AUTEURS GRECS POSTÉRIBURS A PLATON
l'indb. — l'oriknt
A côté de Totopie de Platon, nous en trouvons une seconde, qui est également sortie de l*école socratique.
C'est l'œuvre coin posée par le deuxième et célèbre disciple de Socrale, Xénophon : la Cyropédie \^). Tout le monde connaît cet ouvrage pour lavoir lu sur les bancs do collège ; c^est un livre devenu clagsiqne. La Cyropédie a, d'ailleurs, une haute importance littéraire en ce qu'elle est non seulement le type de tous les romans polilico-économiques, notamment de ceux qui sont écrits sous forme de biographie, miis aussi le modèle d^ tous les rumans historiques. Klle est, toutefois, si habilement rédigée qu'on l'a maintes fuis considérée comme une œuvre historique.
Il est démontré aujourd'hui que tel n'est pas son caractère, car, si Ton y trouve beaucoup de faits historiques, il y en a d'autres qui sont de pure invention.
^ Kleinwacu iEa, page (S. IVincipalcineat les chapitres 1, > i),VI, 5< 2, VII et Vin, de la Cyropédie de Xénophon. Dans la littérature générale : comparer Botter, Was ist die Ci/ropâdief (iS'63), — Hémandiqcez, /a Cijropédie Paris, 1872). — NicoLAï, Xenophons Cyropédie u. seine Ansichten ^- Slaate (Prague, 1867). — Lôhle, Einjluss der lazedœmonischen Verfasiung au/ die Cyropàdie (Tauberbischofsbeim, 1876).
tTBRiniLU UTOPIB. i
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Ainsi il y est introduit des personnages imaginaires, comme Cyaxare; toutes les dates ne sunl pas exactes; Gyrus meurt en pleine paix. L'auteur s'égare donc très volontairement et mêle à dessein la vérité et la fantaisie,
mais il écrit avec une telle autorité, que chaque lecteur arrive peu à peu à croire qu'il lit une œuvre historique. Ce célèbre ouvrage, qu'on pourrait, à un certain point de vue, appeler un roman historique, n'est pourtant pas
seulement cela. C'est une fantaisie tendîincieuse. Tout
ce qui est historique et qui parait tel n est qu'un canevas pour le sujet principal. Xénophon veut représenter en Cyrus l'idéal d'un souverain. It veut, à ['encontre
de la démocratie de PlaLuu, niouirer l'excellence du pouvoir iiiioiité des princes. Le vieux Cyrus est choisi comme personnifiant ces idées, et le roman se déroule comme étant l'histoire de la vie et du gouvernement de ce roi. C'est ainsi que nous rencontrons la première utopie sous forme de biographie. L'histoire de la vie de Cyrus étant très simple, et la traduction de la Cyropédie se trouvant partout, nous ne nous y arrêterons pas ici. Nous nous bornerons à relever quelques points de détail.
Gomme ici tout diffère de Platon ! Ici, le philosophe
profond; hà, rollicier, le grand maréchal du palais avec toutes les nobles passions d'un homme ayant situation et fortune, montant à cheval et allant à la chasse, en un mot, un sportsman. En dehors de la vie des camps, de celle de la noblesse, de l'organisation de l'armée, nous apprenons peu de chose. Chose à remarquer : il est souvent question de réliquette, et nous sommes instruits de détails précieux sur ce que Tauteur nous donne comme le bon ton à la cour, en l'année iibU avant Jésus- Christ. Nous apprenons, par exemple, que, chez les
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Perses, il est inconvenant, en présence d'une aalre personne, de se moucher, de cracher, ou, par suite d'un beisoîn, de s'éloigner, tout en se laissant voir. Ces conve*nances ne sont possibles que par suite de la grande tempérance des Perses, et presque tout ce (\m nous a été autrefois raconté, quand nous étions enfants, de leur sobriété, provient de la Cyropédie, Partout la tempérance y est vantée comme une vertu c«u>itale : « Les eiiorls sont pour vous autant de guides qui vous conduisent vers une vie agréable ; pour vous, la faim vaut des légumes, et vous pouvez, mieux que les lions, endurer de boire de l'eau. » Une autre fois, le général en chef conseille à ses soldats d'emporter avec eux juste assez de vin pour être forcés de prendre Thabitude de boire de l'eau. Déjà, dans les écoles, on est élevé en suivant les principes de la tempérance ; du pain, du cresson, de Teau, voilà la nourriture des élèves. Mais au-dessus de ces traits superficiels la pensée dominante de Platon se manifeste : la justice. A c6té de la tempérance et de la justice, Tobéissance et la reconnaissance sont le but de l'éducation ; non seulement le. vol, les actes de violence, les méchants propos, mais aussi ringratitude, sont punis comme crimes. Son éducation achevée, Tenfant est placé dans la classe des éphèbes, où il demeure pendant dix ans. Ces éphèbes sont logés dans les bâtiments de l'Ëtat, à la garde desquels ils sont préposés, et s'exercent aux armes, à la chasse, etc.. Le Perse reste pendant vingt-cinq ans dans la classe des hommes mûrs. Les guerriers et les fonctionnaires sont pris dans cette classe, mais non les prolesseurs, qui ont une carrière spéciale. Celui qui s'est conduit d'une manière irréprochable arrive, enfin, dans la classe îles « anciens ». Ces derniers, dispensés du service
l'éteuiNelle utopie
militaire, rendent la justice et forment l'aristocratie.
On voit que c'est Taristocratie de l'âge, car aucun des 120.000 Perses n'est exclu des fonctions hononliques.
Pour ce qui a trait à Tadministration, nous apprenons seulement que des fonctions dMlite sont créées en grand nombre : collecteurs de l'impôt, officiers payeurs, pourvoyeurs de la table, inspecteurs des chevaux et des chiens, un maréchalat de la cour avec son état-major. Pour le surplus, radministration est absolument organisée sur le modèle de celle de Tarmée, au moyen d'une hiérarchie grad uée. Il est tout spécialement fait mention de l'admirable organisation de la poste : « car c'est une bonne chose lorsqu'on peut rapidement soi-même recevoir les nouvelles et les faire tenir aux autres. » On sait par Hérodote et par d'autres sources quelle était la merveilleuse organisation de la poste en Perse et comment des écuries pour le relai des chevaux étaient établies à une journée de distance, avec quelle étonnante rapidité on voyageait jusqu'aux parties les plus éloignées du royaume et comment, pour ainsi dire, Ton pouvait lélégrapliier C'est ainsi que Xénophon nous fait le tableau d'une monarchie parfaite où régnent l'ordre et la tranquillité, et à la téte de laquelle Ton voit un prince qui est un modèle de bienveillance. Xénophon est royaliste et a évidemment voulu opposer cet idéal à la constitution républicaine orageuse de ses compatriotes.
Ces quelques notes sur la Cyropédie peuvent suffire pour l'instant. Nous verrons plus tard comment cette
< HÉRODOTii, ï, 127 et 30 ; lU, 126; Vïlï, 98; Livre (TEsiher, chapitre VIÎI, 10, 14. Comparer Le Quien de Neufville, Orcf/ine des posles; Mathias, .Sur le» postes (1832), I, pages 36 et s.
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œuvre a servi de type à Fénelon et à trautres écrivains, qai, aa temps où la littérature française jeta un si vif éclat, ont publié des romans politico-économiques de ce genre.
Au début, le prototype de Platon parait avoir trouvé plus de partisans. Au temps d'Alexandre le Grand et
de ses successeurs, plusieurs auteurs philoso|)lii(|ues s'essayèrent dans le genre des utopies. Ils s'inspirèrent à cet effet des idées populaires d'après lesquelles le bonheur, que les Grecs avaient depuis longtemps perdu avec leur civilisation raflinée, se retrouvait chez certains fieuples sauvages vivant à Tétatde nature. Ces penseurs rééditèrent ce que d*autres avaient dit sur la condition parfaitement heureuse que l'on trouvait tantôt chez les peuplesdu Nord, les Scythes nomades, tanl/it àTexlrémité méridionale, chez les Éthiopiens, tantôt à l'Ëxtréme- Orient, chez les Indiens, enfin chez les peuplades les jilus éloignées. Par ce moyen ils transplantrrent leurs idées dans un pays où la crédulité publique prenait facileroent les apparences pour la réalité. Mais aucune de ces fictions ne nous est parvenue en son entier, en sorte que nous devons nous conlenter d'esquisser brièvruRiil le contenu de quelques-uns de ces ouvrages, d'après les fragments qui en ont été conservés, et qu'on a rassemblés à grand'peîne
Parmi ces auteurs, nous trouvons d'abord Théopumpe, le grave historien de Philippe de Macédoine. On critique en lut, comme historien, une tendance à introduire dans
* Sur les utopies grecques postérieures, comparer Hdbt, Trmté de Vorigine dearômana (6* édilioo, Paris, Ghassano, Histoire du roman dans Vanttquéié (2^ éd'iiionj
Paris, 1862); et spécialement le livre remarquable de lioHDE, Der griechische Roman (18 70], pages 176-240.
ses écrits des récits fabuleux. Dans le huitième livre de son Histoire de Philippe^ il nous raconte comment Mîdas,
roi de Phrygie, avail un jour lait enivrer Silène, puis l'avait enchaîné, et comment celui-ci ne put se libérer qu'en révélant tout ce qu*il savait de secret et de mysté* rieux. Il faitmentiond*un payssituéaux extrémités lesplus reculées de la terre, continent isolé au-delà de l'Océan, au milieu duquel TAsie, l'Europe et TAIrique ne sont que des Iles. Il s'y trouve des hommes d*une grandeur gigantesque et dont )a vie dure le doublé de celle des autres. Deux villes sont mises en opposition : Eusebès et Machimos (Ohakaupieux et Guerreville). Dans celle-là une population joyeuse, sans souffrance ni maladie ; dans celle-ci un peuple en guerre perpétuelle. C'est tout ce que nous en savons, de sorte que nous n'avons qu'une idée très imparfaite de ce livre évidemment bizarre*
A côté de Théopompe, Apollodore* cite, comme exemples de cette tendance et du genre, la ViUecimmé- Tienne d'Hécalos et la Panchaia d'Evhémère. Hécatos d'Adbère^ contemporain d'Alexandre, qui vécut à la cour des Ptolémées, était un élève de Pyrrhon le Sceptique, dont la doctrine n'a été connue que g'ràce à ses élèves, et surtout grâce à Timon de Phlios. 11 fait la description de rheureuse et inoflensive peuplade des Hyperboréens, dans l'île d'Hélixoia, située dans TOcéan seplentrional. C'est là que les liyperboréens, dans une contrée fertile produisant deux moissons par an /passent une vie dont la durée est aussi longue que prospère. On pourrait donner à chacun de ses habitants le nom de prêtre d'Apollon. Ce dieu est, en effet, vénéré chaque jour par un concert d'instruments à
< Strabon, Vil, page 299.
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cordes et des chants, et îl se rend en personne parmi le
peuple tous les dix-neuf ans, en dansant et en jouant de la citharre, accompagné d'un troupeau de cygnes voltigeant et chantant autour de lui. Ces gens, ainsi qu'il arrive si fréquemment aux habitants des États utopiques, sont végétariens, et cette manière de vivre est, aux yeux de Tauteur, très favorable à la santé. Las, enfin , d'une vie qui dure mille ans, les Hyperboréens, après s*étre ornés de couronnes, se précipitent dans la mer. Sans nul doute, on a voulu, dans ce peuple, offrir nn modèle de pieuse vénération des dieux et de ses heureuses conséquences. Bans toute cette légende, il y a au Tond une connexiLé intime entre la Grèce et le siège primitif du culte d'Apollon au nord de la Thessalie, et, par suite, cette fiction parait plutôt religieuse que politique.
Parmi les autres ouvrages fantaisistes, il faut encore citer la Charte sacrée d'Ëvhémère, qui est un parfait roman de voyages utopiques. L*auteur raconte que son ami Cassandre, roi de Macédoine, Ta chargé d'entreprendre de lointains voyages. Il arrive donc au sud de TArabie, au milieu d'Iles dont trois surtout sont merveilleuses : la première, « La Sainte », riche en encens et en myrrhe, est habitée par le peuple des Pancheens et gouvernée par un roi; la seconde est le lieu de sépulture des habitants morts dans la précédente'; la troisième, éloignée de 40 stades vers Test, est située si près des Indes qu'on aperçoit le continent indien depuis les promontoires de Test. C'est là que vit une race heureuse, qui partage équitabiement tous les biens mis en commun et qui est divisée en trois castes. Nous trouvons ici déjà une organisation du peuple et le communisme. Mais tout ceci ne forme qu'une introduction.
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h la brillante description du temple de Jupiter Triphylios avec ses colonnes d'or, sur lesquelles est inscrite la relation de l'histoire primilive des dieux helléniques ^ Comme on le voit, l'élément religieux joue aussi un rôle dans cet ouvrage. Ce livre a certainement excité un vif intérêt en son temps, car l'auteur a placé, avec une grande habileté, son royaume imaginaire dans cette contrée qui n'avait été ouverte aux voyageurs que peu de temps auparavant par Alexandre le Grand.
Il est toutefois digne de remarque que les auteurs se {K>nt efforcés de montrer la terre promise à leurs lecteurs dans les re'gions les plus diverses, de sorte qu'il faut la chercher en réalité tantôt au Spitzberg^ tantôt dans l'île Atlantide. Les auteurs en question nous transportent aux confins extrêmes au nord, à l'ouest et à Test. Mais, afin que toutes les directions de la rose des vents soient représentées, voici que Jamboulos va nous faire connaître un peuple heureux dans la mer du Sud et nous en fait la description. On a si peu de renseignements «ur cet auteur par rapport au temps où il vécut et à la ville où il naquit, que Ton a déjà considéré ce nom comme un pseudonyme. Pendant un voyage qu'il fit en Arabie, le fils d'un marchand est surpris par des brigands. Son navire parvient dans la mer du Sud et accoste dans une lie de 5.000 stades de pourtour. Le jour et la nuit y sont constamment égaux ; Tile est entourée d'eau douce et produit en abondance l'huile, le vin, des plantes et des fruits rares de toute sorte. Dans cette ile les habitants se ressemblent tous et ont une langue double avec laquelle ils reproduisent les sons de toutes - les
* DiODORE, Y, 41 et s.
3 Comparer Rohoe, page 228, note d«
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langues humaines et le chant des oiseaux ; ils peuvent
soutenir deux conversations à la fois. Ils vivent sans maladie jusqu'à cent cinquante ans. Les estropiés et les malades sont obligés de se suicider, et les autres, parvenus à un âge déterminé, se donnent également la mort en se couchant sur une plante dont le parfum, en les anesihésiant, les conduit à la mort par un doux sommeil Au moment du reflux, les corps sont enfouis dans le sable de la mer, et le flux, à son retour, les recouvre- Les aborigènes adorent tous les feux du ciel, et en particulier le soleil. Nous apprenons ici quelque chose de plus sur l'organisation de la société. Les habitants vivent par groupes qui sont, d'une manière permanente, au nombre de quatre cents, à la tète de ciiacun desquels se trouve placé le plus Âgé, qui gouverne comme un roi. Dans les travaux d'utilité commune, chacun se relève à son tour, de telle sorte qu'on se sert les uns les autres à tour de rôle, qu'on s'adonne à la pêche, qu'on exerce un métier, etc. Les femmes et les enfants sont communs à tous, et ces derniers sont fréquemment éctiangés par les gardiennes, afin que la mère ne connaisâe pas son propre enfant. Peu de temps après sa naissance, on se rend compte de la force et du courage de l'enfant en lui faisant traverser les airs sur le dos d'ua oiseau; on n'élève
* Le même, page 230. On a supposé que c'était la mandragore (mandragora ofûcinalis] ; comparer Hehh, Kultur-
p/tanzerij 2® édition, 4874, pages 463 et s.
Sur la coutume de se suicider à un âge avance pensée que Morus a utilisée, voir Grimm, Rechtsalteriûmer (pages 486 et s.); Kohde, op. cit., page 230, noie; Mau- QUARDT, Rorn. Altertumer, IV, 202; Welgker, Kl. Schrifierij page 502; Zeller, Philosophie der Grieehen^ 111, page 285, â« édition.
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qae ceux qui ont été reconnus sains ^ Les habitants
man*?ent do la viande, ries serpents, et, pour chaque jour, une seule espèce de nourriture est permise. Ils étudient les sciences, et tout particulièrement Tastronomie. Leur écriture possède sept caractères qui, par une quadruple transformation, peuvent avoir vingt-huit sens différents ; ils écrivent de haut en bas* Jamboulos vécut sept ans chez ce peuple à partir du jour où il fut chassé par ses compagnons ; il fit de nombreuses pérégrinations, et revint en Grèce par Tlnde et la Perse.
Sans youloir entrer dans le détail de cet ouvrage oii Timagination joue un si grand rôle, ou même dans des controverses comme celle de savoir si cette île n*e?t peutêtre pas Geylan, nous examinerons smipl^ment quelle est sa tendance. Cette tendance est évidente : elle consisi e à prouver que le bonheur parfait de Thumanité réside dans le simple état de nature. Par là déjà l'ouvrage diffère de ceux de Platon. Il est conçu d*après les théories politiques dé Técole stoïcienne, telles que les expose la Politique de Zenon. Ce qui était là aspiration et système est ici dépeint, d'une manière poétique, comme étant une réalité. Ce dernier ouvrage est donc la contrepartie stoïcienne de la pensée idéale de Platon et peut-être la plus importante des créations postérieures à Platon, par le fait qu'une grande quantité de traits qui se trouvent dans les utopies suivantes (par exemple le travail alternatif, le partage delà nourriture, Pétude de Tastronomie) sont déjà en germe dans cet ouvrage.
^ Wki^'Hold, Alinordisc/ies Lebcn (1856). La page 260 parle également de Tépreuve ayant pour but de constater le degré de force physique. Serait-ce peut-être Toiseau fantastique appelé le Roue ?
l'iNDE, L'ORlEiNT 35
Tous ces divers ouvrages contiennent des aventureà et des fantaisies de nature telle qu'onse demande malgré soi où rimaginalion des Grecs a été prendre ses inspirations. On sera dans le vrai en admettant qu'en parlie les sources de ces romans de voyages proviennent de Tlnde, et en considérant TArabie comme le canal par lequel ils arri* vèrent en Grèce. Le peuple indien, dont les marchands entreprirent, fort longtemps avanl les autres peuples, de longs voyages ?iir mer, purent facilement arrivera imaginer de pareilles fictions. Dans les vieilles légendes indiennes d*Ultara Kuru, il est question d'un pays où il n'y a pas de poussière, où, chaque matin, de jolies liiles poussent aux arbres; il est encore question de pays fabuleux où il n'y a pas de vermine^ où les vêtements sont purifiés par le feu, etc. De nombreux traits des récits indiens se retrouvent dans les contes arabes et dans les romans du moyen âge, et ce. serait assurément pour un orientaliste une tâche qui en vaudrait la peine que de suivre, dans la littérature arabe, et peutêtre aussi dans la littérature indienne, ce genre de fictions politico-sociales.
Deux exemples nous sont connus qui prouvent que les Arabes ont traité, avec un sens profond, et suus forme poétique, les problèmes de la vie; ils ont même une certaine affinité avec les fictions que nous venons de mentionner ; peul-élre ces exemples conduiront-ils un spécialiste à d'autres découvertes analogues. La première de ces compositions est un roman très intéressant d*Abou-Bekr-lbn-Tophaïl mort en 1085, qui, au temps où les Almoravides régnaient en Espagne, c'est-à-dire pendant la reaclioa du mahométisme, fut secrétaire du gouverneur de Grenade et, plus lard, conseiller de rhéritier de la couronne, mais qui était méde-
3e l'éternelle utopib
cin de profession \ Il écrivit un roman dont le but était de traiter de toutes les conditions sociales et
de faire opposition à la philosophie pernicieuse de l'époque ; en même temps, il nous donne rexplication de la politique religieuse dans le KuUurkampf d'alors. Ge récit se rapporte également, ainsi que presque tous les romans politico-économiques, à une île loiiUaine de Tocéan indien, où grandit solitaire un enfant. Les uns disent que c'e^t un enfant né secrètement d*une princesse et qui a été transporté dans cette lie ; les» autres croient savoir qu'il est ne dans l'intérieur de la terre par le moyen d'une réaction chimique : une ébullition du limon primitif se serait produite, et, au milieu de la masse se montre une petite bulle — l'esprit divin — elle éclate, et... l'homme paraît. Ce récit nous rappelle /'^omunculusy et nous fait songer à Tfaistoire des chèvres de Hûnchhausen, d*Immermann, car on sait que cet enfant est nuiuri par une gazelle. Le développemoul de ce petit être nous est raconté d'une manière vraiment merveilleuse et fort spirituelle. C'est une robinsonade philosophique. Tout d'abord, il apprend peu à peu, et tout spécialement après la mort de la gazelle, ce que c'est qu'une béte,qu*un homnie,ce qu'est la vie et où elle se trouve, descriptions où Tauteur fait voir clairement qu*il a étudié la médecine. Arrivé à Tége d*homme, il passe par tous les degrés des études spéculatives. Après avoir accompli quatre fois sept ans, il s'occupe d'astronomie ; après avoir accompli cinq fois sept ans, il passe aux question- surnaturelles el, pas^é cinquante ans, le penseur est complet el peut faire son entrée dans
^ Merx, dans le Protestant/sche Kirchemeituntj^ 1885, pages (177, 088, 7U5, 730. Sur ilude, voir aussi plus loin la note de la page 229.
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la société de ses semblables pour juger mûrement et sainement leur organisation sociale. Hay-Ibn-Yaglan
— c'est ainsi qu'il se nomme alors, c'est-à-dire le fils du veilleur, le vivant — arrive ensuite dans une deuxième ile, située à proximité, où il fait la connaissance de deux jeunes gen?, dont Tan s'appelle VExplorateiir, et l'autre V Ami de la paiw^ qui e=:t le futur souverain. Hay et Explorateur y font une prédication; mais ils prêchent à des sourds dès qu'ils veulent parler de la religion autrement que les notables ont coutume de le faire. Alors ils donnent au prince le conseil de ne rien changer À la religion et, quant à lui, de se garder de la dédaigner et de rechercher les biens terrestres. Tout cela est exposé d une manière adiuirable ; c'est un roman philosophique et religieux très profond. Telle est l'histoire de Hay le prédestiné, d'Explorateur, qui s'affranchit de la croyance et qui pourtant veut concilier le nouveau point de vue avec l'ancien, et de TAmi de la paix, qui n'éprouve pa^ l'en vie d'affronter la mer incertaine de la spéculation : c'est de l'histoire éternellement vraie.
L'imagination des savants arabes s'est exercée bien davantage sur un autre terrain, celui de la fable, pour émettre des idées analogues à celles que Ton trouve dans ces conceplions utopiques. Dans le livre intitulé les Frères purs, ordre religieux arabe du x*^ siècle, qui voulait réconcilier la science et la foi, se trouve^ au vingt-et'unième traité, un conte, le Combat de V Homme et de la Bête^ clans lequel l'âge d'or et le pai.n.lis sont décrits avec tout l'éclat de la poésie orientale, ainsi que l'époque où Adam et Ève se servaient de leur chevelure flottante en guise d'abri, de vêtement, de parure et d'or- Dément.
ÂTERHBLLB UTOPIE. 3
l'ÉT£RN£LLE utopie
«lisse promenaienti sur le rivage des fleuves, parmi les plantes et les arbres embaumés ; ils se nourrissaient de fruits et buvaient l*eau des fleuves, sans aucun effort physique et sans inquiétude^ sans la moindre fatigue pour labourer, semer, arroser, récolter ; ils n'avaient pas à battre le blé, à le moudre, à pétrir la farine, à la faire cuire ; sans* filer, sans tisser, ni laver ou faire quoi que ce soit de tout ce que de nos jours leurs descendants sont obligés d'accomplir péniblement, la lutte pour la vie devenant de plus en plus âpre; ils se comportaient dans le paradis pareils à des animaux et vivaient de la vie de la bête, tranquilles dans la jouissance, la paix et la sa lis faction. »
Mais ce n'est qu'incidemment qu'il est question de TËtat. L'auteur nous présente Tidéal d*un souverain et celui d'un ambassadeur dont les fonctions pourraient aussi bien être remplies par un cbacal ; quelques points relatifs à l'administration y sont bien traités; quelques idées morales et religieuses y sont bien formulées ; mais il ne s'y trouve rien concernant les fonctions et le rôle de l'État. Dans la lutte entre Thomme et la béte, c'est la béte qui a les plus nombreux avantages ; une seule chose distingue Thomme: Timmortalité. Ce conte a la prétention de nous apprendre que ne n'est pas la seule puissance de la pensée, ni la culture intellectuelle, ni la science et les arts, ni la stature et ses avantages physiques qui font de Thommo le chef-d'œuvre de la création et l'intermédiaire entre le ciel et la terre, mais bien la moralité et la religion. Ce livre^ inspiré par la poésie, est une satire mordante dirigée contre les aspirations des générations de celle époque vers les jouissances sensuelles et contre l'esprit, gonflé d'orgueil, d'une science superiicielle ; c'est un sermon qui convient à tous les temps,
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et que beaucoup de personnes, même de nos jours, liraient avec profit ; ellcr? se Imim raient tout étonnées qu'il puisse s'appliquer au temps présent K
Assurément, il y a, dans les Ultéralures arabe et indienne, bien d'autres passages qui serviront de point de départ à ce qui nous sera raconté au moyen âge et qui, plus tard, favoriseront également les utopies du pays de Cocagne, de NuUenslein, de Nienenreich et de Nîcbilberg. On pourra même retrouver une foule de détails dans les contes d'Hans Sachs et les ramener, en passant par la vieille littérature française, jusqu'au pays des contes des Mille et une nuits et de Pantschantanîra. Mais Je résultat de toutes les recherches sera et restera que le fond de tous ces contes de TËtat heureux est la propriété commune de tous les peuples ^. Et il en est ainsi des utopies qui, de tous temps, se sont mêlées aux K'series de 1 Etat idéal ; les pensées utopiques fondamentales sont également les mêmes chez tous les peuples, dans tous les temps ; depuis Texpulston du paradis terrestr'e, ces idées d'utopie ont, de tout temps, agité le cœur de l'homme : suivant les époques et suivant les milieux, elles ont été formulées d'une façon plus ou moins énergique, mais elles ont toujours existé.
* Der Streii zwischen Mensch und Tier. Conte arabe traduit par Oiethrici (Berlin, Mittler, 1858).
^ PoEscHSLy dans Paul et Braune, traite d'une manière entratnante Thistoire des Goûtes du pays de Cocagne, Beitrâge
zur Geschiehte der deutschen Sprache, V. pp. 389-427,
Diai
CUillSTIANISME ET MOYEN AGE3
Après Plalun, environ dix-huit siècles s'ecoiilenl sans qu'il soit écrit un nouveau roman politico-économique, à Texception des fantaisies que nous avons mentionnées et qui sont toutes imitées de Platon et fies contes arabes. Le moyen âge offre une lacune qui doit surprendre, étant donné le goiU de celte époque pour la fantaisie. Gomment se fait-il qu'à rexcepiion de Tépopée animale il n'y ait rien qui nous rappelle les rêveries suciales, et que les é[)(>pées animales ellesmêmes n'abordent que très lard l'idée sociale, de même que la politique? On peut en trouver en partie l'explication dans ce fait qu'il n'existait pas de désaccord entre forganisation de l'État et la société, d'une pari, et l'idéal des gens instruits, de l'autre. Commentées derniers, qui dirigeaient seuls le mouvement littéraire eusseiit-ils consenti à prendre la parole pour défendre les opprimés et les malheureux? Mais il est un point qui doit attirer notre attention et qui nous amène à considérer les rapports étroits existant entre les rêveries ^ ulopiijiies et les idées religieuses. Le moyen âge ne connut et ne poursuivit qu'un idéal : l'Eglise ; les ruines des monuments élevés en Thonneur de Dieu et les tré^ sors des musées de l'Europe centrale en sont la preuve.