‹ L'éternelle utopie étude du socialisme à travers les âgesChapitre 13 sur 49 · DE SOUABE · texte numérisé non relu

DE SOUABE

Toinmasso Campanella a composé, outre La Cité du Soleil^ un second ouvrage sur la Monarchie espagnole {De monarckia kispanica). Reconnaissant que la perfection n'est pas réalisable, il conduit les peuples de TEu* rope vers une silualion qui se rapproche le plus possible de cet idéal. Mais Campanella ne procède pas comme Platon; il semble que son second ouvrage devrait tenir des principes émis dans son premier travail; il n'en est rien. Campanella ne craint pas les contradictions ; c'est pourquoi il nous expose des idées tout à fait différentes de celles auxquelles on devait s^attendre après le dialogue sur la fantastique Cité dît Soleil, Tandis que dans La Cité du Soleil^ pays fabuleux, il sape les principes de l'Ëglise romaine et organise une hiérarchie des capacités, il déploie dans sa Monarchia une ingénieuse sagacité pour créer une monarchie universelle basée sur la puissance militaire de l'Espagne, ayant le pape pour suzerain. Il espère réaliser d'autant plus sûrement ses idées radicales, qu'il compte sur les puissances les plus conservatrices du monde d'alors. La léte du monde^

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roméga, le grand métaphysicien doit être le pape. Il

concentre en ses mains la puissance cpiriluelle et temporelle. Dieu a donné le Nouveau-Monde aux Espagnols, afin qu'ils exterminent les hérétiques et qu'ils soumettent tout au pape. Tous les peuples d'Europe formeront un seul tout et les diiïêrences de nationalités disparaîtront. Par ce moyen, tout mal, toute querelle, toute guerre, toute pauvreté, toute misère doit s'évanouir, la communauté générale des biens sera établie, et le bonheur existera partout. C'est ici que se montrent les vrais sentiments du prêtre catliolique romain : un Etat idéal et social sous an seul chef. La lecture de Touvrage de Campanella ne serait-elle pas intéressante dans un avenir prochain ?

On doit s'étonner d'autant plus des propositions du philosophe d'£tat pour atteindre son but, propositions qui unissent en elles la force la plus absolue et Tartifice le plus vulgaire, que Ton découvre que ce qui l'occupe le plus est la destruction de l'hérésie en Allemagne. Laissons-nous instruire des meilleurs moyens possibles pour atteindre ce but. Le moine à vue profonde en indique deux :

On sème la discorde entre les princes allemands, ce qui est chose, facile à faire; on obstrue les sources

de l'hérésie, riuimanisme, les études classiques. Les intelligences allemandes ne doivent s'occuper que de mathématiques et de sciences naturelles ; elles ne doivent étudier ni grec, ni hébreu. Combien ne devons-nous pas être surpris de cette observation qui lious en apprend plus que la lecture d*une douzaine de brochures par jour sur la fâcheuse question scolaire l Si* malgré cette sinaple culture des sciences exactes, des talents spéciaux se produisent parmi les Allemands, on les engagera alors

à aller en Amérique pour y contempler la Croix du Sud

et y étudier la philosophie de Gampanella et de

Télésius.

Lorsque nous songeons que tous ces projets de constituer une monarchie universelle catholique romaine

avec le secours de la maison des Habsbourg ont été conçus peu d années avant la guerre de Trente Ans, que r union des princes catholiques romains s'accomplit à cette même époque et que l'idée en fut émise dans une prison de Naples, nous comprenons qu*il ne s*agit pas ici d'oiseuses combinaisons d'un rêveur exalté, mais que ce moyen, étant donnée la situation du monde d'alors qui se réfléchissait dans ce vaste cerveau, doit prétendre à un sens politique plus profond. Dans les vœux et les espérances du dominicain, exprimés en partie avec une naïve effronterie, se révélaient unique* ment les conséquences, sans cesse répétées, d*une des idées fondamentales des conÛits qui forment Thistoire de Thumanité, à savoir qu'une organisation morale n'est possible qu^au moyen de la destruction de la volonté personii lU; et de la liberté iiitiividuollc K

Le nioine captif ne put faire imprimer ses écrits à Naples; il remit ses importants manuscrits à un ami, Tobias Adami. Il en résulta, chose digne de remarque, que les personnes qui, les premières, eurent connaissance des idées de Gampanella, se trouvèrent en Allemagne et môme dans une région entièrement protestante, dans le Wurtemberg. Tobias Adami fit la connaissance à Tubingue, en 1618, du théologien Andreae et de son ami, le jurisconsulte Besold, et leur communiqua ses manuscrits. Besold traduisit la Monarchie espagnole et

^ Sigwart dans l 'article ci-dessus menliouné.

JEAN VALENTIN AKDREJS

Ândreie se laissa entraîner à faire une imitation de La Cité du SoleU * .

La vie de Jean Yalentin AndreaB offre un contraste frap* pani avec celle de Campanella. Ce n'est ni cette pensée eûrénée ni ce caractère instable; c'est, au contraire! une vie toute faite de tranquillité; c*est la vie d'un pas* leur de Souabe. Et ce ministre protestant, Andreae, est lui-même petit- fils du nimiblre Jacob Andréa», ce'lèbre à juste titre par la rédaction du Formulaire de concorde. Il naquit à Herrenberg le 17 août 1586. En 1601, mourut son père, et sa mère se rendit avec lui à Tubingue. Étant étudiant, il fréquenta une mauvaise société. 11 fut en conséquence obligé de quitter, toutefois, avec la cenia eoncionandi (la faculté de prêcher), TUniversité de Charles. Eberhard, et devint compagnon de voyygc des jeunes barons de Catianer, qui suivaient les cours de l'Université de Lauingen, déjà en décadence. Quelques années plus tard, il sollicita un emploi sacerdotal qui lui fut retusé, une fois pour toutes, et ii s'adonna alors tout entier à ses études. Il songea aussi à la carrière universitaire et il était sur le point de mettre ce projet à exécution, lorsque, à la suite d'une épidémie (1610), rUiiiversilé fut licenciée; il se rendit alors à Calw et à Herrenberg. De là, il lit quelques voyages et séjourna an certain temps à Genève. Ce séjour influa d*ane manière manifeste sur les idées d'Andréa?, et cette inûuence se montre aussi dans l' Ulople qu'il écrivit. La

^ La source principale pour la biographie d'Andrcn» est la VUaab ipso conscri'pto, éd. Rheinwald (Berlin, 1849), et HossBilCH, J. V, Andreœ und sein Zeltalter {MevVin, 1819). Sur ses écrits, comparer Illoen, Zeitschri/t fur histormhe Théologie^ VI, page 1,

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constitution de rËglise' calviniste, cet amalgame toat

spécial de l'autorité religieuse et temporelle, et tout particulièrement le règlement sévère de la discipline ecclésiastique, laissèrent une profonde impression dans l'esprit du jeune homme. Bans son Autobiographie^ faisant allusion au tribunal des mœurs qui examine chaque semaine la conduite des citoyens et même les plus petites débauches par le ministère des inspecteurs des quartiers de la ville, puis par les anciens etc.,

11 rappelle un curieux ornement qu'il n'oubliera jamais et il s'efforcera, toute sa vie, d'introduire quelque chose de semblable dans les Églises allemandes. De retour chez lui, il fut pendant quelque temps précepteur dans la famille de Gemmingen, puis entreprit un long voyage à Ulra, Linz, 'Vienne et en Italie et obtint enfin, en 1614, à ràge de vingt-huit ans, la petite cure de Yaihingen, sur l'Enz. Ici se termine la première période de sa vie. Ralfermî par les luttes pénibles qu'il avait soutenues contre lui-même et contre l'adversité, notre héros, après une enfance maladive et une jeunesse pleine de soucis, suivit enfin sa véritable vocation, pleine d'un saint entiiousiasme pour la propagation du royaume de Dieu et de r£glise du Christ, mais pénétré en même temps de toute la poésie si riche et si variée que les chantres de toutes les époques versèrent en son âme.

Ce fut à Yaihingen (1614-1620) que furent rédigés la plupart de ses écrits. De 1620 à 1639, Andreœ fut doyen à Galw, où l'atteignirent les calamités de la guerre de Trente Ans, et où il perdit presque tout ce qu'il possédait. En 1639, il devient prédicateur de la cour et conseiller du Consistoire, à Stuttgart ; en 1650, à Bebenhausen ; en 1654, abbé à Adelberg, en résidence à Stuttgart, où il mourut le 27 juin 1G54. Son activité d'homme

JEAN YALENTW ANDREA iOS^

et de patriote au milieu des misères de la guerre de Trente Ans et son indépendance théologique sont des

points lumineux dans cette sombre période de l'histoire. Andreœ railla le courant de Tépoque, qui consistait à créer des sociétés mystiques et alchimistes, et voulut pousser à la fondation d'une association ami-cale et vraiment chrétienne {Les Rose-Croix). Par suite des affinités intellectuelles qu'il a avec Jean Arndt, on l'a appelé avec raison TAmdt de Souahe. Par son activité infatigable à constituer la vie chrétienne véritablement évangélique, une vie chrétienne faite d'émotions généreuses et de profonde pitié, il s'est fait un nom honorable dans Thistoire de l'Église protestante, de même qu'il occupe aussi une place éminente dans l'histoire de la littérature. Ses écrits montrent une imagination abondante, une conception variée et une certaine disposition à la satire. C'est ce qui ressort de . ses nombreuses compositions, par exemple de Ménippe^ un livre qui vaudrait la peine d'être refait en cette fin du xix^ siècle. Il s'y trouve une centaine de dialogues qui flagellent vigoureusement les vices de Tépoque. Donnons ici quehjues fragments du quatre-vingt-douzième dialogue, La Corne d'Abondance^ où il s'agit de donner quelque chose à chaque classe de la société en échange de ce qu'on lui a pris.

A. Que doit-on donner aux princes? — B. Je leur donnerais dix fois plus de religion après leur avoir enlevé la prodigalité. — A. Aux conseillers? — B. Plus de cœur, moins de profits personnels. — A. Aux sénateurs? — B. Plus d'expérience, moins d'échappatoires. Aux théologiens? Plus d'exemple, moins d'ambition. Aux jurisconsultes? Plus de conscience, moins d*amour du lucre. Aux médecins? Plus d^expérience, moins d*envie.

l'éterkelle utopie

Aux professeurs? Plus de cervellei moins d'orgueil. Aux étudiants? Plus de lecture, moins de dépenses. Aux historiens? Plus de jugement, moins de légendes. Aux mailres de langues anciennes? Plus d'appointements, moins de vocables. Aux peintres ? Plus de connaissance de la nature, moins d'immoralité. Aux statuaires? Plus d'anatoinie, moins de poas^ière. Aux gouvernants? Plus de lois, moins d'arbitraire. Aux ne'gociants? Plus de repentir, moins de richesse. Aux sujets ? Plus de prières, moins de curiosité. Cela se continue des pages durant jusqu'à ce qu'enfin : « As-tu maintenant assez rêvé? dil-il. — Bien plus qu'il ne faut, car nous sommes forcés de garder tous ces gens-là tels qu'ils sont. »

L'apologue suivant sur la vérité est encore plus caractéristique. La Vérité, simple et franche divinité, s'en va çà et là tonte nue et rappelle à ceux qu'elle rencontre leurs erreurs et leur laideur. Il va de soi que la Vérité ne se livre pas impunément à ce rôle; on la châtie, et non seulement par des paroles, mais encore par des coups. Son corps est déjà couvert de bleus et de meurtrissures, lorsqu'elle liuuvc un vicii ami, Ésope. En l'apercevant elle exhale ses plaintes : « Infortunée, lui dit*il, si tu continues à marcher de la sorte, tu as à peine un jour A vivre. » — La Yérité répond en soupirant : « Que dois-je donc faire, mon ami ? Si je me tais. Dieu me pousse et me lait agir ; si je parle, les hommes me frappent ; si je murmure, les gens malins me tourmentent; si je suis triste, les coquins se moquent de moi. ■»> — A quoi Ésope répond : «A nion avis, et en toute franchise, il n'est pas convenable que tu te promènes dans une complète nudité; que le conte et la fable soient pour toi un voile qui le permette de tout

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dire; si lu n'y trouves aucune autre utiiilé, du moins tu recevras moins de coups. »

Ce curieux exposé nous donne en même temps la façon do procéder de l'auleur. Il employa souvent la forme du conte, de la fable; les emblèmes, les allégories, les personniQcations sont fréquentes chez lui ; elles sont d^ailleurs en faveur au xvii* siècle : on sait que les écrivains de cette époque se complaisaient dans la description minutieuse de bagatelles plus que dans Texposition artistique de sujets grandioses et importants.

Parmi les compositions d'Anflren*, deux surtout oiïrent un intérêt particulier : on pourrait les donner comme des allégories religieuses et politiques. La première est Christenbourg^ qui appartient plutôt au domaine littéraire; il y a cinquante ans à f)eine, il est vrai, que celte œuvre a été arrachée à Toubli et traduite; Tautre estime imitation de La Cité du Soleil, La première est Thisloire de l'origine et du développement des dissensions intestines et des calamités extérieures de la communauté chrétienne. Comme les autres Ëlals fantaisistes, Christenbourg se trouve en plein Océan , dans une île isolée, où tous les hommes bons et pieux se sont réfugiés. Elle élail bien défendue jusqu'au moment où d'infidèles gardiens l'ouvrirent au monde. Unchàteau-fort, Lautereek, y est construit et assure une protection suffisante tant que la paix règne à l'intérieur. Mais celte paix fait bientôt place aux discordes, et des querelles se produisent entre les citoyens; TAnté -Christ veut tirer profit de ces dissensions; dans ce but il s'avance contre le châteaufort. Une défense est préparée, mais sans entrain et de maladroite façon; les citoyens, découragés, redoutent le combat, et quelques-uns même conseillent la capitula-

tion. Arrive alors un vieillard, qui prêche que le véritable salut ne saurait être obtenu, si on ne change pas de sentiments. Il dévoile à ses auditeurs les principes de

la doctrine chrétienne pour vaincre les trois chefs principaux deà enn rnis, l'Obstination, l'Hypocrisie et le Bavardage inutile. Tout d'abord, le vieillard est obligé de subir les railleries et d'écouter les objections quilui sont faile?. Mais elles cessent bientôt, car un courant sérieux se manifeste en sa faveur; tous les citoyens s'unissent, et, au moment où le tourbillon des ennemis s'approche» la place forte et la citadelle disparaissent dans le brouil* lard. Les ennemis remettent l'attaque au jour suivant; mais, pendant la nuit, iajustice divine fond sur eux, ils combattent les uns contre les autres, les éléments se mettent de la partie et en précipitent une quantité innombrable dans Pabîme. Le matin, les citoyens de Christenbourg aperçoivent les ruines du camp et les cadavres sans nombre des ennemis. Ils entonnent un hymne de reconnaissance et de triomphe dans lequel on entend retentir:

Notre Dieu nous est ferme d*appuy Auquel aurons dans notre emmy Vertu, forteresse et seur confort.

Tout cela est raconté en quarante chants de cinquante lignes; c'est une épopée chrétienne, un grand

apologue.

Moins attachant peut-être, mais cependant très intéressant dans son genre et beaucoup plus important pour le but que nous poursuivons, est Tautre ouvrage :

Description de la République chrétienne universelle (i6iU) EeipubUcœ christianopoUtanœ Descripiia)^ où.

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est exposé le modèle d'un État chrétien, d'après Morus et Gampanella, mais toat h fait évangélique.

Par sa date, cet ouvrage, connue on voit, se place au commencement des temps modernes. L'honnéLe pasteur protestant de Souabe marche donc à côté du fougueux Italien et de Thommed^État anglais, du dominicain fantaisiste et de l'humaniste raffiné. Le protestantisme a fourni peu d'écrivains utopistes; la plupart, en eOet, à Texceplion de ceux plus récents qui sont juifs, appartiennent à la religion catholique romaine. Andréas a dédié son œuvre à Jean Arndt, « car cette nouvelle cité, dit-il, te doit l'exislence, ayant été tirée, comme une petite colonie de cette grande Jérusalem construite grâce h ton esprit supérieur, contre la volonté de subtils sophistes )>.

Comme toujours, la description commence par un naufrage. Les passagers sont soumis, .d*une manière quelque peu bizarre, mais très bienveillante, à un triple interrogatoire.

On constate tout d abord qu ils ne sont ni mendiants, ni vagabond:!, ni fainéants, etc. ; puis, on procède à un examen corporel, et, enOn à un examen moral (soit sur leur culture iiilellectuelie , soit pour s'assurer qu'ils peuvent se maîtriser eux-mêmes, etc.). Les naufragés sont alors admis dans la ville, également située dans une Ile et construite en forme de carre'. Elle ressemble fort à la Cité du Soleil ; un plan de la ville se trouve joint au livre, nous le donnons ci-après ; la position de toutes les constructions particulières y est indiquée avec le plus grand soin. On nous dispensera de la description de rintérieur de la ville. Dans ce pays, la vie e;st pour tous « un ciel sur la terre » ; la propriété privée n*existe pas, et les travaux, ainsi que les subsistances, sont

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partagés ; il n'y a pas de repas coromunSf car Vintempérance et le bruît y seraient inévitables. Le bonheur

de col Rlal, d'ailleurs, ne lient pas à ce? dispositions extérieures absolument secondaires ; il repose sur la morale et sur la foi des habitants. Toutefois on voit très clairement que c'est un pasteur protestant allemand qui a tracé cet idéal. L*aii leur veut que des prières aient lieu trois foispar jour ; personne ne doit y manquer, à moins

d'avuir de très sérieux niolifs. On nous montre ensuite, avec les plus grands détails, deux tables (|ui contiennent les préceptes de la foi en treize paragraphes et un code des mœurs. Deux de ces paragraphes, xxvm et xxix, offrent au théologien de nombreuses particularités intéressantes. Nous remarquons surlout que là où les questions religieuses jouent un rôle, 1 auteur s enthousiasme^ tandis que, dans maints autres passages, il a les apparences d*un pédant. Nous arrivons, avec les passagers, à faire, d'une manière assez exacte, la connaissance de Christopolis. On nous conduit ensuite dans les champs et dans les mines qui se trouvent sur les rivages les plus éloignés, puis dans les jardinsqui entourent la ville

JEAiS VALEKTIN AKDREJi

lit

et qui sont cultivés partie en commun et partie par les

particuliers. Nous visitons les divers établissements scienliliques, les musées d'histoire naturelle, les ateliers où sont fabriqués les instruments de mattiématiques^ Tacadémiede peinture, d*oû sont écartés tous les tableaux obscènes, la superbe bibliothèque — car ces citoyens écrivent aussi des livres, non par vanité, mais suivant Tesprit chrétien et sans rechercher la renommée {nulla famœ famés) — puis on visite rimprîmerie. A cette occasion l'auteur fait remarquer avec beaucoup de sens que, si la découverte de Timprimerie aété pour notre époque une cause de bonheur, elle n'a pas été non plus sans produire des inconvénients. Que dirait*il aujourd'hui de cet « ocudii d'encre » qui, parfois malpropre, se déverse sur la masse des lecteurs ? A côté de l'arsenal se trouve le trésor public. Assurément, l'argent est inconnu pour le commerce intérieur, mais il est nécessair e pour les transactions avec l'étranger. Nous examinons une pièce de monnaie ; elle porte en guise d'effigie un aigle avec une croix et l'inscription : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » et : « La parole de Dieu demeure éternellement. »

Nous pénétrons ensuite dans les écoles. Le quart du livre leur est consacré, et cependant c'est la partie de l'ouvrage qui a été le moins appréciée et qui est le moins connue. Ce qui y est dit, à la vérité, n'est pas très récréatif, mais c'est en partie fort instructif et fort édifiant. Les professeurs doivent être pris parmi les meilleurs citoyens et la jeunesse doit être préparée au service de l'État autant qu'à la vie réelle. Quel est le but de toute éducation ? Il est de trois sortes : la crainte de Dieu, la moralité et la culture hitellectuelle. On arrive à ct Ue dernière par letude du latin, da grec, de l'hébreu.

Mais avant tout — et môme, dan« nos écoles d'aujourd'hui l'on peut méditer ces paroles — on doit éviter l'abondance exagérée des matières, au milieu desquelles resprit s'égare. Les garçons sont instruits le matin, et les filles, l'après-midi ; Ton voit également paraître ici l'idée de l'éducation similaire des sexes.

Plus loin, Fauteur s'occupe des diUérentes branches de renseignement ; il affirme que les sciences naturelles peuvent et doivent être entièrement enseignées au point de vue chrétien, opinion (|ui nous rappelle la manière de voir de Drummond. Il attache également une haute importance à la musique; mais, comme toujours, le cùlé religieux seul pre'occupe l'auteur : la grosse aflaire est la musique religieuse. Au cours de notre promenade dans la ville, des chanteurs, rangés deux par deux, passent près de nous et entonnent le psaume CXXVIÎ. On voit (pie c'est le chœur des enfants pauvres, qui était autrclois connu partout, et qui a été rétabli de nos jours dans la capitale de l'Empire allemand. Nous apprenons aussi quelques particularités sur les écoles supérieures; la jurisprudence y est fort malmenée; c'est que, dans la cité d'Andreœ, on n'a pas besoin de jurisconsultes. Il est vrai qu^on enseignera an peu de droit romain, mais c'est plutôt un point d'honneur de s'en occuper. EnOn, nous arrivons au temple, construction énorme de trois cent seize pieds de circonférence et de soixante-dix pieds de hauteur. Il ne s*y trouve aucun autre ouvrage de sculpture que celui du Rédempteur crucifié. Le service divin, le sermon, les sacrements, les pénalités religieuses (rexcommunication est le plus sévère châtiment connu) nous sont présentés avec d'amples détails. Dans le temple, se trouvent également le prytanée, salie où ont lieu les

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élections, la publication des lois, la réception des ambassadeurs, et qui est installée avec le plus grand luxe. Parmi les hommes célèbres de Thistoire universelle qui 8*y trouvent représenté?, nous y remarquons Frédéric de Saxe et Christophe de Wurtemberg.

Les voyageurs sont également présentés au pontife suprême, qui est l'un des gouvernants. L*autorité gouvernementale se compose tout spécialement d'un triumvirat : un pontife, un juge et un ministre des sciences. Ce triumvirat est évidemment emprunté à Gampaneilai maïs transformé d*une manière peu heureuse. Les attributions de ces trois autorités sont vantées d'une façon extraordinaire; leurs épouses sont, en outre, allégoriquement représentées. Abialdon est Fidéal d'un prétrechrétien, maïs non romain. Son épouse est la Conscience, et ce qui 6.4 rapporté sur son compte rappelltî d'une façon frappante la louange d une femme vertueuse dans les Proverbes de Salomon. Nous ne saurions en vouloir à l'honnête pasteur souabe d'avoir minutieusement relaté le fait que le grand- prèlrc de s^a cilé a un adjoint dénommé Achban et d'avoir ajoute que ce pasteur n*est nullement orgueilleux. Le juge est le magistrat et Tadministrateur; sa femme personnifie la Raison; son sous-secrétaire d'État est la Modération. La femme du troisième ministre est la Yérité. Un Je voit, c'est tout À fait la manière allégorique de ce temps-là. 11 est à peine besoin de mentionner que, dans cet Etat chrétien, tout le rnoiide mène une vie pieuse et dévote. C'est la morale chrétienne qui ressort de toutes les lignes de Touvrage. À la naissance d'un enfant, tous les amis des parents se réunissent afin d'adresser leurs compliments de ce qu'un citoyen est né pour le ciel et exprimer leurs regrets pour les souifrances terrestres qui

il4 l'éternelle utopie

l'aUendenl. Dans les mariages, on considère la vertu et non la doty et Ton atlache une grande importanceau consentement des parents. Les mariages ne sont célébrés qu'à l'église; il n'y a pas de repas de noces. On donne à la mort le nom de sommeil. A. son approche, des prières publiques sont faites en faveur du moribond et on accourt en foule pour assister au décèâ et regarder la mort en faco. Le visage du défunt n'esl pas voilé pour la mise en Lière, et il est défendu aux parents de revêtir des vêtements de deuil; pas de gémissement ni de plainte, pas de discours ; aucun tertre funéraire ne doit être élevé ; une simple croix de fer indique la place où le mort a été mis eu terre.

Tout cela est exposé en une centaine de chapitres, très courts pour la plu pari, mais, il faut en convenir, d'une manière quelque peu didactique et pédante. Ce? chapitres, à peu près d'égale étendue, laissent une ioipression plus froide encore que ce court extrait. G est un livre simple, monotone, à la composition duquel le pasleur souabe ne pouvait qu'èire engagé par la lecture du manuscrit de Camp^.^ieiia. Ëvidemment, le pasteur protestant a été vivement froissé de la manière dont Gampanella considérait les choses et détruisait toute individualité, ainsi que du cynisme de ses descriptions. Il s'est donc mis à écrire une œuvre en sens contraire, maii bien plus ennuyeuse et à laquelle font défaut les piquantes explications du moine. D'un côté, nous trouvons une imitation presque servile de Campanella dans ce qui a trait à Torganisation de la ville, la commo nauté des biens, la petite somme de. travail à donner, l'éducalion en commun, les collections publiques, etc. Mais, d'un autre côté, les principes sont partout en opposition avec ceux de La Cité du Soleil et, quelque ennuyeuse

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et compliquée qu'en soil l'explication, on doit cependant reconnaitre les nobles sentiments qui inspirent Valentin Andreae. Son refrain monotone est ceiai-ci : le retour vers Dieu et l'absorption dans la grâce du Christ. Ce n'est certes pas là un thème aussi captivant que les axiomes du moine ; mais les différences des cités idéales da pasteur et du moine tiennent aux différences de ' leurs vues morales. Dans ces deux ouvrages, en effet, nous voyons sans cesse paraître le vieil antagunismc, quoique toujours nouveau, de la moralité catholique et de la moralité protestante. Pour le protestant, Tesprit de conquête de Campanella est remplacé par Téducation^ morale, la dépravation choquante du Calabrais par des' réflexions pieuses; les princes du grand métaphysicien, par un triumvirat, dont un membre rappelle trop le pasteur souabe. Celui-ci ne paraîtra vrai qu'à celui qui connaît les particularités de la Souabe et qui comprend, en outre, ce que sont les presbytères souabes. C'est pour cela que le jugement partial de Robert de Mohl a lieu de nous surprendre ; ce jugement ne peut s'expliquer que par le peu d'esprit religieux qui anime ce pubiiciste. Ge qui est dit de Tépouse du pasteur, la Conscience, serait mieux à sa place dans un récit d*Ottilie Wildermuth; c'est la petite commune civile w urtembcr^eoise qui a été transformée en un Etat idéal, et l'on a dit avec raison que Touvrage d'Andreae était à celui de Campanella ce que Yaihingen sur VEm est à Rome.

Quoi qu'il en soil, cet essai, resté unique, de créer une constitution imaginaire au moyen de Tapplication de la morale évangélique, est assez digne de remarque. Le remaniement de La Cité du Soleil par un pasteur souabe pai ait peu de ciîose en comparaison des effets dus aux idées de Campanella sur Besold. Ce jurisconsulte

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