranger, reprit sa position sur ses livres et recommença ses recherches comme si de rien n'était, et pourtant il s'agissait d'une somme de dix mille livres qu'il fit payer au plaideur, en vendant quelques rentes qui provenaient de son patrimoine.

Maintenant, sans doute, vous désirez connaître l'auteur d'un si beau trait de délicatesse. C'était Robert-Joseph Pothier, l'un des plus illustres jurisconsultes des temps modernes, l'homme qui a, pour ainsi dire, restauré les Pandectes de Justinien, celui dont la scrupuleuse érudition a tout consulté, tout vérifié, reproduit et classé tout ce qui méritait de l'être. 11 a fait à lui seul ce que soixante jurisconsultes, choisis par l'empereur romain, n'avaient pu faire sur les lois de leur pays. C'était une tète admirablement organisée ; mais son cœur valait encore mieux que sa tète. Vous en avez déjà pu juger. Vu'ci un autre trait qui a bien aussi son mérite.

Après la i)ublication des Pur.dectes, une chaire de droit français vint à vaqu?r à l'université d'Orléans. Le chancelier d'Aguesseau, qui avait apprécié le génie et la science de Pothier, l'^ choisit pour remplir ce poste, qu'il n'avait point sollicité.

Mais un autre savant jurisconsulte, duyot, docteur agrégé.

avait espéré celte chaire. Pothier le sait, et sa délicatesse

extrême n'a pas dp peine à lui persuader qu'il doit un dé-

doniniagement à son émule malheureux. 11 va donc le

trouver.

(( Maître fiuyot, lui dit-il, la faveur m'a fait plus heureux que vous ; mais c'est à moi do réparer ses injustices. Vous aviez lieu d'espérer la chaire de droit français qu*on vient de me donner. 11 y a eu déception pour vous; je viens vous faire une proposition qui peut tout concilier.

— Maître Pothier, je vous félicite de votre bonne fortune bien méritée assurément; j'aurais très-mauvaise grâce à me plaindre de vous voir préféré à moi ; mais de quelle proposition voulez-vous me ])arler?

— Ecoutez, cher confrère, reprit Pothicr en hésitant un peu : je sais (jue vous n'êtes |)as liche ; je vousoiïre de bon ccrur de partager avec vous le ])ro{lnit de l'emploi (jue vous désiriez.

— Ouoi î (\uo mr proposez-vous, maître Pothier? répondit (luvot avec noblesse ; j'ajourne sans murmure mes prétentions qui ne pouvairnt réussir en j)résence d'un tel cnncurn'nt. .le ne puis accepter les honoraires que vous m'olTrez si généreusement ; niai^ il n'en sera pas de même de votre honorable amitié, dont je sens tout le prix.

— Mon amitié, rhor (inyot ! elle vous est assurée; et déj^ la démarche que je fais en ce moment auprès de vous vous prouve que je n'avais pas attendu cette circonstance pour vf)n^ donner mon estime. Acceptez donc...

— Impossible, répond (iuyot.

— Kh bien ! ])uisqu'il en est ainsi, reprend Pothier, je

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ne veux pas qu'un sou de cet argent entre dans ma poche. Les honoraires que vous refusez, je veux leur donner un emploi que vous ne pouvez désapprouver ; je les consacre à fonder des prix pour les étudiants ({ui se distingueront le plus dans des exercices sur le droit français et sur le droit romain. Qu'en dites-vous, cher confrère ? Ne vous semhle-til pas que ces réconq^enses, données par les professeurs, devront stimuler l'émulation d'une laborieuse jeunesse que nous chérissons tendrement ?

— Je ne peux qu'applaudir à votre généreux désintéressement, » lui dit fiuyot en lui pressant la main avec afiéction.

D'ailleurs, le désintéressement de Pothier se montraii en toutes choses. 11. ne retirait jamais la moindre rétribution de ses ouvrages, afin ([ue les libraires les vendissent moins cher et que la science se propageât plus facilement. S:i furtune, quoique médiocre, était de beaucoup au-dessus ihi ses besoins et de ses désirs, mais non pas au-dessus de sa charité, (l'étaient des serviteurs, dignes de sa confiance, qui en avaient l'administration et qui réglaient son modeste budget. Il écoutait avec soumission les remontrances de leur zélé, et se cachait d'enx, dans la naïNeté de sa vertu, poin- faire des eflbrts de charité qui dépassaient souvent ses moyens.

Pothier était, connue La Fontaine, nu homme d(» la phis grande simplicité. Ayant fait le voyage de Paris pour j)résenter soi) mamiscrit au chancelier, et n'ayant pas trouvé chez lui ce chef de la magistrature, il voulait repartir surle-champ pour Orléans. Ses amis curent assez de peine à l'en empêcher et à le ramener chez M. d'Aguesscan, (\u\.

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le sachant dans son antichambre, \iui avec empressement au-devant (k* hii et lui lit un accueil pleir. de distinction. L'extérieur simple et négligé de Pothier lut une sorte de spectacle pour les magistrats de la cour; leurs mœurs, leurs dehors frivoles furent presque un scandale pour le jurisconsnltc Orléanais, (jui ne pouvait être compris que par l'ilhistrc d'Aguesseau.

La vie de l*othier était un modèle de régularité et de travail. Il se levait constanuuent avant cinq heures, allait entendii' la messe, déjeunait à six heures, se mettait ensuite au tiavail soit jusqn'à dîner, soit jusqu'à l'heure de l'audience, il dînait à midi, faisait son cours à une heure et demie, et rentrait dans son cabinet jusqu'au soir. 11 soupait régulièrement à sv\)[ heures, ne travaillait jamais après souper, se couchait à neuf heures et dormait sur-le-champ, dette existence laborieuse n'était distraite par aucun plaisir ni par le moindre amusement. 11 s'était seulement réservé, dans chafpie seuuiine, un jour, le jeudi ordinairement, et rai)rès-diner, qu'il ai)pelait, connue les écoliei^S, son jour de congé, et (ju'il employait en visites et en jHomeuades. Mais, bien qu'avare d'un tem[)s qu'il suivait si bien employer, il ne laissait jamais sans réponse les nombreuses lettres (pion lui adressiiit de toutes parts pour le consulter.

lN)thier avait une horreur invincible pour la torture, à laquelle on soumettait alors les prisonniers; il la regardait connue une inutile cruauté, et sa conscience se refusiûi à voir le langage de la vérité dans les accents de la douleur. Sa sensibilité d'ailleurs ne lui permettait pa,s(le \oir torturer des accusés, et l'on aime mieux en faire honneur à la bonté

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de son cœur qu*à la délicatesse purement physique de ses organes.

Ce savant jurisconsulte, après avoir longtemps travaillé sur le droit romain de manière à lui donner une nouvelle vie, ramena ses études et sa pensée sur le droit français, ot l'enrichit des trésors de doctrines rpTil avait recueillis dans la législation de llome. 11 composa donc une foule de traités, dont le style est toujours simple et clair, où l'on retrouve constamment une sûreté de décision rpii ne se dément jamais, et où règne partout la morale la plus sévère et la plus pure, celle d'un homme de bien, dont la plume religieuse soumet les transactions humaines, non-seulement aux lois des hommes, mais à celles de la justice éternelle. Le traité des Obligations est regardé connue son chefd'œuvre.

(let homme si simple, si modeste, si étranger à tout esprit d'intrigue, comme tous los hommes vraiment graves, a joui, de son vivant, d'une renommée qui ne fait que croître depuis qu'il n'est plus. Ses ouvrages ont puissamment contribué à la réforme et à l'amélioration de notre législatioii ; et (c'était le plus grand hommage qu'on j)ù( reiidn^ au génie de Pothier) près de la moitié de notre code civil n'est que l'anal} se de ses piincipaux traités. Honneur à ccii\ (pii donnent ainsi des lois à leur [)ays pni* la seule autorité de la pensée et {\c la raison !

Jostpn. J'admire les vertus el le profond savoir de Pothier, mais je radiuircrais encore plus si l'on pouvait le compter parmi les enfants dociles de l'Eglise.

A.NDRÉ. J'avoue que je ne m'étais pas arrêté aux opinions religieuses de ce grand homme, parce qu'il m'était plus doux de i)arler des beaux traits de son caractère. Pothier appartenait à l'école sévère du jansénisme et de Port-Iloyal. Il eut aussi le tort d'écrire contre les jésuites. Tant il est vrai qu'en matière de foi, les esprits les plus calmes j^erdent quelquefois leur modération.

.MaI)A.mk I)K VAnrroiRi. l*othier avait donc le malheur d'appartenir à une secte que l'Église regarde comme hérétique, et dont les opinions ont été condamnées et anathématisécs. C/ost un malheur qu'il partage avec Arnaud, Nicole et tous les antres solitaires de Port-Royal. Plaignons-lc de .ses erreurs ; prions Dieu de les lui pardonner, parce cpie, à cet égard, lui seul est juge souverain. (Juand à nous, lâchons d'imiter ses simples vertus, son zèle pour l'étude, sa charité pour les pauvres, sa régularité, sa générosité, et que ses œuvres obtiennent de nous un juste tribut de reconnaissance.

La Pologne, cette contrée héroïque dont nous avons vu la nationalité périr sous le poids de ses fautes, avait été, depuis plusieurs jours, le sujet des conversations dans la jeune famille. Otte cause avait les sympathies entières de nos jeunes gens, sans exception. Théophile et Antoine, quoiqu'ils n'eussent qu'un penchant très-médiocre pour la guerre, n'étaient pas moins que leurs savants cousins dans l'adîuiration et dans l'enthousiasme, au récit des derniers exploits des valeureux compatriotes du grand Sobieski. Los jeunes personnes avaient aussi dans les femmes polonaises plusieurs héroïnes au cœur courageux, au bras vaillant, qui séduisaient leur imagination facile.

Anatole de Solanges, dont le tour d'inscription était arrivé, crut donc opportun de parler do l'enfance de Sobieski. Il faut l'on féliciter, comme le fit tonte la réunion do famille ; car les premières années d'un héros offrent souvent

des traits capables de faire naître dans les àiiies de nobles

et généreux sentiments.

Aprtvs un petit })réauibule sur la situation actuelle de la Pologne, l'aimable narratrice commença le récit fpi'on va lii*e.

lIi:il01SMi: NAISSANT l)i: JKAN SORIKSKI

Jean Sobieski, sous le règne de cpii la Pologne parvint à Tapogre de sa gloire, n'était point né sur le trône; il n'en rechercha [)oint les honneurs; ce Turent ses talents et ses exploits qui l'y portèrent. 11 sera cmieux, ce semble^ de nous arrêter un moment au point de déj)art de cette grande existence, et de faire \oir connue lame du héros s'éveille (juehiuefois de bonne heure, à la faveur des moindres circonstances.

Jaccjues Sobieski, puissant seigneur de Pologne, palatin de Ilelz, avait deux lils, .Marc et .lean,et plusieurs lilles, qui étaient élevées à Zolkieu, dans la magniiicencc habituelle aux grands seigneurs, au milieu des misères profondes de la Pologne, (/était i)endant la preniièrc partie du wii' siècle. W ladislas-Sigismond régnait alors, et, à la faveur d'un règne traurpiille, il connnenrait à ouvrira la civilisation les chemins des contrées septiMitrionales.

Jacques Sobieski était renonnné pour son amour des lettres françaises, grecques et latines. Voulant doter Marc et Jean, ses deux lils, d'une éducation (pii les rendit utiles à

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la république dans la paix coimnc dans la guerre, il aurait pu ne pas conlier à des maîtres étrangers le soin d'éclairer leurs jeunes âmes ; mais, de peur de se voir sans cesse enlevé à ses occupations paternelles par les intérêts de la chose publique , il s'assura le concours d'un savant renonnné. Jacques Sobieski voulait surtout que ses fils apprissent de bonne heure que, nés citoyens d'un Etat libre, ils devaient tout à leur pays, et pouvaient aussi tout en attendre.

Mais je vais vous donner quelques détails qui vous paraîtront sans doute nouveaux, au sujet de la grande fortune de beaucoup de seigneurs polonais. Zolkiew, avec ses cinquante villages et vingt milles de territoire, n'était qu'une portion de la fortune de Jacques Sobieski, qui voulait encore enrichir ce domaine tout en l'embellissant; tracer des routes sur la crête des montagnes qui l'entourent, défricher les vallées, créer de superbes jardins, dans ces magnifiques aspects qui entouraient le palais tout entier de briques, que les Zolkiewski avaient laissé.

De tels patrimoines étaient de petites souverainetés. Une armée sous le nom de garde, des sentinelles à toutes les portes, une maison montée sur le modèle des cours et composée des mêmes charges, des légions de valets nobles qui conservaient leur dioit d'élire le monarqu(î et pliaient sous les coups de fouet d'un maître, une musicjue italienne pour acconqingner du bruit de ses instruments toutes les actions de la vie domestique, enfin un grand luxe de fourrures, de |)ierreries, de chevaux, de mets rares, de précieux parfums étaient les attributs accoutumés de l'opulence, mais d'une

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opulence indij,'onte et ^nossière. Les amis invités àséjoiirner dans CCS palais où brillaient partout le marbre, la soie et l'or, étaient obligés d'} a|)porter leur lit sous la selle de leurs chevaux ; les convives, d'apporter leurs couverts à des festins où se rencontraient ces raflinements. Chaque valet prenait sa part de tous les plats présentés au seigneur qu'il servait, et ne remplissait sa cou])e d'argent que pour commencer par en videi- lui-même la moitié. La gaieté de ces l)an([uets se perdait |)resrpie toujours dans le vin, quehjuclois dans le sang : à re\cmi)le de leurs mailres, les valets tiraient le sabre, le ])lus souvent ponrse disputer les débris, et porter à leurs fennnes ces délices inconnues. Dans ces appartements, sortes d'arènes où se livraient des cond)ats sauvages, il n'était pas rare de \oir des ehefs-d'ouvre de peintme et de sculpture apportés d'Italie ; la fumée du tabac se uïariait à un lu\e d'aromates qui égalait quelquefois en dépense la fortune de riches seigneurs des antres contrées de l'Europe. Les femmes, entourées d'hommages, mais bornées strictement dans leurs dépenses à des revenus assez modiques , ne pouvaient étendre leurs attributions (pT à force d'humiliations et de prières : elles trouvaient tout simple de se jeter aux |)ie(ls d'un mari; |)our le caprice le plus fri- Nole, elles ne faisaient pas dillicullé d'eud)rasser ses genoux.

r/est au milieu de ces mœurs, si bizarrement mélangées, que furent rlevés les fds de Jacques Sobicski. Marc et Jean excellaient dans la danse, l'escrime, la musique qu'ils avaient apj)rises dès le berceau. Jean surtout maniait, avec nn égal succès, le pinceau, la flùto, la guitare; il brillait à

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cheval, et promettait un athlète terrible au sabre, à la hache, au javelot, à l'épée. Les letti'es et les sciences marchaient de front avec les arts. Les mathématiques, l'histoire, la philosophie, la linguistique les occupaient tour à tour. Ils savaient tous deux sept ou huit langues, se famiharisaient dans les entretiens de leur père avec la connaissance des principes do l'art de la guerre et des secrets de la politique. Les faisant monter sur le premier meuble qu'olVrait le hasard et qui se trouvait converti en une sorte de tribune, il se plaisait aies exercer à l'éloquence parlementaire, à laquelle il devait lui-même une partie de sa puissance.

Ces deux enfants étaient de naturels bien diflérents. jlarc était remarquable par sa douceur et sa docilité ; mais Jean, d'un esprit singulièrement vif, d'un caractère impérieux et emporté, d'une ardeur in(!onq)table pour les fatigues et les périls, faisait avec son frère un frappant contraste. Son intrépidité, son air martial surprenaient et quelquefois effrayaient jusqu'à son père quand il le voyait armé simplement d'un arc ou d'une hache, ou d'un lilet et d'un poignard, courir dans les montagnes l'ours, le sanglier, l'élan ou le bison sauvage.

La mère de ces deux frères, madame Sobieska, avait sa part dans cette éducation héroïque, et montrait, connue on va le voir, qu'elle n'était pas indigne (Ly concourir. Klle avait pieusement réuni dans l'église de Zolkiew les cendres de quelques-uns de ses chers et glorieux parents et s'était plu à décorer l'asile de ces dépouilles révérées. Le marbre, l'or, les tabl?':ui\, les statues n'y étaient |)as épargnés. Des architect^^ <>t dr^ peiiitrp<. nppelés de tous les coins de

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rijirope, exécutaient ces divers travaux. Pieuse autant que niagnifiqno, madame Sobicska bâtit avec splendeur un monastère (le dominicains et le dota richement, pour assurer de perpétuels honneurs aux sépultures de ces martyrs de la foi et de la patrie.

(tétait là (pie cette noble femme polonaise conduisait sa jeune famiile; elle voulait que ses fds se pénétrassent de leurs devoirs dans la société de cetto famille morte fjui était tombée sous le fer des barbares.

T.a première fois que madame Sobieska conduisit ses doux lils sous les voûtes brillantes de cette sépulture de famille , leur montrant le bouclier ([\\\ brillait dans le blason de leur race :

(( \'oyez-vous ce bouclier ([n'ont tant illustré vos aïeux? leur dit-elle avec une certaine exaltation qui ne mancpiait pas de noblesse.

— Oui, mère, répondit aussitôt Jean , et nous tâcherons de faire connue nos aïrnx.

— Hien, mes enfants, je serai fière alors de vous avoir doimé le jour; car je répéterais volontiers ce mot si conmi des mères Spartiates : Arcr ou dcssits. Mais venez, mes fds, asseyons-nous au pied de ces piliers fiméraires; je vais vous raconter la catastroj)he de Kobilta, où périt si glorieusement /olkiewski, notre aïeul. i\\\'\ renosr là, » dit-elle en étendant la main.

.Marcel Jean prirent place anpn's de leur mère qui parla en ces termes :

« Soixante mille hommes, Turcs et Tartares, s*appré- Uient â déborder sur la Moldavie. Le grand hetman Zol-

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kiewski n'en avait pas huit mille pour leur tenir tùte, et des déserts le séparaient de son pays. Par un rare privilège, récompense de ses glorieux travaux, ce général réunissait alors deux hautes charges de l'État, celles de grand hetman et de grand chancelier de la couronne. Il avait vaincu sur le Pruthdans un premier engagement. Peu après, dans une bataille générale, il était parvenu à tenir la fortune indécise; tout à coup le découragement à l'aspect des pertes de la journée et du nombre toujours croissant des ennemis, le souvenir de présages sinistres tels que la chute de l'étendard du grand hetman, et par-dessus tout la discorde des généraux et les eiïorts de quelques-uns d'entre eux pour enlever à leur chef ses soldats et sa gloire, mettent dans le camp polonais le désordre, la sédition, la terreur et la fuite.

« Zolkiewski tient bon ; il s'eiïorce d'apaiser la révolte, de dissiper l'épouvante ; mais il rallie à peine une partie de sa faible troupe, et n'ambitionne plus que de la sauver et de mourir.

— Voilà une digne résolution ! interrompit Jean Sobieski ; oh ! que j'aurais voulu être aux côtés du grand hetman î je suis certain qu'il aurait été content de moi.

— Zolkiewski n'était plus jeune, reprit la palatine Sobieska, mais son cœur l'était toujours pour la patrie. L'intrépide vieillard range en un carré long, sur sej)t lignes et tout attelés, les chariots sans nonibie (pii marchaient à la suite de l'armée ; il distribue son artillerie sur les deux flancs extrêmes du canq) retranché; il place dans l'intérieur les blessés, les munitions, les femmes, la cavalerie ; il :issi-

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giic à l'infantoric la partir de ces murailles profondes que chaque corps doit défendre; puis un soir, quand le soleil est coucln'îet la prière finie, il donne le signal de la marche. La citadelle mouvante s'ébranle et tourne vers la Pologne. « Figurez-vous, mes amis, trois mille honnnes composant seuls la garnison de cette forteresse ambulante, assaillis nuit et jour par cinrpiante mille comluittants, et renfermant dans son étroite enceinte la disette, la maladie, le désespoir et peut-être la rébellion. Jl faut se frayer un passage au travers d'épaisses forêts, de steppes incultes, de difficultés inouïes. Zolkicwski sait maintenir dans l'obéissance ces troupes démoralisées, dans Tordre prescrit ces remparts de chariots, dans l'hésitation ces assaillants sans nombre que le prodige d'une telle marche frappe d'étonnement. Sept jours et sept nuits s'écoulent ainsi, pendant lesquels on franchit quatre-vingts lieues de terrain. L'ennemi liarasssé ne suit plus que très-péniblement cette retraite héroïque. Tombant eux-mêmes de faim, de sommeil, de lassitude, nos Polonais font halte aux bords du Kobylta, à deux lieues du Dniester, en face deMohilnu, presque sur le sol de la patrie ; mais ils n'ont pas la force d'aller au delà.

« L'armée de Zolkiewski était, selon l'usage, suivie d'une seconde armée de misérables valets de troupe qui, dans la sédition de Céçora, n'avait pas craint d'exercer des rapines jusque sur le canq) armé dont elle faisait j)artie. Inquiets des châtiments qui les attendent de l'antre côté de la frontière, ils imaginent de se saisirde tous les chevaux, démettre encore une fois le camj) au pillage, puis de s'enfuir, laissant leurs maîtres conmie enchaînés sous les coups de l'ennemi.

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Ce désordre, en ellbt, réveille et ranime les Osmanlis. Les restes sanglants de notre brave année sont assaillis de nonveau ; ils sont accablés dans leur confusion et leur faiblesse. Des présages superstitieux achèvent leur défaite ; ils ne se défendent plus , se voyant lâchement trahis ; ils attendent sans espoir, mais non sans courage, l'attaque de leurs implacables assaillants.

« Dans cette extrémité, Zolkiewski se montre toujours grand ; on lui présente le seul cheval de troupe qui se rencontre encore, pour qu'il sauve du moins sa précieuse vie, dernier espoir de la Pologne. Il ne répond qu'en tirant le ' sabre pour étendre le cheval à ses pieds ; mais son bras affaibli par les années ne sait plus frapper, à peine le sang a coulé sous son cimeterre ; on le presse de voir dans son effort trompé un avertissement et un ordre du ciel.

« Non, répond-il, là où reste le troupeau, là reste le pasteur. »

« Et, en avant de tous ses compagnons, il se place, sentinelle dévouée de la république, au poste du danger. Son armée est noyée dans le sang , sa famille entière tombe moissonnée autour de lui : il combat encore, ayant une de ses mains qui pendait, coupée à moitié par le yatagan de l'ennemi. C'est ainsi qu'il reçoit, en tombant sous les coups des infidèles, la bénédiction de son confesseur, un révérend père jésuite qui, débouta ses côtés, ne cesse qu'en même temps de prier et de vivre.

(( Le lendemain de ce carnage de Kobylta, le sémskier qui commandait en chef les Turcs parcourait le champ de bataille ; il reconnut le grand Zolkiewski parmi des mon-

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ceaux de morts, à sa barbe blanche, à son front encore empreint de génie et d'autorité. Vétéran consommé lui-même, il contempla longtemps avec émotion la tête du grand homme avant de Tcnvoyer à (ionstantinoplc. Votre père, mes enfants, a pu parvenir, moyennant rançon, à se faire restituer cette tête vénérable du vainqueur de Moskou et de Céçora, qui fut longtemps attachée aux portes du sérail.

— Que le ciel me protège, et je le vengerai, le grand Zoikiewski, s'écrie avec une chaleureuse indignation le jeune Sobieski, que le récit de la barbarie de Kobylta avait vivement impressionné. Oui, nous le vengerons , n'est-ce pas, Marc? ajouta- t-il en saisissant violennucnt son frère ahié par le bras.

— Ce n'est pas tout, mes enfants, reprend madame Sobieska en déroulant un papier qu'elle tientà la main; écoutez bien ceci. C'est le dernier écrit que votre aïeul adressa du champ de mort au roi Sigismond :

»( Sire,

V Dans quelques instants, ma tache sur cciie terre sera

u terminée. \ os lidèles sujets vont périr bravement sous

« les coups des infidèles, et je vais partager leur sort.

u I Glisse Dieu avoir pitié de mon âme ! l*rincc, recevez donc

« le dernier adieu d'un mourant, qui a vu les choses de

(( près, et fjui \oudiait frapj)cr votre esprit de cette jx^nsée

(( (pie tous les ellorts de la Tologne doivent être sans cesse

(' dirigés contre la puissance musulmane, Souvenez-vous

i- ([u'Mtienne llatory lut enlevé au milieu de sa carrière au

sous LES TILLEULS. 167

a moment où une ligue sainte, formée par ses soins, allait (( réunir toute la chrétienté contre rinfidéle. Sachez bien, u cher prince, que ce sont là les desseins qu'il faut reprenu dre et suivre avec persévérance, si l'on veut préserv'er de (( ce joug destructeur qui s'approche peu à peu, et la ré- (( publique polonaise, et le monde chrétien tout entier. « Adieu, sire, veillez au salut de la patrie î »

« Ainsi, mes enfants, poursuivit la palatine , la dernière pensée de votre aïeul, sa dernière goutte de sang furent pour la Pologne.

— Je ne l'oublierai jamais, dit Jean en contemplant le bouclier qui surmontait le monument ; ces idées sont gravées dans mon cœur ; et je sens en moi pour les Turcs la haine qu xVnnibal porta toute sa vie aux Romains. »

Chaque jour madame Sobieska ramenait ses enfants aux tombeaux de ses illustres parents ; souvent elle recommençait le récit de la catastrophe de Kobylta. Sous la voûte du lieu saint, entre l'autel et les tombeaux, ses paroles produisaient toujours sur Jean Sobieski une impression extraordinaire qui n'acquit que plus d'énergie encore avec les années.

L'histoire a remarqué que la palatine Sobieska, qui devait pourtant se connaître en mâles courages et les aimer, ne pouvait se défendre d'une prédilection singulière j)our Marc, l'aîné de ses fils. Marc, ainsi que je l'ai dit, avait une humeur douce et docile qui la ciiarmait. (Juant à Jean, son naturel impatient, la vivacité de ses émotions, son esprit impérieux, ses emportements môme ne lui annonraient-ils pas le vengeur qu'elle deiuandait au ciel.

168 i;été

Jean Sobieski, le monde entier le sait, ne faillit point aux promesses qu'il avait faites solennellement sur les cendres de Zolkieuski. S'élevant de victoire en victoire jusqu'au trône de Pologne qu'il n'avait point ambitionné et auquel il fut porté, avec acclamations *, connue le plus grand citoyen do la république, bientôt le héros aura la gloire de délivrer Vienne pressée i)ar une formidable armée turque, et de porter, dans ce jour mémorable, un coup mortel à la puissance du croissant, qui menaçait dès lors d'une ruine conq^Iète la civilisation chrétienne. Russes, Cosaques, Tartares, Turcs éprouvèrent tour à tour sa puissante valeur sur les champs de bataille. Ses victokes, et surtout celle de Vienne, lui firent décerner par les peuples, d'une voix unanime, le titre de Saurciir de lu ChriHientc. lùilin le nom de Sobieski apparaît aujourd'hui au premier rang des beaux noms qui font la f^loire du dix-septième siècle ; car aucun honnne n'eut une influence aussi grande sur les destint»es cle son époque. Si la Pologne le revendique comme le plus illustre de ses enfants, la civilisation, en souvenir de la journée de Vienne, le réclamera toujours comme un de ces puissants génies que suscite la divine Providence pour lever les obstacles dont sa marche pourrait être entravée. Mais je m'arrête, car je n'avais annoncé que Théroïsme naissant de Jean Sobieski.

1. « Nou« pi^rirons tous ou nous aurons pour roi Jean Sobie^ki I »» ^■^'criaienl, pendant rélcclion ut en agitant leurs sabres, uno anlcnlo uoblcîtào et tous le» soldats qu'il avait si souvent conduits à la victoire.

sous LKS TILM.LI.^. idO

Madame de VARicomr. Pour mon compte, je te remercie, ma chère Anatole, cV avoir tenu ta promesse d'une manière si intéressante. Je vais cependant ajouter à ton récit une particularité qu'il a réveillée dans mes vieux souvenirs. C'était une femme digne des beaux temps de l'antiquité que la mère de Jean Sobieski. Elle se nommait, avant son mariage , Théophile Zolkieuska. Les deux frères voyageaient pour leur instruction, au moment de la défaite de Pilawicz, qui mit la Pologne à deux doigts de sa perte. A leur retour, l'héroïque Polonaise leur dit en les embrassant :

u Mes enfants, venez-vous nous venger ? Votre père n'est plus, et je ne vous reconnais point pour mesfds si vous ressemblez aux combattants de Pilawiez. »

La noble palatine eut lieu d'être satisfaite de la réponse de ses fds ; car ils volèrent aussitôt où ils devaient rencontrer l'ennemi. Dès la seconde action, >Larc périt sur les rives du Bog ; Jean, plus heureux, devait servir plus longtemps sa patrie.

André. J'ai remarqué dans la vie de Sobieski un trait qui honore sa piété et dont on ne retrouve que bien rarement l'imitation parmi nos militaires d'aujourd'hui. Le jour de la grande bataille qui devait décider du sort de Vienne, de l'enq/ire et peut-être de toute la chrétienté, deux heures avant le lever du soleil, Sobieski, acconq)agné de ])lusieiu*s de ses généraux, reçut la sainte communion, et n'en marcha qu'avec plus de confiance aux infidèles. C'était aussi la pieuse coutume du grand Turenne et de Custave-Adolphe, roi de Suède, d'invoquer le Dieu des armées au moment d'une

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bataille. N'est-ce pas lui qui tient dans ses mains le sorties combats ?

Je profiterai de Toccasion pour dire deux mots de la bataille * f[ui suivit. A mesure qu'arrivait l'armée chrétienne, forte d'environ soixante-quatorze mille hommes , et qui comptait dans ses rangs des princes de presque toutes les maisons souveraines de l'I^uropo, à mesure que les troupes débouchaient dans la plaine, en sortant des montagnes où elles s'étaient engagées pour arriver à l'ennemi, elles prenaient sur-le-chanq) l'ordre de bataille tracé par Sobieski. L'armée musulmane, ayant pour général en chef Kara-Mustapha, était formidable, et n'annonçait rien moins que le projet de tenter la conquête de l'Occident. Vienne ne pouvait plus tenir que quelques jours ; la brèche était praticable, et l'Europe attendait avec angoisse l'issue, qui paraissait devoir être décisive.

Les deux armées restèrent quelque temps inmioblles et en observation jusqu'au moment où les Turcs déployèrent le grand étendard de Mahomet. Alors Sobieski connnanda la charge, et la cavalerie polonaise enfonrales escadrons turcs qui entouraient le grand-visir. Dés ce monient, les soldats de Kara-Mustapha, pressés sur tous les points par les différents corps de l'armée chrétienne, s'abandonnent au découragement. Le grand étendard disparaît, et a\ec lui le général turc. Tout à fui, Vieime est délivrée, et bientôt Sobieski entre dans cette capitale par la brèche où, sans son génie, les infidèles allaient faire leur entrée trionq)hale.

i, EUÇ eut liiMi \o 12 srplpnihrt- \^^^^.

sous LES TILLEULS. 17i

Mai>ame de \aricolrt. La France doit aussi se souvenir avec un juste orgueil que ce fut en France que Sobieski fit son apprentissage du métier des armes comme mousquetaire de la maison de Louis XIY, et que le grand Condé, le héros de Norlingen et de Rocroy, sut deviner l'homme de vaillance et de génie dans le jeune étranger de vingt' ans.

Joseph. ITélas ! la Pologne, à laquelle il avait donné tant de gloire, devait succomber soixante-quinze ans après lui ! Avec lui s'étaient évanouis la puissance et le prestige de la Pologne, ('e n'était plus le Turc vaincu qui la menaçait, c'était le farouche .Moscovite , son voisin et son ennemi mortel.

Ce jour-là, toute la raniille s'était rendue à Lausanne pour acheter des crayons et des livres ; du moins, c'était là le prétexte qui avait été mis en avant. Mais je ne répondrais pas (jue ce lût la véritable cause de cette sortie. Pour quelques-uns de nos jeunes gens, il y en avait probablement une autre qu'ils n'osaient pas avouer. Il devait y avoir, dans la matinée, une exécution à mort ; on s'était beaucoup entretenu du condamné, qui étaFt un misérable parricide; on avait dit et réj)été (ju'il n'avait témoigné aucun remords de son crime lioniblo, et qu'il ne voulait absolument pas ouvrir son cœur à des sentiments religieux avant de paraître devant son juge suprême. On avait aussi beaucoup exalté, non pas devant madame de Varicourt, qui ne l'aurait pas souffoit, mais en jH'tit comité, l'indomptable énergie de cet homme : il était, en conséquence, devenu un objet de curiosité.

Il paraît donc (car je ii'afTirmc rien) qu'on était convenu de chercher à le voir au moment où il serait conduit de la prison à l'échafaud, et que l'on se retirerait aussitôt pour ne pas assister au terrible spectacle de l'exécution. >!ais il en fut tout autrement qu'on ne l'avait projeté. La foule des curieux était si compacte devant et derrière nos jeunes amis, après qu'ils eurcut vu passer le condamné, qu'il leur devint impossible de faire un pas pour battre en retraite, et que, cloués pour ainsi dire en lace de l'échafaud, ils furent contraints de voir le hideux dénoûment du drame sanglant qui attirait de tous les environs une multitude innombrable. A la vue de cette scène affreuse, Eulalie et Pauliue perdirent presque connaissance, taudis que .Marie et Augustine poussaient des cris convulsifs qui se perdaient dans la foule. Les jeunes gens, d'un cœur plus ferme, mais cependant péniblement affectés de ce qu'ils venaient de voir, ne son- ' gèrent qu'à fendre les flots de la populace avec leurs scrurs ou leurs cousines, afin de pouvoir leur donner quelques secours, ^lais quand ils rentrèrent au logis, un peu avant le dîner, il restait sur tous les visages une pâleur qui semblait déceler l'impression douloureuse qu'ils avaient subie malgré eux.

^ladame de Varicourt ne manqua |)as de remarquer celte pfdeur presque générale causée par une si forte émotion, et s'enquit avec intérêt de ce qui était arrivé à sa jeune famille. On lui avoua sans détour ce dont il s'agissait; mais, quoiqu'on se gardât bien de parler d»' la vaine curiosité qui avait été le principal motif (hi j)etit \oNage à Lausaime, la bonr.e et clairvoyante grand'maman ne fut pas dupe de ce silence,

et quand tout le monde fut réuni auprès du chalet, elle

parla en ces termes :

« .>fes enfants, Constance devait, je crois, parler aujourd'hui ; mais je la suppose encore trop émue en ce moment ; elle prendra son tour demain. .Ken profiterai pour vous raconter quelque chose dont vous pourrez faire votre profit. Voici cette petite histoire :

LES CONDAMNÉS DK NiUlTHAMPTON

rendant les horreurs delà révolution française, beaucoup de prêtres, fuyant la persécution, s'étaient exilés et dispersés dans tous les coins du monde. Un grand nombre d'entre eux, fidiMes h leur ministère apostolique, allaient évangéliser les peuplades sauvages de T Amérique et même les villes que se disputaient une foule de sectes diverses. M. de Chevems était de ce nombre, M. de Chcverus, qui faisait briller naguère encore les plus belles vertus épiscopales dans le grand diocèse de Bordeaux.

Il s'était établi à Boston, ville depuis longtemps florissante par son commerce, et qui ressemble parfaitement ;\ une vieille et grande cité d'Angleterre. Cette ville, la première qui eût donné le signal de l'indépendance des États-Unis, était généralement |>eu favorable h la religion catholique ; il ne s'y trouvait même point d'église consacrée à ce culte de notre sainte religion ; seulement, on en avait commencé

SOLS LES TILLEULS. 17.ï

une depuis fort longtemps. Pour témoigner leur reconnaissance à M. ûe Cheverus, les catholiques de Boston firent de nouveaux et plus grands sacrifices pour l'achèvement de cet édifice.

Par ce moyen, la construction fut poussée avec rapidité, et, en quatre mois, le digne pasteur eut la consolation de voir sç terminer ce temple et de planter la croix sur son sommet. Aussitôt M. de Cheverus annonça cette heureuse nouvelle à l'évêque de Baltimore, en l'invitant à venir consacrer au Seigneur ce monument religieux. L'inauguration de la première église catholique dans une ville telle que Boston était une chose trop intéressante pour la foi, pour que l'évoque deBaltimore n'acceptât pas la proposition qui lui était faite. Caiiouvelle église fut donc consacrée sous le titre d'église Sainte-Croix.

Cette cérémonie de l'inauguration fut d'une magnificence qui frappa tous les assistants. Le temple était décoré de draperies et de guirlandes disposées avec goût, l'autel paré de riches ornements et entouré d'un clergé dont la tenue religieuse et édifiante semblait un ornement d'un bien plus grand prix. L'a/Tluence des spectateurs était considérable ; protestants, catholiques, tous avaient voulu voir la cérémonie. M. de Cheverus, par le discours qu'il- pronon^-a en cette occasion, mit le comble à la beauté de cette journée; car il parla avec une chaleur d'àme, avec une énergie d'expression et de sentiment cpii énmt tout l'auditoire.

Le soir de cotte cérémonie, par l'ordre de .M. de Cheverus, l'extérieur de l'église fut illuminé avec le plus de magnificence possible; toute la façade était resplendissante de lu-

17»i L^ÉTÉ

iiii» rcs ; et la croix, riclieiiieiil dorée, qui dominait l'édifice, rajonnait de mille clartés et semblait, dès ce jour, fixer son règne et son empire sur Boston.

Cette église, une fois consacrée, devint pour le vertueux prétro catholique l'objet d'un zèle infatigable ; il la fit décorer dans toutes ses parties, la pourvut de linge et de vases sacrés, d'ornements convenables et même d'un jeu d'orgues. Tous les oflices s'y célébraient avec une décence et une majesté qui attiraient un concours de plus en plus nombreux ; et chaque dimanche ou jour de fête, il avait la consolation de faire entendre la parole de Dieu à cette multitude d'auditeurs , parmi lesquels se trouvaient toujours beaucoup de protestants. Il attachait la plus grande inqiortance à cette instruction, qu'il regardait avec raison connne le moyen essentiel et le plus simple de rappeler à la foi ses frt'rr'^ éfjaré^ et d'y allcrmir ]c< catoliques.

Pendant (jue M. (.heverus se livrait à ces utiles et consolants travaux, il lui vint, des prisons de ^orthanq)ton, une lettre qui ra|)pelait à lapins pénible de toutes les fonctions ecclésiastiques. 11 était instannnent prié de venir exhorter deux condamnés à mort.

(les malheureux étaient deux Irlandais catholiques qui venaient d'ctre, quoique innocents, victimes d'une des erreurs de la justice humaine, par un déplorable concours de circonstances, prouvant en apparence leur culpabilité. Ces honunes, résignés comme le sont toujours de vrais chrétiens et ne songeant plus (pi'à préparer leur âme an grand voyage de rétcrnilu, écriN aient eux-mêmes à M. de Cheverus pour

sous LES TILLKULS. 177

réclamer, dans cette triste conjoncture, le secours de ses consolations religieuses.

« Nous adorons, écrivaient-ils, dans les arrêts des hommes sujets à se tiomper, les décrets de la Providence : si nous ne sommes pas coupables du crime qu'on nous impute, nous avons commis d'autres péchés, et, pour les expier, nous acceptons la mort avec résignat'on. Notre salut seul nous occupe ; il est entre vos mains ; venez à notre secours. ))

La coutume, aux Etats-Unis, est de conduire le coudamné au temple pour qu'il y entende un discours funèbre avant l'exécution. Les deux Irlandais adressèrent une seconde lettre à M. de Cheverus pour le prier de se charger de ce discours.

On lisait dans cette seconde lettre :

« Ce sera une tâche pénible pour vous après la fatigue ({ d'un long vojage, et surtout après les impressions dou- « loureuses que vous fera le spectacle de deux jeunes gens « qui quittent la vie à la fleur de leur âge ; mais vous ne « nous refuserez pas cette grâce, et vous ne nous réduirez c( point à entendre, avant de mourir, une voix qui ne se- (( rait pas catholique. »>

Bien que ce double ministère dût être extrêmement pénible pour le cœur sensible de M. de Cheverus, il n'hésita pas à l'accepter, et se rendit avec empressement aux désirs de ces infortunés qu'il regardait comme un ordre suprême. Northampton, ville du .Massachussetts, est située à trentehuit lieues ouest de Boston, dans le comté de Ilampshire. 11 franchit cette distiince sans aucun retardement; mais la

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