L^ÉTAT IDÉAL D£ PLATON
si proTonde el si belle qu'on trouverait un ^rand plaisir à la lire. Gomme le lieu et le temps coDvienneot bien au sujet et au ton du dialogue ! La scène commence par une belle après-midi du mois de mai, sous le frais vestibule d'une villa; les assistants arrivent de la féte de Rendis, déesse thrace de la Lune, qui est célébrée pour la première fois. C'est comme une indication du nouvel ordre de considérations qui doivent nous èlre soumises. Cette puissante philosupiae d'Ëtat nous est donnée en dix livres, et elle s'élend à toutes les branches des connaissances humaines. L*idëe de justice en forme la base. Le développement et la destinée des Ktats nous sont décrits en un brillant discours ; Tauteur nous montre comment ils sont la conséquence du sentiment que Thorome isolé a de son insuffisance ; comment rie Texistence idyllique naissent des besoins rallinésetcutuplivjUL.^ et comment peu à peu un organisme artificiel devient nécessaire. L'auteur nous fait ensuite connaître les prin* clpes de Téducalion socratiqueet, dans une esquisse concise, nous montre les formes de l'Élat parlait, les rapports des classes entre elles. Les derniers livres s'élèvent bien au-dessus d'une philosophie ordinaire du droit et de l'État. Le grand philosophe embrasse ici tout l'ensemble des connaissances humaines et s'élève jusqu'à one sorte de théodicée. La justice est comme l'alpha et TomégS de l'œuvre entière. Cette œuvre aboutit à la conception de réternelle justice. L'organisation morale du monde, qui, dans la vie réelle de TËtal, est un idéal non encore atteint, devient une réalité dans la foi.
On peut déjà, d'après ces quelques aperçus, observer la grandeur delà pensée dominante de Tœuvre ; l'État est l'image de la perfection morale. Platon nous dépeint d'une manière saisissante la vie publique à ses débuts,
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les progrès da luxe, ruccroissement de la bonne chère,
les difficullés toujours plus grandes qu'éprouve la médecine par suite de celle manière de vivre peu naturelle.
Hais le vieil Athénien est plus habile que Rousseau, car l'Ëtat social primitif, dépourvu de tous besoins, n'est pas pour lui un idéal, puisque, après sa disparition, et il le constate fort bien, il fait paraître les beaux-arts; il ne fait arriver la justice (théorie qui donne à réfléchir) que lorsque les relations sociales sont déjà très développées. Mais cette vie de nature que Rousseau considérait comme 1 état idéal, Platon la fait appeler par Glaucon « digne des porcs ». Si Ton veut, en peu de mot?, exprimer les pensées fondamentales de cet idéal, on peut les résumer dans les trois principes, suivants : i*' le Gouvernement doit appartenir aux gens instruits; les gouvernants doivent être philosophes, et les philosophes doivent commander ; 2° les fonctions et les emplois publics doivent être confiés à ceux-là seuls qui sont aptes à les remplir ; 3® la communauté des femmes et le coniinunisme le plus absolu soaL recoaimandés par-dessus tout.
Gomme on voit, Platon plaide avec chaleur Tégalité des droits pour chaque sexe, et celui qui, de nos jours, serait embarrassé pour la rédaction ou la défense d une pétition relative à Tadmissibilité des étudiantes aux grades universitaires, n'aurait qu*à. répéter ce qui est dit au livre V, chapitre v, deVÉtat. L'aptitude des femmes àTexercice de la médecine y est formellement constatée. N'y est-il pas dit à maintes reprises que les chiennes sont aussi aptes que les chiens à la chasse et à la garde? On trouveraccl argument peu natteur,mais l'ondoitconvenir que Platon fut le premier qui s^occupadela bonne éducation des femmes, chose digne de remarque, étant
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donnée rorganisalioa de la société grecque; d'autre part, il rabaissait le sexe féminin plus que ne Texigeaient les traditions anciennes elles-mêmes. En effet, les femmes doivent être simplement choisies par les gouvernants et ensuite livrées aux guerriers; ceux-ci forment le troupeau des gardiens, qui vit en communauté parfaite. Il est vrai qu'un tirage au sort doit avoir lieu, mais Platon sait corriger la fortune ; le tirage au sort n'est qu'une apparence, il n'est même qu'une solution rationnelle au regard des gouvernants, qui peuvent ainsi être comparés à des éleveurs de bélail. ils unissent ceux qui soat bien constitués, veillent à ce que le nombre des naissances soit égal à celui des décès et accordent à ceux qui se distinguent, à titre de récompense, des faveurs plus spéciales; tout cela est fait dans rintérét de TÉtat, Le seul danger de cette organisation, il va de soi, est que les guerriers n'abosent de leur force. En conséquence, ils doivent être élevés de telle sorte qu'ils ne mordent pas leurs concitoyens, mais qn*iis décbirent tout ennemi du dehors. Pour cela il y a un moyen : la suppression de la propriété privée; et, en effet, à partir de ce moment, le grand philosophe va constamment préconiser la suppression de la propriété privée ; à son avis, elle est liée à la communauté des femmes. Mais la nature spéciale du communisme se manifeste ici avec une netteté singulière. Les guerriers seuls, semblables à une troupe d'élite, participent aux bénéfices de la propriété commune, ils sont entretenus par l'État et, pour qu'ils ne boivent pas la piquette du paisible bourgeois, ils reçoivent chaque jour du rôti, du vin et toutes sortes de douceurs que le bourgeois, lui, doit produire^ Chose digne d'intérêt, Platon a fait suivre cet ouvrage
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d'un aiilrr intitulé les Lois conteiianL la mise en pratique des idées du premier. C'est le deuxième État parfait, la dernière œuvre da vieux philosophe. Gel ouvrage est beaucoup plus développé en ce qui touche à Forganisation de l'Etat, et c'est parliculièrement là que les utopistes venus après lui ont puisé. On pourrait direqu'on y trouve exposée la législation complète d*un Ëlat idéal. L'auteur débute par s'occuper de la terre et des habitants. Le territoire est entièrement partagé en douze districts, ou 5,040 lois. (Ce nombre a été manifes-tement choisi suivant la méthode pythagoricienne, car ces chifl'res sont divisibles par tous les nombres jusqu'à 10 et par Chaque lot est égal, quant au revenu, aux autres lots, et suffit à nourrir une famille, de sorte que les lots sont plus petits, si le sol est plus fertile, et plus grands, si le sol est moins riche et la distance plus éloignée. Ces fermes, comme nous dirions aujourd'hui, sont héréditaires et exclusivement attribuées au fils ainé; les filles n'héritent qu'à tilre d'enfant unique; et de même que ces fermes sont indivisibles, elles sont aussi inaliénables.
On reconnaît bien là le grand philosophe homme d'Ëtat, qui sainement sait apprécier la valeur d'un droit rural, l'importance de la propriété foncière, et qui déclare, comme le fait souvent Aristote, que là où la classe moyenne fait défaut, les fondements de l'État manquent d'assise et chancellent, et que la misère résulte moins de Tamoindrissement de la propriété que des progrès des appétits matériels.
Au centre de chacun des douze districts se trouve le chef-lieu ou bourg. Des fonctionnaires, en grand nombre, y résident. Voilà déjà une particularité qui donne à cet Ëtat un point de ressemblance avec tous les États
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imaginaires. La police est partagée enlre le chef de la ville, l'édile et les gouverneurs du payi. Acûlé des autorités administratives supérieures e^t placé un conseil, pais viennent des comités de toute sorte et de moindre importance. Les trente-sept gardiens de ia loi sont placés à la téte de TËtat, et & la On de Touvrage il est question d*un Conseil conservateur, composé de ces derniers: c'est une sorte de Conseil d'Etat ap[)t'lt' Assemblée noo tume. Il est également question d'une Gonr des Comptes, sorte de juridiction pour le contrôle des fonc-* tionnaires. Tous ces fonctionnaires sont élus par le peuple, mais Taiiteur s'eflbrce p<irtoLit de trouver nn moyen terme entre la solidité ferme de ia monarchie et la turbulence instable de la démocratie.
La vie de famille et l'éducation sont aussi, dans ce dialogue, entièrement organisées dans le sens buciali^t -, quoique d'une manière moins absolue que dans Œiat. Les hommes doivent se marier entre vingt-cinq et trente-cinq ans, les femmes entre dix-huit et vingt. L'autorité supérieure désigne des femmes expérimentées qui doivent s^assurer que rien ne peut mettre obstacle à la naissance de citoyens bien constituas; les mariages stériles sont dissous. Il est à remarquer, étant donné les idées d'alors, que Platon laisse les femmes prendre part aux repas publics des citoyens ; il en attend évidemment des résultais salutaires. La législation sur Téducation est dominée par un nombre fort restreint de principes essentiels et surtout par ces deux pensées, qu*une législation unique, réglant tout, est chose impossible, et secondt^inent qu'il faut avant tout conserver ia tradition transmise par les ancêtres. Platon commence son cours d'éducation en traitant des exercices gymnastiques ; rationnels et modérés, ils sont
profitables aux femmes qui se sentent mères; puis>
il suit le citoyen jusqu'à la conclusion du mariage, tout en esquissant un système profond de pédagogie.
Viennent ensuite les Lois sur le commerce et les échanges, qui semblent plutôt conçues selon les idées de Lycurgue. Partout d'étroites barrières : les artisans sont soumis à une organisation rigide de jurandes et de maîtrises ; jusqu'à la quarantième année, les voyages sont absolument interdits; ils sont seulement permis aux personnes âgées et cela pour un motif d'intérêt public. Il est bon de rappeler à celui qui pense que la falsification des denrées est une chose nouvelle (chez nous, elle n'est connue comme délit que depuis quelques années), que dans TËtat de Platon, pour chaque dracbme de marchandises falsifiées, on recevait une correction, et le fait de vanter sa marchandise valait à son auteur une ràclée de coups de bâton que tout citoyen, âgé de trente ans, avait le droit d'administrer séance tenante.
Les derniers livres, traitant tout spécialement du droit, c'est-à-dire du droit pénal, du droit privé, de la procédure, sont d'un grand intérêt pour le jurisconsulte. Ce qui nous est communiqué sur le droit pénai est d*un intérêt général. Le meurtre, le sacrilège, l'outrage à la religion, la haute trahison sont punis comme crimes capitaux, et la distinction des délits se rapproche d*ailleurs beaucoup de la division générale en trois parties dont notre code pénal s'est inspiré. Pour ce qui a trait à la nature de la sanction à donner, Platon se place entièrement sur le terrain utilitaire; il rejette la théorie de la réparation par le châtiment et soutient celle de ramcndeinent du coupable. Les châtiments infamants et corporels jouent, par suite, un grand rôle ; chose curieuse, la peine de mort est appli-
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quéedans un grand nuiubre de cas, notaiiiiiient aux délinquanls incorrigibles, (juant à la distinction des délits, nous la trouvons telle que la préconise la législation la plus récente depuis le Code de 1810. La condamnation à la prison, qui est tripartite, el qui correspond aussi aax idées les plus modernes, est également fort digne de remarque : incarcération sur la grand'place de la ville, condamnation à la maison cde orreclion, laquelle est en dehors de la ville, en vue de Tamélioration du coupable, et, enfin, maison de détention dans une contrée déserte el sauvage, sur les frontières les plus éloignées.
Le grand philosophe, enûn, dans les dernières pages de son ouvrage aborde la question religieuse. Mû par
une noble indignation, Platon adresse un discours à la jeunesse vaniteuse et s'élève contre trois opinions religieuses, relatives à la négation de la divinité, et tout particulièrement : contre Topinion que les Dieux n'existent pas; qu'ils ne s'inquiflenl pas des ad'aires particulières et intimes des hommes, pas plus que de leur destinée ; 3"* qu'ils se laissent tléchir par les sacrifices et les prières sans considération pour le bien et le mal. La superstition et les deux formes de l'incretliiliie. la négation de l'existence et de la providence de Dieu, font donc Tobjet de la lutte que soutient le vieux philo* sophe poète.
Telles sont les pensées fondamentales de TÉtat, suivant Platon, et qui constituent Toriginal et le type de tapt d'écrits, la source où ont puisé tant d^auteurs. Tels sont les entretiens qui ont eu lieu, il y a bientôt vingtdeux siècles, dans la capitale de laHeiiade et qui depuis ont donné lieu à tant d'études et se sont vus tant de fois contestés. Le lecteur impartial ne doit-il pas y
roconnaîire un grand nombre de vérités éternelles ? Quelque fantaisistes et insoutenables qu'en soient certaines parties, nombre de pensées dans ces ouvrages ne manquent pourtant pas de grandeur ni de puissance. Les moyens que Platon propose peuvent être en parlie mal choisis et peu naturels, mais ii n'en vise pas moins un but de la plus haute importance. Nous voyons dans l'idéal de Platon un mélange de TËtat phiUisoplnque de Pythagore et de TÉtat, organisé comme un camp, qui avait été imaginé par Lycurgue. Noiis y trouvons démontré le principe de ia division du travail. Mais Platon nous offre encore plus que cela : une nouvelle race d'hommes doit naître, et Tégoïsme disparaître. Le bonheur des citoyens doit être réalisé par cela même que chacun accomplira son œuvre et que la collectivité sera vertueuse. Cette image de l'état harmonique des forces de Tàme, où la vertu prend naissance, apparaît dans TËtat. De même qu'il y a trois forces de Tâme, la sagesse, le courage et le désir, il y a aussi trois classes dans TÉtat, les savants, les guerriers et les cultivateurs ; ces derniers occupent un rang tout à fait inférieur dans la pensée de Platon. N*en est-il pas un peu ainsi dans tous les temps? Dans la république organisée que Platon nous présente et qui est caractérisée par Tesprit public, la dominante est la justice, et c*est la sagesse qui a toutes les forces à son service et qui conduit à la perfection. Assurément, l'État imaginé par Platon n'a jamais été mis en pratique ; la politique réaliste d'Aristote, qui ilagelle tout particu* lièrement, dans sa Politique, les idées communistes de son conipalriote, lui est nettement opposée : quand Platon plane dans les airs, Aristote semble coloniser la terre.
On ne devrait pas toutefois perdre de vue que ces idées
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commoni8tes ne sont pas une fantaisie particulière de
rimagination de Platon. Bien avtint lui, Phaléas de (]lialcédoine et l'architecte Hippodamos de Alilet s étaient occupés de pareilles fictions, et les comédies d'Aristo* phane prouvent que de semblables théories politique^ n'étaient pas seulement agitées par tous ies Atliénien.s instruits^ mais que déjà, durant la jeunesse de Platon, elles commencèrent à être mises en pratique. A mesure que le réja^ime démocratique avait pris de rexlcnsioii, rhabilude s'était introduite dans TÉtat de pourvoir à Fentretien de la masse populaire. En effet, on pavait non seulement le travail joumalj<*r de trois on quatre* oboles, mais on accordait aussi des indemnités aux représentants du peuple, aux simples spectateurs dans les théâtres et, pour que le plus grand nombre possible de citoyens piit jouir des largesses de TKtat, on multipliait les fonctions publi(|ues. C'e?t ainsi que, pour les 20,000 citoyens d'Athènes, la justice était rendue par 6.000 juges [les Héliasies), Toutes ces idées, qui apparaissent sans cesse à diverses époques, furent tournées en ridicule par Aristopliane, dans son Assemblée des Femmes, Cette comédie s'adresf c vraiment au public le plus grossier et, à notre point de vue, elle est fort inconvenante. iMais combien piquante est la scène où l'assemblée du peuple e&t soumise à répreuve des femmes, combien cet idéal communiste est franchement ridicule lorsque de vieilles femmes lubriques prétendent au droit de préséance sur celles qui sont jeunes et jolies l Et n'est-ce pas une chose remarquable pour tous les temps lorsque Aristophane dit de la communaulé des biens que la misère n'est plus laiguillon du travail, puisque tout est en commun; et lorsqu'il tlagelle Topinion grossière qu'on a de la vie,
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et d*après laquelle l*Elat fournit au citoyen, non seule*
raent ce dont il a besoin, mais lui paye, en outre, une somme d'argent pour remplir ses devoirs civiques, eu sorte que le service de TÉtat est devenu un moyen de faire fortune? Tout cela est admirablement mis en opposition avec le bon vieux tennps : a Alors, chacun appor- « tait son sac avec sa chopine et un morceau de pain « dur. Maintenant, dès qu'ils ont rempli un devoir poli- V tique quelconque, ils réclament l'im après Tautre «< leur salaire, tout comme des jouraaliers. »
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