‹ L'éternelle utopie étude du socialisme à travers les âgesChapitre 3 sur 49 · LES ROMANS POLITIQUES · texte numérisé non relu

LES ROMANS POLITIQUES

La nature double des rêveries sur TËtat idéal renil

posilivemenl difficile un jugement sur leur compte, et c*est bien là ce qui a fait qu'on ne les a pas toujours appréciées à leur juste valeur. La science du droit poli* tique et la fiction semblent fort distantes Tune de l'autre, et Herder nomme celle-ci, de môme que tous les contes similaires, le plusaridede tous les contes de fées. Quand le conte se tient trop près de la réalité, il amuse rarement ; quand il s'en éloigne trop, il la dénature. Pour un histo* rien de la littérature, les romans sont trop didactiques; pour Téconomiste, ils sont trop poétiques et trop fantaisistes. IL en est résulté que les érudits compétents ont négligé ces ouvrages; quant au public qui lit, il les a considérés peut-être d'une conception trop diflicile.

Nous espérons que les pages qui suivent montreront combien tout cela est inexact. On y trouvera un aperçu des utopies de tous les temps, en tant qu'elles ont une portée pratique, et nous faisons en sorte de les expliquer en étudiant l*époque où elles se sont produites* Cette tentative jusqu'à présent n*avail jamais été faite. Cet aperçu présente un coup d'œil sur le domaine de la Fantaisie, celle iilie de Jupiter éternellement mobile, toujours nouvelle, et souvent bizarre. C'est une contribution h rhtstoîre des aspirations humaines vers le bonheur, vers la paix.

Cette étude est doublement importante pour notre temps, qui, d'une part, est agité de rêves et de désirs i|u'il espère voir se réaliser et qui, d'autre part, approfondit Torganisation des choses. Il est donc utile de rechercher ce que d'autres avant nous ont pensé à cet égard, de considérer quels tableaux enchanteurs les penseurs et les rêveurs des époques passées ont opposés À leurs exigences non satisfaites, et comment ils ont

8 L*ÉTERNBIXE UTOPIE

résolu les questions fondamentales relatives à la nature de rhomme, de TËtat et de la société. Sutvez-mQÎ donc, cher lecteur, et abordons ensemble cette science nouvelle qui, il est vrai, n'a fait, jusqu'à, présent, Tobjet d*aucun cours ni d'aucun examen dans les Facultés où Fon enseigne le droit et Féconomie politique. Tl n'est pas cependant superflu d'ajouter au droit public et national, au droit public et général comparé, etc., Tétude de rËtat heureux. Mais avant tout il importe de s'en occu per au point de Tue historique. En route donc vers le pays si vanté, tel qu'on le rêve ; en roule vers les États fantastique?, vers l'Etat heureux, soit à la surface de la terre, soit dans ses entrailles.

l'état idéal de PLATON

Ces jours-ci, il m'est tombé entre les maias un ouvrage d'un célèbre savant anglais, contenant des conférences sur le développement de l'idée d'Ëtat. Les premières phrases me frappèrent étrangement. L'auteur dcbule, en effet, par un salut solennel et compassé à Aristote, en expliquant, en termes enthousiastes, qu'il convenait que les élèves saluassent leur maître, et que le monde devait aux Grecs tout ce qui rendait la vie digne d'être vécue. Audacieuse parole 1 Toutefois, étant du nombre de ceux qui, à leurs moments de loisir, lisent, non pas Cicéron et Horace, mais Platon, Homère et les autres classiques grecs, nous nous associons au salut solennel que l'auteur anglais adresse aux auteurs grecs, quoique avec plus de modération et avec certaines réserves * .

Il est très vrai, en eUet, que notre regard doit tout d*abord se diriger vers la Grèce pour examiner les

tableaux fantaisistes de" TËtat. Sans aucun doute, la notion d'un monde ideai est commune à toute l'humanité,

^ P. PoLLOK, An iniroduetion io the historf/ of the science of poUtics (Londres, 1800), page L

l'ÉT£RMELL£ utopie

et Ton peut suivre la formation de ces idées dans les vieux récits de l'Inde, dans les romans de voyages des Arabes et chez tous les peuples. Mais ce sont les Grecs qui ont le plus profondément mûri ces idées. Ce sont eux aussi qui se sont eiïorcés de donner une direction plus précise au cours incertain des rêveries nées des voyages ; aussi est-ce à eux qu'il faut faire remonter presque tout ce qui a été écrit en ce sens pendant les quatre derniers siècles.

La pensée d*un Ëtat idéal est évidemment liée aux croyances anciennes. Il est à remarquer que, de très bonne heure, l'humanité a rêvé de retourner à Tétat de nature ; ce n'est pas là, en eiïet, une inveiUion de Rousseau. Cette aspiration est aussi vieille que le monde, ainsi que des traditions écrites nous le font connaître. Déjà Homère nous dépeint les Champs-Ëlysées, et Hésiode Tîle des Bienheureux. Constamment la fantaisie se plait à imaginer un £tat où ce « maudit État » n'existe pas, une existence sans lois, sans impôts, sans fonctionnaires, sans budget, sans armée, un âge d'or où il n'y aurait pas de salariés : « la crainte et le châtiment avaient disparu; les peuples vivaient sans soucis, dans une douce oisiveté ; » pas de droit pénal, pas d'armée permanente, partout une éternelle paix : tel était le bu.t vers lequel tendait Thumanité, il y a des milliers et des milliers d'années ^

' Ovide, Métamorphoses, ], 81 et s.; voir aussi Homère, Odyssée, chant IV, vers 563 cl s.; Hésiode, Opéra et dieSy 167 et s. ; PiNDARE, o<^e2, 61 cl s., établit une distinction entre rÉlysée et les îles Jorlunées; Vikgile, Ènéide, IV, 41 et s.; Horace, épode 16, 41 ; Plotaiiqub, Sertorius^ 83, parlent d^émlgralionsqui y Ont eu lieu. Un ouvrage anonyme, Dos goldene Zeitalter^ groupe habilement tout ce que les poètes

l'état idéal de platok ii

Plus tard, on chercha la région idéale dans un monde réel, par exemple dans les îles Atlantides, et, par cela même, on fut amené à parler des migrations qu*eotreprirentceux que ne satisfaisait pas leur condition. Or, cette aspiration idéale vers une ineiUeure condition s'associe à toute une littérature de récits de voyages fabuleux, auxquels des relations sans cesse plus nombreuses avaient donné naissance. La description de la nature et la fiction débordèrent Tune sur l'autre, et ces idées trouvèrent leur expression non seulement dans des contes où 1 on parlait de peuples fortunés, mais encore dans la philosophie politique des Grecs.

Ce ne peut être l'effet d'un pur hasard que deux disciples de Socrate, Xénophon et Platon, aient été les premiers à nous transmettre les descriptions de pareilles licUons idéales. Une série d'écrits de Platon, qui ne 80Qt pas, au sens strict du mot, des romans politicoéconomiques, appelle notre attention ; mais ces écrits, qui nous sont parvenus, comme les autres œuvi-es du même auteur, sous forme de dialogues, ont dû étred'ua grand secours à bon nombre d'écrivains et sont restés comme le point de dépaK de toutes les descriptions fantaisistes auxquelles on a donné le nom d'utopies. Sans le secours des écrits de Platon, on ne saurait comprendre ces utopies : nous devons donc remonter à celte source première.

Cet idéal éternel nous est fourni par VÉlat^ les Lois et

ont dit à ce sujet (Berlin, Weidmann, 1879). Four les temps antérieurs à Platon, il faut nommer Phaléas de Ghalcédoine (comparer Aristotb, Politique^ II, 4, 6, 42) et rarchitecte HippoDAMOS DE Hiuet; sur ce dernier, voirBERMANN^c^e Hippodamo (Marbourg, 1841).

Critiets^ ; les deux premiers ouvrages sont passablement prolixes, et Criiiasesi un fragment inachevé. Crttias, qui

est une continuation du discours de Timée sur Dieu et sur le monde, porte en même temps le titre suivant : Athènes et Atlantis neuf" mille ans avant Solon^ et met en parallèle ces deux États, à une époque fabuleuse. Nous ne vouions point ici examiner Crilias au point de vue philologique. Il est très certain que Platon a voulu nous présenter dans cet ouvrage un État idéal eu liuus dévoilant, avec une iiauLe ranlaitir, le monde merveilleux de 1 Occideat. La pensée maîtresse du dialogue se trouve renfermée dans la phrase où il est dit que plus un État est basé sur la vertu et rintelltgence qui raisonne, plus il se tirera glorieusement de

^ Comparer pour les trois ouvrages sus-nommés de Platon

rinlroduction de Steinhart, dans î'édilion fîe Jérôme MiiUer, tomes V-VIJ 18;)5-18">9), dédiée à Bunsen. LÉtat, VI ; Timéey Crittds, VII; Ijna, Traduction de Z'^to^ par Schleiermacher, dans la bibliothèque philosophique de Kirchmann, vol. XX VII. Pour les travaux plus anciens sur V Atlantis, comparer, par exemple, Latbeills, dans ses Mémoires sur dicers sujets, 1819; Bock, prœs, Kirehmajer c^iss., NVittenberg, 1685; Bout de Vincent, Essai sur les îles Fortunées (Paris, 1801). Mais ces ouvrages sont surtout géographiques. Comparer A. DE HoMBOLD, Examen critique de l'histoire et de la géographie du nouveau continent (Paris, 1836, 1, page 169). Comparer, en fait d'ouvrages plus récents, Schmidt, dans le Journal de Màtzeil fier Ggmnasialccesen (Revue d'enseignement secondaire) (1857, Berlin) ; A. F. de Noroff, Die Atlantis naeh gricehischen und ronilschen Quellen (Pélersbourg, 1854); Moniteur des publications savantes de Gôtiingue (1834, page 2021-2024); G. Schwamtz, Quœs^ tiones platonicœ spec. II, De Atlantide insula (Eisenach, gymu. progr. du même auteur. Am Meere (léna, 1860); F. Unger, Die versunkene Insel Atlantis (VieDue,

l'état idéal D£ PLATON i3

tous les dangers, plus il sortira victorieux des luttes contre 1 Etranger, et plus ses mœurs seront pures au foyer. Pour développer celte pensée^ \ï fallait opposer an État vertneux à un antre qui fût dissolu, tont en ayant des dehors brillants. Ce parallèle, malheureusement, Platon n*a fait que Tébaucher.

La corraption croissante, le choc des deux Ëtats, le triomphe de la cause juste ne sont pas traite's par lui; le récit s'arrête court. L'État sain et non corrompu d'Atlantis est décrit d'une manière beaucoup plus détaillée : il est basé sur la vertu et la justice et res» semble à ce qu*élait (neuf mille ans auparavant !) l'État athénien. Ici comme là, les lois ont pour but le progrès de la sagesse et de la piété ; ici comme là, nous y trouvons une armée et des travailleurs, des États suzerains et des Ëtats vassaux, etc. Dans le fragment qui nous a

1860) (Exlraitdans les GrenzboienyiSQl, II, pages 02 et s.); J. NiCKLÊs, l'Atlantide de Plaion, expliquée scientifiquement (Nanc3% 1865) (EKiraiïi des Mémo iresde Académie de Stanislas ; Tzorzbwski, De politica TimœOy Critia ultimo Platonieo iermone^ Itbrorum de legibus prœcé pua raiione habita; Dîss., Kasan, 1847; P. Marxel, Platon» IdeaMaat, présenté et jugé au point de vue des idées modernes (Berlin, <88i, 102 pages); Krohn, Der platonische Staat (1876) ; O.ngken, Staatslehre des AH s to te les (1870, II, pages 10:i-213); Puhlmaniv, Histoire du communisme dans l'antiquité (iS9:), pa^es 260-580). Sur les rapports exislanl entre i'Ktatet ra.sscinblcedes femincs d'Aristophane, voir Krohn, page 72 ; et sur la réaiisatioa des idées démocratiques et sociales à Athènes, etc., comparer, eu plus des commentaires sur Aristophane et des œuvres d'Hermann sur les antiquités de l'État, en parlieuller,MoREAD«GHRiSTOPBK, Du droit à Voisioeté dans les républiques grecques et romaines (1849),

14 l'éteriNELLE utopie

été conservé, le contraste qui existe entre les deux Ëtats,

malgré leur apparente similitude, est dépeint avec une ampleur magistrale. Au moment du partage des terres, la région d'Athènes échut à Yulcain et à Minerve, et nie d*Atlantis, à Neptune. Ici, l'inventeur de la navigaLion et de l'art de duiiipter les chevaux ; la, l'idéal de la sagesse, de la hravoure, de Tari. Le hut suprême de l'État est donc, d'une part, la jouissance de la vie avec son confort, Téclat extérieur, le com* merce et rinduslrie et, d'autre part, l'élévation vers le i>ien et le bea u . Nous apercevons ici un puissant royaume ; là, une république libre; dans l'un régnent la force et la richesse ; dans l'aulre, Tesprit et la vertu.

Il y a neuf mille ans que File d'Atlantis a disparu pour toujours. C'est en vain que l'on a cherché ce pays merveilleux, ainsi que le paradis, danstoutes les parties du (lionde. Vain elî'ortî car il n'y a, sur ce point, qu'une seule opinion qui soit exacte: c'est que cette Atlantisne se trouve nulle part dans Tespace ; mais seulement dans un monde imaginaire.

Bien que ce soit là une dos plus anciennes fantaisies sur l'État, les deux autres dialogues de Platon, lÉlat et les LoiSy ont cependant fourni aux utopistes de tous les temps beaucoup plus de matériaux. Le rapport qui existe entre ces deux ouvrages est singulier, car tous deux se proposent de développer l'idéal de l'État. Mais, tandis que cette question est en quelque sorte présentée d'une manière absolue dans VElal^ elle est atténuée dans les Lois et ramenée à une idée pratique, possible.

Le dialogue sur VÈlat trouve de nos jours, à Texcep^ lion des gens spéciaux, peu de lecteurs; cela tient en grande partie à cette brillante dialectique qui paraît d'une longueur fastidieuse. Et pourtant cette œuvre est

Page 1