Vieux mot qui signifie joie
(( C'esl- une honte, mon enfant, lui dit-il, que d'être le mari de cette fenune qui sort d'ici ; oui, c'est une lionte, et qui me fait rougir à mes propres yeux. Epouse infidèle, mère dénaturée, reine perfide, après avoir fait rendre cette sentence infernale qui délie les Français de toute obéissauce envers mon fils le Llauphin *, la voilà qui appelle les Anglais au c(rur du royaume et jusque sous les murs de Paris. ()h ! il laudra de violents remèdes pour sauver la France et ma maison des plaies aflreuses qui la rongent ! Je saurai, dit-il Cil prenant une attitude pleine d'une noble fierté, oui, ie saurai faire voir que je suis encore roi de France... ^lais. ciel ! ([u'ai-je lait tout à l'heure ?...
— Qu'avez-vous fait, sire ? dit Odette alarmée de voir sa physionomie toute bouleversée.
— Ce que j'ai fait, mon Odette? Oh ! j'ai eu la faiblesse de laire une bien vilaine chose! Les scélérats! l'infâme ! ils ne peuvent que faire conmiettre des crimes ! Je suis maintenant leur vil complice ; je suis moi-même un père dénaturé. Je viens de signer à l'instant la sentence qui dépouille mon lils et prononce l'abandon de la couronne de France au roi d'Angleterre. Oh ! c'est afireux! c'est horrible! »
Et, les traits renversés, les cheveux en désordre, il se mit à courir dans les corridors de l'hôtel Saint-Faul, en criant de toutes ses forces :
u Isahrau ! ls:d)(»au î rmds-iiioi ma signature. Trahi-
1. il iTgna depuis sou5 le nom de Charles VII, et dut, comme on sait, ;i riu Toïsnie providentiel et sublime do Jeanne dArc la comiuôte de ses r:tats.
Kir
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son !... Je ne puis y consentir... A moi, mes hommes d'armes ! à cheval ! marchons contre les traîtres ! »
Après cet effort , il retomba dans un délire plus affreux que jamais. Dès ce moment il n'y eut plus la moindre lucidité dans ses idées, plus de suite dans ses paroles ; une fièvre ardente le saisit. Odette le veilla trente-sept jours et trente-sept nuits, sans en tirer un seul mot qui annonçât quelque connaissance de son état. Ce fut seulement quelques heures avant de mourir que, se levant sur son séant, il la reconnut et lui dit :
(rMa fdle, je te donne... je te donne... Ah ! j'oubliais... je n'ai rien; le roi de France ne possède rien et ne peut te donner que sa bénédiction, mais il te la donne du plus profond de son cœur de père. »
Et il expira en balbutiant vaguement : «Odette î Odette î Charles YIl ! meschevahers ! Odette ! là... là ! n
Ainsi mourut ce monarque infortuné. Depuis longtemps on s'était dit que les maux publics, les désordres des princes, les rapines des grands seigneurs, le défaut de bon ordre et de discipline, ne provenaient que de l'état de maladie où le roi était tombé. La bonté qu'il laissait voir dans les intervalles de santé avait accrédité cette idée et fait de ce roi ahéné un objet de vénération, de regret et de pitié ; le peuple semblait l'aimer de la haine qu'il portait à tous ceux qui avaient gouverné en son nom.
C'avait été un sujet de douleur et d'amertume que de le voir ainsi mourir seul, sans qu'aucun prince de France, .sans qu'aucun grand seigneur du royaume lui rendît les derniers soins. Son corps fut exposé à l'hôtel Saint-Paul
pendant trois jours, et chacun put le venir voir à visage découvert et prier pour lui : c'est à quoi ne manqua pas le menu peuple.
(( Ah I cher prince, disait-on en pleurant par les rues, jamais nous n'en aurons un si bon que toi ; jamais plus nous te verrons ; maudite soit la mort ! Puisque tu nous quittes, nous n'aurons jamais que guerres et malheurs. Toi, tu t'en vas au repos ; nous demeurerons dans la tribulation et la douleur; nous semblons faits pour tomber dans la détresse où étaient les enfants d'Israël durant la captivité de Babylone. »
Au bout de vingt jours, le corps de Charles VI fut porté en grande pompe à la sépulture royale de Saint-Denis. Le seul prince qui suivit les funérailles était le duc de Bedford. C'était vraiment grand'pitié que devoir ainsi le deuil du roi de France mené par un Anglais, par un ancien ennemi du royaume, qui en était devenu le maître. Quand le corps fut descendu dans le caveau, quand les huissiers d'armes eurent brisé leurs baguettes et renversé leurs masses, le roi d'armes de France, Berri, cria à haute voix :
« Dieu veuille avoir pitié et merci de l'àme de très-haut et très-excellent prince Charles, roi de France, sixième du nom, notre naturel et souverain seigneur ! » Ensuite il reprit :
(( Dieu accorde bonne vie à Henri, par la grâce de Dieu, roi de l-'rance et d'Angleterre , notre souverain seigneur ! »
Les sergents relevèrent aussitôt leurs armes et leurs masses, en criant : <( Vive le roi ! Vive le roi ! » Ahisi l'Anglais
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se faisait proclamer roi de France sur les tombeaux mêmes de nos rois, dont les ossements durent sans doute tressaillir d'indignation dans leurs poudreux cercueils.
Yous me demanderez probablement la suite de l'histoire de Robert, surtout de celle d'Odette. Je ne puis vous offrir que de tristes dénoûments. Le chagrin avait tué l'écuyer Robert depuis plusieurs années ; il n'avait pu survivre à la perte de son Odette. Quant à la Petite Reine, après la mort de son roi, elle disparut à tous les regards du monde, et jamais on ne la revit. Selon les uns, elle était tombée morte dans le sépulcre du roi, tradition qui semble peu probaj^le ; suivant d'autres chroniqueurs, elle alla cacher dans les ombres pieuses d'un cloître inconnu le peu de jours qu'elle vécut encore. Quoi qu'il en soit, la pauvre Odette do Champdivers , si bonne, si charitable, si fidèle au culte de l'infortune et de la douleur, si pieuse et si chrétienne, cueillit, n'en doutons pas, un peu plus tôt, un peu plus tard, la palme due à son sublime dévouement , celle que Dieu réserve à ceux qui s'immolent pour le soulagement de leurs semblables sans espoir de récompense dans cette vie.
Quand Théophile eut cessé de parler, tous ses auditeurs l'applaudirent avec un louable empressement et l'entourèrent même pour le féliciter d'une manière plus positive; puis chacim reprit sa place, madame de Varicourt ayant manifesté le désir de parler.
:]8 vtïÈ
Madame de Vauicoi:kt. firâce à toi, Théophile, nous avons très-bien débuté. Je connaissais vaguement l'histoire d'Odette de Champdivers. Mais tu as su y joindre une foule de détails anecdotiques, historiques et môme archéologiques, qui ont véritablement triplé son intérêt pour moi et me l'ont même fait trouver tout à fait nouvelle. ]Mon ami, je te renouvelle mes compliments, et tu me fais désirer que ton tour revienne bientôt.
TjiÉopnu>E. drand' maman, je serai toujours prêt à faire tous mes eflbrts pour vous être agréable ; mais je ne doute pas que mes cousins et cousines ne soient tous dans le cas de me disputer ce plaisir.
EiLALii:. La uiodestie et l'indulgence ornent très-bien le talent, mon cher cousin ; vous nous en donnez une nouvelle preuve, et j'ajontorai que vous m'avez fait aimer non moins qu'admirer votre sublime héroïne.
Anatole. Je 8uis de l'avis de ma sœur sous tous les rap- ])0!ts; ce;)ondaiit je demande à hasarder une petite observation critique. Me le permettez-vous, chère grand'-ma-
maii ?
.Madame de \ Miimiirr. lîien volontiers, uia chère enfant.
An Al ODE. On nous reconunande toujours de nous abstenii- du mensonge, même en plaisantant. J'ai trouvé que mon cousin Théophile, en disant qu'Odette racontait à Charles VI toutes sortes de fables qu'elle hii doniiait pour des vérités, a glissé trop légèrement sur ce poiut. Je sais que le motif des uiensonges d'Odette semble justilier son action, mais on(in clic mentait.
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Théophile. Cousine Anatole, j'avoue que j'aurai s dû donner une petite explication pour ne pas laisser de nuages dans les esprits, et je vous remercie de l'observation. Les fables racontées par Odette peuvent être comparées à celles qu'on récite aux enfants pour les effrayer et les détourner de faire du mal. Je ne pense pas qu'on doive les accuser de mensonge proprement dit, et certes la pieuse Odette n'eût pu vouloir mentir : au besoin, son ingénuité, sa bonne foi seraient son excuse.
Augnstinc de Varicourt avait le numéro 2. La veille, on n'avait p.-is manqué de l'en faire ressouvenir. Mais elle n'avait [)as eu besoin de cet avertissement olficieux , car elle était toute prête, quoiqu'elle doutât l)eaucoiip d'elle-même. Quand elle prit place sur le siège réservé aux narrateurs, elle était pâle d'émotion, et la parole avait peine à s'échapper de ses lèvres tremblantes. On aime généralement à voir cette timidité modeste dans une jeune personne appelée à parler devant un nombreux auditoire, et l'on se plaît toujours à l'encourager, (l'est ce que firent avec une aimable émulation les cousins et cousines d'Augustine, qui, enfin un peu rassurée, connnenra ainsi :
bA FKbMlKKE DE MOXTHKUIL
L'anecdote que je vais tâcher de vous raconter, mes chers bons amis, est bien [)lu,s récente ([uc l'histoire d'Odette. Je
VOUS prie donc de vous transporter en idée au siècle dernier, quelques années avant la révolution.
A cette époque un historien anglais, malheureusement trop célèbre, Edouard Gibbon, auteur d'une Histoire de la décadence et de la chute de C Empire romain^ histoire que je n'ai point lue, et que le roi Louis XYI, si bon, si studieux, et surtout si chrétien, renonça à continuer de traduire lorsqu'il vit qu'elle offrait à chaque page des attaques contre le christianisme ' ; Edouard Gibbon, dis-je, voyageant en France, se trouvait à Paris, où l'avaient appelé sa réputation littéraire et de nombreux amis; mais, n'aimant pas le grand monde, quoiqu'il portât dans la société des manières aimables et beaucoup de gaieté , il s'échappait souvent pour explorer, à cheval, les environs de la capitale de France. Un jour qu'il errait à l'aventure, sans s'occuper du chemin que suivait son destrier paisible, il fut surpris tout à coup par un orage farieux du mois de juillet. La pluie tombait à torrents; il s' y mêlait de la grêle, des éclairs capables d'aveugler, et des coups de tonnerre qui faisaient trembler la terre. Gibbon, qui ne connaissait nullement le pays, jugea prudent de chercher un asile. Il était alors à peu de distance de Yincennes, dont il avait parcouru le bois aux magnifiques ombrages. Il pousse alors son cheval sans savoir de quel côté, mais bien décidé à demandci' l'hospitalité à la première maison qu'il rencontrera, car déjà il est trempé jusqu'aux os. Bientôt les aboiements de quelques chiens de basse-cour se font entendre à quelque distance, et
4. On assure que ce prince en avait traduit le premier chapitre.
il découvre, derrière un massif de verdure, une habitation d'une apparence riante et qui semble lui souhaiter la bienvenue. U se dirige donc vers cette maison, dont les contrevents verts lui paraissent d'un bon augure. 11 frappe en voyageur pressé ; la porte s'ouvre aussitôt; un garçon de ferme, à la face épanouie, l'aide à descendre de cheval sans lui faire aucune question, se charge de conduire l'animal à l'écurie, et d'un signe indique au maître l'entrée de la maison d'habitation.
riil)bon, bien disposé à récompenser convenablement les bonnes gens qui vont le recevoir, ne fait pas de façons. 11 s'introduit lui-même dans la salle basse dont le gros garçon lui a montré le chemin ; il y trouve une femme belle et joime, d'inie taille gracieuse, en élégant costume des champs, ([u\ abandonne, en le voyant, ses occupations rustiques pour lui faire un accueil plein d'aménité. Après les compliments d'usage entre personnes qui sont étrangères l'une à l'autre, la fermière se hâte de faire allumer un bon feu dans la grande cheminée de la salle, puis elle invite <iibbon à s'ap])rocher (hi foyer pour sécher ses habits, exprimant avec bonté le regret de n'en avoir pas d'autres à lui onVii'.
(Cependant d'antres femmes, également en costume de paysannes et d'un cxlérirur de distinction, vont et viennent dans la maison, occupées de divers soins : l'une a])porteun vase reuipli d'un lait écumeux, recouvert d'une crème dorée; une autre pose sur un meuble un petit paquet de linge qui |)arait avoir une destination ; une autre dit (pielques mots tout basa la belle fermière. 'l'outes montrent des égards
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rJile invite Gibbon a s "approcher dufover pour serher seshabU;
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€t de la prévenance pour le nouvel hôte de la maison. A l'ordre, à la propreté, à l'aisance opulente qui régnent dans cette maison villageoise, au ton honnête et poli, aux manières élégantes des femmes qui l'habitent. Gibbon se sent disposé à croire aux riantes et merveilleuses féeries de l'Arioste; puis il s'imagine un moment être le jouet de quelque hallucination. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend le fait tomber de surprise en surprise.
« Marie , disait la fermière à l'une de ses compagnes, ayez-vous eu la bonté de faire prier le médecin de passer sans retard chez le père Joliot? La position de cet homme, père d'une nombreuse famille, réclame les secours les plus prompts.
— Madame, répondait ^larie, vos ordres sont exécutés. M. Brugeac m'a fait dire qu'il allait voir immédiatement le malade, et qu'il viendrait ensuite vous rendre un compte exact de son état.
— Très- bien : il y aura à faire porter ce que vous savez chez la pauvre femme en couches, qui demeure à l'autre extrémité du village.
— Madame, c'est Jacques qui devra faire cette commission et il portera en même temps la portion de lait réservée à ces pauvres orphelins que la mort de leurs mères a laissés sans nourrices.
— C'est au mieux ; faites-moi le plaisir de dire aussi à Jacques que j'ai un paquet à lui donner pour qu'il le dépose en passant chez >J. le curé.
— Madame, je vais le lui dire sur-le-champ.
— Pardon, monsieur, dit la fermière , en s'adressant à
44 i;kté
Fétranger ; pardon de tous ces petits détails ; il est très-important de les régler en temps utile, car il s'agit de soins à rendre à des malheureux ou à de pauvres malades qui souffrent et n'ont pas le temps d'attendre.
— C'est trop juste, madame, répondit Gibbon : loin d'avoir à me plaindre, je n'aurais vraiment qu'à vous admirer, à vous féliciter...
— Maintenant, monsieur, que le temps est éclairci , si vos vêtements sont bien séchés , pour peu que cela vous convienne, j'aurai T honneur de vous faire voir inon habitation.
— Très-volontiers, madame, répondit l'Anglais ; mais permettez-moi de vous demander le nom de ce village?
— Oh ! monsieur, vous n'êtes pas loin de Paris, une lieue tout au ])lus. Nous sommes à ^lontreuil-sur-Bois; c'est un village qui est habité par de laborieux cultivateurs ; aussi est-il fort intéressant sous le rapport de l'agriculture. Montreuil est renonmié partout pour ses pêches qui. ]iar leur beauté et leur grosseur, n'ont pas de rivales.
— Tout ce ([ue vous me dites, madame, et tout ce que j'ai vu m'intéresse vivement à ce village, et puisque le hasard ou plutôt votre complaisance...
— Allons, monsieur, venez sans cérémonies... Je vais vous montrer mes richesses ; passons tout d'abord au jardin. »
riibbnn était émerveillé du bon goût des plantations, de la beauté des arbres et des arbustes. Jl ne savait conunent s'ex])liquei' tant d'élégance dans une ferme, tant de savoirvivre dans une fcimne des chanq)s. Mais son étonnement
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fut plus grand encore quand il entendit la belle fermière ]ui nommer chaque plante, chaque ileur par leurs noms scientifiques.
a Je m'étonne, madame, dit Gibbon , que vous soyez si versée dans la science de la botanique.
— Oh ! mon Dieu î je n'ai pas grand mérite à cela, je vous assure ; car presque tous les jours notre vieux médecin de Paris, l'aimable M. Lemonnier, a la bonté de nous parler en détail des familles, des genres, des espèces, de leurs variétés les plus curieuses, et voilà tout siuiplement comme nous sommes devenus botanistes sans nous en douter.
— Charmante science que la botanique ! reprit Gibbon, c'est une étude qui me semble très-bien convenir aux
femmes.
— Oui, sans doute, et qui leur fournit à chaque instant l'occasion de louer, de bénir la divine Providence. »
En ce moment, le garçon de ferme dont j'ai déjà parlé s'approcha, le chapeau bas, de la fermière :
(( Madame, lui dit-il à demi-voix, je viens prendre vos ordres.
— Ah î Jacques, c'est toi, mon enfant, dit la fermière d'un ton de bonté admirable ; tu vas demander ce que j'ai mis enveloppé dans du papier sur le secrétaire, et tu le porteras chez la vieille Marianne. Tu remettras cet autre petit paquet chez M. le curé, et tu n'oublieras pas le linge pour la pauvre fennne, tu sais?
— Oui, madame ; on m'avait d'ailleurs prévenu de ces diverses commissions, et je serai bientôt revenu, car on a le pied léger quand il s'agit d'obliger. »
Le garron de ferme partit aussitôt pour aller chercher le lait des petits orphelins.
u C'est un excellent cœur que celui de Jacques, dit la fermière en regardant l'étranger ; on ne croirait jamais qu'une nature aussi brute en apparence...
Madame, interrompit Gibbon, je me pique d'être physionomiste ; j'ai voyagé dans beaucoup de pays, et je me trouipe rarement. Dès le premier abord, au moment même oii j'ai mis pied à terre, j'ai été frappé du cachet de probité et de bonne foi qui est empreint sur la large figure de votre domestique.
— Son histoire, reprit la fermière, est plus romanesque et plus poétique que vous ne pourriez vous l'imaginer.
— Vous piquez ma curiosité ; et si je ne craignais d'être
importun...
— .Alonsieur, votre curiosité va être satisfaite, dit la fermière en cheminant toujours ; je ne me fais pas iaute de raconter cette histoire, car il en est peu qui soient plus simples et plus touchantes. J'avais fait venir plusieurs vaches de la Suisse, avec un jeune pâtre du même pays pour les soigner. Ce jeune pâtre c'était Jacques. Il y avait déjà quelque temps qu'il était ici, lorsque je m'aperçus qu'il maigrissait à vue d'cril; ses yeux devenaient caves, son teint plombé ; en un mot, son visage portait tous les signes de l'ennui ou du chagrin. ,Ie voulus savoir si le bon Suisse ne regrettait pas sa patrie ; mais je découvris f[u'au lion du mal chi pays, Jacques éprouvait un sentiment ])liis \ if encore qui le minait et devait le conduire insensiblement au tombeau. 11 avait donné sonaflection à une jeune fille de ses montagnes.
sous LES TILLEULS. 47
nommée Maria; elle était même sa fiancée, quand il avait été obligé de quitter la Suisse pour venir ici. Or, je sus que non-seulement Jacques regrettait Maria, mais encore que Maria regrettait Jacques. Au lieu de faire un heureux, ainsi que j'en avais eu l'intention , j'avais fait bien invo lontairement deux malheureux.
— Ce malheur-là une fois connu, madame, il devenait assez facile de le réparer. Je prévois déjà ce que vous fîtes.
— La chose était bien simple : j'écrivis tout de suite aux parents de Maria de nous envoyer leur fille. Maria vint; je vous laisse à supposer les démonstrations de la joie naïve de cette gentille Suissesse. Peu de temps après , ces deux pauvres jeunes gens s'unissaient, à l'autel, par les saints nœuds du mariage. Je donnai à Maria les fonctions de laitière de la ferme ; je leur fis construire une cabane à l'extrémité du jardin, je montai leur petit ménage, et, depuis ce temps-là, je puis dire cette fois que j'ai fait deux heureux *. Dès ce moment, Jacques ne soupira plus, il ne maigrit plus : vous avez pu en juger par vos propres yeux.
— Assurément, madame ; Jacques me semble le bonheur personnifié ; un peintre ne saurait trouver un plus heureux modèle. »
Gibbon, de plus en plus charmé de la grâce avec laquelle
1. Une dame de Li cour, madame de Travanet, femme d'espiit et de talent, composa, à l'occasion de l'histoire des deux enfants de la Suisse, les paroles et la musique de la romance intitulée : Pauvres Jacques ; l'air, les paroles et l'anecdote coururent la ville, et on s'attendrissait au récit de cette idylle transportée des montagnes de la Suisse dans les jardins de Montreuil.
4S{ i> È'Yi-:
la feniiièrc faisait les honneurs de sa maison, devenait au de plus en plus curieux de savoir quelle était cette femme si extraordinaire qui semblait faire des occupations cliam- |)etres un objet de si utiles amusements. Le resi)ect que se compagnes lui témoignaient, la vénération un peu cérémonieuse avec laquelle tousses serviteurs lui adressaient la parole, le parfum de savoir-vivre qui imprégnait ses moindres mots, tfKit enfin dans sa personne lui faisait soupçonner (juehjue mystère ; mais, par esprit de discrétion, il crut devoir s'abstenir de (luestions qui auraient pu déplaire, et en retint j)lusieurs prêtes à lui éciia[)per.
La fermière l'invita si gracieusement à une petite collation, avant de remonter à cheval, qu'il ne put refuser; mais aussi, par une courtoise générosité, il demanda et obtint la permission de laisser sa petite oflrande pour les gens de la maison.
« J'accepte, répondit la fermière, mais seulement pour les pauvres de la paroisse : mes domeslicjues n'ont besoin de rien ici ; je les nourris et je les paie. Huant aux pauvres, ils sont nond)rcu\ ( t leurs besoins aussi. »
(libbon prit congé delà |)rétendue fermière, qui le reconduisit juscju'à l'entrée de sa demeure, cjuoifpi'il fit tous ses elVorts pour la retenir. H<inonté sur son cheval, il s'éloignait lentement, prenant la direction de Paris; mais, en cheminant, il ne |)()uvait s'enii)èch(M' de réfléchir à celte existence si exceptionnelle et ([iii avait toutes les apparences de la paix et d»i bonheur.
u Ouelle peut être, se disait-il à lui-même , cette jeune fennnc (pii, avec les dons de la beauté, de l'éducation et de
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l'opulence, consent à descendre à mille détails de ferme, de laiterie? La plupart de nos dames, à cet âge et quelquefois bien plus tard, ont la tète pleine de futilités et ne songent qu'à des objets de toilette souvent ruineux pour leur maison, et qu'elles supposent devoir les rendre bien belles. Qu'elles aillent donc à.Montrcuil, elles y trouveront mis en action l'art véritable de s'embellir par de l)onnes œuvres, dont le souvenir est si doux au cœur, n
Au moment où il allait s'éloigner des environs de la ferme pour traverser le village, il avisa de loin le brave Jacques qui revenait de faire ses commissions et qui parlait, le chapeau à la main, à un ecclésiastique assez avancé en âge. Pour le coup, il ne put y tenir.
(( ^lon ami, dit-il à Jacques en s' arrêtant et saluant, je m'en vais, mais avec le regret de ne pas môme savoir le nom de votre bonne maitrcssc.
— Ah î rà, oui, c'est bien vrai , notre bonne maîtresse ; on devrait môme chercher un autre mot pour elle ; car, voyez-vous, monsieur, elle s'est fait parmi nous connue une manière de royauté de l)icnfaisance qui est, ma foi, bien plus douce à son cœur f[ue les plus belles couronnes. Si vous la voyiez tous les jours comme moi...
— Mais encore comment l'appelle-t-on ? dit l'Anglais un peu impatienté par reOusion de la reconnaissance de Jacques ; est-elle de condition, de la bourgeoisie ou de la campagne ?
— iJe condition? oui, bien sur... II n'aurait tenu qu'à elle de s'asseoir sur un trône d'impératrice.
— Serait-ce donc une de vos princesses de l'Yauce ?
Je crois bien que c'est une de nos princesses! et il n'y
a pas de mystère là-dedans ; c'est au su et à la vue de tout le monde, à Montreuil, qui la connaît par ses bienfaits. Mais monsieur n'est sans doute pas Français?
Non, je suis Anglais; mais, après...
\1, : c'est que je veux dire (ju un Français aurait déjà
reconnu dans mes paroles la sainte princesse Elisabeth, sccur de notre bicn-aimé Louis X\ 1.
Couunentl c'était la princesse Elisabeth? mais cette
Icnmic-là est un ange !
Oui, monsieur, vous dites bien \rai, et j'en prends à
témoin M. le curé, qui sait encore mieax que moi tout le bien qu'elle tait.
Excellente princesse Elisabeth î dit le curé en élevant
la voix ; ses vertus et ses qualités la rendaient digne de tous les trônes de l'univers, et elle les a refusés tous, uiùme celui de l'empereur Joseph II, parce que, dit-elle, les temps ne permettent pas d'y songer. Sa vie, toute d'abnégation, est sans cesse occupée de bonnes œuvres. Tantôt elle envoie des secours à des malades, tantôt elle leur porte eHe-méme des consolations ; tantôt elle réclame pour un père de famille injustement dépouillé ; tantôt elle demande qu'une jeune personne, réceumient orpheline et tombée dans la miséœ, reçoive une place dans un couvent, là où Dieu calme tous les maux. Savez-vous, monsieur, ce que cette excellente princesse fait de ses diamants? Depuis plusieurs années elle les transforuie silencieusement en dots pour desjeunes tilles pauvres, disiint que les bonnes actions sont les plus belles parures. L'origine de ces transformations de diamants en
sous LES TILLEULS. 31
■dots est extrêmement touchante ; elle a commencé cet incrénieux trafic de charité pour le mariage d'une de ses jeunes amies; non-seulement elle s'est plu à la doter, mais à cause d'elle et comme offrande faite à son intention elle s'est imposé l'engagement de doter tous les ans d'autres pauvres jeunes filles. Et quand son frère a voulu la louer de sa mystérieuse bienfaisance, elle s'est récriée d'une manière charmante. « Mon frère, a-t-elle dit, ce sont des indiscrétions ; on est trop bienveillant pour moi ; mon Dieu î ne suis-je pas la plus heureuse, puisque je peux donner, grâce à vos bontés ? )>
— Monsieur, dit Gibbon, j'ai beaucoup voyagé en Europe, mais je n'ai encore rien rencontré d'aussi digne de mon admiration. C'est vraiment l'idéal le plus parfait qu'on puisse rêver de la femme !
— Eh bien, monsieur, reprit le curé, c'est l'esprit de religion qui a fait madame Elisabeth ce qu'elle est aujourd'hui ! Ses premières années n'avaient rien promis de ses vertus. Elle était d'une humeur altière, d'une fierté choquante, d'un caractère emporté et d'une inflexibilité qu'irritait la contradiction ; en un mot, elle avait tous les défauts du duc de Bourgogne, l'élève de Fénélon ; et, comme chez ce prince, tous les mérites que nous aimons et que nous admirons en madame Elisabeth sont autant de conquêtes de l'éducation religieuse sur le naturel.
— Ainsi, dit l'Anglais, son plaisir est de faire la fermière ici ; elle s'occupe peu d'autres choses , probablement ?
— Pardonnez-moi, monsieur ; madame Elisabeth a, il est
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vrai, un goût uaturei pour ia vie des cliaiiii)S et pour la simplicité ([u'ellc autorise : c'est ce quia lait dire à un ])rélal élo{{ueiit * : (( Oue c'est une douce et belle fleur qui ne veut cpie se montrer à la solitude. » Elle vient ici tous les jours pendant l'été, et dès huit lieuresdu matin, aj)rès avoir entendu la messe, ce à quoi elle ne manque jamais. Elle est le plus souvent acconq)agnée de quehpies-unes de ses dames, (\u\ partagent ses goûts de bienfaisance et de simplicité,et dont elle a laitses amies intimes. Ce sont de jeunes feumies qui ont été élevées avec elle et qu'elle a voulu marier et doter richement : c'est mademoiselle de.Mackau, aujourd'hui madame la marquise de Uombelles ; c'est aussi mademoiselle de C.ausans, mariée au marrpiisde Haigccour, à laquelle elle a voulu donner .')0,0()0 écus |)our sa dot, en renonçant pendant cinq années aux étrennes que lui donne le roi son frère. Pendant cin(| années, au jour de l'an, on a entendu notre bonne princesse dire, avec une joie toute gracieuse : a >!oi, je n'ai pas d'étrennes, mais j'ai ma Raigecour. »
— C.v sont sans doute ces dames que j'ai vues auprès d'elle et la secondant pour l'accomplissement de toutes ses bonnes œuvres? (jucllc charmante cl touchante association !
— Nous les avez remarquées? poursuivit Ir curé de.Mon- Ircuil ; alors vous devez être édifié. .Mais je voulais dire autre chose ; il est bien diflicile de ne ])as être un peu diflus
1. M. (Je Daussct, évoque d'Alais, auteur des txlles histoires de BoMuet et de Fénclou.
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quand on énumère les hautes qualités de notre chère princesse. Croyez bien qu'elle ne renferme pas sa vie dans des actes de bienfaisance, ce qui serait sans doute une noble et sainte occupation, même quand elle serait exclusive ; mais sa vie de tous les jours est réglée avec une sagesse admirable. Elle consacre les mêmes heures aux pratiques de piété, à l'étude des lettres, de la nmsique, des arts, à celle môme des sciences, et principalement des mathématiques qu'elle affectionne, et à des ouvrages d'aiguille. Elle se multiplie pour tout embrasser, pour donner d'utiles aliments à l'activité de son âme. »
fiibbon avait mis pied à terre, et, le bras passé dans la bride de son cheval, il n'avait pas fait difliculté de retourner sur ses pas pour écouter le curé, dont toutes les paroles l'entraînaient sans qu'il s'en aperçût. 11 ne cessait de témoigner son admiration, son enthousiasme par des exclamations qui attestaient son étonnement et sa surprise toujours croissante. Quelque nouvelle question qu'il adressait au vénérable prêtre provoquait une nouvelle révélation qui occasionnait une nouvelle explosion de louanges.
u Enfin, dit le curé, voici un trait qui complétera le portrait de notre chère princesse Elisabeth. 11 arriva un jour qu'un paysan de .Montreuil, qui travaillait dans le jardin de la maison que vous avez prise i)our une ferme; fut atteint d'un mal subit ([ui s'annonça avec des symi)tùmcs si terribles qu'on vit bien tout de suite ({uc la mort allait le frapper. La princesse le fait aussitôt transporter chez lui, s'y rend en même temps, et s'agenouille auprès de son lit en mêlant ses prières aux miennes, tandis que j'administrais le mourant.
r/f L'ÉTÉ
— Madame donne ici un grand exemple, dis-je en m'adressanl à la ])ieuse princesse.
— .l'en reçois un bien pins p^rand et que je n'oublierai jamais! » me répondit madame Elisabeth en me montrant le lit du moribond. Os paroles si simples auraient été capables de faire rentrer en eux-mêmes bien des incrédules, s'ils eussent pu les entendre.
A ces dernières paroles, Gibbon tressaillit involontairement. 11 se troubla même quelques instants; et, sans doute, pour (jue le prêtre catholique ne s'aperçût pas de son malaise, il se hâta de prendre congé, de remonter à cheval, et pi(pia des deux en se dirigeant vers Paris. 11 est à croire que son émotion ne dura guère et qu'il revint bien vite à ce froid scepticisme qu'il s'était fait, et auquel deux abjurations successives * l'avaient préparé depuis longtemps ; mais il n'en conserva pas moins dans son cœur une haute et profonde estime pour les vertus angéliques de madame Elisabeth, et un agréable et touchant souvenir de sa maison de Montreuil.
AJAitAMi; hi: Vmucoi i;i. .le remercie et félicite ma petite Augustine sur le cho'w de son sujet aussi bien que sur la
1. Git)lx)n, vaincu à l'a;;o il»', seize ans par la lecture de VHittoire de-t variations des Egli»fê proirsitintcx^ l'un ilcs chefs-d'œuvre de Hosauel, fit abjuration de ranpliranisnie :\ l.ondrt»^, entre les mains d'un prî^lro catholique. Mais son |V>re, irrite'* do ce chanjccntcnt, robligea de se rétracter Tannée sui' vante et de revenir au proiistaiiiisni . Toutefois Gibbon ne fut jamais qu'un sceptique de récolo do Bayl<'.
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manière intéressante dont elle l'a traité. C'est très-bien d'avoir groupé autour de la maison de Alontreuil tous les titres de la princesse Elisabeth à la vénération et à la reconnaissance des peuples.
AuGusTiNE. Grand' maman, en préparant mon récit, j'avais le désir et l'espoir d'obtenir votre suilrage.
Madame de Yaricourt. Tu ne t'es pas trompée, ma chère enfant : j'ai connu, dans ma jeunesse, cet ange terrestre qui s'appelait madame Éhsabeth. Elle était le lien, on peutle dire, de toute la famille royale ; elle aimait tout le monde et tout le monde l'aimait. Le roi, surtout, lui portait une tendre amitié. Dans les fréquentes occasions où elle allait visiter aux Carmélites madame Louise, fille de Louis XV, qui avait pris le voile dans ce couvent, et qui témoignait à sa nièce une amitié que celle-ci payait de retour, tout en enviant le repos que sa tante s'était assuré , Louis XVI disait quelquefois à sa sœur : « Je ne demande pas mieux que vous alhezvoir votre tante, à condition que vous ne l'imitiez pas: Elisabeth, j'ai besoin de vous. )>
Anatole de Solanges. Que devint cette excellente princesse pendant les horreurs de la révolution ?
Madame de Yaricourt. Ce qu'elle devint ? Oh ! alors elle pratiqua l'héroïsme chrétien dans les circonstances les plus pénibles, les plus cruelles. Dans ces journées à jamais néfastes où la monarchie expira, la noble Elisabeth , incapable de trembler devant aucun j)éril, et qui avait dr«jà partagé tous les dangers du voyage de Varcnnes,s'attaclia plus (juc jamais à la destinée de sa royale famille, et devint plusieurs fois un magnifique exemple de dévouement fraternel. Ainsi,
à la journée du Kl août, quand le château des Tuileries fut envahi ï)ar une populace furieuse et avide de sang, elle ])arcourui aussitôt les api)artements, cherchant le roi, la la reine et leurs enfants; la foule était si compacte, si pressée qu'elle fut forcée de rester dans une des salles sans pouvoir avancer ; mais elle apprend là ce qui se passe chez le roi ; il \\i encore et son cceur se rassure. Tout à coup des liommes armés Taperroivent et s'écrient : « ('/est la reine! c'est la reine î » Des sabres sont dirigés sur elle. .Madame Elisabeth garde le silence et se contento de regarder les sicaires avec douceur, lorsque son écuyer, M. de Saint-l*ardoux, qui venait de pénétrer jusqu'à elle, s'écria vivement : c((le n'est pas la n*inc, mais madame Klisabelh î — Taisezvous, monsieur, lui dit-elle; (jue dites-vous là? Laissez-les dans l'erreur ; je nous en supplie, sauvez la reine I Epaigncz-leur un crini':*. ') Le roi lui causait une vive peine toutes les fois qu'il lui parlait d'une occasion de s'éloigner.
(( .Ma s*rur, luidisait-il, vous n'êtes pas accusée ici; vous n'avez rien à démêler avec eux.
— (Jue dites-vous , sire? répondait-elle; jamais! jamais î ma place est auprès de vous dans la vie et dans la mort. »
Ce sublime dévouement, qui était celui d'une àme sainte, se montra niieux encore à la Convention et [)endant la captivité de la famille royale au Temple. Dans cette prison on avait retiré, par arrêté de la Ounnune, tout instrument tranchant aux augustes prisonniers. Ix soir même, les princesses, réunies chez le roi suivant leur habitude, n'en ivprircnt pas moins les ouvrages à l'aiguille dont elles s'étaient
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occupées auparavant. Dans un moment où le roi interrompit sa lecture pour faire quelques judicieuses remarques, il vit madame Elisabeth réduite à casser péniblement son fil avec ses dents, faute de ciseaux.
(( Mon Dieu ! dit-il avec amertume, devriez-vous être réduite à cette extrémité ? Que n'avez-vous ici quelques-uns des objets les plus modestes de votre jolie habitation de Montreuil? rien n'y manquait.
— Mon frère, répondit madame Elisabeth d'une voix touchée, il ne me manque rien ([uand je suis auprès de vous ; mais votre bonheur nous manque. »
(( Je fais mon sacrifice, disait-elle quelquefois en l'absence du roi, quand on lui conseillait de réclamer sa liberté ; puis Dieu verra pour moi ; mais que sa grâce soit infinie pour mes pauvres parents si outragés î »
La mort de Louis \ VI, puis celle de la reine, furent deux catastrophes qui lui coûtèrent bim des larmes. Quand elle fut condamnée elle-même par l'horrible tribunal révolutionnaire, la dou/cKr de la n/ort était passée pour elle, ainsi (pie l'a si bien dit un écrivain contemporain. Il semblait (pie ce fût le jour de son triomphe que le jour où elle fut conduite à l'échafaud, à la tête de vingt -(juatre autres victimes (pi'clle devait voir mourir avant elle. On eût dit qu'elle allait conduire au ciel cette cohorte d'innocents. Jamais son fi'ont modeste n'avait été ])his pur et plus beau ; ses traits éiaieni calmes, et de temps en temps sr-s beaux cils couvraient son doux regard. Quand l'exécution des vingt-(piatre victimes fut achevée, le bourreau, s'emparant rudement do la main d<' la pieuse princesse, fit tomber le fichu ([ui couvrait son sein.
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« Au nom de votre mère, monsieur, couvrcz-moi ! » diielle avec une indicible expression de soufiVante |)udeur.
Kt In raiouclic exécult'ur obéit à cette douce voix ; la martyre sourit et mourut, heureuse d'aller rejoindre ceux qu'elle avait tant aimés. Ainsi périt à trente ans la ])ieuse et chalitahle lérmière de Montreuil, dont Augustine vousa retracé tout à r heure les angéliriues vertus.
(1as!.>uh iJiFoi (iKHAis. (Icttc lustoire ffnit d'une manière i)ien atten(hissiinte. Demain c'est mon tour, et j'espère bien que \ous aurez d'autres éiufjtions. si je ne me trompe.
On prenait goût aux causeries du chalet, et madame de Varicourt s'applaudissait secrètement de voir l'émulation aimable qu'elle avait su faire naître entre ses pctits-enlants, émulation qui devait concourir en même temps à leur instruction et à leur amusement.
Le jour decette troisième séance, les jeunes gens n'avaient pas attendu l'heure ordinaire; ils s'étaient réunis avec empressement sous les tilleuls, longtemps avant l'arrivée de madame de Varicourt, ({ui avait voulu, peut-être malicieusement, faire un tour de promenade dans le jardin, en sortant de table ; aussi son arrivée fut-elle accueillie par un muriuure général de satisfaction. Ouand elle eut pris place en son fauteuil do présidonte et que tout le monde fut assis selon sa commodité, (lasimir, après avoir ])réalablement obtenu l'agrément de sa grand' mère, commença ainsi :
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