LV.TER^'ELLE DTOPIE
charmes délicats allaient être souillés dans peu d'ins* tants par les mains cruelles d*un infâme bourreau.
Mais regardez ! Qui approche au dernier moment, en criant : « Arrêtez î arrêtez I » C'est Tépoux trompé. Il ne peut endurer que le corps frêle de sa femme reçoive rinfamante bastonnade, et il se déclare prêt, ce qui est permis par les lois de là-bas, quand il s'agit d'une femme, à supporter le châtiment destiné à l'inûdèle, et il se laisse frapper à sa place. Tout le monde est naturellement très ému. Mais les voj'ageurs doivent continuer leur route. Ils se hâtent à travers monts et vallées, étudient les relations économiques, la manière dont on chasse et dont on pêche, etc., et ont aussi Toccasion d'étudier l'armée. Hommes et femmes en font partie. Tous sont soumis au service militaire, de quatorze à quarante-neuf ans; lis sont exercés au maniement des armes dès Tàge de sept ans. Tout citoyen doit un ser* vice total de quatre-vingt-dix jours en trois ans, c'est- -à-dire qu'en moyenne sa présence à l'armée est de onze à douze jours par trimestre. Chaque corps de troupes «e compose de trois catégories : les hommes non mariés , les femmes non mariées, les personnes mariées; la femme, en etièt, combat à côté de son mari.
Troisième volume, — Il sera peu t-être intéressant de connaître Thistoire de cet heureux royaume: Cela est facile, car nous sommes assez bien informés à ce sujet. Assurément nous ne pouvons remonter qu'au temps de Sévaris» premier grand législateur de ce payp, premier vice- roi du Soleil. Il était issu de la famille des grands pontifes du Soleil, et naquit en l'an 1395 de notre ère. A Tâge de trente-deux ans, il se rendit en Australie et en Sévarambie, ce qui nous est raconté avec assez de détails. Après des campagnes heureuses dans lesquelles il soumit
HISTOIRE DES SÉVARAMBES
les Strukarambes et les Prestarambes, il consacra un temple au Soleil et, k cette occasion, lui fit cette magnifique harangue qui a été transmise de génération en génération, sous forme poétique. Cette oraison tojcha le cœur des assistants; ils furent agréablement surpris quand, son discours achevé, ils entendirent une douce harmonie tomber des voûtes du temple. La prière a été exaucée, Dieu lui-même veut être leur monarque ; mais il a jeté en particulier ses regards sur Tun d'entre eux: la personne dont il avait fait choix, Sévaris, doit être son lieutenant. C'est ainsi qu'est fondée la théocratie. Le peuple croit positivement à la voix de Dieu, et tout aussitôt Sévaris s'occupe d'une nouvelle organisation. Ce législateur reconnaît comme germes de toutes les calamités sociales : l'orgueil, l'avarice, la paresse, et il s'efforce de les détruire en faisant divsparaître la propriété privée. Le peuple est divisé en classes, et le jour est également divisé en trois parties successivement annoncées par le sondes cloches; une partie de la journée est destinée au travail, une seconde au repos, et la troisième aux plaisirs. Les repas, à l'exception de celui du soir, sont pris en commun.
Les Strukarambes prennent le nom de ce grand législateur et s'appellent Sévarambes. Sévaris a environ une douzaine de femmes et une nombreuse progéniture. Il gouverne pendant trente-huit ans; après son règne, il vécut seize ans en grand honneur, donnant des conseils à ceux qui en sollicitaient. 11 transmet le pouvoir à Khomedas, qui règne vingt-deux ans et ensuite renonce à son tour au pouvoir.
Brontas III lui succède et, à la suite de son élection, prend le nom de Sevarbrontas. Il perce des rues et fait faire de grands progrès à l'agriculture. Son successeur
Diqitiz
Sevar Dumistas lY, qai règne onze ans, ambitionne la gloire militaire. Le conseil supérieur ne lui permet pas cependant d'entreprendre des guerres, et il s'applique à introduire dans les mœurs des cérémonies et des danses nouvelles. C'est le premier qui règne jusqu'à Il fin de ses jours. Sa mort subite rend nécessaire une régence.
Un interrègne de quinze jours a lieu, pendant lequel le Sévarambe le plus âgé est à la téte du gouvernement. Un descendant direct de Sevaris arrive alors au pouvoir.
C'est Sévaristas V qui monte sur le trône et pendant quarante-sept ans il gouverne d'une manière parfaite,
apportant un soin égal à la (léfense de tous les intérêts. Après s'être démis du pouvoir, il vécut encore douze ans.
Khemas VI s'occupe de sciences naturelles; il se distingue dans la science des mines.
Kimpfas VU fut un grand voyageur à travers ses Ëtats. Mais il n'est pas seulement constamment en route, il n^est pas seulement un admirateur de la belle nature, il fait aussi des guerres lieureuse?», construit des forteresses et crée d'importantes institutions militaires. Son successeur est Minas VIII; c'est lui qui règne à présent.
La forme de TÉtat est invariablement monarchique, despotique, théocratique ou mieux héliocratique. Le Soleil est Dieu et souverain et Sévarambie pourrait être aussi appelée la « Cité du Soleil ». Une marque démocratique de cette constitution est celle-ci : tous les fonctionnaires sont élus, et i'égibilité pour l'emploi de souverain n'est acquise qu*à celui qui a passé par tous Irt degrés de la hiérarchie. Le Conseil élit quatre personnes, et celle à qui échoit l'image du Soleil tirée
Digiti5!te*5jf^WiPe
HISTOIRE DES SÉVARAMBES i6S
aa sort devient roi ou plutôt représentant légitime du dieu Soleil. Le chef suprême de TÉtat est inamovible; il
peut cependant, en cas de folie, être mis en Uilelle par le grand conseil. Nous avons ainsi un mélange de pouvoir absolu et de gouvernement indépendant. Les employés subalternes, jusqu'au chef de VOsmasie {Osmasiontes), sont élus par le peuple. Ces osmasiontes forment le corps législatif, le grand conseil. Le conseil ordinaire en dérive, car chaque huitième osmasionte, qui en fait partie, devient bromasionte ; les vingt-quatre plus âgés sont les Sénateurs qui occupent les hauteâ fonctions de rËtat.
Quatrième volume. — Pendant le cours de plusieurs siècles, un peuple parfait s'est façonné sous celte forme de gouvernement. Les Sévarambes sont merveilleusement développés au point de vue physique; on y voit des hommes de sept pieds de haut. Leur costume est très simple : une bande de soie, de couleur pourpre, orne le vêtement du père et de la mère, pour chaque enfant qu'ils ont élevé jusqu'à Tàge de sept ans. Par suite de la suppression de la propriété privée, il n'y a pas là non plus de justice civile. Par exception, Vairasse appartient aux utopistes raisonnables qui reconnaissent que les crimes ne sont pas supprimés par la meilleure forme possible de gouvernement, et que la vengeance et Tamour, la iiaiiie et la jaloasie existent aussi dans ces Ëtats. Les sentences ciumioelles sont rendues par une sorte de jury, presque toujours composé de trois, huit ou douze membres. La peine de mort est rejetée comme inhumaine et inutile. On y trouve en premier lieu la peinedei emprisonnement, et c'est ainsi qu'un siècle auparavant, apparaît dans la fantaisie Tidéal du siècle philosophique. D*uQ autre côté, rappllcaiion du droit pénal
i66 l'ÉT£KN£LLE utopie
est dominée par les idées du xyii*" siècle: c'est ainsi, par exemple, que les prisonniers doivent être, de temps à autre, conduits par les rues et fustigés publiquement.
Les rapports des sexes entre eux sont la preuve d'une haute moralité. Il faut surtout l'attribuer à une décision fort originale: il est rigoureusement interdit aux célibataires de faire usage de boissons spiritueuses. Qu'on se figure une semblable mesure prise actuellement dans nos villes !
On réunit les deux sexes lorsqu'ils ont atteint l'âge nubile« les jeunes gens à dix-neuf ans, les jeunes Ôlies à seize, et Ton organise des bals et d'autres réjouissances sous la surveillance de certains fonctionnaires. C'est alors que les jeunes gens doivent faire un choix ; ils sont obli* gés de se marier et Ton célèbre, quatre fois par an, les fêtes nuptiales. En général, le mariage est une mono* garnie, avec cette particularité toutefois que, lorsque deux couples sont d'accord, l'échange . des femmes peut avoir lieu une seule fois. IL faut encore remarquer dans cet État une autre particularité qui est une inégalité choquante : les fonctionnaires supérieurs peuvent avoir plusieurs femmes. Observons encore que chacun peut avoir exactement autant d'esclaves que de femmes. Cest donc une monogamie quelque peu équivoque dans laquelle vivent les Sevarambes. Mais, comme il y a, en outre, pour les voyageurs des esclaves entretenues par l'État, il règne une certaine moralité et les écarts de conduite sont rares. Toutefois on a de singulières opinions sur la décence ; ainsi Ton ne trouve pas inconvenant, par exemple, que les gens mariés se baignent ensemble, tandis que pour les célibataires les bains sont séparés suivant les sexes. Dans ce pays, les morts sont tous brûlés. De nos jours on commence à
HISTOIRE DES SÉYARAMBES 167
élever partout des fours crématoires; il y a deux cent» ans, on s*enthoasiasma bien davantage pour IHncinéra-»
lion des cadavres (Voirpki^ loin p. 226). Chez les Sévarambes, la crémation est obligatoire; on l'explique d*une manière charmante. Quand an corps est brûlé^ on croit que la fumée emporte les parties les plus Rub> liles,c'est-à-dii e Tàme vers le soleil, les parties animales seules demeurent dans la cendre.
Cinquième volume» — On nous donne ensuite desdétails sur la religion des Sévarambes. Il est principa* lement question de l'anliprophtHe Slroukaras qui jette son dévolu sur les plus jolies filles. Des quantités de cérémonies lascives,queronne saurait dépeindre ici, sont décrites avec de nombreux détails. Ensuite, on nou» parle de fêtes qui nous rappellent à plusieurs points de vue les fêtes japonaises et bouddhi(|ues. On ne célèbre que quatre fêtes par an : celle du mariage, de l'adoption des enfants, du printemps et du solstice d*été ; trois jours avant celte dernière, on éteint tous les feux pour les rallumer avec le nouveau soleil. Des discussions reli^ gieoses ont souvent lieu dans les différentes parties de la ville, et Tune d'entre elles est décrite par l'auteur. U faut savoir gré à celui-ci d'avoir nettement prêché la tolérance; cela produit une impression d'autant plusagréable que l'histoire des Sévarambes a été préparée peu d'années avant les Dragonnades et la révocation de rÉdil de Nantes (1685). Une conception large, mais pourtant profondément religieuse^ distingue lesSévarambes^ ainsi qu'il résulte, par exemple, de leur prière au grand Dieu. Cette prière nous est communiquée par l'auteur. Elle pourrait être traduite ainsi : « Roi des esprits, qui comprenez tout, qui êtes tout-puissant, qui êtes indni^ éternel et immortel, invisible, incompréhensible, seul
168 l'éternelle DTOPIE
souverdin, Ltre des êtres l » Knodùnùas^ Ospamm^ostasy Samotrudas^ Kamedumas^ KarpanempkaSy Kaprime-mas, Kamerostas^ Perasimbas^ Proslramprosiramas ! T^ous trouvons en même temps un échantillon de la langue sévarambienoe, dont on nous montre un chapitre spécial avec grammaire, paradigmes, etc G*est
une laniriie artiticielle, comme le volapuk ;par exemple, le verhe aimer (j'aime, tu aimes, etc..) se conjugue de la manière suivante (il varie suivant les trois genres) :
Ermana
Ernianarh
Knnanas
Ermanan
Eruiaiianchi
Ermanansi
El* m an e
Ertiianech
Ermaues
Ennanen
Ermanenchi
Ermanensi
Erni.-iiio
Eriiiaiiuch
Ermanos
Ermaiiuii
Ermanonchi
Ermanonsi
La poésie est simplement métrique, sans rimes. L*auleur trouve ridicule qu'un enfant, un paysan, un
honuiic du peuple parlent en rimes sur la scène. Leur plus grand poète est Framoscar, nommé plus tard Khodamias, c'est-à-dire « esprit divin »» dont Thistoire d'amour avec la belle Balsime forme un épisode de la fin de Touvrage.
Le narrateur termine par une courte notice sur sa propre existence en Sévarambie. Ses compagnons et lui «ont établis dans une Osmasie, et rien de ce qui rend la vie agréable ne leur fait défaut. Leurs corps se fortifient •et font Tadmiration de tout le monde. La tempérance contribue d'ailleurs à les rajeunir. Quant à lui, il aspire à retrouver sa première femme, et à revenir dans sa patrie louilame auprès de ses premières amours. Il quitte donc l'ile fortunée, bien qu'il soit obligé d*y laisser trois épouses et seize enfants, et, parti de Spo-
HISTOIAË D£S SÉVAHAMBËS
ronde, il arrive, après soixanle-huit jours de traversée, «ur les côtes de Perse, et de là dans sa patrie.
Cette pensée ûnale, si simple et si naturelle, ne se trouve presque jamais exprimée. Et cependant celte curieuse conclupion du récit est très instructive : après avoir vécu dans un £lat idéal Thomme aspire k revenir à la réalité. La vie sans soucis, le gouvernement parfait, même lerajeunissementducorps, tout cela n'est rien : il arrive un moment où rhomnie est pris du désir de revenir à son ancienne existence, à une existence simple et calme. Telle est la conclusion de ce roman d'Ëtatà vues politiques et sociales qui fourmille d'idées juiles et belles. 11 faut en eUet convenir que ce juriste français a su coinblner d*une manière magistrale le roman et la science politique. Il a pris tel détail à Morus et tel autre à Gampaiitlla; luais souvent il a conçu des propositions plus simples et plus pratiques; sa constitution d£tat montre un mélange assez habile des différents principes. L'œuvre de Yairasse se présente avec une forme assez hardie et montre une puissance d'iniagination plus iîrande que celle des autres auteurs; il nous fournit un bel exemple de ces rêveries à Tépoque la plus brillante de la littérature française.
C'est ce que l'on constate particulièrement si Ton compare par exemple cet ouvrage avec un autre qui parut en même temps(1676) : les AventuresdeJacquesSadeur dans la découverte des tenues australes \ par Gabriel Foigny.
^ Les Aoenturea deJ<ieque8 Sadeur dans la découverte
des terres australes parurent d'abord à Genève, en 1676 et
plusieurs fois par la suite dans la collcclion des Vc/ages imayinalies. Voir Bayle, Dictlonnaù'e^ article Sadeur; MoHL, page 194, note 2; K.lel!<waguT£r, page 22.
ÉTEAIIRLLB UTOPIE. 10
Gel autear fait la description d*uQ peuple heureux qui habite les mers du Sud ; il y règne une entière communauté de biens, la paix et la joie ; comme les instilutions publiques, le vêtement et la famille y sont tout à fait inconnue. Mais tout cela n'est rendu possible que parce que les habitants, hommes et femmes, possèdent en eux les deux sexes. Oui, certes, la vie et l'Étal y sont quelque peu transformés l Nous ne faisons qu'eftleurer en passant une folie de ce genre, car il serait inutile de s'attarder à un pareil ouvrage qui ne conçoit la constitution idéale de l'Ëlat qu'en ciiangeant la nature physique de l'homme. A coup sûr, une légère ironie s'y dissimule : ces conceptions idéales sont aussi peu réalisables que le changement physique. Ce livre devait toutefois être mentionné^ non comme un type du genre de rêveries dont nous nous occupons, mais comme une caricature grotesque de Tidée qui inspire les romans politiques.
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ROMANS POLITIQUES d'uN ÂUTRB QENRB
GOKGëPTIONS idéales BJS MONARCHIfiS
Avec V Histoire des Sévaramhes se termine la série complète des ouvrages qui commence avec Thomas Morus et a ses racines, d*une part, dans l'humanitarisme, et de l'autre dans la découverte de l'Amérique. Les conceptions d'un État parfait ont dans les époques suivantes un tout autre caractère. Nous retombons en partie dans les robinsonades. Mais ces robinsonades passent vite au second plan quand on les compare aux romans grotesques tenant du comique et de la fantasmagorie, dont nous donnerons bientôt un échantillon (page 206). En même temps, les fables reparaissent encore; telle, la fameuse fable des Abeilles de Mande ville (1723), dans laquelle sont llageliées toutes les faiblesses de l'homme, ainsi que celles de TËtat, et où il est finalement prouvé que les défauts des individus profitent au bien de la masse ^ ^ous avons
f MjiND£viLLE, Fable of ihe bees or private oiees mode publie beneJiU (1723) ; en français, la Fable des Abeilles ou les Fripons devenus honnêtes gens. 1 petits volumes
conleuaiît la fable et la morale, I, pages 1-^Ji. Le comm«*ntaire remplit tout le reste des deux volumes, c'est-à-dire dans le premier, pages i-xxxui et 35-316 et tout le 2« volume
l'étebrelle utopie
laissé de côté, dans noire travail, toute celte catégorie d*ouvrage8, car leur examen nou!^ eût conduit trop loin.
Au moy(*n âge, la conception idtvile <le rËlal a ><>uvenL revêtu le eostiime de la Fable, el même à l'époque de La Fontaine et plus tard, mainte satire sur TÉtat a été faite sous cette forme. Hais cela ferait Tobjet d'un travail tout spécial.
Dans cette période, et à côté du genre précédent, apparaît une autre espèce de romans politiques qui ne se rattachent pas, comme ceux que nous avons étudiés jusqu'ici, à la tiinnière de Platon, mais plutôt à celle de Xénophon. Dans l'espace d'un siècle environ, parut une quantité de fantaisies dont le trait caractéristique consiste en ce que le récit présente un héros incarnant une personnalité idéale; par ce moyen les auleurs donnent une image de TËtat partait; ces ianlaisies sont faites en forme de biographies. Ce genre apparaît déjà en 1680. Un missionnaire catholique romain, qui avait étudié la philosojihie cartésienn*', Antoine le Grand, essaya d'imiter la Cyropédie dans une certaine Scydromédie^ mais n'arriva qu'à produire un mauvais ouvrage qui ne mérite pas qu*on s'y arrête. Un siècle pins tard, trois ouvrages semblent marquer la fin de ce genre de romans : ils sont dus à un homme dont le nom tient une bonne place dans la littérature. L'auteur des Alpes, Albert de Haller, publia vers la fin de sa vie trois romans qui ne souffrent d'ailleurs aucune comparaison avec ses autres écrits : Fabius et Calon^ sujet d'histoire romaine(i774) ; Usong^ histoire orientale^
qui a 361 pages. Comparer Lange, Geseh. d. Materialis^ mus, %^ édition, 1873,1, pages 421 et 475; II, page 564,. note 4.
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COCLl'iiONS IDÉALES DE MONARCHIES ^73
(177t), et Alfred^ roi des Anglo-Saxons (1774). Ces trois roTTirins sont trop pleins d'érudition, trop peu intéresiantâ el trop touflus en dialogues. Nous nous bornons à citer ces ouvrages^ parce que chacun d'eux traite d'une forme d*Elat déterminée. Le premier symbolise l'aristocratie ; Alfred, la nnonarchie avec la représentation populaire, et Usong, une forme d*Ëtal très peu étudiée, théoriquement du moins, et qnî pourtant a prédominé dans de grands empires, le despolisme.
Ces deux écrivains, Antoine le Grand et Albert de Hallpr, marquent les deux extrémités d'une période durant laquelle les romans politiques biographiques ont été le plus en vogue; nous ne signalerons dans cette période qu'un petit nombre d'écrits. En ce moment, le lecteur songera malgré lui à un ouvrage qui est le type le plus brillant et & coup sûr le plus connu en ce genre, au Télémaque de Fénelon. On a certainement prêté peu d'attention au côté utopique de cet ouvrage; comme on s'en sert beaucoup, pour Tétude de la langue française, il en est de ce livre comme de beaucoup d'autres devenus classiques qui sont lus trop tôt, et auxquels, plus tard, on ne prend plus un intérêt sufQsant. Le Télémaque de Fénelon est si connu, son importance littéraire a été si souvent appréciée, que nous ne referons pas l'éloge du sujet, de Fart de l'exposition, du choix desépisodes, de la peinture des caractères, de la beauté des descriptionsy etc., etc., et que nous pouvons nous dispenser d'en faire un résumé même succinct. Ce livre était destiné aux petits-fils de Louis XIV, les ducs de Bourijoii^ne, d'Anjou et de Berry; mais il déplut au puissant monarque, qo\^ dès sa première apparition, en i698, le frappa d'interdiction. II ne parut tout entier qu*en 1717 ; c'est
L^ÉTEKNELLE UTOPIE
le livre qui, avec la Bible et Thomas^A-Kempis a été le plus répandu
Les questions qui nous occupent ne sont, à l'occasion, qu*en partie eflleurées par le généreux archevêque de Cambrai; en eUet, Mentor, en qualité de directeur de Télémaque et comme personnage principal, a de fréquentes occasions de causer, avec le jeune homme confié à ses soiii^, de l'État et de choses savantes, qui sont en partie, pourrait-on dire, systématiquement traitées. Le Xll^ livre contient une utopie bien caractérisée, lorsque le royaume de Salenie nous est exposé avec toute son organisation. Mentor donne au roi Idoménée, pour l'amélioration de r£tat, toutes soi tes de bons conseils qui, même de nos jours ne sont pas dépourvus d'intérêt. La première chose dont s'occupe Mentor est d'établir avec précision la situation actuelle. Il commence par Tinformation, a l'enquête, la statistique » ; il y a là comme un indice et un pressentiment des idées de l'époque moderne, qui exige, comme première nécessité des règles gouvernementales, la connaissance des faits.
Il dirige ensuite ses regards vers le commerce. Favoriser Tagriculture et le traGc honnête, tel est le but de toute politiijue intérieure. Ce qui doit surtout frapper, ce sont les pénalités sévères proposées contre les banqueroutes, ainsi que les moyens d'y obvier. Même de nos jours, on pourrait lire ces projets avec intérêt, si Ton songe qu'en Allemagne, pendant l'année 1801, il n'y a pas eu moms de 7,iî2«i déclarations de faillites. Mentor part de ce principe, qu'une goutte de sang versée
* Le Télémaque de Fénelon parut d'abord lurtivement en 1698, puis en 1700 et un nombre incalculable de fois. Comparer la Biographie de Badsset (Paris, 1808, 1856, 1862) .
COKCKPTIONS IDÉALES D£ MO^ARCm£S
en temps utile peut éviter d'en venir par la suite à des mesures plus graves. Des magistrats seront créé?, et les négociants seront tenus de leur présenter leurs comptes à toute réquisition (comparez les articles 8, 9^ 10 et 11 du Gode de commerce français^). Ces négociants ne devront jamais spéculer avec l'argentdes autres; et, d*autre pari, il leur est interdit d'engager dans leurs spéculations plus de la moitié de leur avoir personnel. En outre, la police exerce un contrôle sévère sur les sociétés commerciales ; toutes ces dispositionspermettent de supposer qu'à Paris, il y a deux cents ans, beaucoup de choses laissaient à désirer à cet égard. L*auteur con« cède d'ailleurs la liberté du commerce pleine et entière, bien qu'il mette les métiers, rhabiiiement, l'alimentatien sous Tautorité de la police.
fin second lieu, Mentor croit qu'il n'est pas de meilleur conseil à donner au roi Idoménée pour le honlieur • du peuple que d'organiser celui-ci sur des bases aristocratiques. Chaque classe se distingue d'une autre par la couleur de rhabiiiement, d'ailleurs extrêmement simple, et en outre, par des franges d'or et d'argent, un anneau, une médaille à l'enigie du monarque, etc. (quelque chose qui ressemble à nos ordres et décora^ lions!]. Qu'on se figure le défilé des sept classes,
t Art. iO, C. Com. — Le livre journal et le livre des inventaires seront paraphés et visés une fois par année. — Le livre de copies de lettres ne sera pas soumis à cette formalité. — Tous seront tenus par ordre de dates, sans blancs, lacunes ni transports en marge.
Art. 11. — Les livres dont la tenue est ordonnée par les articles 8 et 9 ci-dessiis seront cotes, par;iphés et visés soit par un des jup:es des tribunaux de coiniiierce, si»it par le maire ou un adjoint, dans la forme ordinaire et sans Irais. Les commerçants seront tenus de conserver ces livres pendant dix ans.
l'éternelle tTOPIE
vêtues de blanc, de bleu, de vert, de jaune foncé, de
ronge, de gris et de jaune clair! Quelle agilalion aux couleurs variées, aux nuances de rarc-en-ciel^ dans les rues de SaLenle i Et il y a encore à compter les esclaves avec leurs souqueni lies gris foncé! Ce sont là des descriptions qui nous semblent terre à terre et prêtent passablement à rire.
Ce qui est plus important, c'est la restriction de toute espèce de luxe. Dans cet Ëtat, il existe une simplicité comme on n'en a jamais vu autre part et qui contraste d'une manière frappante avec les coutumes du Paris d'alors. Tout le monde, y compris le roi lui-même, doit vivre de la façon la plus simple : la viande doit être préparée « ^ans aucun ragoiM », et il est vraiment barbare de condamner ainsi tous les arts de la gastronomie. Mais ne faot-il pas se révolter contre ce donneur de conseils, lorsqu'il préconise l'entière destruction des vignes! Le vin est la racine de tout mal ; il ne doit être permis que comme remède, ainsi qu'une liqueur rare. N'est-ce pas là une législation aussi restrictive que cruelle? Mais nous ne saurions nous en étonner lorsque nous voyons que la musique est réglementée avec une égale sévérité. Toute musique efféminée, légère, badine, est supprimée ; la musique religieuse est seule permise. L'instruction doit être publique et avoir pour but la crainte de Dieu, l'amour de la patrie, le respect des lois, et reposer sur le principe suivant qui doit servir de précepte: rhonneur est préférable au plaisir, à la vie même. Knce qui concerne la grave question de l'augmentation de la population, on s'en préoccupe fort peu dans cet Ëtat. Gbacun se marie lorsqu'il en a les moyens ; plan le travailleur a d'enfants, plus il est riche. Suit alors une de ces gracieuses descriptions de la vie de famille
qui rappellent Horace. Les enfants les plus jeunes servent d'auxiliaires, conduisent le bétail à la ferme, et le père,
fatigué du travail, revient en cljaiilaiit au foyer doQiestique où sa vertueuse épouse prépare un frugal repas.
ce Mais si les gens négligent le travail? a objecte le roi. Mentor connaît le remède : pas dHmpôls, que la plupart (lu tom[)S les citoyens les plus laborieux doivent ' payer, mais des taxes et même des afuendes pour ceux qui négligent leurs champs, et surtout des récompenses pour les familles laborieuses qui ont de nombreux enfants. C/est ainsi que prospérera le pays tout entier.
« Ils s'amolliront et les forces que je leur aurai données se tourneront contre moi, » réplique le prince. Mentor sait aussi comment riposter à cet argument. Chacun n'acquerra, à la sueur de son front, que ce qui lui est indispensable. Le sol du pays sera partagé, et chacun ne possédera que ce qui lui sera nécessaire à lui et à sa famille. Ace point de vue, la Salente de Fénelon est une utopie entièrement socialiste. Knsuite, nous voyons combien, en vertu de cette organisation, tout fleurit et prospère, et comment Télémaque et Mentor, après une assez longue absence, reviennent à Salente et y trouvent un peuple heureux. La simplicité au lieu du faste, des champs fertiles au lieu d'espaces déserts, peu d'ar* tisans fabriquant des articles de luxe, abondance de subsistances dans les villes, une nombreuse population, etc., et Mentor montre encore une fois comment il .y a deux maux qui s'opposent à la réalisation de TËtat idéal : le luxe et le gouvernement despotique; le premier corrompt le peuple, et le second, les princes.
Nous arrivons ici à la dernière et à la plus importante question à laquelle on s'arrête ordinairement lorsqu^on étudie Télémaque: le rôle du monarque. Plus que dans
L*ÉT£KKEIiLE UTOPIE
tout autre roman politique, l'auteur fait voir dans cet ouvrage comment le bonheur delÉlat repose sur la vertu da souverain, et celte pensée est plus d'une fois exprimée sous de vives couleurs. Téléniai^uc examine le sort, dans l'autre monde, des souverains qui ont abusé de leur puissance* Une furie vengeresse leur présente un miroir dans lequel se reflètent leurs vices: la dureté, la crLi;uUe, leur crainte d'entendre la vtrité, leur luxe excessif, leur ambition. D'un autre côté, une autre furie leur récapitule toutes les ûatleries qulls ont dû entendre et leur montre dans un miroir quelles en auront été les conséquences^ Ce qui surprend le plus nos voyageurs, c'est qu'un grand nombre de roi§ qui passaient pour bons sur la terre se trouvent en enfer : car ils se sont laissés guider par les méchants et ils sont punis pour le mal rail à l'abri de leur auloiité ; en un mot ils ont ele faibles. Gomme contraste, Tauteur nous décrit le magni* fique séjour des bons princes dans les Champs-Ëly'sées, situés en une charmante contrée où fleurit un éttirnel priiiteiujji et où les années s'écoulent avec rapidité dans un bonheur divin.
Durant ce voyage à travers le monde des vivants et pendant la visite à TÉtat de Salente, l'occasion se présente souvent d'esquisser le portrait d'un prince idéal. Les doctrines de la politique pratique, qu'on a souvent nommée la doctrine morale de la politique, sont habilement décrites. « Ne doit-on pas souvent se servir des méchants lorsqu'ils sont utiles ? » Gela est certainement inévitable dans un grand £tat, alors surtout que ces gens occupent de hautes positions. Mais tous les efibrts doivent tendre, peu à peu, à se passer d*eux et l'on doit chi'rcher à les rendre meilleurs. La tàelie des princes ne consiste donc pas seulement à trouver les
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C0.NC£PT10r>iâ IDÉALES DE MONARCHIES i79
bons, mais aussi à rendre rneilleuF^ leurs sujets".
Le rôle des princes est ensuite précisé, et cela d'une manière magistrale et très approfondie. Le souverain le plus absolu est le moins puissant, car il ruine son pays, son principal ne prend pas racine dans le cœur du peuple et sa toute-puissance s'eiTondre au premier choc. La grandeur du prince ne consiste pas à se créer des esclaves au moyen de la crainte, mais bien à se créer, par l'amour, de fidèles sujets. Tout cela fui écrit à l'époque du régime : « L'Étal, c'est moi! »
Tout spécialement, l'habileté du roi ne consiste pas à tout faire par lui-même, mais à choisir et à diriger ceux qui gouvernent sous sa responsabililé. Il doit avoir les yeux tixés sur les afl'aires importantes et ne pas se préoccuper de minuties. Il doit savoir tout ce qui se passe et tout surveiller; mats Tart parfait du prince consiste à STouyerner ceux qui gouvernent, à les observer, à les rendre meilleurs, à les encourager. Faire tout par soimême annonce la méfiance et la petitesse. L'esprit d*un roi doit être libre et tranquille, aBn de pouvoir saisir, en dehors des minuties de chaque jour, le but important de l'avenir... Étudier ^les liommes, les connaître, les examiner, telle est la noble tâche du prince; mais pour cela il lui faut savoir précisément quel est le but de la vie hiunaine et quelle fin il doit se proposer en gouvernant les hommes : pas de grandeur pour soimême, mais le sacrifice de sa personnalité pour faire le bonheur des hommes.
Finalement, tous ces préceptes remplissent Télén) aqne de tristesse, car il voit que le roi est le plus grand esclave de Thumanité, le moins libre, le moins tranquille de son royaume. Mentor le console sur ce point et élève ses pensées en lui dépeignant encore une fois
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sa noble tâche, et en lui monlraiit, à la vérité, que le roi n'est roi que pour avoir soin de son peuple. Et lorsque Télémaque, de son côté, fait allusion à l'ingratitude des peuples, alors Mentor se- contente de lui répondre qiril faut toujours, il est vrai, compter avec elle, car l'on ne doit jamais s'attendre à la reconnaissance des hommes. Celui qui ne se borne pas seulement à donner aux peuples la richesse et la puissance, mais qui les rend meilleurs, trouvera la récornpense de ses actions dans la vertu de ses sujets, et se mettra audessus de toutes les interprétations malveillantes de la foule ; il gagnera la reconnaissance des honnêtes gens de son siècle, et la faveur des Dieux lui sera accordée.
Ën se plaçant à ce point de vue, le grand Fénelon a dépeint un idéal. Il faut convenir que les moyens qu'il
propose ne suffisent pas aux exigences de sou époque, que ridéal du monarque est irréalisable, et que son influence est peut-être estimée trop haut. Malgré cela, l'action et la portée du Télétnaque de Fénelon furent très grandes. Cet ouvrage se répandit à profusion. Ici, la doctrine et le récit sont unis de la façon la plus étroite. Fort éloigné du pédantisme de la science allemande, au xvii^ siècle, Fénelon est un homme de goiH et d'inspiration poétique. Le cas que nous avons à faire de cet ouvrage ne doit pas tenir uniquement à la forme poétique elle-même qu'il revêt. Ce qui est significatif, c*est que, précisément sous le règne d'un Louis XIV, un pareil idéal a été présenté au monde, et que, dans le précepte mentionné en dernier lieu : « le monarque est là pour le bien du peuple », Tauteur ait osé mettre la pensée fondamentale de son ouvrage. Grâce aux explications de Fénelon, cette doctrine devient
C0?iCEPT10^S IDÉALES DE M0^ARGH1£$ IBl
populaire en des milieux fort étendus, et pénétrera également dans le cœur des princes.
A Tépoque qui succède à celle-ci, parurent encore plusieurs écrits de même nature, qui, pour la plupart, s'inspirèrent de la Cyropédie de Xénophon, et qui intr oduisirenlGyrus dans leur récit : ces écrits, il est vrai, subirent tous rinûuenue de Féneion. Un des amis personnels de ce dernier,Ramsay,écossais émigré, pubiiaà Paris, en 1727, Les Voyages de Cyrus. Cet ouvrage embrasse la vie de Cyrus, de seize à quarante ans. Avant de monter sur Le trône, Cyrus fait de nombreux voyages, se rencontre avec tous les sages possibles et imaginables de tous les temps : Zoroastre, Solon, Pisistratf», Daniel, et tient avec eux des convi^rsatiuns animée?, où il s'instruit des secrets de la nature, et aussi de la tâche des gouvernants. Bien que i*auteur possédât une profonde connaissance de l'histoire ancienne, ces conversations prêtèrent plutôt au rire. Ainsi b expUquequ'en 1728 on lut beaucoup à Paris une satire intitulée : La Nouvelle Cyropédie ou Réfleœiom de Cyrus sur ses voyages^ dans laquelle Cyrus se plaint du rôle ridicule qu'on lui a fait tout récemment jouer. Signalons, enfin, le» Repos de Cyrus^ qu'écrivit l'abbé Pervotti<.
Certes, plusieurs ouvrages de ce genre parurent en-
^ Rahsat, Les voyages de Cyrus^ Histoire morale {Pms, 4727), traduit également en aoglais. Une satire eu a élé faite : La nouvelle Cgropédie, ou RéJLexions de Cyrus sur ses voyages (1728) ; bientôt après Pervotti, Le repos de Cyrus. On peut faire peut-être figurer dans ce groupe : Der kônig au f'Reisen, oder Deobac/itungen ûber Vol kerf/lâck {Gera^ 1786), traduit du français, qui dépeint les voyaircs du roi Mélès de ï.ydie et de sou confident issmin (252 pages).
ÉTËiUNELLE UTOPIS. il
core, maïs nous n'insistons que sur le plos important.
Le plus complet après Télémaque est sans conteste 4S^^Aoy,derabbédeTerra&son* ; nous en dirons quelques mots, car il est très peu connu. Terrasson^ d'après l'éloge qu'en a fait d'Alembert, était un érudit, qui marchait à la tète des philosophes positivistes de son époque, il ne connaissait pas même de nom les personnages haut placés qui lui témoignèrent leurs faveurs, et ne dédaigna pas de rire des absurdités de ses contemporains; pour lui, la terre lui faisait Teffet d une planète éloignée.
Séthos est un livre attrayant, qui offre des particularités intéressantes, non seulement pour Thomme politique, mais aussi pour le pédas:ogue et rarchéologue. L'auteur n'a pas voulu seulement faire un traité sur la politique et l'éducation, mais donner en même temps des renseignements sur tout ce que Ton savait autrefois, sur les mœurs et les sciences de l'ancienne Egypte. Ce livre est donc, dans une certaine mesure, un précurseur de la Fille des rois d^Égypie^ d'Ëbers, sauf en ce qui concerne les notes savantes de ce dernier. Au point de vue égyptologique, il a été considéré comme un ouvrage de haute valeur, et les philologues d'il y a cent cinquante ans ont y à plusieurs reprises, appliqué les opinions qui y sont exprimées à l'hypothèse que la théologie égyptienne formerait le fond du VP livre de t Enéide. Toute cette érudition est très habilement fondue dans le récit succinct dont nous allons donner un résumé.
* ÂBBÉ OB Terrasson, Séthos^ Histoire ou vie Urée des monuments et anecdotes de VAneienne Égypte^ % vol.- (Amsterdam, 1732).— Inscription : « Nutrimentum spirîtus. i»
Page 70 de cette édition.
Cinquante ans avant la guerre de Troie, Osoroth, déjà d'un certain âge, monta sar le trône de Memphis. Nephté, princesse de This, était son épouse. Son fils, Setlios, est le héros du roman. Osorolh est un de ces princes passablement indolents, dont le régne est bon ou mauvais suivant la valeur et rhonnéteté des agents du gouvernement. Plusieurs historiens prétendent avoir reconnu une similitude de caractère entre Osoroth et Louis XV. Le roi, trouvant ennuyeux de gouverner par lui-mémé, abandonne à sa femme les rênes du gouvernement, ce que Ton considère de toutes parts comme un acte de haute sagesse. En réalité, Nephté, avec l'aide du sage Amédis, gouverne d'une manière parfaite. Mais, comme Sa Majesté n'a alors plus rien à faire, elle tombe dans les filets d'une dame de la cour, nommée Daluca. A celte nouvelle, la reine Nephté devient gravement malade, redoutant, non sans motifs, que le sort de Sétbos et du royaume ne dépende de cette Daluca. A la longue elle succombe à la maladie ; les prières solennelles faites pour le salut de son àme sont décrites, ainsi que ses obsèques, d'une manière aussi précise que pompeuse. L'auteur profite de l'occasion pour se livrer à des discussions religieuses d'un certain intérêt. La simplicité des palais, et la magnificence des tombeaux prouvent que, dans cet État, princes et sujets se préoccupeiit davantage du lieu de leurs demeures éternelles que de leurs demeures terrestres. Quarante-et-un juges décident que Nephté est digne de funérailles somptueuses, et le juge supérieiur fait de la reine une oraison funèbre qui passe pour un chef-d*œuvre littéraire.
Daluca, comme on peut le penser, devient d'abord régente, puis épouse Osoroth, auquel elle donne deux enfants. Son gouvernement est absolument Topposé de
l'ÊT£KN£LL£ UTOPIS
celui de Nephté. Ses eiïorls habiles pour corrompre les mœurs konl décriU sous forme de satire. C*est alors que commence Téducation de Séthos. Elle est dirigée par Âmédif«. On noas fait connaître l'état des arts et des sciences, les bibliothèques, les musées et toutes les insUlalioaâ existant à Memphis eu vue de former le talent. Séthos montre des dispositions admirables et doit parvenir à seize ans aux plas hauts degrés de la hiérarchie intellectuelle. Pendant la nuit, Amédis le conduit à une immense pyramide et à un puits mystérieux. C'est le moment d'examiner ce que voit et ce qu'apprend le jeune homme dans ces demeures souterraines : la purification du corps par l'eau, le feu et l'air, celle de l'àme par les prières et les méditations, au milieu du silence et de la solitude; puis, enûn, les mystères de la procession solennelle d*Isis, qui sont décrits d'une njaiiière saisissante. C'était là, au siècle dernier, un sujet si intéressant pour le public lettré et pour les amateurs de théâtre, qu'on s'en servit beaucoup, jusqu'à l'époque où Mozart composa sa jF?â^e enchantée. Du sombre éclat de l'antique superstition, nous nous voyons bientôt transportés dans la vie active de l'Etat. Le mauvais gouvernement de Daluca fait que la guerre éclate avec les Ëtats voisins. Séthos se rend en toute hâte sur le tlit aire de la guerre ; mais, trahi par le général en chef, et cela à l'instigation de la reine, il tombe grièvement blessé dans un combat de nuit et demeure sur le champ de bataille où il est laissé pour mort. Des guerriers (éthiopiens le trouvent et le vendent comme esclave aux Phéniciens. 11 sert de chef à ceux-ci dans une entreprise contre Geylan. Puis il fait un voyage autour de l'Afrique, et l'on nous décrit alors — on voit que l'auteur sait varier son récit — la fondation d'une
colonie et le passage des habitants de la vie sauvage à l'existence telle qu'elle est dans un Élat civilisé. Dans ces entreprises, Séthos allie Thabilelé d'un Colomb à la douceur de caractère d'un Cook et au génie militaire d'anGésar. Il civilise la Nouvelle-Guinée, fonde le Comptoir commercial de la nouvelle Tyr et prend le nom de Chérès.
C'est là qu'il apprend comment un imposteur, Azorès, a exploité dans sa patrie le bruit d'après lequel Sétbos n'était pas mort et comment il est monté sur le trône en se faisant passer pour le vrai Séthos. Azorès fait le siège d'Uiéropolis, capitale du roi de This, dont la fille, Mnévie, a refusé de Tépouser. Séthos se rend en toute hâte en Ëgypte, tue Azorès près d'Hiéropolis, reçoit des autres rois le nom de Sauveur et inspire à la princesse Mnévie une violente passion. Après une nouvelle victoire, Séthos revient à Memphis. Là, il se fait reconnaître; Osoroth abdique et Daluca s'empoisonne. Mais voici une conciusioa surprenante : Sétbos ne gouverne que pendant cinq jours. Après ce laps de temps, il abdique en faveur de son frère aîné, et, non content de cela, il pousse Mn«)vie à se marier avec son frère cadcl, qui l'aimait depuis longtemps. Il se relire, avec le titre de Hoi et de Sauveur, dans le temple de Memphis, où ses frères viennent presque chaque jour lut demander con-seil. Celui lit habituellement des romans pensera que ce serait là un dénouement parfait, si Sélhos avait conservé la couronne et la femme aimée ; mais Tauteur veut que les choses se passent autrement, et l'on peut dire qu'il y a quelque chose d'élevé danscetle double renonciation.
Dans sa dernière partie, l'ouvrage est moins intéressant. Il y est aussi souvent question de l'art de gou-
L ÉTEHKELLE UTOPIE
vemer et de la vie politique, mais pas toutefois d'une manière sullisante pour que nous soyons tenté de l'étudier en détail. Le point capital est encore ici de nous représenter un modèle de vertu. Gibbon di(, avec raison, que Séthos est bien plus original et plus varié que Télémaque^ et pourtant Terrasson est oublié et Fénelon sera immortel. Gela vient de ce que celui-ci s'adresse surtout au cœur, tandis que la philosophie profonde et Térudilion que déploie Fauteur de Séthos n'étaient pas pour plaire à une époque qui sacrifiait tout au plaisir.
Mais ce serait porter un jugement injuste de prétendre
que ces ouvrages ont une place moins importante que d'autres dan^ l'histoire des fantaisies politiques, parce qu^lls ne s*occupent pas exclusivement de la vie politique et sociale. C'était Tépoque où toute inattention se concentrait purloLit sur le pouvoir et sur la personne des princes absolus, et dès lors l'apparition de romans tels que Télémaque et Séthos s'explique aisément. Ët il est certain qu'ils ont exercé sur le développement de la constitution de i KLat une influence plus grande que maints ouvrages d'érudition. Mais s'il est impossible de préciser quel fut le nombre de leurs lecteurs, ainsi que leur action sur Topinion publique, il s'est trouvé nn homme — n<jus pouvons le prouver — qui lut ces ouvrages, les comprit et les médita : ce fut Frédéric le Grand. Celui qui feuillettera les œuvres de ce dernier y rencontrera des pensées extraites des ouvrages que nous venons d'examiner. Par exemple, Tépigraphe faite ù propos de ses devoirs de souverain peut au besoin nous le rappeler :
« Un souverain doit graver trois maximes dans son cœur: La première ^ quil règne sur des hommes^ la
seconde^ qu'il règne (T après des lois j ei la troisième^ quil ne régnera pas élermllement, »
Si Ton veut avoir la preuve que le grand Frédéric avait une connaissance approfondie des ouvrages où étaient Iraitées les questions se rapportant aux meilleurs gouvernements possibles, il suffit de consulter l'exemplaire de Séthos^ qui se trouve à la bibliothèque de Berlin. On y trouvera une note qui établit que le grand Frédéric faisait de cet ouvrage sa lecture favorite ^ Quelques-uns de nos lecteurs connaissent la Bibliothèque royale de Berlin, ainsi que son inscription dont on a tant parlé : Nutrimentum Spiritus (Nourriture de l'esprit). Peu de personnes savent que cette inscrijition est tirée de Séthos, C'est celle de la bibliothèque de Memphis décrite dans cet ouvrage.
^ D'après une note manuscrite sur l'exemplaire qui appartient à la IVibliothèque royale de Berlin, et qui provient de la Bibliothèque de Méjan, Sét/ios était la lecture favorite de Frédéric le Grand. Voir Dlwlop, History of yic^ion (édilioa allemande, page 345). Cette uote ne provient cependant pas, comme on en fait la remarque dans cet ouvrage, de Siebel; d'après un avis de la direction de la bibliothèque, elle n'a pas été faîte à la Bibliothèque royale.
royâumb d'opuir
Aucun des romans politiques dont nous avons parié jusqu*lci n*e8t écrit en langue allemande. Nous allons à
présent |)orter noire attention sur laprenfiière et Tune des rares créations de ce genre écrite en allemand. Assurément, ii n'y a pas que ia langue qui soit allemande : par son contenu et par son plan, cet ouvrage trahît l'esprit théorique d'un savant allemand, d'une inspiralion poétique assez faible. C'est une œuvre très méthodique et très didactique, et c'est précisément ce qui la rend intéressante et fait aussi qu'elle se distingue de la manière facile de C Histoire des Sévaraml>es et des descriptions inimitables d'un Fénelon ou d'un Terrasson.
G*est à peine si Ton peut donner le nom de roman à
un pareil ouvrage, même en le mettant au nombre des romans politiques. U y est également question d'un Ëtat fantaisiste et de toutes sortes de jolies choses. Nous ne connaissons malheureusement pas le nom de railleur de cet ouvrage. Mais toute personne au courant de l'histoire de l'Allemagne et de la littérature allemande, s'y arrêtera certainement. Elle reconnaîtra bientôt, en eflTel, que les idées qui y sont exposées appartiennent à une époque de transformation. La
ROYAUME d'oPUIU 189
seconde moilié du xvii® f^iècle offre un tableau peu
réjoiiissdnl de la liltéraluro allemfinde. Les noms d'IlulTmanaswaldau et Lohensteiii ont encore de la vogue. Une quantité de romans font leur apparition ; ils ne contiennent pas seulement des histoires d*amour, mais traitent fie fa?te et de cérémonial, marque disLinclive du siècle de l^ouis XIV, et décrivent les faits et ^f^^tes de la cour et de TËtat. Dans ces romans à la fois bistoriques et politiques, il est question de toute la science secrète du Gouvernement et de mille rien?, tout cela raconté d'une manière aussi importante que frivole. Werner Happel publiait chaque année, de 1680 à 1690, un ouvrage de ce g'^nre. La langue est rudimentaire avec un mélange d'expressions françaises ; les idées sont également hétérogènes; on les a ornées des falbalas de la mode française, ou bien elles portent la perruque de la pédanterie latine. Après avoir lu cet ouvrage, il nous est arrivé, malgré la pédanterie de la forme, comme la brise matinale d*une nouvelle époque. Nous allons lui consacrer quelques explications.
Celte œuvre, très sérieuse, parut vers lafin d u xvii'^àiècle. Le générai de TËmpire, Schnebeiin, venait d'achever une amusante carte d^Utopie, du pays de Cocagne ou du
pays des farceurs, calquée sur les cartes d'ilolljiiann D'après les indications de la Bible^ ce livre porte le
^ La table des utopies menliODUées par Flogel, Commenfaire» littéraires^ II, 980, a été, dit-an, établie, par le général Schnebeliu, et elle est Faite dans le genre des cartes d^Hoffmann. Un exemplaire, qui est en possession de Tauteur, porte rinscription : Aeeuraia Viopiœ tabula^ c'est-à-dire Carte risihie du pays de Cocagne, si souvent nommé et jamais connu, etc.
ii*
nom de Royaume d'Ophir; les commenlateurs de TAncien Testament ont établi là-dessus les théories les plus
diverses ^ : les navires de Salomon, ainsi qu'il est dit dans le 11^ livre des Chroniques^ ch. ix, 21 , en tiraient de l'or, de l'argent, de Tivoire, des singes et des paons. Le titre est exactement celui-ci :
L'EiaL bien onjanisé du royaume d'Ophir a été jusqu'ici cherché par beaucoup de personnes, mais na pas été trouvé. Il offre une Constitution parfaite des Eglises^ V organisation des écoles primaires et supé* rieures : fixe les aUribulions du roi^ les cérémonies des mariages royaux^ Vèducation des prùices et des princesses de sang royalj la Cour et le Gouvernement, les fonctionnaires qui s'y trouvent^ l'administration supérieure des prucinces et des villes^ le choix des fonctionnaires^ leur fonction^ leur traitement en général et en particulier^ le Conseil d'État, la police, la Cour de Justice^ la Chambre de Commerce, Vhygiène, ainsi que les lois et t organisât iori qui s'y rattachent; indique enfin toutes les informations nécessaires et les choses dignesde remarque,
Leipzig, édile par Frédéric Groscliuff, 1699.
Connue nous venons de le dire, ce livre a paru sous le voile de l'anonyme. Il contient 608 pages in-1 6 et est orné
< Sur Ophir [il, Chroniques, 9, 21 ; I., Les Rois, 9, 28, 10 ; II, Chron., 8, 18, 9, 10; I, Chron., 29, 4 ; Job, 28, 46, 22, 24, Psaumes, 4'r tù; Ésaïc, 13, 12). Voir ÏEnrqclopédie û'WerzoG, XI, 6i. L«'S résullats obtenus par la philologie font voir qu'il faut plut6t chercher Ophir dans l'Inde, attendu que les expressions qui figurent daos les passages cités ct-dessus ne sont pas d'origine hébraïque.