‹ L'éternelle utopie étude du socialisme à travers les âgesChapitre 12 sur 49 · NOUVEAU'-MONDB ET ANABAPTISTES · texte numérisé non relu

NOUVEAU'-MONDB ET ANABAPTISTES

pontife. U s*entoura, lui et ses épouses, d^une suite brillante, de grands dignitaires, de pages, etc , déploya

le plus e^rand faste en ordonnant la simplicité à tous les citoyens. Il rendit la justice sur la place publique et ii*estima pas au-dessous de sa dignité de procéder aux exécutions capitales. 11 décapitait lui-même, donnait de ses propres mains la communion à ses concubines, et après le repas commun exécutait avec ses femmes des danses religieuses. G*était un roi de théâtre, et Ton comprend très bien que ce soit l'unique fois où roi d'un État utopique devint réellement un héros d'opéra^ grâce à Meyerbeer.

Ainsi donc, un royaume fut fondé qui réalisait le communisme et la polygamie, gouvernement où s*aU liaient, de la manière la plus contradictoire, les extravagances du fanatisme et les excès de la débauche, le pieux dévouement, le sacrifice personnel, la cruauté sanguinaire et la plus vile sensualité. A la date du 2 janvier 153a, on proclama une nouvelle organisation de ce royaume de Sion ; elle ne devait pas avoir une longue durée. Pendant ce temps, l'évéque de Munster assiégeait la ville : d'abord, il eut peu de succès. Mais des troubles se produisirent en diverses contrées du Bas Rhin ; et, comme ces contrées attendaient, de la victoire de Jean, d'être délivrées « des curés et des seigneurs », les princes furent pris de frayeur et demandèrent des renforts pour les troupes assiégeantes. La famine la plus effroyable se produisit dans la ville. Les chiens, les chats, les rats, les peaux furent dévorés ; on mordit aux pierres dans le fallacieux espoir qu'elles se changeraient en pain ; les cadavres d'amis et d'ennemis furent mangés avec avidité, et des maladies inconnues se développèrent, engendrées par des aliments qui ne convenaient pas à

rbomme, et dont on se servait pour apaiser sa faim. Munster fut pris dans la nuit qui suivit le jour de la Saint- Jean, en l.^o5, au milieu d'un orage épouvantable. Jean de Leyde, ainsi que KaipperdoUink et Krechting furent enchaînés, traînés à travers le pays et mis à mort le 22 janvier 1536, après un cruel martyre; leurs cadavres lurent hissés dans une cage en fer, sur le sommet de la tour de Lambert. Telle fut la ûn de cette agitation, qui ne fut certainement pas réprimée pour des raisons de pure morale, mais bien dans le but de restaurer le pou voir hiérarchique. Celui qui connaît Thistoire de cette insurrection et qui en a lu les descriptions, comme celles que l'on trouve dans l'ouvrage de Grégorovius : Le ciel S117' la ferre, ne trouvera pas exagéré Tassemblage d'horreurs et de vulgarités dont on vit le spectacle à celte époque. Les infamies dont les femmes de Munster furent les victimes, les débauches à la Néron de Jean de Leyde et de ses partisans en sont la démonstration historique.

Mais, si l'on compare TËtat idéal de Munster aux

utopies ai lurllc;^, on cbt disposé à donner rai.-un a Sudre. Il fait ressortir que les Anabaptistes admettaient Tidêe de la divinité, rimmortaiité de i'àmeetles récompenses dans la vie future, et qu'ils n'avaient pas rejeté tout frein moral. Maus de nos jours les restaurateurs de leurs opinions ajoutent k leurs erreurs la négation de la divinité, et plongent Thomme dans un grossier matéria* lisme. On se demande ce que nous réserverait la réalisation des utopies modernes. Les saturnales de Munster seraient sans doute dépassées.

LA. GIXK DU SOLESIL DE CAMPANELLA.

Après VUlopie de Thomas Morus, un siècle environ s'écoula sans qu'on vit paraître un ouvrage d'une aussi grande importance. Les horreurs et les insanités des Anabaptistes avaient peut-être détourné les esprits téméraire^ dtj ridée d iMiagiiier de pareils Etals fantaisistes. Les questions religieuses occupèrent aussi les esi)rits plus que les questions politiques et sociales. Ce fut l'époque où le publiciste et absolutiste Bodin traita d*un système d^État fortement élaboré, mais d'une manière scientifique plutôt qu'idéale. Les autres ouvrages qui parurent donnant des conceptions d'État imaginaires furent absolument sans valeur: tels furent les deux in-quarto de Doni et les dix-iiuit petites pages in-octavo de Patritio ^

^ DOiM (1513-1 o74), d'abord moine, ensuite imprimeur à Florence et à Venise, écrivit : / mondi celesli, terrentri e mfernaU degti academiei PeLlcrjrinc (lt);)2). Comparer la notice dans Klein waghter, page 48. Un autre ouvrage, que ne mentionoent ni Mohl ni Kleiowachter, est : La Ciita feliee de M. Frangesgo PATemo (Venise, 15o3), œuvre la plus plate, !a plus banale et la plus matérialiste que Ton puisse imaginer. L'idéal de la vie est le matérialisme ; on y décrit la ville, la nourriture, etc., et tout y paraît organisé pour l'avantage (J un<3 classe privilégiée (le bourgeois). Garrilue seul en donne une notice. Philosopha WeUansehanurifj der Reformatlons^eit, 1847, page 31G.

L'ouvrage qui prend place, daas i histoire des Utopies, aprèsrœuvre qui fail époque du chancelierde Menri YIII, parut en 1620 : c'est la Cité du Soleil de Tommasso Campanellu

Tommasso Campanella se tient sur le seuil de la nouvelle philosophie, à la limite extrême qui sépare le xvi* du xvn* siècle. On l'a comparé à ces êtres d'époques disparues réunissant en eux des caractères qui se modifient plus tard en types plus uniformes. Il est vrai que c'était un homme qui avait tout lu, tout retenu. Doué d'un esprit fernne et indomptable, d'une puis>anci' intellectuelle peu commune, d'une imagination ardente, il se distinguait par une somme d'efforts comparables à ceux des Titans ; mais sa vie fut extravagante et extravagantes aussi f urent ses pensées. Gaiiipanella, exactement

La RépnhUqne de Bodin (Paris, 1577) ne peut être, comme le fait Sudre, considérée comme une utopie; c'est une œuvre purement scientifique.

Voir Baudrillart, Jean Bodin, 1853 ; Bluktschli, Histoire du droit politique en général, 1867, pages 17 et s.; Gierke, Altkusius, 1880, page 151.

* Un excellent traité sur Campanella a été donné par SiGWARTdans les Preussische Jahrbûcher, XVIII, paires 526 et s., auquel se réfère principalement notre exjïosition ci-dessus. Voir aussi Gothein, Zeitschrift fur Kulturgeschichtey I. On s est servi, en outre, de : BALDACiuNr, Vie de Campanella (Naples, 1847), et Carrière, V^/i/7o«o/>/<. WeUanschanungder Reforma tionszeit, pages 522-t>0S. LaiCité du Soleil se trouve dans la Philosophia realis, édition infolio de Paris (1637), If, et, en outre, dans les Disputa" tiones (1637), éditées à part d'abord, sans doute à Francfort (1620), à Utrecht (1643), traductions françaises de Yillegardelle (1841) et Œuvres choisies de C. de Colet (1844). Traduction alleniaiidc , Uai lusladt, 1843. L'auteur n a pas consulté Troost, SonuLu^iaUt (Weimar, 1800).

Giovane Doniciiico, iiaciuit le 5 septembre iTA\H à San- Biago-Borgo di Sliiu, en Calabre, dans celle antique Grande-Grèce, pays de la science et des tremblements de terre. 11 sortait des rangs de la bourgeoisie et noas savons qu'un de ses oncles enseignait le droit à Naples. Sa mémoire prodigieuse, ses études littéraires assidues^, son penchant à la piété furent admirés dès sa plus tendre enfance. Mais le doute s'empara bientôt de lui, il devint et il demeura un sceptique résolu. Est-ce pour celle raison qu'il changea son nom de Giovane contre celui de Thomas ? Ou bien est-ce pour le malin plaisir d'emprunter le nom du grand scolastiijiie. Toujours est-il que le travail est souventle fruit du doute, et que notre Tommasso étudia à Tâge de quatorze ans Albert le Grand et saint Thomas d*Àquin. D'autres problèmes préoccupèrent l'esprit de l'enfant, par exemple la question de savoir si Cbarlemagne avait existé. En 1588, nuu& le trouvons à Cosenza, soutenant une thèse. Il prend parti pour la phîloijophie de Telesîus, auprès duquel on ne le laissa pas parvenir : il ne devait voir plus tard que les cendres du philosophe. Il semble que sa science solide et éprouvée éveilla les susceptibilités et les jalousies des frères convers. Peut-être est-ce à ces dernières qu'il faut rattacher son départ, il est tantôt à. Naples où Giovanni Battista, l'inventeur de la Chambre obscure, enseignait alors, tantôt à Rome, à Florence, à Padoue. En 151)8, il revint dans sou pays, et c'e.-l alors qu'un changement subit se produisit dans sa vie. On découvrit une conspiration à Catanzaro, et iui aussi, bien que San Biago Borgo di Stilo en soit éloigné de quarante-deux milles, fut soupçonné d'y avoir pris part. Malgré toutes les recherches historiques qui ont été faites spécialement sur ce point, la question n*a.

pas été complètement élucidée. Il écrit lui-même qu'on lui demanda «c 8*il était possédé du démon ». Il semble

cun>lant que nuire auteur s'est occupé de projets tout à lait fantastiques sur la réforme de TEtat, et dont il considérait Taccomplissement comme très prochain. L^année 1600 devait, d'après lui, amener des bouleversements extraordinaires, parce que le nouihre 16 contient les deux chiffres très significatifs 7 et 9. Par une journée de septembre de l'année 1599, au moment même où il cherchait une barque pour 8*enfuir, il fut arrêté, conduit à Naples et incarcéré tout aussitôt au €astello deir Uovo, cjui avait déjà servi de prison à Romulus Âugustule. C'est à partir de ce moment qu'il fit connaissance, durant vingt*cinq ans et demi, avec les cinquante autres prisons humides et sombres de cette ville. 11 fut mis sept fois à la torture et la dernière fois lié et suspendu pendant quarante heures. 11 supporta tous ces tourments en vrai Spartiate. Il obtint du papier et un crayon, et put recevoir des visites ; il écrivit alors ses pensées si ingénieuses et chargea son ami Scioppio de les faire imprimer en Allemagne. Pour faciliter Tintelligence de ce qui va suivre, en voici un échantillon caractérisant fort bien la manière dont Campanella traitait les idées philosophiques les plus ardues:

« Je suis 7îé pour endurer trois niaiu' : la hfraunie^ la sophistique et L hypocrisie ; cesl pourquoi J'ai loyalement^ heureux et libre^ donné mon âme à la force^ à la sagesse et à Vamour, Tai choisi ces trois colonnes éter^ nettes de la grande doctrine nouvelle^ pour que le salut du inonde, qui s est égaré dans la nuit, soit obtenu contre ces trois calamités, La guerre, la peste, l'envie, le mensonge, la disette, les prodigalités, la paresse. Vin--

justice sont issus toiis ensemble de ces trois maux, 2Iais de fégo 'isme, celle fille de l'ignorance^ ils proviennent Una les trois en tous temps ; que Vignorance soit donc vaincue par moi* »

Ce fut dans les prisons de la ville ensoleillée de Naples que cet homme remarquable composa ses poésies, ainsi qoe d*aatres ouvrages: Métaphysique^ Astrologie^ Proiodie italienne; un drame, Marie Stuart^ des traités de moLiccine, une explication du neuvième chapitré' de YEpUre aux Romains^ etc., uae variété prodigieuse d'écrits. En 1621, après la mort de Philippe 111 d*Ë8«> pagne, Campanella obtint quelques adoucissements à sa caplivilé, elle 15 mai 1G2G eut lieu sa mise en liberté tt 800 transfert à Rome où le pape voulait sans doute s'occuper lui-môme de son jugement. Mais là non plus il ne trouva aucun repos. Ses relations avec les Français le lirerit soupçonner d'intriguer contre l'Espagne; protégé par le duc de Noailles, ambassadeur français près du Saint-Siège, il se sauva par une porte de derrière de rhùlel de l'Ambassade, tandis que s(*s ennemis l'épiaient du côté opposé. Il arriva à Marseille dans les derniers jours d'octobre 1034 et, bientùt après, nous le trouvons à Paris où on lui fait un accueil très cordial. Le 9 février 1635, il fut présenté au roi Louis XIII, qu'il conseilla, à partir de ce moment, pour tout ce qui avait trait aux affaires dltalie. 11 obtint une pension annuelle et 00 lui donna un logement dans le cloître des Jacobins de la rue Saint-Honoré. Lorsqu'à la date du o septembre 1G38, soixante-dixième anniversaire de la naissance de Campanella, le roi, après vingt-deux ans de mariage, eut enfin un fils qui devait être plus tard Louis XIV, notre dominicain célébra dans une ode le futur roi, qui devait réaliser l'unité de l'Eglise et de l'Etat. Cette ode à

Louis XIY fut la dernière poésie de cet homme extraordinaire. 11 mourut bientôt après, le dimanche 21 mai 1039, après avoir prédit que l'éclipsé du 1" juin lui serait fatale.

Né dans Je pays de la culture antique et des antiques ruines, de bonne heure élevé pour la pensée, cet esprit inquiet parcourut Tltaiie durant une période de dix années; de retour dans sa patrie, il crut le moment venu de briser la domination étrangère et, après une longue captivité, il termina son existence en exil sur la terre étrangère. Sa lutte contre le destin contraire laisse une impression tragique. Ami delà yérité, de la science, comme aussi de la gloire, il s'efforça, par ses écrits, de rendre les hommes sages et heureux. lise considérant lui-même comme un prophète; mais, quelque démesures et souvent extravagants que furent ses principes, ce fut pourtant un homme puissant que ce Calabrais à grosse tète et aux yeux brun ( hiir dont l'esprit voulut embrasser les plus graves problèmes delà vie, qui pensait que les planètes étaient habitées et qui sut si bien dépeindre les caractères. Cet homme bizarre nous rappelle parfois combien le génie touche de près à la folie 1 Leibniz a pu dire de lui qu'il fut un de ses plus illustres devanciers.

Cet homme singulier acheva les derniers jours de sa vie dans le cloître de Saint-Jacques qui donna, un siècle et demi plus tard, à une liuuveile génération de fantaisistes, le nom redouté de Jacobins. C'est là qu'il mit en ordre ses écrits qu*i] voulait, comme Bacon, appeler La restauration des sciences. Quelque grande que soit la portée de sa logique et de sa métaphysique, quelque étranges que soient ses poésies, on n'en est pas moins tenté de déclarer que sa philosophie sur r£tat et sur la société est ce qu'il y a de plus important, car son système

communiste est, comme tel, bien supérieur à tout le

reste. Le principe de sa philosophie est que Dieu est Tiuiique vérité; mais il y a une double révélation : la Bible et la Nature^ d'où deux principes de connaissance : la foi et la perception ; la théologie et la pïiilo- Sophie en résultent à leur tour au moyen du travail scientifique.

L*idée dominante de sa philosophie d'Ëtat est fort

simple: la conservation de soi-même ; mais elle n l^L poàsibleque par l'union avec ses semblables. La division du travail et les rapport s des gouvernants et des gouver* nés résultent eux-mêmes de cette définition. Chacun gouverne d.m- l;i sphère OÙ le poussent ses a[UitLjdt's; le médecin commande au roi malade, le capitaine de vaisseau aux princes qui voyagent. Toute puissance est donc basée sur la capacité. L'idée de la conservation de soi-même ne si^iiifie pas, par conséquent, la conservation des individus^ mais de l'espèce, de sorte que la procréation est un acte concourant à un but général. Gampanella développe ces principes, ainsi que d'autres à leur suite, en deux ouvrages, comme Platon. Nous ne les étudierons que sommairement.

L'un de ces ouvrages est la Monarchie espagnole {Monarchia hispanica) ; l'autre, La Cité du Soleil^ ou dialogue politique sur la république. Interlocuteurs : le Grand Hospitalier et le Chef des matelots, hôte des Génois {Civitas solis vel de reipublicœ idea dialogm politicus. Interlocutores : Hospitalarms magnm et naularum guhernator (jenuensis Jiospes], Le manuscrit a vié écrit en 1611 ; il parut en 1G20 à Francfort-sur-le- Metn, et eut plusieurs éditions ; il a été publié dans l'édition complète des œuvres de Gampanella. La Cité du Soleil est l'une des utopies les plus considérables qui

existent, bien que i édition citée en dernier lieu ne contienne que vingt-quatre pages in-folio. La pensée qui rinspire n*est assurément pas originale, car Touvrage de MoPLis lui sert de modèle en beaucoup de points, et beaucoup d'autres sont extraits de Platon. La manière d*expo5er du moine italien se compare au langage recherché des humanistes ; on n*y trouve pas trace de rhumour si fin de Tiitopiste anglais. Mais le plan est magnifique en son ensemble, le fondement philosophique en est solide et profond et'sa fantaisie ne recule devant aucune excentricité. La forme est celle du dia* logue ; le (lénoîs donne à de brèves questions, à peine nécessaires, de copieuses explications.

Le marin raconte qu'il a abordé, au milieu de TOcéan Indien, dans une île, Taprobane. Après avoir erré longtemps dans un bois épais, il parvient enfin à une plaine qui se trouve exactement placée sous TÉquateur. Là, il trouve des gens qui le conduisent à la Cité du Soleil. Cette ville, située sur une colline, se compose de sept cercles concentriques. Ces cercles sont formés de bâtiments pareils à des palais, tout autour desquels existent des passages que bordent des colonnes (évidemment connue des cloîtres). Chaque cercle emprunte son nom à une planète. Au milieu, de chaque côté, se trouve une grande porte d'où rayonnent quatre rues seulement. Au centre du sommet de la colline, s'élève le temple surmonté d'une coupole énorme ; on n y trouve point d'images, point d'ornements, mais seulement sept candélabres portant le nom des sept planètes (ce qui nous fait penser au chapitre i^' de VApocalypse de saint Jean) et deux cloches sur lesquelles sont ligurés la terre et le ciel.

Le gouvernement de cette Cité du Soleil est confié à

un prince sacerdotal, nommé Hoh, ou encore Sol, et qui est désigné par le signe 0. Toute autorité réside en

lui, mais trois chefs séculiers ou niagislrats sont placés sous ses ordres ; ce sont Pon, Sin, Mor (dérivés de puissance, sagesse, amour — comparez la poésie, page 86), préposés à la guerre, à la science et à tout ce qui concerne la génération et l'alimentation ; ils ne peuvent tous les quatre se démettre de leurs fonctions qtt*en en désignant de plus capables. Cette organisation est fort remarquable pour l'époque : 1011. Non .seulement l'idée de placer la direction de TÉtal entre les mains d*une théocratie scientifiquement instruite est . digne de remarque en un temps où Ton n'exigeait précisément pas des gouvernants une haute culture intellectuelle; mais, ce qui est surtout nouveau, c'est ridée, très courante de no^ jours, de la division réelle et systématique de radministratîon de TËtat. Pon, Sin et Mor sont, pour ainsi dire, les premiers ministres spéciaux dont nous avons entendu parler dans rilistoire de la politique.

Dans cet Etat des Solarîens, un principe constant est

à la base et ses conséquences en sont déduites avec une rigueur que n'a égalé aucun autre écrivain ; c'est la communauté. Les Saint**Simoniens eux-mêmes, ainsi que d'autres philosophes de ce siècle, n'ont pu imaginer un communisme plus étendu. Avoir son logis à soi, sa femme à soi, ses enfants à soi, voilà le germe de tout le mal. Ici, la communauté est organisée d^nne manière absolue, tout bon plaisir est annihilé. L'amour-propre est exclu du monde, il ne reste que l'amour de la communauté. C'est ce qui se manifeste de la manière la plus crue en ce qui regarde le mariage et la question de la population. C'est la naturellement l'un des points les plus

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importants de cet Etat. Ainsi, le ministre Mor a à sa suite une troupe d'employés des deux sexes, assistés

par un docteur en médecine, le magister generalionis. Ils choisissent les coupies, et après avis des astrologues, les réunissent à une heure propice... Tout cela est expliqué avec un cynisme incroyable; dans aucun roman politique, nous ne trouvons des licences comparables à celles où tombe le moine sensuel du Midi, (c Amor generationis primum curam gerit, ut ita copu* lentur masculi fœminis quod optimam edant prolem. Ac irrident nos qai generationi canum et cquorum sludiosam navamus curam, humanam vero negUgimus...

c( Quoniam dum exercentur palestra more priscorum Lacœdemonum nudantur omnes masculi ac fœminœ ; magislri inspectantes norunt qui polenles sint quique flacci ad coitum. Ët quorum membra quibus cum femineis congruunt membris, et ita post ubi benè loti sunt, Yeneri operam dant, tertia quaque nocte, et non copulant feminas grandes ac pulchras nisi grandibus ac studiosis viris, et pingues macribus, et macres pînguîbus, ut benè temperentur et utiliter : Vesperi pueri acceduntet^sternunt thalamos. Deliinc dorniidim vadunt, sicutieis jubet magister et magistra. Nec coilu perfruuntur generatoresantequam digérant cibum et orent Deum. Sunt in cubiculis formosae statuœ virorum illustrissimo* ruiii (|uos inspectant tnuliercs ; mox per fetiestras contuentes cœium rogant Deum ut prolem concédât prœstantem, in duabus celUs seorsum dormiunt usque ad horam coitus : et tune surgens Magistra utriusque ostiiiiii de loris aperit. Hanc horam Astrologi et Medicus déterminant, ac niluntur caplare teaipus quo Venus el Mercurius sint a Sole orientales in domo benigna, etc. (Pages 149, 152 de l'édition de Paris).

Qaelque étrange que cela puisse parât tre, il faut pourtant convenir que ces dispositions administratives,

en vue du perfectionnement de Tespèce humaine, ne sont qu'une conséquence du principe. Par suile, dès qu'ils sont sevrés, les enfants sont remis à TÉtat et élevés, qu'ils soient filles ou garçons, dans les exercices physiques et les arts mécaniques. loi se montre encore une fois un trait caractéristique : l'auteur est un homme fort supérieur à son époque, très érudit et plein de prévoyance! L'enseignement est tout spécial : ce ne sont point les antiques trivium et quadrivium \ et Ton ne commence pas par Tétude des classiques ; non, c'est le programme le plus moderne de renseignement secondaire ; les mathématiques, Thistoire naturelle, les leçons de choses y apparaissent au premier plan. Le ministre de rinstruction publique a eu notamment Texcel lente idée de faire peindre les murs de la ville, et celui qui connaît le cloître de l'Hôtel de llle à Constance pourra à peu près se figurer comment Campanella avait conçu la chose. Dans la coupole du temple sont les étoiles; dans la première zone, les figures de mathématiques, lea alphabets, les cartes géographiques et les descriptions ethnographiques; puis ensuite viennent les minéraux, les plantes, les animaux, etc La sixième zone

est affectée aux arts mécaniques, aux outils, aux découvertes ; le septième mur est un atlas illustré de Thistoire universelle où sont peints les sages, les guerriers, les législateurs, de tous les temps et de tous les peuples.

' Le trivium et quadrivium constituaient au moyen âge ce que loû appelait les sept arts libéraux, groupes en deux cycles : Mvium (grammaire, rhétorique, dialectique) ; quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie}.

94 l'éternelle ttopie

Tel est le livre oHert à la jeunesse de laCilé du Soleil. Par ce moyen se trouve complété le grand livre de la nature au sujet duquel Gampanella s'exprime ainsi : « Le monde est le livre où l'Eternel a écrit les concepts de son esprit ; c'est un temple vivant tout autour duquel se trouvent, d'après sa ressemblance et son exemple, des colonnes et des liiiagcs vivantes. »

Lorsque chacun, suivant cetle méthode, a développé ses talents, il entre en qualité de membre actif dans la communauté. La vie commune est réglée de la manièie la plus précise : c'est un cloître élargi. La culture des champs, le travail dans les ateliers, les exercices militaires alternent à tour de rôle. Ceux qui se distinguent dans une* profession quelconque sont proîiu]- magisiratr, ; celui qui connaît le plus grand nombre de métiers et les exerce réellement est le plus considéré, « car on rit du mépris que nous avons pour les artisans, et de la considération dont jouissent auprès de nous ceux qui vivent dans Toisiveté et qui ont des serviteurs en foule. » Chacun ne travaille que quatre heures (cela est parfait, mais il faut remarquer qu'à Naples 15.000 habitants seulement sur 70,000 se livrent au travail ; leur travail, naturellement, est de plus de quatre heures par jour et surtout plus pénible). Les produits sont déposés dans des magasins communs. Les repas sont pris en commun dans de grands réfectoires et le médecin en chef en rédige le menu : le poisson, la vianiie et les légumes alternent à lourde rôle ; Tusage du vin est interdit. Ce sont les jeunes gens qui font le service (précisément comme avec Bellamy) ; les magistrats reçoivent de plus grosses parts, non pour eux-mêmes, mais pour gratifier d*un morceau de choix ceux qui sont particulièrement laborieux. Le reste du jour est consacré à de

joyeux amusements et à la culture intellectuelle: mais les jeux où l'on re^te assis sont inconnus, tous doivent comporter des mouvements. La surveillance la plus sévère est exercée parles fonclioiiiiaires ; ils sont investis de la plus grande autorité et exercent une Juridiction crimi* nelle sommaire (il va desot quUln'y apas de juridiction civile), grâce à laquelle chaque affaire obtient sa solution en trois jours dans toutes les instances. Les peines eoDsistent en peines correctives {p(mœ médicinales)^ comme dans le droit canon, après lesquelles viennent la réprimande et la peine de mort. Celui qui, à la guerre, se rend coupable d'insubordination estjetéauxbctes féroces. Les fonctionnaires sont en même tempsconfesseurs. Gampanella a admirablement comjpiHs sous quelles conditions son système serait possible. Une fois par an, depuis remployé le plus modeste jusqu'au plus élevé, chacun doit se confesser. Un prêtre est hissé au haut de la coupole; il y plane pendant longtemps et il apporte enfin, en descendant, la réconciliation avec la divinité. Quelle est cette divinité, c*est ce qu'il est difficile de dire. Les Solariens, habitants de cet Ëtat, adorent avant tout le soleil ; mais la métaphysique de Campanella se montre tout entière dans leur religion. Ils croient en un Dieu, mais le Dieu unique se manifeste dans la sagesse, la puissance et l'amour, comme une nouvelle trinilé. A la fin du dialogue, l'auteur s'occupe de nombreuses et curieuses questions sur riujinorlalilé de ràme, le péché originel et le christianisme, mais entre temps, il fait de nombreuses allusions à l'astronomie dont les notions, à l'époque de la comète de 1615, préoccupaient le monde entier. Que le pape fasse opposition aux astrologues, voilà ce que les Solariens ne peuvent comprendre. Une époque nouvelle approche, le

L fiTERNELLE UTOPIE

Nouveau-Momie a été découvert par les Ef^pagnols, afta que tous les peuples soient chrétiens; les astronomes reconnaissent la propagation de FËvangile dans cette nouvelle partie de la terre, son maintien en Italie et en Espagne, son ébranlement en Allemagne et dans les Etats du Nord, « mais je ne veux pas répéter cette prophétie parce que notre pape, dans sa sagesse. Ta défendu pour des raisons très profondes ».

Dans celte phrase, on trouve l'explication de bien des choses qui nous surprennent dans ce dialogue : l'auteur par crainte de TEglise est très circonspect et il ne semble pas dire tout ce qu'il voudrait de la religion et de Tastrologie. L'envolée de la pensée est toujours plus hardie vers la ûn. Les citoyens de la République du Soleil, grâce à leur manière tranquille et régulière de vivre, doivent atteindre Tâge de deux cents ans, et découvrir en outre l'art de se rajeunir passe soixante-dix ans. L'homme volera par les airs et distinguera les étoiles les plus éloignées. On conduira les chevaux sans rênes et Ton verra des charrues mises en mouvement au moyen de voiles ; on a même inventé des navires — en fait, on y a précisément songé au xvu"* siècle — qui fendront les flots simplement mus par des roues. Le Grand Hospitalier réclame : « Attendez, attendez donc -un peu », et désire une explication. Le chef des matelots répond : « Ce n*est pas possible », puis il s'éloigne, et l'ouvrage s'arrête là...

On voit que le moine dominicain méconnaît et renverse non seulement les lois de la nature morale, mais qu'il s'élève aussi au-dessus de celles du monde physique. Mais on ne saurait nier que dans ce jeu de la fantaisie

il n'y ait un côté sérieux et très ingénieux. Nous attirons l'attention sur ce fait, qu'on est tout surpris de ne voir

mentionné à pea près nulle part, c'est que dans les

écrits de Catupanella, 3® partie de sa Philosopliia realisy se trouve une justiûcatiou fort savante de sou Ëtat du Soleil. On y rencontre une exposition de preuves comme on n'en lit plus guère aujourd'hui, elle rappelle en partie la façon dont les scolastiques prouvaient leurs thèses. Dans les questions même secondaires, chaque point est minutieusement défendu avec une dialectique serrée, chaque objection est réfutée, chaque opinion prouvée à Taide de citations tirées de la Bible, des Pères de i'£gUse, de la philosophie ou d*autres sources. « Tout cela est inutile, dit^oh, tout d'abord, parce que cela est impossible. » C'est inexact, répond Campanella, car d'abord cela n*est pas impossible ainsi que le prouve la vie des premiers apôtres; et en second lieu il importe peu qu*un idéal ait été, soit ou puisse être» car les conceptions idéales doivent être exposées aOn qu'on ait par là un but à atteindre. La position de rUe par rapport à l'équateur est ensuite rectiQée et cette explication, si Ton songe au Kaiser^Wilhelmslandj ne parait pas surprenante. L'objection que les citoyens ne seraient pas satisfaits de cette discipline et de cette vertu est réfutée encore une fois par l'argument de la vie monacale. La communauté des biens est soutenue au moyen d*un arsenal complet de citations du Psaume CXV, de saint Luc VI, d'Ovide et de Platon, de saint Ambroise et de GraUen. 11 est vrai que Campanella présente tout d'abord le sentiment de l'honneur, du devoir, de Tamour, de la patrie comme étant des ressorts suffisants à toute activité, idée que Ton trouve sans cesse et froidement répétée, bien que Texpérience des siècles lui donne malheureusement un démenti. Enûn, dans cinq pages de l'ouvrage, la commua»

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Dauté des femmes^ bien plus, Tentière promiscuité des sexes et même les relations avec la mère, les sœurs, etc. (mots qui ont assurément un autre sens dans La Cité du Soleil), nous sont présentées comme une chose naturelle, et d'une façon qui nous semble tellement odieuse qu'il est impossible de reproduire ce passage. On peut vraiment rappeler ici le mot : « G*est insensé , et pourtant il y a de la mclhodc. »

On peut concéder à Gampanella qu'il a exposé ses Idées hardies en en tirant toutes les consér|uence8 qu'elles comportent. Dans son œuvre, on trouve exprimées un grand nombre de pensées primordiales dont TËtat moderne, en se développant, s*est approché à bien des égards: tel l'essai de baser l'éducation sur la méthode expérimentale, au centre de laquelle se troiiverait le travail mécanique, et Tidén de comprendre toutes les activités humaines comme formant un tout organique. Bien plus, des idées particulières du Calabrais i'aalaisiste Pont aujourd'hui partout réalisées : ne peut-on pas voir, par exemple, dans ces dessins des colonnades pour renseignement par les yeux, le type primitif de nos Musées? L*idée d*une division réelle du gouvernement de l'Rtat était nouvelle, car il était alors embrouillé dans une complicalion de compétences multiples, comme on le sait, par Torganisation du gouvernement au xvii" siècle, et il ne se trouvait pas précisément rapproché de ce nouveau système. Ce sont là d'intéressantes particularités. Mais si nous considérons les principes et le développement de l'œuvre entière, nous sommes obligé de dire que La Cité du Soleil est rexpression la plus complète, la plus radicale et la plus logique du système communiste; Fauteur, qui avait perdu de vue le monde réel, était mieux placé que

personne pour expliquer la promiscuité des sexes, la communauté des biens et le despotisme inquisitorial,

car il vivait dans une société où régnait la communauté des biens. La cité des Solariens est un grand cioitre où tous vivent d*après une règle sévère ; le gouvernement est une biérarchie religieuse; la tempérance et la pauvreté sont les vœux que tout le monde fait, mais la pauvreté de Tindividu doit avoir pour résultat la richesse de la collectivité, et c'est ainsi que Campanella a été le promoteur de toutes ces idées radicales qui ont été défendues de nos jours par Fourier, Bebei et d'autres; mais aucun ne Tasurpassé^en audace.

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