‹ L'été sous les tilleulsChapitre 5 sur 14 · Nom qu'on donne aux valets de vaisseaux · texte numérisé non relu

Nom qu'on donne aux valets de vaisseaux

que le nommé Jean Bart, apprenti lamaneur, a gagné le prix comme le meilleur pointeur d'artillerie du port de Calais.

— l']h bien ? dit Jean Bart en se redressant avec une certaine fierté, aurez-vous confiance en un marinier qui sait aussi bien le pilotage et l'artillerie pour vous conduire aux bancs d'ÏIarwick ? ('/est moi qui suis Jean Bart, dont parle ce ])ai)icr. 11 y a sept ans que je suis marin.

— Et savez-vous assez bien votre métier pour ?...

— \h î sainie-croix, ra serait pour vous aller faire pendre que vous ne rechigneriez pas autant, au moins, s'écria Jean Bart avec impatience. Tenez, assez comme cela; le temps se passe, il est onze heures, et si vous n'tHes pas embarqués à minuit, tout est dit, et bonsoir... Voyons, est-ce oui, est-ce non ?...

— Mais... où est donc votre équipage?

— Mon éfpiipage, c'est moi, ce vieux inarinior ([ue vous voyez là, et doux marins couchés dans la caravelle : si vous dites oui, dans une heure je suis prêt... Sinon , bonne nuitée, et je vas me coucher. »

Les gentilshnunnes, après avoir échangé un rapide coup d'fpil, donnèrent leur consentement et s'éloignèrent, en promettant de revenir à l'instant avec leurs valets.

Pendant tonte la scène (pie je viens de rapporter, la figure de Jean Bart n'avait ]\as un seul instant perdu cette expression singiilièiv i]r calme et d'as^^urance qui la caractérisait ; sa manière de parliM* , nialgré un accent flamand très proïKmcé, était nette, brève, et annonçait une grande confiance : c'est que Jean Bart était une de ces natures pri-

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vilégiées qui naissent pour leur spécialité, qui ne s'étonnent jamais de rien et qui savent faire face à toutes les positions. Il devait se mettre à l'aise avec deux jeunes gentilshommes, celui qui, plus tard, devait conserver sa rude franchise de matelot, sans être gêné ni intimidé, devant Louis XIV, l'un des rois les plus imposants qui aient existé.

Bientôt les trois gentilshommes revinrent, suivis de leurs gens qui portaient leur bagage. Un quart d'heure après, la caravelle, dirigée par Jean Bart , courait légèrement au nord, favorisée par la brise. Il était environ huit heures du matin lorsque, se dirigeant, toutes voiles dehors, vers le vaisseau les Sept-Provinces, sur lequel Ruytcr avait mis son pavillon amiral, elle fut hèlée par la sentinelle de garde au château d'avant.

« France ! et message du gouverneur de Calais , répondit-on en hollandais, tandis que le léger navire approchait toujours.

— Passe à tribord î » cria la Sentinelle.

Mais à peine cet ordre était-il donné, que la caravelle, amenant ses voiles latines, accostait au bas de l'échelle de l'immense vaisseau qui dominait tous les autres navires de la flotte. Bientôt un officier hollandais vint recevoir les trois volontaires français, qui parurent sur le pont des Sept-Prorinces, précédés (le Jean Bart qui, en troisgambadcsles avait devancés. Jean Bart, eu qualité de cliof de rcud)arcatiou, demanda et obtiut, au grand ébahissement des marins hollandais, de présenter son monde à Tainiral.

Ruyter était alors âgé de soixante aus. Sa taille était mé-

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diocre et frùlc; son visage était largo, son fiont haut, son regard perçant. Sa chevelure était toute blanche, ainsi que sa moustache qui était relevée à la mode des anciens mariniers. Il avait pour vêtement une sorte de longue robe de chambie de bnre noire, serrée sur les hanches par une ceinture de cuir. Jl salua les seigneurs français avec bienveillance, et regarda nn moment Jean Bart qui éprouvait une admiration naïve en présence d'un si grand homme de mer. Quand l'amiral eut pris connaissance des lettres de M. le comte de (Iharost, il dit en assez bon français, mais d*un air contraint, aux trois ^gentilshommes, (pi'il les garderait à son boni avec i)laisir, et ([u'il leur procurerait la satisfaction d'assister à un combat naval.

Jean Bart aloi-s tomba aux ])ieds de lUiyter, et, lui embrassant les genoux, lui d'il avec les plus pressantes instances et après bien des hésitations :

a Je vous demanderais, monsieur l'amiral, de renvoyer la caravelle à mon maîtr(% ])iloto à Saint-Paul, et de me garder sur votre escadre , (juand ((^ ne serait f[ue comme page ou gourmette , moiisi(Mn- l'amiral! dit Jean-Bart en joignant les mains en snppliniil.

— .l'y consens, mon garçon, dit Bnyter; je lovcuxbien; tu resteras à mon boid, et j(^ mc^ charg(î de renvoyer ta caravelle à Calais. )>

Jean Bart ne savait connnent témoigner sa joie et sa reconnaissance à l'amiral, ([ni était IVapj)('' des heureuses dispositions de ce joune homme. r.('|)(Midant les trois gentilshommes fiançais glosaient entie eux sur le costume grotesque du célèbre marin. Bnis on vint los avertir de passer

'J'y consens, mon i^arçon.dii RuyLcr, )e le veuj( bien

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dans la salle à manger de l'amiral. Pour les recevoir à sa table, Ruyter avait fait une auti-e toilette : au lieu de sa robe de bure noire, il portait un justaucorps et des chausses grises à la hollandaise, avec de gros bas de laine et de hauts souliers à boucles d'argent ; son pourpoint était serré autour de son corps par une v'eille écharpe de soie rouge, et son col était de toile unie. Je \ous Icrai grâce des détails du repas, où l'on voyait une soupière de potage au poisson, un énorme jambon d'ours, un colossal morceau de bœuf fumé de Hambourg , des harengs salés et des radis noirs, ce qui ne flattait guère la sensualité des gentilshommes, de (^oislin surtout, qui avait une certaine réputation de gastronome.

Peu de temps après, Ruyter donna l'ordre d'appareiller ; et cet ordre était à peine donné que la flotte immense qu'il commandait avait mis à la voile en ordre de bataille avec une précision admirable. Plus de quatre-vingts navires de guerre composaient cette armée navale. La flotte anglaise, composée de plus de cent vingt voiles de. guerre , ne tarda pas à paraître; toutefois, cène fut que le lendemain (i août IGGG) que l'action s'engagea. Jean Bart était mireur et tireur d'une pièce d'artillerie. C'était le premier combat auquel il assistait. Le premier moment fut une épreuve terrible : trois honmies de sa pièce furent balayés par l'artillerie anglaise. Jean Bart faiblit un moment ; mais il reprit toute son énergie naturelle à la seconde bordée, qui fut pourtant plus terrible que la première ; car, au lieu de pâlir, il s'écria les yeux brillants :

«Allons, sainte-croix î je n'ai |)lus peur, et je pourrai venger mon père sur les Anglais ! »

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