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ROYAUME D OPHIR

de la musique d*église, de la conressioti, de la visite

à domicile pour s'assurer si tous les membres de la famille savent le catéchisme, etc. Dans les décisions législatives qui ont trait aux mariages mixtes, nous reconnaissons Pinfluence des luttes religieuses à leur début, auxquelles les traités de Westphalie (16i8) ne mirent fin qu'en apparence. Le mariage est célébré par le prêtre seul ; les mariages ne sont pas permis, lorsque les futurs appartiennent à des religions différentes, car de pareilles unions enfantent trop de discordes. I/J.lat d'Opbir est purement religieux. Les églises sont de grandes écoles ; les écoles, de petites églises. On nous explique de la manière la plus précise l'organisation des universités, et m<^me pour ceux qui, de nos jours, voudraient porter de l'eau à la rivière, c'esl-à-dire qui voudraient écrire sur la réforme des études, il y a çà et là maints détails intéressants. C'est ainsi que des éfiiriianls de première année, qui suivent actuellement les cours d*une université, ont éprouvé de la surprise, surtout slls sortent d'un milieu administratif ou militaire, à voir des professeurs « qui négligent de terminer leurs cours ». Quiconque a éliulié les ouvrages documentés de l'Université sait que pareille chose s'est déjà produite au XV* siècle.

Il en est autrement dans le royaume d'Ophîr. Avant tout, les professeurs y sont laborieux : ils doivent Hiire imprimer tous leurs cours (ce qui est bien fait pour effrayer tout le monde, excepté les imprimeurs); de plus, ils doivent, ce qui n'est pas une mauvaise idée, noter en marut' le point où ils en sont arrivés. Celte dernière rema rq ue n est pas si extravagante : des professe urs méthodiques, qui pensent que Tordre fait gagner du temps, suivent cette méthode, que ce soitprescritou non; d'autres

L'ÉTEB^ELLE UTOPIE

86 moquent de celle manièrede faire. Les professeurs

d'Ophir sonl, en général, contrôlés d'une manière tellement rigoureuse qu'une retenue de traitement eàt même prévue pour les heures perdues. Voyons maintenant ce qui se passe dans les différentes facultés. Les théologiens font surtout des cours d'exégèse et de morale; les étudiants débauchés ne sont pas tolérés dans ces facultés. A la faculté de droit, on explique le droit fort méthodiquement et surtout d*après le sens, et non d'après la lettre. Les étudiants reçoivent des actes et des pièces en communication, ainsi qu'on l'a réclamé tout récemment, et à plusieurs reprises. On appelle tout spécialement l'attention sur ce fait, — et c^est là une pensée où Tauteur anticipe sur Técole liislorlque, ' — que le droit fait partie intégrante de la vie nationale et qu'il est inutile d'aller chercher des lois dans tous les Ëtats. Les lois doivent, au contraire, être appropriées à la cons* titutiun de chaque pays. Personne parmi les professeurs n'ose obscurcir les textes de lois au moyen de digtinctions et de sous-distinctions de toute sorte, et d'espèces qui ne sont ni dans les lois ni dans la raison, en donnant par là à des avocats peu consciencieux l'occasion de torturer les textes de cent façons diverses ^

Pour la Faculté de médecine, on insiste tout particulièrement sur les chaires de chirurgie et de pharmacie; en ce qui concerne ces dernières, cela est une véritable innovation, car, de nos jours, elles n'existent pas encore partout.

^ Le style rappelle involontairement les ordonnances de Frédéric Guillaume et de Frédéric II à leurs « employés de Justice i>, par exemple celle du 31 décembre 1746, reproduite dans \ei Juristiseher Monatsehrifi de MATmAs, XI, page i9i ; Bornemann, Zimlreckt, I, page 6. Comparer aussi jRmDELE^iiiLixG, Friedrlc/i der Grosse und Coccejî (18G3j.

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On noii> apprend que les philosophes enseigaenl tous daprès la méthode éclectique et qu'il n'}' a pas d'école particaLière ; mais on ne doit rien enseigner contre la gloire de Dieu. Il est également fait menlion d'une chaire d'archiUiclure occupée par un ingénieur. Dans cette université, il y a deux chaires d'un caractère spécial : Tune est occupée par un professeur de morale, Tautre par un professeur d'économie ; le premier enseigne la bienséance, et les gens qui ont le plus de distinction sortent des écoles supérieures ; le second, qui administre en même temps les biens de Tuniversité, enseigne coniment les savants doivent prendre soin de leurs intérêts domestiques. Il est à remarquer que les deux professeurs rattachent leurs cours à Jésus Sirach et aux Pro^ verbes de Salomon, et qu'ils en font dériver leurs règles d'éducation et d'économie domesti(iue. L'enseignement de l'escrime est absolument prohibé.

La deuxième partie, qui traite, en vingt-et-un chapitres, de la question gouvernementale, débute par de très amusants chapitres sur le roi et la vie à la cour. La royauté esl élective. Le roi est représenté comme réalisant un idéal sans pareil, ce qui fait involontairement songer à la physionomie tout opposée de certains monarques de cette époque. 11 réunit toutes les vertus imaginables, etavant tout il doit être équitable et chaste. 11 ne se laisse pas tenter par les honteuses séductions de Famour ; mais, comme son épouse lui témoigne la plus vive tendresse, il ne se livre de son côté à aucun amour étranger oU'ensant pour les bonnes mœurs. Cet exemple a beaucoup d'influence sur la cour, qui a horreur de la luxure, et il faut rem-irquer combien la débauche y est flétrie. Celui qui se permet de faire des plaisanteries obscènes est contraint de porler sur la

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tête, pendant un oa plusieurs jours, des oreilles de co- €bon. Dans les chapitres suivants, il est question de la

fenune du roi, qui doit être née dans le pays et allaiter elle-même ses enfants, puis des princes, du cérémonial de la cour el des conseillers. Le troisième est parlicu* iièrement intéressant. On y expose comment le Dauphin doit entreprendre des voyages dans le pavs et ce qu'il doit y observer. Nous y trouvons des aperçus presque modernes, un écho de ce qa*on nommerait aujourd'hui la statistique, et des instructions très nettes sur la manière de faire des observations en voyage. Dans les universités, — que nous retrouvons encore ici, ce qui pourrait faire croire que c'est un professeur qui a écrit cet ouvrage — le prince doit s'informer si les cours sont faits sans prolixité et sans controverses inutiles. Il doit prendre aussi des informations sur les maisons de refuge et les hospices, sur les maisons de force et de correction (qui, comme on le sait, ne furent établies qu'au xvii^ siècle, et qui étaient alors dans un état déplorable), sur la nature et « l'échelle » (une expression réussie 1) des punitions, sur les travaux et le service des condamnés, les heures de prière, etc» *. Il doit, non seulement se renseigner sur les établissements publics, mais aussi sur l'état des maisons privées, si elles sont

^ Sur la condition dans les maisons de force de celle époque, voir Kroh^e, Lehrbuch der Ge fdnyniskunde (i889), pages 11 et s. ; et Streng, Stadien (1880), pages 31 et s. La valeur pratique de la slatislique tut alors mise en évidence pour la première fois, par Seckbndorff (Voir Preussiaehe Jahrbuehery XII, pages 251-272). La lecture d'Ophir rappellera quelquefois l'ouvrage céJèbre de Sbgkendorff, premier Chancelier de TUniversité de Halle, Der deutsehe Furstefi"

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facilement accessibles en cas d'incendie, sur les dettes iiypottiécaires des particuliers et autres choses seaibUbles. C'est, on le voit, un chapitre bien rempli.

Parmi les lois, on nous fait connaître en particulier celles qui ont trait à la constitution religieuse, et qui sont intéressantes à plus d'un point de vue. En général, la liberté religieuse est à peu prè» telle qu'elle résulte des stipulations du traité de Westphalie. Les peines U's plus sévères sont édictées contre tous ceux qui blasphèment contre la religion. Nul ne doit dire du mal d'un autre culte ; et, dans un banque!, il est défendu de parler religion ; celui qui enfreint ce règlement est puni d'un mois de détenlion dans une maison de force. Les lois strictes et sévères sur la sanctilication et contre le travail du dimanche, qui rappellent le nouveau code pénal de New-York*, sont également dignes de remarque. Le travail du diauinche est puni d'uno année de bagne. Il est fait mention, à cette occasion, des lois applicables aux Juifs : les Juifs doivent avoir leur habitation dans un quartier spécial de la ville et ils doivent porter un vêtement étroit, afin de ne pouvoir cacher des « objets volés ^ )>. A ce propos, il est curieux de connaître quelles sont les vues de la législation d'Ophir en matière de répression du vol ; celle législation est fort simple. Le vol commis une premièr(3 et même une S'îconde fois ne doit pas être réprimé comme un crime, mais puni d'une amende équivalente au double ou au

* Comparer le Gode pénal de New-York,du 26 juillet 1881,

§ 259 et s.

* Sur les lois anciennes contre les Juifs, voir par exemple Stobbe, Die Juden in Deaischland Weiske's Reehtslexikon. V. p. 813 et s.; Holtzekdorff's Hechtslexikoriy II, pages 416, 417.

l'étebkelle utopie

quadruple de l'objel soustrait. Les condamnés doivent purger leur peine par le travail et portent sur le dos une marque faîte au fer ronge ; mais celui qui commet un vol pour la troisième fois doit être enfermé pour toute sa vie dans une maison de force. Peut-être quelques lecteurs ont-ils entendu dire qu'à une époque toute récente, il y a dix ans à peine, des propositions tout à fait semblables ont été fait<'s par des criminalistes et par des médecins, relativement à Temprisonnement des voleurs récidivistes. Ces propositions auraient dû être approuvées, car, de nos jours, il existe des voleurs qui célèbrent l'anniversaire de leur cinquième et dixième condamnation et qui, une fois leur peine finie^sont relâchés; ces propositions s'accordent donc d'une manière admirable avec le système d'Ophir *.

Une grande quantité de lois s*appliquent à la vie sociale et économique, et ont un caractère absolument inquisilorial. Nous y relevons cette décision qu'à une noce il était défendu de boire à la santé de quelqu'un. Une personne coupable de castration ou d'avortement envers des gens mariés encourt un châtiment qui consiste à faire perdre son nom à ses enfants, qui prennent celui du mutilé, et sont, en outre, enfermés dans une maison de correction (mesure discutable). Ensuite, on nous fait connaître les lois sur la mendicité, le luxe et les voyages. Chose curieuse, toute personne qui voyage est

* Les efTorts les plus récents des crimioalistes tendent à

un châlifiient [)lus sévère de la récidive (particulièrement en cas de vol). Comparer, par exemple: Actes du Conijrès pèiiUeriiiaire international de Saint- PétersOourrj fSaint- Péiersbourg, 1892),!, pages 321 et s., 383 et s. Sackek, Der Uuck/all (iS9'Z). André, la Réeidioe {i^dins 1892).

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tenue de rédiger, selon sa profession, les observai ions qu'ellç a faites au cours de son voyage : par exemple, le zooIogÎ8te, sur les animaux ; rarchitecle, sur les constructions. Puis, on fait passer sous nos yeux les lois sur les céréales et sur le prix des choses; nous y apprenons que les bois devront être, en majeure partie, défrichés et transformés en terres labourables (on sait quMI y a deux cents ans on estimait fort peu la valeur des bois et que Ton n'avait encore aucune notion de silviculture rationnelle) ^ Pour ce qui touche à Torganisation du commerce et de Tindustrie, nous apprenons encore quelques détails : par exemple, que dans les villes, et suivant leur importance, on ne permettra pas l'ouverture de plus de deux à quatre cabarets ; que les commerçants seront répartis en compagnies organisées de façon à englober le pays tout entier; que les inscriptions des poteaux indicateurs sur les routes seront enduites de goudron pour les préserver de la pluie, et autres détails infimes.

Dans un ouvrage, où l'on s'attarde à de tels détails, Texposition du droit militaire, du droit financier et de la procédure devait trouver une large place. Sous ce rapport, le Royaume cCOphir appartient aux ouvrages les plus complets. Il faut noter ici que tout le monde est exercé aux armes, mais qu'en temps ordinaire on n'appelle sous les drapeaux qu'un homme sur dix. Pour la question financière, qui jusqu'ici n'a pas encore été abordée, il est dit que le droit d'accise ne

* Sur rorganîsafcion tardive d'une silviculture et d'une

science foreslitTc, comparer, par cxeaiple, [{krg, Geschickte der (leutscfLea Wdlderbis zum Schlusse des Mittelalters (i871j. HoTU, Geschichte des Forst 'Und Jagdcoesens (1879).

tiUK) l'ÉT£RN£LL£ utopie

doit pas être aussi élevé pour les choses dont les pauvres gens ont besoin que pour les denrées deslinées aux riches (par exemple, les droits sont relativement moins élevés pour la bière que pour le vin). Dans les derniers chapitres, on nous donne un code de procédure détaillé qui ne peut intéresser que les légistes. Il est à remarquer que les avocats qui donnent de trop longues consultations doivent en donner d'autres plus courtes gratuitement, et que les conciliations ne sont pas permises, car le juge est absolument lié par ia loi et doit juger d'après elJe. La procédure criminelle tient réellement de Tinquisition ; c'est donc la procédure allemande ordinaire telle qu'elle existait autrefois, et les pénalités sont les mêmes qu'en Allemagne, en sorte qu'il est inutile d*insister sur ce point. Une chose importante : la torture est inconnue à Ophir; on nous donne cela connue un idéal, quaranle-et-un ans avant Tapparition de ia première ordonnance sur «a suppression.

La façon dont le duel et les duellistes sont traités à Ophir est lort amusante, et, pour le compi cndre, il faut se rappeler qu'à la fin du xvii*" siècle le duel prit une telle extension qu'il souleva de toutes parts les protestations les plus énergiques; ce fut, il est vrai, sm» succès. A Paris, on réglait en pleine rue des aiïaires d'honneur, et des dames même se mirent à croiser le f«T ^ Tandis que quelques législateurs prononcèrent la

Précisément à cette époque parurent en France (1671) et dans l'Empire allemand les lois les plus sévères, mais sans effet, contre le duel. Comparer Gadcbbz, Du Duel (Paris, 1840), I, pages 199-233; Zimhbamaniv, Geriehtssaai, 1872,

page 410, etc.

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peine de mort contre le duel, à Opliir, les pénalités sont toutes diflTérentes. Celui qui a provoqué un homme ei> duei doit, peadAnt toute sa vie» porter an sabre de bois et un bonnet de fou, peine infamante qui s'étend, par une disposition fort didcoiiienne, à ses enfants. On procède d'une manière plus douce avec les duellistes de la noblesse ; ici la punition s'arrête au coupable; on met sur son blason un casque fermé, avec une paire de Jum ites par dessus, et, comme porle-écus, deux chats,. « parce qu'il a manqué de générosité ».

Mais si de pareils actes sont punis, les services loyaux sont récompensés notamment par laltribution de titre» de noblesse ou d'un bel écnsson qui vient s'ajouter, le cas échéant, à Tancien. 11 y a aussi dans la capitale une place d'honneur pour « ceux qui ont bien mérité » ; on leur dresse de toutes parts des colonnes et des bustes. Tout cela est décrit de la manière la plus exacte, suivant les règles de la science héraldique.

Voilà donc comment est constitué, en son ensemble^ l'Ëtat du royaume d'Ophir et ainsi se termine ce curieux livre, en se référant à la maxime biblique rapportée plus haut. Mais si quelqu'un désire savoir où se trouve cet £tat, l'information suivante, comme conclusion, le renseignera : « là où règne en un pieux zèle la véritable religion chrélienne en sa pure doctrine et où l'on constate la conduite sainte des maîtres et de ceux qui le& écoutent, là aussi se trouve l'or le plus pur et le plusvrai; là où le droit et la justice sont établis sans que rien ne les divise, là se trouve l'argent le plus pur; là où le commerce et le négoce pros^pèrent, là se trouve en abondance l'ivoire si utile ; là où les sujets ne voient que les actions chrétiennes du souverain, là se trouvent les meilleurs singes (sic) ; là où tous les serviteurs du roi

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s'occupent tidulement et avec un zèle infatigable du bonheur de leur maître et du progrès général, là sont les paons les plus vigilants ; mais là oà tout cela se troa ve réuni, là est aassi le royaume d'Ophir. »

Cet ouMcige fera à beaucoup de personnes l'elTet d'un traité avec ses nombreux paragraphes doctrinaires. Trop souvent il nous présente une sèche nomenclature de lois et d'ordonnances. Nous ne saurions vraiment appliquer à l'auteur répitliète de rêveur ou d'utopiste, car il se laisse guider par la raison plutôt que par imagination, et il n'abuse pas des images aux vives couleurs qui, parfois, ne répondent à rien de réel. Et pourtan l cet ouvrage lient une place bien plus élevée (jue beaucoup d'autres utopies qui sont appréciées, même de nos jours, et qui sont plus divertissantes et plus piquantes pour le grand public. Ën effet, à la différence de tous les autres romans politiques, rorganis;ilion du droit civil et la constitution ne sont pas changées ; ce qui -existe est accepté en principe, et Ton n*a en vue qu'un perfectionnement moral. Et c'est précisément pour cela que cet ouvrage est beaucoup plus sérieux que toutes les extravagances antérieures. La phrase finale exprime tout, si on la compare avec la préface; le bonheur n'est pas là oà se trouve le roi Xammon, il se trouve là où les hornuics sont vertueux, là ou la vie est chrétienne, là est r£tat heureux. A ce pomt de vue, ce livre, qui, en le comparant aux autres que nous avons étudiés, agit moins par sa forme que par son contenu, présente des idées justes et pai fois pratiques.

Considérées sous un autre rapport, les pensées qui y •sont exprimées ont une grande importance. Historiquement, le Royaume dOphir est intéressant, car il nous <ionne une copie iideie de l'État idéal à la fin du xvu' et

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au commeiicement da xviii'' siècle. C'est l'idéal de l'Ëtat où tout se fait pour le bien public, qui, préparé par la

philosophie du droit à son début, par Grotius et PuffendorfF, élaboré par ïhomasius et par WoifFf.a trouvé sa réalisation dans on de«potisme éclairé'. Gela vaudrait certainement la peine de comparer le Royaume cTOphir^ maialencint presque onblii'*, avec les œuvres de Christian Wolff, fils d'un tanneur de Breslau, que l'on a appelé le philosophe officiel du grand Frédéric* Ën i720, Christian Wolff publia, en sept volumes, des pensées raisonnables sur la vie sociale de Thomme et tout spécialement sur la république, en vue d'accroître le bonheur du genre humain* De nombreux passages s*accordent presque mot pour mot avec le Royaume cTOp/iir. Dans tous les cas, c*est la même pensée que Ton retrouve dans Touvrage entier, pensée qui, deux siècles auparavant, n*aarait pu encore être soutenue : rËtat a pour mission d'accrottre le bonheur des citoyens ; c'est une institution pour la prospérité de tous. Il n'est question ni d'£tat constitutionnel, ni de la charte ou des députés, ni du self-govemment ou de la liberté de conscience ; mais les plus profondes atteintes à la liberté individuelle, le contrôle de la vie intellectuelle par la censure, robligation de faire docilement des comptes rendus sur chaque voyage, tout cela trouve sa justification dans la prospérité, dans le bonheur seul. Pareille théorie fait sourire les générations

* Sur l'idée de l'État prospèr»?, voir particulièrement : L. vo£f Stein, Verwaltungelehre^ ll< volume, pages 12 et s.; KnGHBNaBiM, Einf&hrung in due Vertoaltungsreckt (188^), pagesl5 ets. Maaghbt, Studien ûberdieEntwieklunff der VertaaUungslehre (1885).

L'ÉrEa.NELLE L'TOPIE

aclaellefi, et pourtant on a entendu tout récemment

émettre des idées absolument identiques à celles que nous venons d'indiquer. On a donc vu se manifester à des époques antérieures à la nôtre i^opinîon que le rôle de i'Ëtat est « d*accrottre la prospérité des citoyens » (comparez, par exemple, rintroduclion de la Constitution de l'Empire allemand). Celle liiéorie n'a vieilli en aucune façon, et elle reparaîtra dans un avenir prochain. Gela dût-il arriver, ce serait sous une autre forme qu antérieurement. Au siècle dernier, cette théorie du bien public, avec toutes ses exagérations, élait aussi ridicule que fâcheuse, car en Allemagne, par exemple, il y avait plus de trois cents Ëlats ou petits Etals, où chacun décidait à son gré en quoi consistait le bien public. Ne peut-on pas dire que la caricature de ces ellorts vers la prospérité sociale se trouve dans les fameux actes du Comité de Salut public, qui considéra comme avantageux de faire couper le plus de têtes possible? Le peuple ne pouvait certainement avoir aucune sympathie pour un JËtat qui s'immisçait dans tous les détails de sa vie quo» tidienne, et il dut se faire à cette idée qu'un pareil État semblait plutôt une institution basée sur la force pour arriver au bonheur du peuple, il est notoire, en elléi, que chacun préfère être malheureux & sa façon que de se laisser contraindre au bonheur. Toujours est-il que l'État absolu, le despotisme éclairé, rEudémonisiiie, ou de quelque nom qu'on veuille Tappeler, devint intolérable et conduisit à i'£tat constitutionnel moderne. Mais lorsque nous songeons comment a fini l'Etat travaillant à ki [irospérilé de tous, « ayant fait tout pour le peuple et rien par le peuple», et qui iinalement devient un État policier, nousne devons pas oublier que cette idée est l'une des plus importantes de l'histoire de l'État et du Gou*

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vernement allemand. C'est alors que, pour la première

foi?, le jeune fonctionnaire qui commence à voir juste, laissant de côte les commentaires du Droit romain et la casuistique sans esprit des criminalistes de Técole de- Carpzow, tournera ses regards vers la prospérité du peuple tout entier ut s'eicvera jusqu'à un idéal hardi. Voilà quelle est l'importaDce des théories de l'État travaillant en vue de la prospérité de tous, théories qui, assurément, disparurent plus tard, mais qui, jusqu'à Kant, ont régné en Allemagne, en Hollande, en France,, en Italie, et au triomphe desquelles de nombreux princes du xynt* siècle ont contribué sciemment ou inconsciemment. Pour cette raison, le Royaume d'Ophir est d'une importance capitale dans Vhisloire liKéraire du droit administratif allemand. On suppose qu'il a pris naissance au sein de Tuniversité de Halle, qui venait d être fondée, et où les idées de RuffendoriTet de Wolif purent se produire*. Et bien que nous n'en connaissions pas Tauteur, nous pouvons néanmoins lui exprimer notreplus profonde reconnaissance. Son ouvrage, dépourvu des ornements qui captivent, nous donne, avec uneperfection et une proiondeur rares, un tableau de l'idéal que les esprits dirigeants de la hn du xvii'' et du commencement du xviii* siècle se firent de l'État.

* S. Kaweran, Aas Halles Litieraturleben (Halle, 1888)^

ÉTJiR2i£LLË UTOPIS. 1^

Après avoir examiné les Elats de rAmériquedu Sud, occupons-nous des États du Nord. Aucune difliculté ne s oppose à faire faire à notre imagination, avec la rapidité de réclair, le voyage si en vogue de nosjonrs. Nous voilà donc sous le soixante-et-unième degré de latitude, dans 4a ville de Bergen, remarquable par sasuperbe situation et par ses pluies fréquentes, comme fleidelberg et Salzbourg* Faisons une excursion sur les hauteurs de Flojen, et approclKjns de l'endroit où commence le récit qui va nous occuper. On a élevé à l'auteur de ce récit un monument sur la place du marché de Bergen, d'où, de <|ue1que c6té qu'on tourne son regard, on jouit d'une Tue magnifique sur les ravissantes collines qui environnent le fjord. Louis Holberg nous regarde d'un air bienveillant : c'est Tauteur de Tune des œuvres les plus singulières et qui porte le titre de : Pèlerinage de Niel JClim an centre de la terre ^ ,

On voit déjà, d'après ce litre, qu'une légère modîfica* tion s'est produite, et que cette fois il ne s'agit pas d'un royaume terrestre, mais d'un royaume souterrain. Cette •œuvre d'imagination est un pur conte.

JNicoias Kiim ayant achevé ses études à Copenhague

< Comparer Psm, L. Holberg, pages 216 et s.

VOYAGE DXaS LA T£RA£

en i664, revint à Bergen, sa ville natale, instruit, mais la^

bourse vide, pourvu d'excellents cerliiicats de deux Facultés savantes, luais sans les diplômes indispensablesde la toute^puissante Faculté du mande, sans lettres de change. Il gravit, dans son ardeur de naturaliste, lesrochers les plus escarpés, se traîna par toutes les cavernes des environs de sa ville natale, et par ce moyen devient très riche en minéraux, mais n*en demeura pas moins très pauvre, tout en se refusant de vivre aux dépens d'auirai. Ce fut ainsi qu'il décida de tenter un vrai coup d audace. Sur les montagnes de Flojen, dont il a déjà étéquestion, se trouvait Feutrée d'une grotte magnifique, qui 8*ouvrait et se fermait d'une manière intermittente et d'où sortait en abondance une vapeur étrange. Nicolas Klim résolut d'en découvrir la cause et d'arriver si possible par ce moyen à la célébrité et à la fortune. Il se mit en route un jeudi de Vannée 1665. Quatre garçons Faccompa* gnèreni avec des échelles de corde, des perches et des pioches. A rentrée de la grotte, il s'attacha une corde autour du corps, prit une pioche, puis donna l'ordre de le remonter lorsqu'il appellerait, et se fit descendre en recommandant son âme à Dieu. Arrivé à une profondeur d'une douzaine de mètres, la corde se rompit, il entendit un grand cri poussé par ses compagnons, et fut précipité dansFablme avec une rapidité vertigineuse. Ce n'était pas une voltige irrégulière, mais bien une chute qui, d'un plongeon perpendiculaire, se transforma bientôt en un mouvement giratoire; le mouvement ne cessa que lorsque M. Klim arriva dans la planète Nazar, située à Fintérieur de noire globe qui est, lui, une sphère creuse. Une carte, jointe à une ancienne édition, et dont nous donnons le cliché, en reproduit le dessin fort simple.

La planète Nazar circule dans cette sphère creuse dont

le soleil souterrain forme le ceaire. Klim tombe en un profond sommeil; le mugissement d'un bœuf réveille et l'arrache à ses doux rêves. Épouvanté, il se réfugie sur un

Arbre, mais qnel est son étonnement lorsque cet arbre pousse un cri, puisse met en mouvement, et que d'autres

férence, en Nazar, que celle qui résulte du nombre des branches. Nous avons l'occasion d'assister aussitôt à une audience du tribunal, Klim étant accusé d'avoir voulu faire violence à cette dame et de Tavoir outragée. L'audience a lieu dans la mairie de la ville de Keba; et déjà ici tous les traits caractéristiques du Gouvernement <les Potuaniens — la principauté se nomme Potu — nous sont dévoilés. Des avocats, vêtus de peaux de brebis, y font des plaidoiries. Celui-là seul qui pense avec lenteur est apprécié et estimé, et celui qui saisit une chose avec rapidité n'est pas considéré comme ayant du jugement. La punition est également digne de remarque. Klim sera soumis à l'épreuve de la sai?<née, et son sang, examiné. Tout d'abord, Klim s'étonne de la sottise de ce peuple, mais son dédain se change vite en admiration. Ici, en

arbres se précipitent sur lui.

Il faut Bavoir en effet que

les habitants de ce pays sont des arbres et que Tarbre sur lequel Klim avait voulu se réfugier était une dame de distinction.

Chacun est considéré suivant les branches qu*il possède; ainsi, par exemple, le secrclaire du roi en a onze etécritonze lettres en même temps. Il n'y a d'autre dif-

«ffet, à la place de pénalités qui mutilent» on recherche

si le ci iaie no provient, [jas de la corruption des Jiumeurs ; le réalisme moderne ne saurait vraiment rien désirer de mieux en droit pénaU s'il demandait que le penchant aux actes délictueux fût ainsi recherché dans le sang, au lieu de Tétre dans l'esprit.

Après cet événement, on apprend au prince qu'une créature douée de raison est tombée de la terre, et le prince ordonne qu'on lui enseigne tout aussitôt la langue du pays. Ceci fait, Klim obtient un certificat où, par suite de sa rapidité à saisir les choses, il est déclaré incapable de remplir une fonction élevée; alors il est proposé pour l'emploi de courrier de la cour, en raison de sa légèreté exceptionnelle. En effet, il obtient cet emf)!oi : il ose, à la vérité, protester contre ce certificat, mais il encourt une sévère punition, dont il luiest fait remise étant donné son jugement inconsidéré d'habitant de la terre. Notre bon Nicolas Klim est donc, pendant quatre an^, courrier à la cour de Potu, et ses vêtements sont accrochés dans le musée avec cette inscription : a Costume d'un animal du monde d'en haut. » Dans sa nouvelle condition, le courrier a mainte occasion de faire connaissance avec toutes les particularités du inonde souterrain. La planète Nazar accomplit sa révolutîuri dans l'espace de seize mois, et, par suite, l'année en a également seize. Il n'y a pas de ditférence entre le jour et la nuit; il y a dans ce pays une clarté éternelle, comme en été dans les régions polaires (c*est une condition qu'on pourrait ciler comme étant peu enviable).

Il est ensuite question des inst i t u ti ons et des opimuns de

ce pays, dont on nous fait des descriptions extraordi-

nairement spirituelles. Par exemple, on nous racrmte,

en parlant des universités, qu'il n'y a pas de facultés

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de médecine ni de théologie, parce que, pour celles-là, les gens sont équiiiljrés el, par suite, bien poi teints, et que la théologie ne comprend en deux pages qu'un seul coaimandement : « Dieu, créateur et conservateur de toutes choses, qui, dans une autre vie, récompensera les vertus el punira les vices, doit être honoré etaimé » (ces quelques mots donneront matière à discussion dans les romans politiques ultérieurs) et parce que les recherches et les discussions sur cette maxime sont interdites. Les Potuaniens disent que notre intelligence est aussi peu faite pour la compréhension de ces choses que les yeux du hibou pour voir le soleiU Nous apprenons que les oraisons funèbres sont soumises à la censure, et nous assistons à la proinuUuu fort simple d'un professeur. Comme contraste, on nous fait le récit, dans une mordante satire, d*une soutenance de thèse du monde d*en haut, fort en usage autrefois et qui même n*a pas encore été supprimée de nos jours dans quelques universités.  Potu, on met ces discussions au même rang que les spectacles, c*est un véritable sport* Des gens riches, notamment, entretiennent, non des chiens de chasse, des chevaux ou des jockeys, mais des rhéteurs bien dressés pour la chasse annuelle aux paroles ; on fait des paris absolument comme au pesage de Longchamps, et Ton engage des sommes sur un animal dtispulaœ comme sur un cheval anglais. Un champion de celte sorte oflre de grandes ressources au capitaliste qui rentretien t à grands frais, car il lui fait gagner une grosse fortune. Il enserre de toutes parts son adversaire dans ses fîleL^ Liascs par la logique et la dialectique, évitant habilement ses coups au moyen de distinctions, de rélicenceS| et le menant finalement il veut.

VOYAGE DAxNS LA TERRE 211

Mais assez surce point. L*ouy rage abonde en plaisanteries de celle sorte. Toutefois, il ser.ut inexact de dire qu'il ne conlienl rien sur i'Elat lui-mèiue. Le septième chapitre nous décrit la constilution de cet Ëtat Potu. It débute par une considération politique fort sage. Dan» Potu, le trône est héréditaire depuis mille ans. Une seule fois, on tenta d'ébranler ce principe. Quelques* uns, ainsi que la- saine raison paraU Texiger, faisant plus de cas, pour le choix d'un souverain, du talent et de Tesprit que de la naissance, portèrent leur choix sur le philosophe Rabaku. Tout d'aboH. il gouverna à la perfection. Mais bientôt se manifesta Terreur de cette maxime que le pays est heureux quand il est gouverné par les philosophes (Plalun). La vertu et riiabilcté de Rabaku ne purent résister que peu de temps aux préjugés résultant de son obscure origine. Ceux qui avaient grandi avec lui se sentirent négligés, et lorsque enfin Vk fut contraint de passer de la douceur à la sévérité, une révolte éclata. Le philosophe remit donc de son plein gré le gouvernement entre les mains du prince à qui il revenait par droit de naissance, et la paix fut rétablie avec Tancienne maison souveraine. Plus tard encore, une transaction, faite par un autre philosophe et consistant à choisir le plus capable des princes héréditaires légitimes, fut repoussée par crainte de discordes. Depuis, la peine de mort est prononcée contre tout faiseur de projets irréalisables.

Il est un point digne de remarque dans cette constitution : celui qui rédige un projet doit se tenir sur la place du marché, avec une corde au cou, pendant tout le temps qu'on délibère à ce sujet ; le projet esl41 rejeté comme contraire au bien de TËtat, Fauteur expie son audace par la mort. Aussi est-on généralement très peu porté

à créer des lois nouvelles, et les travaux législatifs s'accomplissent avec une. lenteur extraordinaire. Cbaque

nouveau projet de loi est d'abord exposé dans tous les hôtels de ville du pays, et chacun peut adresser ses objections à Tautorité spécialement constituée à cet effet. En général, les lois ne doivent pas être discutées. Dans les afTaires politiques, la liberté de penser est encore plus limitée que dans les questions de religion^ car celui qui commet une erreur en ces matières, disent les Potuaniens, le fait à ses risques et périls, tandis que •Of'lui qui met en doute ou qui fausse le sens U une lui s'attaque à la majesté de r£tat et à la paix de ia société.

Une autre particularité de cet Ëtat se manifeste dans

r^^galilé des conditions; celle-ci n'existe pas d'une manière absolue, mais elle est poussée aussi loin que possible. Autrefois, la sotte manie des titres était très répandue, c( presque comme dnas le monde d*en haut où Ton appelle Votre Excellence, les eslropi«''s, et Sire, les enfants trouvés ». Les haies et les buissons tenaient le premier rang ; des cbénes et des cèdres à dix et douze branches occupaient les plus bas degrés; les femmes se faisaient appeler conseillères intimes de cuisine ; et les mendiants, receveurs généraux d'aumônes. Un chêne osa, enfin, se faire mettre la corde au cou, et la proposition qu'il fit d*en finir avec cet abus fut acceptée cà runaniuiilc. A présent, tous les citoyens sont égaux, et Ton peut voir, dans la formule de la loi quel cas Ton fait des conditions individuelles : « Mandons et ordonnons h nos paysans, fabricants, marchands, ouvriers, philosophes, artistes et serviteurs de la cour... »

On trouva dans les archives une hiérarchie encore plus précise, d'après laquelle le premier et le deuxième

VOYAGE DANS LA T£RRE 2i3

degré étaient occupés par ceux qui avaient rendu de grands services à l'Ëlat et qui le servaient pour rien. Les marchands étaient seulement au neuvième degré» ainsi que les serviteurs de la cour, qui avaient 500 rupatis de traitement; au onzième degré se trouvaient les conseiiierà de la cour, qui avaient i.OOO rupatis. Dans Potu, celui-là seul est grand qui a beaucoup d'enfant?, et non ceiui qui, comme Alexandre et César, après avoir sacrifié la vie de milliers d'iiunnnes, meurt sans en laisser. Celui qui a six enfants est aliranclii d'impùts. D'ailleurs, en dehors du privilège mentionné plus haut du nombre des branches, il n'en existe pas d*autre que celui de la capacité. Les plus capables seuls sont appelés à tous les emplois, d'après des certificats précis; le favoritisme n'existe pas. Pendant que Klim se trouvait en ce pays, une veuve à six branches occupait un des premiers emplois de TÉtat, mais l'un de ^es frères élait boucher de la cour, et l'autre sommelier. Les relations de parentagene sont là-bas d'aucun secours^ au contraire de chez nou«, f)ù il y a des emplois qui ne sortent pas de certaines familles et où l'on voit des personnages pénétrer en rampant dans le temple des honneurs parla route aplanie du népotisme.

Comme conclusi(;n à ce cliapitre, on nous fait connaître vingt règles extraites du Compendium de morale et de politique. Le gouvernail du bien public, préparé pour l'héritier de la couronne est destiné au prince. Il serait trop long de le reproduir»^, qu'il nous suffise de dire qu'on y voit comment le prince doit considérer les conseillers qui font de l'opposition comme les plus sincères, comment il doit avant tout choisir un bon précepteur pour l'héritier du trône et ne sanctionner aucune institution inutile qui encourage la paresse, etc..

l'£T£RK£LL£ UTOPIE

Il faut maintenant donner de plus amples détails sur les aventures de Klim. Après avoir passé quatre ans à porter des messages, il est choisi pour faire la décoa* verte de la planète Nazar, ce à quoi la rapidité de sa marche le désignait avec avantage. Le roi veut s'illustrer par celte découverte et sa description. Gomme on parle partout la même langue, le voyage n*o(rre pas trop de difficultés. C'est ainsi que Klim arrive dans une foule de pays des plus curieux, dont la description nous réserve sans cesse de nouvelles surprises et dans laquelle l'auteur se surpasse vraiment lui-même en satires et en allusions. Dans le pays de Quamso, les gens débordent de santé; ils ne connaissent ni souci ni maladie et arrivent à un âge si avancé qu'ils finissent par se pétrifier; il est vrai que ces gens sont dénués d'idées et de sentiments, aussi respirent-ils l'ennui à forte dose.

A Lalak, qui est vraiment un pays de Cocagne, et qui offre tout en abondance, les gens n'en sont pas plus heureux pour cela; leurs corps se décomposent pour ainsi dire de leur vivant, et ils se suicident pour la plupart. Le voyageur voit clairement alors comment un pays qui ressemble au paradis des élus peut n'être que le triste séjour de gens obtus et dignes de pitié.

Dans le pays de Aardak, il y a huit espèces d'hommes, d'après le nombre, la forme et la position des yeux : trois, quatre yeux, des yeux oblongs, quadrangulaires, etc. Ceux qui ont les yeux oblongs forment seuls la première classe ; tous les map^istrats et dignitaires sont recrutés parmi eux; celui-là seul qui affirme sous la foi du serment que le saint disque du soleil lui parait oblong peut obtenir un emploi.

Un autre pays se di>lingue par ses mines d'or et d'argent et contient des richesses considérables. Mais les

habitants sont tous esclaves de leur insatiable cupidité ; ils dorment avec les clefs de leur coITre-fort dans la main. Dans leurs écoles, on n^enseigne pas la religion, mais seulement le calcul, et dans les églises on chante la table de multiplication.

La petite contrée de Quamboja montre àKlim comment la nature y est disposée tout à rebours. Ici, les gens, au fur et à mesure qu'ils prennent de l'âge, deviennent de plus en plus débauchés et incoiistatils, aussi tombentils vite en enfance, de sorte qu'on ne confie plus d'emplois k ceux qui ont passé la quarantaine ; bien plus, on les met sous la tutelle des plus jeunes.

De ià, Kiim se rend à Kockleku, royaume des femmes. Ce sont elles qui gouvernent; elles jouissent d'une grande estime ; les arbustes masculins (les habitants des deux sexes sont des genévriers) s'occupent de cuisine et sont peu considérés. Les récits extravagants et les contes s'appellent babils dhommes. Trois cents beaux jeunes gens ou hommes faits se tiennent, pour les plaisirs de la reine, dans le plus magnifique monument de TÉlat, qui * lui sert ainsi de harem.

A cette principauté conûne le pays des savants, qui a un fort vilain aspect. Les rues y sont raboteuses et boueuses, et Ton entend dire partout que tout cela va bientôt s'améliorer, dès que les grands esprits se préoccuperont de ces bagatelles. Gela commence à se gâter pour Klim. Il a une aventure : « Forum urbis divers» ornabant statu ae. His accedebam, perieulun^ facturu?^ ecqua forte epigrammata légère possum. âed, dum in eo conata desudo tergum mihi incalescere acmadidum fieri animadvertebam. Hinc retrospiciens ut fontem calidi fluminis deLe^^crcm conspicabar philosophuui posteriora

mea permingenlem. Nam meditationibus abstractu»

staiaam me credidit, ad quam vesicam exonerare solebal ». Celte avenlure aboutit à une querelle et à son arrestation ; sa structure corporelle paraissant étrange^ il fol presque vivisecté.

Il parcourt encore une quantité considérable de pays : celui des trompeurs et celui des athées, pays où les gens ne se couchent jamais ; un autre pays où tous les partis religieux vivent en paix les uns à côté des autres ; un état tributaire, dont les habitants ont le cœur dans le haut de la cuisse droite et portent écrits sur le front des signes indiquant exactement combien d'années ils ont vécu et combien ils en ont encore à vivre ; puis, un pays où les gens ne vivent que quatre ans, et un autre où ils parviennent à l'Age dequalre cents ans. Le pays d'Arkarak est aussi très curieux : les gens y naissent avec sept têtes : c'étaient de vrais géniefï universels, jusqu'à ce qu'une loi édicla que les monocéphales seuls pourraient obtenir un emploi. De nombreuses personnes se firent donc retrancher six têtes, en sorte que les idées confuses disparurent et que la saine intelligence de Thomme redevint féconde. Bien préférable était la condition des gens de Kabak, qui naissent sans tète et qui parient au moyen d'une ouverture, en forme de bouche, pratiquée dans leur poitrine. Ces acéphales sont des gens très utiles ; on en fait des chambellans, des sacristains, des appariteurs, et on les prend aussi comme conseillers. On emploie également beaucoup dans les conseils des assesseurs sans téte, qui doivent resterassis pendant de longues séances sans avoir à rétléchir. Assurément, il est parfois, sinon meilleur, du moins plus sûr d'être né sans téte. La capitale de ce pays est Tune des plus belles : elle possède une courv une université et une superbe église. •

On voit qulci les faiblesses humaines sont dépeintes avec une grande puissance d^observation et qu^en même

temps la folie qui consiste à désirer et à rêver des inslilations parfaites est ea partie Oagellée par une satire très réussie ; cependant, il s'en faut de beaucoup que nouç ayons cité toutes les contrées queparcourt le voyageur. On peut encore noter que Klim, à la fin de ses pérégrinations, arrive dans la Terre de la Liberté, où règne ie principe : <f Ne fais pas & autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fit ». Des groupes de citoyens parcourent les rues ; les maisons sont barricadées et occupées par des gens arméSfSi bien que Klim part au plus vite et ne se considère comme libre que lorsqu'il a laissé le pays de la Liberté bien loin derrière lui.

De retour à Polu, Klim ne peut faire autrement que de présenter un projet de réformes. D'après Texpérience qu'il a acquise en Kockleku, il veut modifier la Constitution en restreignant la participation des femmes aux affaires gouvernementales. Mais sa proposition de changement est rejetée, et il a mérité la peine de mort. Toutefois, comme il n*est pas né dans la planète Nazar, sa peinede mort est commuée en la peine la plus dure de la deuxième classe : Texildans le (innaraent. Les Potuaniens considèrent le Urmament intérieur comme une colonie pénitentiaire ; deux fois par an, on voit arriver de grands oiseaux de poste — sorte d*oiseaux Rock — (|ui transportent les condamnés au firmament. On jette des filets sur ces oiseaux, peu de temps avant leur départ, et Ton y attache, par des cordes, une caisse pour chaque criminel.

C'est ainsi que notre Klim est enlevé au firmament, cette partie de notre globe où sont les véritables antipodes des hommes supraterrestres. La distance est

ÉTBmntLB OTOPIB. <3

de cent milles; le voyage de l'oiseau géant dure environ vingt-quatre heures; après quoi, il dépose gentiment la malle aérienne sur le pays de Marlinia. Celte Marlinia

est le pays des singes ; le contraste de cet État avec celui des arbres roides, qui traitent tout d'après des principes rationnels, nous est dépeint d'une manière délicieuse. Si, dans le premier, Ktim avait reçu le nom de « Prématuré », dans celui-ci on l'appelle le « Dialjle imbécile ». Dans ce pays, on apprécie surtout ceux qui saisissent rapidement une question, et qui peuvent faire accroire quelque cfiose à leurs semblables; et tous ceux (jui font des prujcU de but en blanc y arrivent, rapidement à des emplois. L'instabilité de tous les us et coutumes, le changement constant des lois et des institutions distinguent ce peuple. On conçoit que, par suite de l'abondance formidable des lois, le droit n'est qu'une formalité sans principe général. La religion est également plus formaliste qu'édifiante ; il y a 230 opinions différentes sur la nature de Dieu et 396 sur Tessence et les attributs de l aine. A peine un singe eut-il appris que la croûte terrestre supérieure était habitée qu'il fonda tout aussitôt une société anonyme par actions, pour le percement de cette croûte, et pour rétablissement d'une route vers le monde d'en haut ; tout le monde acheta à Tenvi des actions ; il est certain que nombre de familles payèrent cher cette grossière spéculation, et la société fit laiililc, après (|u'on eut compris cette folie. L'auteur du projet n'en reçut pas moins le cordon de l'ordre de ia Queue, car Ton se dit que, malgré l'insuccès de cette entreprise, le plan était cependant digne dé'loges.

Klim fut d'abord porteur de la chciise du scribe en chef de la ville, mais il fut bientôt conduit à l'idée ingénieuse d^inventer une perruque. Celle-ci obtint un tel succès

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VOYAGE DA2iS LA T£RRE 219

q«'on adopta tout aussitôt, après délibéralion en séance solennelle du Sénat, cette parure de tête pour les fonctions supérieures, et que, plus tard, le port de la per* ruque futpermis à tout le monde. Ktim loî-méme, appelé Kakidoran en langue martinique, reçut un traitement de faveur et la noblesse héréditaire. Peu de temps après, il eut encore à subir les coups du sort. L*épou8e do scribe en chef delà ville, dont il repoussa les avances, se conduisit comme M®« Putiphar; elle soudoya des témoins pour confirmer des offenses imaginaires, en sorte que Klim fut condamné aux galères. Tous les ans, un navire faisait voile à destination des terres paradoxales, {terras paradoxas) et nous accompagnons pendant celte traversée Klim, qui de rameur devient bientôt perruquier. On nous raconte les choses les plus incroyables, avec l'assurance, maintes fois répétée, que tout cela est la pure vérité. Dans une contrée, habitent les pies; dans une autre, les habitants sont de véritables contre-basses, qui, au lieu de parler, font elles-mêmes vibrer leurs cordes ; les avocats râclent sur leur ventre, le juge joue un air grave et solennel, et l'huissier enlève, enfin, Tarchet au criminel, ce qui équivaut à la peine de mort.

Eu P \ qlossie, les hommes, par suite de l'absence de bouche, parlent avec leur derrière, et sur la côte glaciale les habitants sont de glace. Le vaisseau mouille, enfin, en Mézendorie. C'est le véritable pays idéal, où chacun, selon ses capacités, parvient à remploi qui lui est dû. Les habitants sont ou bétes, ou arbres ; les gouvernants sont pris parmi les lions; les éléphants deviennent ministres; les arbres, juges ; les corbeaux, avoués aux successions; les boucs, grammairiens; les renards, diplomates; les singes, acteurs ; les chouettes, conseillères des finances;

L KIEK.NELLE UTOPIE

les blaireaux, domestiques. G*est un Ëtat modèle, mais

s'il en est ainsi — telle est la sage conclusion d'Holberg — cela ne tient pas à la Gonstitulion, mais bien au choix éclairé des personnes.

Malgré ces détails grotesques, et presque en trop grand nombre, même lorsqu'ils renferment un sens profond, la fantaisie de l'auteur est loin d'être épuisée. Dans cet ouvrage, Tinévltable naufrage n'arrive que vers la On» alors que c'est par là que commencent les autres romans politiques. Klim est jeté sur la côte de Quama. Un peuple simple y habile, vivant de lâchasse et de fruits. Notre héros, qui a été si leste à Nazar, et si sot à Martinia, est à présent, au milieu de maladroits, le plus habile de tous. C'est un demi-dieu parmi ces êtres à moilié hommes, et on l'honore comme un prophète. On le considère comme un envoyé du Soleil, et il est obligé de devenir premier ministre de ce grand royaume, pour faire des réformes. îl y réussit, et s*appii(]ue surtout k former, avec les Quamites, de bonnes troupes avec lesquelles il arrive à conquérir tout )e monde souterrain. Il s'empare tout d'abord du royaume tanachitique, dont la bibliothèque de la cour contient un trésor : c^est une relation de voyage dans le monde d'en haut. Des fragments charmants en sont donnés ^ Il conquiert

4 Le fragment extrait du journal de voyages de Tanian, dans la Bibliothèque tanachitique, contient une série de passages curieux. On dit, par exemple, qu'en Europe on nomme « bien nés » quantité de gens bossus (comparer plus haut, page 212), qu'il y a à Home un pontife supérieur qui peut faire damner ceux que Dieu absout, et inversement. Dans la plupart des pays, Dieu ne comprend qu'uue langue, le lalin. Les matières principales de renseignement savant en Europe sont la chaussure, les colliers, les couLumes et les

ensuite trois autres royaumes, et flnalement aussi Martinia. Klim a été. sur ce« entrefaites, éleva' à la dignité d'empereur. Nicolas Klim, le sacristain de réglise de la Croix, à Bergen, empereur souterrain, est appelé Nicolas le Grand, l'envoyé du Soleil, empereur

folies de quelques nations disparues. Dans les pays du sud, on montre, dans de précieux tabernacles, des gâteaux ronds, et les prêtres jurent que c'est Dieu, [.es boulangers euxmêmes, aux mains desquels est encore collée la pâte dont ils les ont pétris, prétendent que ces petits pains ont créé le monde. (Comparer les procès criminels du xviii« siècle et Voltaire; comparer aussi le premier procès de Thûmmel, décision du tribunal de l'Empire à. la date du 30 avril 1883)* Parmi les savants, ceux-là ont une grande considéraUon qui savent arranger le sens simple de la phrase, de telle sorte que ce qui était clair devient obscur et embrouillé. Les Anglais affinent Tintelligence à un tel point qu'elle en trébuche ; on paye mieux un service que rend un étalon que le travail de toute la vie d'un ecclésiastique.

Le PoriugaJ est fixé à l'Europe d'une manière si peu sûre qu après le prochain tremblement de terre on le trouvera en Amérique.

Il y a encore en Europe un peuple qui ne possède aucun territoire, mais d'autant plus de richesse. Ce que sont les scarabées brillants, tel est ce peuple parmi les Européens; ils savent tirer de l'or de tout. Ils se considèrent euxmêmes comme les élus de Dieu. Les Européens leur doivent la religion, la lettre de change et les puces. Le passage sur TAllemagne est ainsi conçu :

« Cet État s'appelle le Saint Empire romain. Mais, attendu quMl n'est ni saint, ni romain, et qu*îl n'est pas davantage riche, c'est là un titre creux ; d*ailleurs toute la nation est possédée de la maiiic des titres. Cette tendance ne rendî pas seulement la langue allemande incompréhensible dans les réunions publiques, par suite de sa prolixité, mais elle a fait que les assemblées du heichstag ont dù quelquetois

L^Él-ERMELLE UTOPIE

de Quama et de Mézendorie. Il se marie avec une princesse impériale et a un ûls héritier du trône. C'est donc ainsi que commence la cinquième monarchie, dont on avait tant parlé h l'épàcjue de la république anglaiscy et c'est ainsi que le siècle quamien fait suite aux siècles assyrien, perse, grec et romain. Mais son règne est de courte durée. Le nouvel empereur oublie bientôt Dieu ; il s'oublie lui-même et commet chaque jour des folies et des cruautés sans lin, en sorte que l'on voit grandir la haine et le mécontentement du peuple, et il est obligé de s'enfuir. Ceux qui le poursuivent approchent ; il découvre alors une grotte où il pénètre,

se séparer parce qu'on n'a pas su s euleudre sur l'ordre d'après It'fîuel les dt^putés devaient siéger. Bien que cet Etat possède un roi qui se nomme empereur et augmeotateur continuel d'un royaume qui va sans cesse en diminuant, et qui, par suite, ne devrait porter ce titre qu'autant que les seigneurs, par la grâce de Dieu, augmentent, très souvent incognito, leurs royaumes, on peut ainsi le nommer un monstre à nombreuses tètes (Momtro sinUle corpus, dit PuITendorf), qui porte patiemment sur son dos une cartemodèle de toutes les institutions et de tous les pays déchirés, rapiécés, reçus en héritage ou volés, grands ou petits. Ce royaume offre également une armée aussi variée qu'une boîte de couleurs, car il y a des princes qui ne fournissent qu'un sonl ^oldat représentant l'arméeet l'État-major de son pays. Presque chaque ville miportantea le droit de frapper monnaie, droit qu'une autre ordonnance retire à ia plupart d'entre elles. On a d'innombrables écrits sur la Constitution du royaume allemand, parce que les Allemands ont la liberté de la presse, c'est-à-dire Tabsolue liberté d'écrire sur les choses qui n*eiistent plus ! C'est assurément une belle prérogative, car... »

L*ouvrage présente Ici une lacune, comme cela arrive si souvent, par suite d*usure, de taches» etc.

en rampant, mais elle devient bientôt escarpée ; il tombe, tombe, tombe et se trouve, enfin, sur un rocher qu'il reconnaii comme étant celui d'où ii avait été précipité, dix ans auparavant, dans le monde souterrain. Qui donc, depuis Nabuchodonosor, a subi une aussi rapide transformation ?

Après une longue hésitation, Klim prend le chemin de Sandwick, mais tout fuit à son aspect, car il a encore sur la léte la couronne à rayons dont il avait été paré à Quama ; on le prend pour le cordonnier de Jérusalem, le Juif'Errant. Seul, un vieillard ose Taccueillir) et il se fait connaître. Il se rend ensuite chez Févéque de Bergen, et comme il n'y a pas de chaire de maître d'école de libre, la situation d'instituteur devant convenir mieux que toute autre à l'ancien monarque, ii accepte remploi de sacristain à Téglise de la Croix. Il fait de la fille d*un marcliand, Madeleine, la compagne de aa vie^ ses amis lui ayant enlevé les scrupules qu'il aurait pu avoir au sujet de son mariage avec Timpératrice de Quama. c J'ai eu trois enfants de ce mariage, en sorte qu*aa total cela m'en fait quatre, si le prince de Quama est encore vivant. »

C'est ainsi que se termine le manuscrit.

Nous nous sommes efforcé de donner un aperçu de ce pèlerinage souterrain de Nicolas Klim. Mais chacun des extraits de ce roman demeure incomplet. L'ouvrage abonde, en efl'et, plus que tout autre, en saillies; il est pleinde traits d'esprit, ingénieux et divertissant, bien que, à notre point de vue, l'exposition en paraisse longue parfois, le lai in très vulgaire, et l'ensemble un peu circonstancié. On peut discuter si cet ouvrage fait partie des romans politiques; mais ce serait là une querelle d'Allemand. Ce n'est pas seulement l'une des plus impor-

tantes satires que rËrasme danois nous a données dans son œuvre, mais elle doit être également mise au

nombre des fanlaisien que nous étudions. En eiïet, d'importantes questions relatives à la nature de l'État y sont discutées en maints endroits^ et les formes de la constitution, Torganisation des conditions sociales, les lois pénales, sont traitées de la manière la plus variée. Par exemple, Tantagooisme existant entre les arbreshommes, à rinteliigence lourde, qui représente l'exagération du principe conservateur, et le peuple simiesque, avide de nouveautés, est décrit d'une façon parfaite.

Il semble donc justifié qu'on puisse citer Holberg comme le créateur original d'un genre complet de romans satiriques où le grotesque s^allie au comique^ et cela» avec d'autant plus de raison que ce satirique de génie est bien moins connu que Tangiais Swift, par exemple. Le pèlerinage de Klim est évidemment imité des voyages de Gulliver S dont les scènes sont, encore de nos jours, représentées en jouets d'étain par une fabrique de Nuremberg. Cependant l'Anglais ne parle que fort peu de i'£tat et des lois, tandis que Touvrage d*Holberg brille par de savantes et curieuses considérations sur le monde ; c'est par là qu'il se dislingue de celui de SwiTt. L'ancien roi accepte, avec une tranquillité toute philosophique, les fonctions de sacristain, tandis que Gulliver, des pays follement fantastiques qu'il décrit, revient dans sa [iatrie plein d'exaspération, de misanthropie, avec la conviction que les singes sont meilleurs que les hommes, et que ceux-ci sont des

* Sur les sources de Gulliver, voir Hettabh, Littérature geaehiehtef 4* édition, pages 339 et s., 342. Voir aussi la Biographie de Swiftf par Graik (Londres, 1882), et R.<M. Hever, Sioift und Liehienberg (Berlin, 1884).

singes dégénérés. Le satirique anglais manque d& cœar, et Ton peut lui appliquer le mot de saint Paul :

« Quand même je parlerais toutes les langues des hommes, et même des anges, si je ii*ai point la charité, je ne suis que comme Tairaîn qui résonne. » Au eon-> traire l*auleur humoristique danois, dont nous voyonsà présenlles traits pleins de douceur en face du théâtre de Copenhague et au milieu du splendide paj'sage de Bergen, a réussi à unir le calme du politique qui observe avec pénétration et finesse d^esprit à la philanthropie qui, seule, fait le vrai politique et permet de châtier avec amabilité les faiblesses et les folies de* notre espèce*

Mais l^s deux romans d'Solberg et de Swift ne sont

que les branches d'un arbre d(jnt les racines pénètrent plus profondément et qui sont celles d'autres récits d'une époque plus récente. La fin du xvn^ et le com* mencement du xvni* siècle sont les époques des romans de voyage, qui flagellent en môme temps les diverses conditions de la vie. Les romans historiques et politiques dont il a été question plus haut (p. 189) furent remplacés par les robinsonades, au commencement du xviii® siècle. Leur nombre fut notoirement très grand, et le goût pour cette sorte de compositions était dans- Tesprit du temps. Schelmuffsky avait bien transporté Venise sur un rocher, fait vo} ager des voitures de roulage d^jniis F^ondres jusqu'à Hambourg, et dorme à Rome une pèche aux harengs; Grimmelshausen débutait déjà, dans la suite de son grand roman, en utilisant le naufrage et Ttle paradisiaque isolée. Daniel de Foê, qui ^discuta d'une manière si ingénieuse les questions sociales, fut notoirement (1719) le créateur spécial décès robinsonades, qui furent partout imitéesi et notam»

226 l'ÉT£RKËI«L£ UT0PI£

ment en Allemagne, par Schnabel, dans son Ile de Fel^ senbourg (1731-1748). C'est un vrai paradis, où un Adam allemand reste seul avec une Ève, pour créer une race. C'est là le point important, où les différences de condiliita et de religion n*existent pas. Tel claiL i ÉLat idéal d'il y a cent cinquante ans ; les Etats réels de cette époque en étaient assez éloignés

Tous ces romans de voyage se rattachent, non seulement h l'époque des grandes découvertes, mais encore doivent être considérés comme les plus lointains descendants de V Odyssée. On peut donc regarder comme le prototype de Swift et d'Holberg Tœuvre de Cyrano de Bergerac, qui a {30ur titre: Histoire coi/iique des Etats et Empires de la Lune et du Soleil. Nous y trouvons exposées, jusque dans leurs moindres détails, les fantasmagories qui ont, depuis cette époque, sous toutes les formes, diverti le monde des lecteurs. Ce royaume lunaire, où les morts sont brûlés, et où Ton n'enterre que les criminels, où les vivants ne connaissent pas Targent, mais — absurdité inimitable — font leurs paiements avec des alexandrins, ces royaumes ont été, depuis celle époque, souvent décrits. Mais si Thistorien littéraire qui lit Holberg se reporte à Cyrano et aux autres, les lec-

^ Sur les Robinsonades, comparer, outre l'ouvrage précité de Hbttner, page 305 : Scsérer, Geaehiehte der deatsehen Litieratur, pages 385 et s.; Kipp£nbbro, Rohimonaden in Deutsehland bis zar Insel Felsenbourg (Hanovre, 1892).

L'ouvrage politique socialiste de l'auteur de Robinson {An

essaij on projects, 1097;, qui par s«'s propositions harilii sct ses conceptions d'Étal despotique invite à une si intéressante couiparaison avec les utopies, a [)aru réceminent sous le litre: Soziale Frarjen mr zweihundert Jafinn, dans une traduction allemande de U. Fischer (Leipzig, Mirsclifeldi 1892).

teurs de Tépoqae contemporaine se soayiendront involontairement des voyages de Jules Verne, qui offrent une

similitude frappante avec ce voyage souterrain que nous venons de décrire «.

* Sur Cyrano de Bergerac (i620-1655), voir Kôrting, Geschichte des franzôsehen Romans, II, pages 173 et s., etc.

Jules Verne a été comparé à Holberg dans la Neue freie Presse, n° 5372. Voir aussi HoiNCUEii, hahrten nach Mond und Sonne (Oppeln, 1887).

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LE GODB DE LA. NÂTCJRE

Assez de fantaisie, pourrions*nous dire; car qae signifient toutes ces fantaisies en comparaison de la vie réelle ? Nous voici k l'époque où les idées iitopiques prennent une forme plus déterminée. G*est ainsi que pensait sans doute Técrivain qui lança dans le monde, en 1755, son célèbre Code de la Nature, Nous allons donner quelques extraits de ce code. Nous nous sommes transportés dans les États les plus lointains de la fantaisie, et jusqu'au centre de la terre ; à présent, Tinstant est venu où touti.'s ces fantaisies vont être réunies et formulées en un véritable code ; le lecteur trouvera donc dans les pages suivantes le système législatif complet du pays d*Utopie. Un système législatif d^environ dix pages, quelle idée magnifique pour un juriste qui, de nos jours, doit étudier des lois sans fin, ainsi que les moindres détails de toutes ces lois î C'est la réunion de toutes les conceptions que nous avons étudiées jusqulci; d'un autre côté, cet ouvrage sert de point de départ aux écrits communistes qui ont été élaborés depuis quatre générations, et les discussions qui agitent notre siècle ne pourraient être comprises sans la connaissance de ce Code de la Nature.

11 est toutefois à remarquer que l'auteur de cet ouvrage.

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