‹ L'été sous les tilleulsChapitre 12 sur 14 · I/ÉTÉ · texte numérisé non relu

I/ÉTÉ

haine du catholicisme ^Hait si générale dans cette ville qu'il ne put qu'à grand'peinc y trouver un asile : toutes les portes se fermaient quand il s* y présentait. 11 se décida donc à passer plusieurs jours en prison avec les malheureux condanuiés, compatit à leur position, leur fit envisager la mort, d'après l'esprit de l'Kvangile, connue l'entrée dans une vie meilleure et la porte de la véritable béatitude. Ces instructions et les sacrements qu'il leur administra les fortifièrent dans des dispositions si saintes que le dernier moment, si terrible pour la nature abandonnée à elle-même, perdit à leurs yeux toute son épouvante; ils le virent approcher nonseulement sans trembler, mais avec calme, le front serein et déjà radieux d'une joie toute céleste.

Le pauvre et zélé missionnaire seul était abattu par la douleur; son cœur était serré par une tendre conqiassion, et ceux qu'il était venu consoler devinrent eiLX-mùmes ses consolateurs.

<( Oh î mon père ! lui disaient-ils, que vous souffrez î Combien nous vous plaignons ! Modérez donc votre douleur, vous en serez malade. »

Cependant le jour fatal arriva, et ce jour apparaissant à ces hommes pleins de foi connue l'aurore d'un jour de fête, ils témoignèrent le désir que leur extérieur fût propre et décent pour le moment de l'exécution, et demandèrent un rasoir pour se faire la barbe. Cette demande leur fut d'abord refusée; mais M. de Chcverus s'élantfait garant qu'ils n'attenteraient point à leur vie, on acquiesça à ce qu'ils désiraient.

Au moment fixé, le missionnaire se rendit au temple avec

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eux et tout le cortège funèbre ; là les ministres protestants voulurent, suivant Tusage, faire le discours pénitentiaire ; M. de Cheverus s'y opposa très-énergiquement.

f( La volonté des mourants est saciée, leur dit-il; c'est moi seul qu'ils demandent, c'est moi seul qui leur parlerai, n

Puis il monta en chaire, et promenant ses regards sur la foule immense qui l'entourait, son cœur fut attristé et indigné tout à la fois quand il aperçut une multitude de femmes accourues de toutes parts pour assister à l'exécution ; alors la lugubre scène qui attire tant de spectateurs, la situation pénible où il se trouve lui inspirent ces éloquentes paroles :

u Les orateurs, s'écrie-t-il d'une voix forte et sévère, les orateurs sont ordinairement flattés d'avoir un auditoire nombreux, et moi j'ai honte de celui que j'ai en ce moment sous les yeux... Il est donc des honmies pour «[ui la mort de leurs semblables est un spectacle de plaisir, un objet de curiosité!... Mais vous surtout, femmes, que venez-vous faire ici ? Est-ce pour essuyer les sueurs froides de la mort qui découlent du visage de ces infortunés? Est-ce pour éprouver les émotions douloureuses que cette scène doit inspirer à toute âme sensible? Non, sans doute; c'est donc j)our voir leurs angoisses, pour recueillir leurs soupirs, pour épier leurs mouvements et les voir d'un (pi! sec, avide et empressé. Ah ! j'ai honte pour vous ; vus veux sont pleins d'homici(i(\.. Vous vous vantez d'ùtre sensibles, et vous dites que c'est la première vertu de la fennne; mais si le supplice d'autrui est pour vous un plaisir et la mort

d'un homme un amusement de curiosité qui vous attire, je ne dois donc ])lus croire à votre vertu, vous oubliez donc votre sexe, vous en faites le déshonneur et roi)j)robre... »

L'exécution des deux pauvres Irlandais catholiques suivit de près ce discours, mais pas une femme n'osa y paraître ; toutes se retirèrent du temple, honteuses d'elles-mêmes, rougissant de la curiosité barbare qui les avait amenées à Northampton.

(le discours de M. de C.heverus produisit un eflet salutaire sur les protestants de ces contrées ; ils témoignèrent le désir de l'entendre de nouveau, et il se rendit à leurs vœux : il prêcha plusieurs fois en public, il les entretint en particulier, et profita de toutes les circonstances pour détruire leurs préventions contre la religion catholique et pour leur montrer combien ses dogmes s'accordent avec la raison, combien sa morale est sainte, pure et aimable. Plusieurs d'entre eux ayant consené au fond du cœur une iuipression profonde du spectacle si touchant que leur avaient oiïert les deux Irlandais récemment exécutés, et ne pouvant croire (juc des hommes coupables eussent en présence de la mort nu maintien si ferme, une assurance si modeste et si tranquille, prièrent le courageux missionnaire de leur dire, d'après la connaissance plus parfaite qu'il en avait par la conlession, si ces dvu\ jeunes gens étaient véritableuient innocents.

M. de (^.heverus s'engagea h leur donner dans son prochain discours la seule réponse qu'il lui fut permis de faire à cette question; et en effet, heureux de faire entendre et de venger la vérité catholiriucî devant la multitude d'audi-

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teurs que la curiosité lui avait amenée, il développa avec autant de force que de clarté l'enseignement de F Église sur la confession, sur son institution divine, sur ses précieux avantages et sur l'inviolabilité du secret imposé au confesseur qui ne peut pas le rompre, quand ce serait mrme pour sauver un royaume tout entier.

Les protestants de Northampton furent si charmés du discours de ^1. de Cheverus et de l'aménité de ses entretiens particuliers, qu'ils voulurent le retenir au milieu d'eux, et il eut presque autant de peine à quitter cette ville qu'il en avait eu à trouver un asile à son arrivée. ^lais son troupeau de Boston le réclamait à grands cris : il s'empressa de lui rendre ses soins apostoliques.

Mes enfants , je n'ai rien à ajouter à ce trait qui porte avec lui sa Icron ; je voudrais pouvoir le raconter devant toute cette population qui faisait foule aujourd'hui devant l'échafaud à Lausanne... Quanta vous, qui avez le bonheur d'être catholifjues, il vous suOlt de le connaître pour être bien pénétrés de sa sainte moralité : je le livre donc à vos méditations.

Ces paroles de madame de Varicourt avaiont produit l'efTet qu'elle en attendait : la petite société se retira, silencieuse et confuse, à peu près comme les femmes de Northampton.

Une interruption de plusieurs jours, occasionnée par des pluies continuelles, avait laissé à ilonstance Diragaray le loisir de préparer son récit. .Madame de Varicourt, à la première réunion du chalet qui eut lieu après le retour du beau temps, en fit la remarque d'une manière obligeante pour l'aimable béarnaise.

Madame li: Vai;ic(H ut. Ma chère enfant, c'est moi ([ui t*ai enlevé ton tour; il est vrai ([ue ce n'était pas sans un puissant motif.

r«oNSTANCi;. Ma bonne maman, je puis vous assurer que nous n'avons pu ([U(* gi'^gner beaucoup ou change. Votre histoire nous a profondément touchés, ^ous avions tous à peu près également mérité la leçon, et j'ose allirmer que uouscn a\()ns profité.

Mamami: m: VAimoi ht. Ce n'est qu'à cette intention que je l'ai donnée, et je vous dirai mémo que je ne doutais nullement de son succès. A présent, ('.onstance, la j^irole t'ap-

partient, et nous espérons que tu vas nous dédommager de la privation que nous a imposée le mauvais temps.

CoNSTA>XE. Bonne maman, je vais tâcher, du moins. Je serais plus sûre de mon fait si j'avais votre art de raconter.

Mada3ie de Varicoiri. Tu possèdes celui de flatter. Ileureusement qu'à mon âge la flatterie n'est pas très-dangereuse. Quant à l'art du conteur, nous allons voir.

Constance. Maman, je vous prie de ne pas confondre la sincérité avec la flatterie; tous mes auditeurs diront comme moi.

Tous. Oui, oui, bonne maman raconte admirablement!

Constance. Moi, je vais faire tous mes eflbrts j)our ne pas me montrer tout à fait indigne d'être sa petite-fille. Je commence donc :

LA DKBACLE DU DAM'lîK

Vous connaissez ce grand fleuve qu'on nonnnc le. Danube, que les anciens appelaient l'Ister , et auquel les Allemands donnent le nom de Donau. Après le Volga, qui Tempoi-te sur lui par l'étendue de son bassin, la longueur de son cours et le volume de ses eaux, c'est le Danube ([ui est le fleuve le plus important de l'Ijiropo. Par les services qu'il peut rendre, il peut devenir européen, tandis cpie le Volga ne peut être que russe. Du grand-duché df Rade, où il prend sa source, le Danub.î, avant d'arriver à la Mer .Noire, parcourt une étendue de plus de huit cents lieu<'s. Un de ses

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inconvénirnts, pour les villes qu'il arrose, est d'être sujet à des iuondations subites et excessives qui peuvent causer les plus grands dégâts.

Vienne, la capitale de l'Autriche, a eu quelquefois à souffrir beaucoup de ces débordements , notamment en mars 4830. François II régnait encore alors. L'hiver avait été des plus rigoureux. Les eaux du Danube s'étaient converties en glaçons, comme celles des autres fleuves de l'Kurope. La dél âcle du grand fleuve de Vienne se fit subitement, pendant la nuit, avec une terrible explosion, et donna lieu à une des plus cfTrayantes catastrophes dont cette capitale puisse conserver le souvenir. La rupture des glaces avait produit une inondation sans exemple. Jamais, de mémoire d'honinic, les eaux ne s'étaient élevées à une telle hauteur. Le fleuve, brisant toutes ses digues, s'était précipité avec fureur dans les faubourgs de Léopoldstadt, de Rossau, roulant à grand bruit d'inunenses blocs de glace qui frappaient comme des béliers contre les édifices et en renversaient plusieurs.

Lr canon d'alarme avait vainement annoncé la débâcle. Surpris pendant la nuit dans leur premier sommeil, beaucoup d'habitants dos faubourgs avaient été submergés sans qu'on pût aller h leur secours. L*eau et les glaces avaient envahi les portes des maisons; les fonétres des rez-dechaussée, fermées par des barreaux et des grilles de fer, ne pouvaient oiïrir une voie de salut. Le nombre des victimes dut être considérable au milieu desténébres decette affreuse nuit ; quelques-unes, moins malhe\ireuses que les autres, parvinrent à se soustraire h une mort imminente, en se ré-

I.a famille Impcnalc .cclaircc par des lorchcs . venait de niellne pied à terre

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fugiant ?ur des meubles élevés, en se suspendant avec effort à des corniches, à des poutres, luttant ainsi contre les flots et les glaçons qui venaient les frapper.

Dans cette circonstance, guidés par leurs sentiments habituels d'humanité et par leur affoction pour les habitants de Vienne, l'empereur François et les membres de la famille impériale s'étaient portés, avec un bien louable empressement, partout où il y avait un malheur à secourir, un exemple de courage adonner. Ils parcouraient dans des bateaux les lieux, théâtres de ces scènes de désolation. La famille impériale, éclairée par des torches, venait de mettre pied à terre, lorsqu'elle vit venir à elle un homme sortant du fleuve, tout couvert d'eau et de glaçons, et portant dans ses bras un jeune enfant qu'il vient d'arracher à la mort. L'homme, tenant toujours son précieux fardeau, s'approche de la famille impériale.

(« Qui va là? dit le vieil empereur. Qu'on donne dos secours à ce pauvre homme.

— C'est moi, mon père, répondit l'homme.

— Ferdinand ! reprit l'empereur en élevant les mains vers le ciel. Alon cher fds, je te félicite de ta courageuse action ; mais n'as-tu pas besoin toi-môme de soins?

— Mon prro, il y a encore bien des malheureux à secourir; pour ce qui est dnmoi, nous verrons ap^^s. Je croîs bien qu'en changeant d'habit, ton! sera dit. »

Cet honune n'était autre que l'archiduc Ferdinand, roi de TTongrie, actuellement empereur d'Autriche. Tous les princes et princesses de la famille impériale se pressèrent aussitôt autour de lui ; tous l'embrassaient avec effnsion : celui-ci lui

oflrait une liqueur cordiale ; celui-là s'efforçait , en Vessuyant, de sécher ses bras et son visage, et de le réchaulTer à l'aide du frottement. Mais le roi de Hongrie, se dérobant à tous ces témoignages d'afTection, et remettant aux mains d'une des princesses le pauvre enfant qu'il tenait toujours dans ses bras :

tt C'est cet enfant qu'il ùiui rcchaufler bien vite, dit-il vivement ; je vous le confie, et vais en chercher d'autres... Et en disant ces mots, il s'élance dans un des bateaux.

— De la prudence surtout! dit l'empereur; pas de témérité sans espoir.

— Mon i)ère, ne craignez rien pour moi, répondit Ferdinand ; je vais faire mon devoir de prince. ^

En même temps, Ferdinand dirigea lui-même le bateau vers une des maisons envahies par les eaux du fleuve. Stimulés par cet exemple de l'héritier présomptif de la couronne impériale et par celui de toute cette digne famille de princes, les habitants de Vienne agirent envers les malheureux inondés avec une activité de bienveillance au niveau de cette grande infortune. Tous rivalisèrent de bienfaisance et de générosité : les jeunes gens des premières familles, s'échappant des fêtes qui les réunissaient dans cette nuit désastreuse, coururent braver les plus grands dangers, et parvinrent à sauver plusieurs victimes. Chacun voulut répondre au zèle charitable du souverain et de tous les siens, en contribuant selon ses moyens. Les propriétaires fournissaient des objets de consonnnation, les commerçants des vêtements et des meubles, les simples ouvriei^s les produits de leur industrie. Les banquiers firent un noble et généreux

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emploi de leurs grandes fortunes. rVabondantes collectes d'argent et de toutes sortes, faites par une commission de dames actives et zélées, parvinrent à réparer les perles causées par l'inondation. En un mot, tous les malheurs (|ui pouvaient être réparés par la bienfaisance furent complètement eiïacés.

' Quant au roi de Hongrie, il ne se contenta pas d'avoii" retiré un pauvre orphelin du milieu des flots, il voulut lui tenir lieu de père, et le fit élever à ses frais et sous sa protection.

Madame de YARicorRT. Le duc de Rcichstadt, le fils de Napoléon, était encore vivant à cette époque, si ma mémoire ne me trompe pas ?

Constance. Oui gnmd'maman, j'allais vous parler de ce jeune prince. Il voulait absolument s'associer aux dangers que la famille impériale alTrontait dans ce moment si critique ; mais sa faible constitution faisait déjà une loi de s'opposer à tout ce qui pouvait compromettre ses jours. Ses médecins avait expressément reconnnandé à cet égard les plus grands ménagements. Le développement rapide et excessif de la taille de ce jeune prince avaient redoublé leurs craintes. Il se soumit avec chagrin aux défenses de l'empereur; mais il chercha à s'en dédonnuagcr en donnant tout ce qu'il possédait avec une extrèuie générosité, afin de fournir aux secours abondants qui furent distribués dans cette circonstance.

TiiÉorniLK. Quelle excellenie famille que celle des empereurs d'Autriche!

Claire i»e Wolberg. Ah I si vous saviez comme nos princes sont aimés !

Madame te Varicourt. Pieux comme nos anciens Bourbons, ils sont aussi vertueux et bons comme eux.

André. L'empereur actuel, dont on vient de louer la généreuse humanité, ne pouvait préluder mieux à l'exercice du pouvoir impérial. Jl est beau à tout homme d'exposer ses jours pour sauver la vie de son semblable ; mais un pareil acte me semble bien plus méritoire de la part d'un prince assis sur les premières marches du trône. De tels actes sont des fleurs odorantes qui promettent un règne de bonheur.

Joseph. Il me semble que cet empereur d'Autriche ne fait guère parler de lui.

Am»ré. Les souverains qui font le plus de bruit dans le monde ne sont pas ceux qui rendent les peuples le plus heureux. Le bien se fait en silence, tandis que le mal...

-Madame de Varkioirt. Le mal jouit largement de toutes les faveurs do la publicité : c'est môme un titre pour obtenir cortciin renom. On parle peu, quelquefois pas du tout d'une foule d'institutions religieuses et charitables qui secourent journellement les pauvres; en revanche, s'agit-il de crimes ou de criminels, on n'épargne pas la matière; c'est un luxe effrayant de détails minutieux qu'on recherche avec fureur ; on dirait que les auteurs de ces récits veulent indiquer h leurs lecteurs la recette de chacun descrime.^ nombreux qui désolent la société. Et il se trouve beaucoup

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de lecteurs avides de toutes ces belles choses, et ces lecteurs ne disent jamais : Assez! assez! Tout cela est d'un bien sinistre pronostic.

Constance. Comme je n'ai pas du tout envie de ressembler à ces vendeurs de drogues empoisonnées, je vous demanderai la permission de raconter un autre beau trait de rarchiduc Ferdinand, avant qu'il fut empereur. 11 s'agit d'un attentat commis sur sa personne, mais il s'agit plus encore de sa généreuse conduite dans cette circonstance.

Madame de Vaiucourt. Mon enfant, j'y consens très-volontiers ; il n'est pas tard encore, ainsi tu peux compléter la soirée par ce fait, dont il ne me reste qu'un souvenir bien

vague.

Constance. Le second acte que je vais rapporter ne démentira nullement le premier, et donnera une idée du beau caractère de l'empereur qui fait en ce moment le bonheur des Autrichiens.

LE GENEREUX KUl DE HONGUIE

11 y avait à peine un mois qu'avaient été célébrées les funérailles de l'infortuné duc do Reichstadt, lorsqu'une affreuse tentative de meurtre vint troubler le deuil et la douleur de la famille inq)érialo, alors à Iladen.

Un matin, suivant sa coutume, l'archiduc roi de Hongrie, accompagné du comte de Salis, son chambellan, passait dans une rue peu fréquentée. Tout à coup la détonation

d'une arme à feu se fait entendre. Le roi se retourne vivement du côté de M. de Salis, dans la crainte qu'il n'ait été victime de quelque vengeance particulière. Il a reconnu la figure sinistre d'un ancien militaire qui, à l'instant même, malgré son pistolet encore fumant, malgré ses menaces, est saisi par un garçon jardinier que le désir de voir passer le roi avait amené là.

<( Iliitons-nous, dit le prince au comte de Salis, hàtonsnous d'aller rejoindre l'empereur avant qu'on l'ait effrayé de cet accident.»

Mais, en maichant, le roi sentit une vive douleur à l'épaule : il avait été atteint par une balle qui , partie d'un pistolet tiré presque à bout portant, avait seulement percé r habit et s'était arrêtée sur le corj)s en y faisant une forte contusion et occasionnant lujc hémorrhagie : la balle , en pénétrant, aurait infailliblement percé le cirur.

Le meui'trier était un nommé Reindl . capitaine retraité, ("et honunc, adonné à do honteuses passions, avait sollicité nagurre un secours du roi de Hongrie, et ce généreux prince, malgré les raj)ports les plus défavorables, lui avait fait remettre un billet de cent florins, (l'était pour se venger de n'avoir pas obtenu une plus forte sonnne que Heindl s'était promis de tuerie prince. Pour l'exécution de son infiime dessein, il avait troqué de grands pistolets d'arron contre trois beaucoup plus petits et faciles à cacher. Habile tireur, on ne conçoit pas qu'il ait aussi mal choisi ou aussi mal chargé ses armes, fie fut sans doute une faveur de la divine Providence.

A a moment où Reindl fut arrêté, il voulut se donner la

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mort avec un de ses pistolets qu'il se tira dans la bouche ; la balle s'engagea seulement dans le palais. On le conduisit à Vienne, mais secrètement, pour le mettre à l'abri de l'indignation du peuple qui l'aurait mis en pièces s'il avait connu son attentat.

Le roi de Hongrie, comme le duc de lîcrri sur son lit de mort ', s'écria avec instance: Grâce pour Chonnuel Mais rien, en Autriche, n'interrompt le cours de la justice : Reindl fut jugé. Dans ce pays, que le libéralisme représente conmie gémissant sous les lois tyranniques d'un gouvernement arbitraire , l'auteur d'un attentat prémédité contre l'héritier présomptif (hi trùne fut condanmé seulement à quelques années d'emprisonnement.

^lais ce n'est pas tout encore. Dans le mois de déccudjre 1832, le roi de Hongrie, atteint d'une maladie (ju'on croyait mortelle, était entouré des regrets et des marques de douleur de la population entière. Les médecins avaient laissé percer leurs craintes : oti n'avait plus d'espoir. On faisait en quelque sorte l'oraison funèbre du prince, en s'entretenant de ses vertus. On apprit seulernent alors que, lorsqu'il avait su la condaumation de ileindl, le roi de Hongrie avait fait appeler le comte Scldnitzk\ , président de la police, et lui avait dit :

« Monsieur le comte, Reindl a unr femme et un enfant qu'il laisse sans ressources : je ne veux pas qu'à cause do moi ces pauvres gens restent dans la détresse ; cliargez-vous

4. Le duc de Bcrri, assassiné par Louvel, le 13 ftvrier l*<?0, rendit Ici derniers soupirs entre Ifs bras du roi Louis XVIII, eu demandan* grdtt tout ikomme qui l'avait frapp»^.

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de fournir, à mes frais et en secret, à tout ce qui sera nécessaire à l'existence de la mère et à l'éducation de l'enfant. »

Les traits de ce genre ne sont pas, ce me semble, assez communs dans l'histoire des princes, pour qu on croie devoir les passer sous silence. .l'ai voulu, autant qu'il serait en moi, aider à préserver celui-ci de l'oubli.

Madame i»k Vauicolui. Je te félicite, ma chère Constajice, 'du choix de tes exemples : les vertus des princes ne sauraient, de notre temps, être mises dans un trop grand jour. J'ai eu beaucoup de plaisir à t'entendre formuler une opinion vraie et sage sur le gouvernement paternel de l'Autriche, qui est souvent calomnié. Il est bon de redresser les erreurs partout où elles se rencontrent.

CoNSTANCK. L'élude de l'histoire n'est profitable qu'à cette condition. Du moins, tels sont les princijKîs qu'on nous a inculqués.

Mada.mi: i>l VAiiirorm. Et que vous ferez bien de conserver tcjnjours, car ils sont les seuls vrais et justes, les seuls instructifs et salutaires pour les peuples.

Un amateur de pointure qui était reçu avec plaisir chez madame de Varicourt, avait invité sajeune et bruyante compagnie à venir voir dans son cabinet une très-belle copie de la Càic de Léonard de Vinci, dont l'original n'existe plus aujourd'hui : iVcsquc subHnie fjui a été immortalisée par la gravure, et (jui, par la grandeur do la composition, par le caractère si bien varié des tètes, par l'harmonie de l'ensemble et l'idéal de certaines parties, a souvent été comparée aux chefs-d'œuvre de Raphaël. Tous les jeunes gens s'extasièrent sur la beauté de cet ouvrage ; qu'auraient -ils donc éprouvé on présence de l'original, alors que le temps n'avait rien enlevé à la perfection des dtiails et à l'éclat général ?

Marie de W olberg, avec son imagination gcrmanifjuo, conçut particulièrement une si haute idée de Léonard de Vinci que, sans en rien dire, elle forma le projet de le prendre pour héros du récit qu'elle devait faire à la réunion

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du chalet. Son tour était venu ; elle avait eu quelques jours pour se préparer et faire les recherches indispensables. En consérjiioncc, elle se tn»uNail parfaitement en mesure, et cpiaïKl la vénérable présidente eut ouvert la séance, elle

|)ciriiL ou ces termes :

L'AUTISTE UNIVEUSKL

r/élait dans la dernière moitié du xv" siècle. Ludovic Sforc(; régnait alors à Milan, la ville des palais d'or et de marbre, si rirlio dos inonu monts dos arts. Te prince, quoique d'iino poiiliciuc très-inunorale et même criminelle, aimait et rechorchait les honnnes de talent. Etant sorti un jour de son palais dans la conq)afînio d'un de ses conlidents intimes, celui-ci l'arrête devant une maison d'assez belle apparence, d'où partait un bruit confus d'exclamations qu'on ontond assez ordinain^nont dans les réunions du peuple en réjouissance. A la faveur du désordre , du rire, du tumulte qui se faisaient entondro au dehors, h* j)riuce et son coulident, tous d(Mi\ mis tort sini|)lemont pour ne pas être reconnus, pénètrent dans la maison sans que personne fasse la moindre attention à leui- arrivée.

l)os paysans et des honimos du i)eujil(\ assis assez peu régulièrement à dos tables au milieu des pots et des verres, étaient la pluj)ari d'une gaieté folle, et s'iiumoelaient fréquenuueut le gosier avec le contenu des vases placés de-

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vant eux, A peu de distance et connue placé en observation devant ces physionomies si diverses, était assis un homme jeune encore, i)arfaitement beau, d'une haute stature, dont la tète cahue et mélancolique avait un caractère imposant, et qui paraissait ajouter à ces avantages celui d'une prodigieuse lorce physique.

(( Quel est cet homme qui ])araît étudier des modèles? dit tout bas le prince à son conlident.

— Prince, répondit le courtisan, c'est un artiste comme vous en avez cherché un quelquefois sans pouvoir le trouver. Voyez , le voilà qui se retire ; il va dessiner sur son livre de croquis les physionomies qui l'ont rraj)pé le plus. S'il pouvait nous voii-. nous \ passerions peut-être aussi.

— (!et homnio-là est bien singulier, à ce rju'il paraît?

— Sintrulier comme le génie ; c'est hii qui a convocjué toute cette canaille pour se livrer à ses études favorites. Il s'attable avec ces paysans et ces hommes (hi peuple, leur fait les contes les plus boulions, jusqu'à ce que son vin et ses plaisanteries les aient amenés au point où il veut les voir ; alors il se met à éiuditT le jeu de leurs traits, de manière à les expilmer avec la ])lus grande vérité. Il en fait autant s'il renronlifMinp personne (jui ait fjuelqne chose de saillant dans la physionomie. On Y.i vu suivre (pidquefois les condanniés jusqu'au lieu du supplice, et étudier sur leurs faces les angoisses de leur rapide agonie.

— Il faut que je fasse connaissance avec cet honuue.

— Prince, c'est dans cette intention que je vous ai conduit ici. Je n'ai qu'a dire un mol à cet homme étonnant, et

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il va renvoyer toute sa compagnie, qui conimencesans doute à le fatiguer.

— Tâche que ce soit le plus tôt possible.

— Seigneur, dit l'ofllcier au maître de la maison, dès qu'il le vit venir, mon ami que voici désirerait avoir l'honneur de vous entretenir. Pourriez-vous disposer d'un moment?

— Messeigneurs, répondit le propriétaire, un peu surpris de cette visite inattendue, permettez-moi de congédier toute cette compagnie, et je serai incontinent à vos ordres. Mes amis, ajouta-t-il d'une voix sonore en s' adressant à la foule bnivante, une aiïaire me force à lever la séance plus tôt que je ne le voulais. Hotirez-vnus donc, et demain je vous attends à pareille heure.

Seigneur Léonard, dit une des voix de la foule, vous

nous aviez promis de nous régaler d'un air de votre harpe.

(/('st \rai; mais ce sera pour deuiain. Allons, partez

tous, la séance est levée. »

Ces derniers mots avaient été dits avec un tel ton d'autorité que toute l'assistance s'écoula en désordre, mais en un clin d'nil.

«A présent, messircs, (jue desirez-Ncu- de votre serviteur? reprit li^ maître.

Seigneur Léonard, dit l'oflirier, mon ami est grand

amateur des arts ; c'est un des i)lus riches seigneurs de l'Italie, et je l'ai conduit à votre maison comme à un sanctuaire des muses.

— L'est un grand honneur (pie nous me faites et dont je me reconnais bien indigne... Mais ce sera lrés-volontici:y que je vous montrerai ma maison. '>

sous LES TIM.ia'LS. 197

Celte habitation était spacieuse et décorée avec une certaine élégance. 11 y avait de grandes salles, aux voûtes soutenues par des colonnes ou des cariatides, qui toutes avaient une destination spéciale. Ici se trouvait un cabinet d'anatomie, j)lus loin un laboratoire de métallurgie avec ses fourneaux, creusets, soulllets et beaucoup d'autres ustensiles propres à cette science. Une autie pièce était remplie d'équerres, de compas, de règles, de niveaux etautres instruments de mathématiques. [Jne autre était consacrée à la mécanique et à ses diverses parties. Le plus grand ordre régnait dans ces divers cabinets, bien (pi'on reconnut à certains dérangements que le maître, loin de garder toutes ces choses comme objets de pure curiosité, s'en servait fréquenmient connue movens d'étude.

Le duc, toujours enveloppé dans son manteau et d'ailleurs inconnu à maître Léonard, éprouvait une silencieuse surprise qu'il ne témoignait que par quelques signes.

« Voici mon atelier de peinture, » dit l'artiste en ouvrant une porte.

Cet atelier olVrait un nombre considérable d'escjuisscs, d'ébauches, de dessins, oi rpielques tableaux lini^ qui »^\ritèrent à plusieurs reprises l'admiration du (hic et de son compagnon.

(iCJuelle suave madone ! s'écria Ludovic vu j)résencc d'une Vierge admirablement exécutée. Quel est le maître qui a fait ce chef-d'crMivre?

— Seigneur, dit l'artiste en s'inclinant humblement, ce maître n'est point (^nrnro connu.

— Il ne peut tarder à se placer à la tète de nos meilleurs

peintres, reprit le duc avec une inipatientebruscjuerie ; mais comment le nommez-vous?

— Sci^nieur, les uns l'appellent tout court Léonard, les autres le notnment Léonard de Vinci...

— Ouoi qu'il en soit, leprit J.udovic, je ne crains pas d'alFirmer rju'il sera un de nos plus grands artistes.

— Seigneur, j'accepte avec reconnaissance votre bienveillant augure, et je tiklierai de ne pas vous démentir, dit Léonard en levant sii tùte de génie.

— (lonnnent ! c'est vous, seigneur? reprit le duc étonné.

— (l'est moi qui ai nom Léonard de Vinci et qui ai fait cette madone.

— llavissante ! admirable ! s'écria le duc ; mais voici un carton qui me semble d'une touche toute dilVérente. C'est, je crois, le Paradis terrestre; le paysage en est délicieux ; les fleurs surtout sont rendues avec un charme tout particulier; elles semblent vous inviter à respirer leurs parfums. Je connais beaucoup de tableaux, mais je n'ai encore rien vu de pareil. Ouel est l'habile maîti(,'?

— Seigneur, c'est encore du même (\m a fait la madone, répondit Léonard de Vinci.

— L'est [)n)digieux ! c'est divin ! s'écria le duc; quelle vérité! quelle sua\i(»'' de Iniiclie ! Ah ! mon Dieu! quel est cet animal fantastique (|ui semble défendre cette rondache ? H est teirible ;> faire reculer. .le n'ai jamais rion vu de si bien ronqmsé. (Jik I maître, s'il vous plait ?

— Léonard de \ inci, pour vous servir.

— Mais (piel lu)n une éle.s-vous donc pour cnd)rasser ainsi tous les genres? reprit le duc.

sous LES TILLEULS. 109

— Je VOUS l'avais bien dit, prince ; mais vous n'avez encore rien vu, dit tout bas le confident de Ludovic.

— Seigneur, dit Léonard en honiuic sur de lui-même, en étudiant le laid comme le beau dans la nature, c'est dans leur contraste que je cherche ses plus grands effets. En même temps je tâche de leur donner un extrême, fini qui puisse les mettre facilement à la portée de toutes les intelligences. ))

A l'atelier de sculpture, ce furent d'autres sujets d'admiration et d'étonnement. Un Christ surtout, plein d'une expression divine, et dans lequel se révélaient les plus profondes connaissances anatomiques, donna matière aux éloges du duc et de son couipagiioii.

« Coumienl en serait-il autrement? dit avec une noble modestie le grantl artiste ; vous avez vu tout à l'heure mon cabinet d'anatomie ; c'est là que j'étudie sur les cadavres les mystères que j'ai besoin de pénétrer pour me rendre compte de toutes les saillies que j'aperçois à la surface du corps humain. J'ai pu faire en mèmetenq)S des réllexionssur Tapphcation de l'anatomie et de la médecine. Sans ces éludes, je ne saurais concevoir ni statuaire ni peintre.

— Tout cela n'en est pas moins prodigieux dans un seul et mèmehonnne, ivpliqua le diicde j)lus en plus émerveillé; et je ne comprends pas conmient vous pouvez suftire à tant de choses div(*rses.

— Seignein-, nue volonté ferme sulVit pour cela quand on a un véritable amour de l'art, •> répondit Léonard.

En ce moment ct'lui-ci on\ril un»» autre salle dont les murailles, peintes à fresques et représentant dilVérents sujets

200 L'KTK

fCnT.lers, tols que le combat d'Achille et d'Hector, celui d'Etéocle et Polynice, et plusieurs autres scènes du même genre, oflVaient aux regards des épées, des fleurets, des sabres, des dagues et autres armes propres à Tescrime.

« Cette pièce est une salle d'armes, dit négligemment l'artiste ; elle ne s'ouvre ordinairement que pour mon délassement et celui de mes amis.

— .l'ai toujours beaucouj) aimé cet exercice, interrompit le prince en rejetant son manteau, et si je ne craignais d'être indiscret, je prieiais le maître de céans...

— Seigneur, je vous des ine, répondit Léonard; quelle arme préférez-vous ?

— Prenons le ileuret, si vous le voulez bien, et nous échangerons quelques bottes.

— Très-volontiers ; voici un masque et des fleurets. Je suis à vos ordres.

— En garde donc ! je vous donne le salut, » dit le prince en faisant voler dans sa main droite son fleuret avec une dextérité qui annonçait beaucoup d'exercice.

Les deux adversaires, se déployant alors avec grâce, s'attaquèrent avec vivacité. Les coups de Léonard étaient pressants et agressifs. Ludovic avait de la besogne rien qu'à se défendre. L'artiste boutonna troisou quatre fois le prince avec une facilité singulière et dont celui-ci était tout étourdi.

«Je vous rends les armes, seigneur Léonard, vous maniez l'épée avec autant de talent que le ciseau et le ])inccau, dit le prince en liant ihi bout des dents; c'est assez comme cela. Je vous reconnais pour mon maître, et pourtant j'en ai battu bien d'autres...

iag?^

sous Li:S TILLRL'LS. 20!

— Ah ! Monseigneur, dit l'ollicier avec empressement, je regrette de ne vous avoir pas dit que le seigneur Léonard de Vinci excelle dans tous les exercices du corps, dans le maniement des armes de toute espèce, dans la danse, dans l'escrime, dans la natation et l'équitation. Ainsi le seigneur Léonard aura eu l'honneur de battre, l'épée à lamain, monseigneur Ludovic Slbrce, duc de Milan.

— Comment! que dites-vous? Monseigneur, duc de Milan ! interrompit Léonard de Vinci. Je suis tout confus... Vous m'avez pris en trahison... Je prie monseigneur de me pardonner la liberté...

— Léonard de Vinci, c'est moi qui l'ai voulu , dit le prince ; ainsi j'aurais bien mauvaise grâce à me plaindre. Mais dites-moi, cher maître , ces gens que vous aviez tout à l'heure chez vous ont parlé d'un air de harpe dont vous aviez promis de les divertir. Est-ce que vous cultiveriez aussi la musique ?

— Oui, Monseigneur, je la cultive en amateur comme tout le reste, et voici une harpe que j'ai H^briquée moi-même, et de laquelle je tire un assez bon.p.'irti. comme j'espère que vous allez le penser. »

Kn même temps, Léonard i]o Wnci prit nue harpe faite en grande partie avec des lames d'argent, et, après un brillant prélude, improvisa un air et da^ paroles qui avaient trait à la [)artic d'escrime (ju'il venait de faire avec le prince.

<( Bravissimo ! bravissimo î disait le duc dans une sorte d'enthousiasme. De phis fort eu phis fort ; cet homme mo fait trouver le poète et le musicien dans la même personne.

202 L'fcTÉ

Tout ce que je \ois, loi:t c rpie j'entends ici seuible tenir <lu prodige.

— Monseigneur, reprit Léonard, tout cela est iX)urUint encore bien simple ; c'est le résultat de la volonté et de remploi du temps; j'ai étudié la nmsique avec l'amour que réclament tous les arts. Ne trouvant pas un seul instrument ([ui accompagnât ma voix aussi harmonieusement que je l'aurais désiré, j'ai inventé et fabriqué moi-même la harpe (pie vous venez d'entendre.

— .Maître Léonard, dit le duc un se retirant, j'ai rassemblé les musiciens les plus célèbres de l'Italie pour un coucours dans lequel je dois choisir ceux qui composeront ma nnisicjue habituelle, ils doivent s'assembler demain ; je vous invite Ibrmellement à notre réunion ; vous pourrez guider mes choix, et même vous mettre sur les rangs, si cela peut vous convenir, ce dont je serais enchanté. Adieu, seigneur Léonard, l'artiste incomparable! »

L'artiste reconduisit avec de grandes marques de respect le (hic de Milan jnsfpi'à la dernière porte de sa demeure, le remercia beaucoup de sa gracieuse invitation , et promit d'être poifctuel au rendfz-vous.

Le lendemain, en eiïet, Léonard, en costume du meilleur goût et monté sur un niagnilicpie cheval ([u'il conduisait avec une élégante aisance, se présente au palais du duc. l)éj»\ les concurrents y étaient réunis ; on n'attendait plus que son arrivée pour counnencer la séance nmsicalc. Plusieurs d'entre eux se Urent entendre avec applaudissements. Léonard a\ait fait porter dans la salle la harpe de son invention, et quand son tour fut venu, il improvis;\ d'une façon

sous LES TILLEULS. 203

si brilliiiite, paroles et musique, sur tous lestons qui lui furent demandés, que tous les musiciens présents s'avouèrent vaincus, et ceux dont le tour n'était pas encore arrivé renoncèrent à jouer après l'avoir entendu.

Un début si brillant dans un art auquel on le croyait étranger étonna les auditeurs ; le duc Ludovic ne pouvait se lasser de le leliciter. Quelque temps après, il lit, à l'usage de ce prince, une lyre à vingt-quatre cordes qui produisait de merveilleux elTets. Enfin le duc de Milan le ciiargea de la direction de tous les travaux qu'il voulait faire exécuter dans ses États.

« Quelles sont vos conditions, maître Léonard? lui demanda le prince à ce sujet.

— Prince, nous n'aurons point de diflérend à cet égard, répondit l'artiste, mes conditions seront celles de .Monseigneur.

— Mais à quoi désirez-vous être occupé plus spécialement?

— Sans vanité, prince, je crois pouvoir être également utile à la paix connue à la guerre. '

— A la guerre I lit Ludovic d'un air d'incrédulité.

— Oui, prinre, à la guerre; car je puis cmployrr des machines nou\ elles, telles que ponts, canons, bombardes, pièces de menue artillerie, toutes de mon invention et |)ouvaiit faire le i)lus grand ravage ; j«' puis aussi attaquer les places fortes et les défendre par des moyens non encore j)ratiqués. Ijilin je me charge de tout ce qui est du ressort du génie militaire.

— Va pour la pni\ ?

-'U» VÊTE

— Moiisoignenr, je suis capable de l'aire en peinture, sculpture, architecture, m(''canique, conduits dVau et autres travaux, tout ce qu'on pourrait attendre d'une créature humaine.

— Alors, mettons-nous à l'œuvre dès à j)résent, » dit Ludovic d'un air de satisfaction.

Kn conséquence, Léonard fortifia les places qui avaient besoin do l'être, bâtit des palais, des ponts, des aqueducs, creusa des canaux; et il trouvait encore du temps pour de prands ouvrages do pointure et i]o sculpture. C.q fut à cette éj)0([uo qu'il exécuta, pour le couvent des Dominicains à Santa-Maria-della-firazia, sa sublime fresque de la Céne> dont nous avons vu la copie. Il avait fait aussi une colossale statue équestre du duc François Sforce, qui allait être coulée en bronze au moinont do la prise de Milan par les Français. Mais Louis Mi li\race chcf-d'oMivre à ses archers pour leur servir de but ot exercer loni* adiosse.

JA'onard se retira alors à l'ioronce, où il lit lu Vierge, saune Anne et Cinfant J{\s>(s, tabloai: ploin d'inspiration et de |)oésio. II exécuta aussi pour la^allo du conseil, reconstruite d'après ses plans, les fameux cartons de la guerre de Pise ; malheureusement il n'eut lo temps i\q rien peindre avant son départ i)()ur llome, oii l'api^'lait Léon X. César Borgia le nonnna <>in\ architerto partindior et ingénieur général i\p SOS Ktats.

J'ai oublié de mentionner à sa place un de ses travaux les plus iuq)ortants connue ingénietir : je veux parler ih^ son j)rojot du fameux canal do TAinodans la Toscane. On convenait unanimement de l'utilité de ce canal, mais on niait

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la possibilité de l'exécution. Léonard se rendit sur le terrain, leva les plans et présenta un projet dans lequel toutes les difficultés étaient résolues. Mais il avait, à cette époque, le tort d'être fort jeune, en sorte que tous les honnues graves, dont r amour-propre se trouvait confondu par tant de savoir, trouvèrent et firent trouver ses idées étranges, extravagantes. Mais Léonard fut dignement vengé ; quinze ans plus tard, il fallut rcvonirà son projet, quand on voulut définitivement exécuter le canal. Alors son projet fut adopté comme étant le seul qui levât complètement les nombreux obstacles de l'entreprise.

Léonard resta dans les Etats de César Borgia jusqu'au temps de son voyage en France, oii François I" avait désiré vivement sa présence. 11 devait exécuter pour ce prince plusieurs grands tableaux qu'il avait commencés ; mais, plongé dans des recherches d'alchimie et de sciences mathématiques, et miné, dit-on, par le chagrin d'avoir rencontré un rival heureux dans Michel-Ange, il mourut san^j avoir rien achevé.

Lorsque le grand artiste sentit sa u iij)procher, il se prépara à la mort avec la plus douce résignation. Léonard avait eu le bonheur d'être toujouis irùs-religicux. U rt-ruL ks sacrements de l'Eglise avec une grande dévotion ; au moment de la rouuuunion, il s(^ fit descendre do son lit, disant ({u'il ne devait recevoir son Dieu qu'à genoux. Mais, incapable de se tenir lui-même dt'bout, il fut soutenu j)ar les personnes (jui l'entouraient. François 1", qui asait pris en amitié ce grand houune, était présent ;\ cette touchante cérémonie ; il l'avait visité trés-assidùment pendant tout ie

temps de sa maladie. Léonard expira entre les bras de ce prince, qui soutenait sa tète dans ses deux mains. L'illustre moribond, sensible à cette marque d'amitié, s'était soulevé pour témoigner sa reconnaissance au monarque; mais il avait succombé à une faiblesse. On rapporte que François L', voyant les courtisans étonnés des témoignages, d'intérêt qu'il donnait à ce grand artiste, leur dit sans hésiter :

« Dieu seul peut faire un homme tel que lui ; les rois jkîuvent faire des hommes tels que nous. »

Ainsi finit Léonard de Vinci, l'un des génies les plus privilégiés de l'illustre éporpie de la Renaissance, génie d'éUte. organisation puissante, qui sut embrasser à la fois toutes les branches de la science et de l'art, et s'adonna, avec un succès qui étonne, aux diverses études qui peuvent occuper l'esprit humain.

Ammu;. Voilà bien tous les titres de cet arli^te universel. les voilà exposés dans un cadre presque dramati(iue et fort intéressant. Pourtant notre aimable cousine Marie a passé, ce me semble, trop légèrement sur un des torts de Léonard

de Vinci.

Mahik. Lequel, mon cousin? Je suis toute prête à modifier...

A.Nf'Hi:. La jalousie profonde qu'il courut dos succès de Michel-Ange, et qui fut assez forte pour lui faire abandonner l'Italie pour la France, me semble d'ime jH^ilesse très-

blâmable. Ne pouvait-il donc souffrir que Michel-Ange partageât avec lui l'admiration publique?

Marie. Je suis forcée, mon cousin, de convenir que vous avez raison ; mais cependant je crois qu'il ne faut pas se montrer trop sévère dans rapj)réciation des grands hommes, qui, après tout, sont toujours des hommes. D'ailleurs ce tort que l'on reproche à Léonard de Vinci se trouve elTacé, pour ainsi dire, par ses nombreux mérites. J'ajouterai que Michel-Ange n'en fut pas exemi)t à l'égard de Raphaël.

Joseph. Mon intention n'est de faire aucune critique sur un récit qui m'a ïix'it le plus grand plaisir. Mais jo dirai que Léonard de Vinci avait toujours sur lui un livre de croquis, et toutes les fois qu'il vo\ ait passer près de lui un homme ou une femme dont la tète oflrait quelque chose d'étrange, il la dessinait aussitôt, fixant son caractère le plus saillant : et la collection de ses desseins peut se comparer à la collection de Callot. <!omme l'artiste mettait presque toujours le nom du personnage à coté du dessin qu'il en avait fait, on pouvait retrouver dans ses esquisses la charge de presque tous ses contemporains ; les caricatures f[iii ont paru sous sou nom après sa mort, avisent été prises rà ot l.'i (];}]]< ^n< ouvrages.

Madamk i»i: V\i;i.()[i;i. .\(i mr souvieus d'une anecdote, relative au fameux tableau de /a Cî ne de Jésus-flhrist, qui peut clore notre séance.

Léonard avait commencé sa fresque par les apôtres ; mais, ayant atteiut le suprême degré de l'expression dans les airs de tète qu'il leur donna, il ne crut pouvoir atteindre la sublimité que demamli' li ligure du (!lirist, et la laissa à l'état

(l'ébaucho. (lopendaiil le prieur du couvent des Doniinicains, lioiiiine iiicjuiet et tracassier, et qui croyait pcut-éti'C que riuspiratioii p<iit Nciiii a \olonle, l'iuiportiinait sans cesse pour obtenir qu'il achevât sa peinture, l'our tirer une petite; vengeance de ce moine tourmentant, que fit Léonard? Il le peignit à la place de Judas, dont la figure restait aussi à iinir.

Si le l'ait est Mai, j'avone que je ne puis m'empècher de blâmer l'artiste. 11 aurait été mille l'ois plus digne de son génie élevé de fermer les yeux sur le procédé fatigant du prieur, rneàine noblement chrétienne ne songe jamais h se venger, (juclrpie inolli^nsive cpie soit la vengeance.

Claire de WoLi3ERfi. riraiid'iiiaman, puisque nous voilà tous réunis, de bonne heure, jV vous demande la permission de coumiencer toui de suite, car j'aurais àtlécrire un vu} âge assez long et qui demande quelques détails.

Madame dk Yaiucoi r. i. Mon enfant, je ne vois pas (juc rien ne s'oppose à ton désir, et, pour mon compte, je te sais gré de ton attention, qui a pour objet de prolonger notre plaisir à tous...

Antoine. Et de suppléer en rpielcpie sorte à la brièveté de mon récit ; car j'avoue qu'il m'a pai u à moi-même fort écourté.

Madamk i»i: Vaiucoi ut. Il y a des faits qui sont plus ou moins susceptibles de développements. 11 en est (jui veulent être racontés tout simplement et (jui seraient étoulîés si l'on voulait y joindre des ornements para.site>. 11 n'en sera pas ainsi, je Tespère, de l'histoire que va nous dire ma pc* tite Claire.

210 l/fcTÊ

Claihf:. Je l'espère aussi, clièro graiicV maman, et je vais faire tous mes eflbrts pour réaliser notre commune espérance.

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