‹ L'éternelle utopie étude du socialisme à travers les âgesChapitre 45 sur 49 · VOYAGE EN ICARIE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN ICARIE

<îominanes contiennent un chef-lieu, huit villages et une

foule de fermes. La vill<\ qui est en mémo temps lo cheflieu, est sitnée au centre de la province; il y a dune en tout cent chefs-lieux de province, neuf cents chefs-lieux cl*arrondisseinent, et huit mille villages qui entourent la ca[)itale du pays, Icara. Suivcz-rnoi dans cette ville forlunée, jetez un regard sur sa splendeur qui n'a pas sa pareille dans les contes des Mille et une Nuits. La largeur des rues est telle qu'il y a partout place pour quatre voies ferre'es. Il n'y a pas de [)Oiissi<Te pour fatiguer les poumons des habitants, car des fontaines jaillissantés énormes la font disparaître. Il n*existe pas de miasmes dans les villes, car tous les établissements qui répandent des mauvaises odeurs sont placés au deiiors. Comme on a trouvé le secret d'étouffer dans son germe toute mauvaise odeur, les indispensables "^i confortables qui se trouvent dans toutes les rues n'incommodent pas non plus. Dans les rues, il n'y a ni boue, ni bruit ; les chevaux ne s'épouvantent pas, les pots de fleurs ne sont plus projetés des fenêtres par Torage, et les chiens icarîens eux-mêmes, non seulement ne mordent pas, mais même n'aboient pas. Les murs ne sont pas bigarrés d'inscriptions de mauvais goût, car, en Icarie, il n'y a pas de mains de fous pour les tracer. Nous trouvons pstrlout de magnifiques nnorceaux de sculpture et d'architecture, et les publicationsdesautorilés elles-mêmes sont si élégamment imprimées sur du papier de couleurs différentes qu'elles contribuent à rembellissement. Si les maisons se ressemblent dans différentes rues, on a pourtant évité cette uniformité qui est reprochée aux précédents utoi>istes. En effet, chaque quartier représente une période de Tart architectural, et l'on se croit tantôt en Egypte ou à Home, tantôt en Russie ou dans les Indes. Et, aux alentours, quelle

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riche contrée ! Depuis Longtemps on est arrivé à obtenir plusieurs récoltes par an et l'on cultive les spéciaiités

suivant les différences du sol (ce qui est, d'ailleurs, le cas dans notre monde). En Icarîe, chaque paysan lit sa

gazette agricole et comprend aussi tout ce qu'il

lit.

En fait, les Comités républicains d'Icarie ont pourvu à tout. On obvie uK'me aux accidenU auxquels sont exposés les enfants en supprimant tous les »ngles aigus aux meubler. En outre, on trouve partout des tableaux qui sont moînî? ilo*^ peintures que des tablettes, des instructions scienliUques pour la cuisine, des chambres d'enfants, des salles de bains. Chaque famille possède un livre olïictel de cuisine : Le Guide du Cuisinier^ qui ne sert, d'ailleurs, que pour le souper, car le déjeuner et le dîner ont lieu en commun. Le costume est ravissant et, malgré sa grande uniformité, il est varié par quelques ornements. Notre jeune Anglais sent son cœur battre en voyant dans uae Académie de confection (atelier de modistes) des centaines de cliaruiantes jeunes femmes, préparant en silence les diverses parties du costume qui, soit dit en passant, offrent cette particularité de se rétrécir ou de s'élargir suivant la nécessite. Les Icariens considèrent avant tout connue un devoir envers leurs semblables d'être toujours en bonne odeur entre eux : ils sont toujours parfumés. La Parfumerie Républicaine est un vrai palais de fées. Ce luxe, ainsi que tout aulre, profite à l'ensemble de la population. La chose la plus étonnante peut-être est que, dans la capitale, Ion n*a toujours pas moins de 60.000 chevaux à sa disposition, pour faire des promenades. Les écuries où ils sont logés, avec leurs cinq étages superposés, sont curi*Hises à voir. On pourvoit à la circulation au moyen de slara*

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goni (omnibus à deux, elagee-), de chemins de fer, de bateaux à vapeur allant sur Teau et sous Teaii, et de ballons dirigeables qui arrivent souvent ensemble à une station au nombre de cinquante.

Si nous nous deiiiandons [naintenant ce qui procure tout ce luxe aux Icariens, toutes ces délices du pays de Cocagne, on nous fait la vieille réponse : c'est le communisme». Tout apf.artientà l'État, qui procure la nourriture, le vêtement, l'éducation et les secours médicaux. Tout le monde travaille. Tous sont égaux, il n*y a pas de domestiques, pas de pauvres, et les besognes grosstères sont faites par des machines. L*enseignement au moyen des journaux ou autres publications analogues joue un grand rôle chez Cabet. Les jeunes mariés com< mencent par recevoir des leçons sur la procréation. Les jeunes épouses qui se sentent mères suivent des .cours spéciaux de malernité faits par des mères de famille instruites à cet eliét; leurs maris peuvent y assister. Elles reçoivent, en outre, le Journal des Mères, A partir de cinq ans jusqu'à dix-sept ans inclusivement, l'inslruction est publique. Il est très curieux que déjà pour cet âge on ait introduit une administration autonome assez étendue: les écoliers ont établi eux-mêmes, à la façon des parlements, un code d'enseignement et de punitions, et ils tiennent audience pour juger leurs camarades de même degré et de même âge. Les Icariens attachent aussi une grande importance à l'instruction que se donnent les écoliers entre eux ; le droit de diriger et d'instruire d'autres élèves est considéré comme une distinction. On fait tout spécialement progresser Tétude des sciences exactes ; on fait peu de cas des langues anciennes ; Tutilité seule est pri^e en considération. De môme que dans les autres États entiére-

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ment communistes, l'enseignement est en entier monopolisé, et la vie inlellecluelle placée sous iino surveillance absolue. Tous les trésors «Je la litléralure onl été brûlés parce qn^ils paraissaient dangereux, ainsi qu'Omar fit autrefois détruire les trésors de la bibliothèque d*Alexandrie. Il n'y a qu'un g r.uid journal : Le Journal National puis, les Journaux provinciaux et rommunaujc, tous ofïicie]s,etquine contiennent que des faits divers, des arrêtés, des statistiques et autres choses semblables. La liberté de la pressentes!, en eflet, nécessaire que là où Taristocratie et la royauté favorisent des abus sans nombre, mais non dans le pays de la liberté. L'apprentissage des métiers commence à dix- huit ans. Grâce à une statisliqiie admirable, rEtat sait exactement combien de forces ouvrières sont nécessaires dans chaque branche et il envoie en conséquence les jeunes gens dans les ateliers nationaux. On n*a égard au désir de Tindividu, qu'aillant seulement que les intérêts économiques le permet ienl. (Donc ici, comme toujours, sacrifice de toute liberté!) La durée du travail comporte sept heures en été, six en hiver, et on espère la réduire encore. Les hoirimes travaillent pour TÉlal jusqu'à l'âge de soixantecinq ans; les femmes jusqu'à cinquante. 11 n'y a pas de paresseux, car tout individu qui allègue ne pouvoir travailler est relégué dans un établissement public. De même, on laisse rarement les malades à la maison ; ils se rendent pour la plupart dans des hôpitaux où ils sont soignés à la fois par trois médecins. (Aïe l) Les accouchements ont aussi presque tous lieu dans les établissements publics, ce qui, d'ailleurs, est peu à peu devenu une coutume. L'hygiène a fait de tels progrès qu'il n'y a presque plus de maux de dents, et Dieu sait quelle tristesse les maux de dents peuvent engendrer!

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N'est-ce pas là au liiagailique idéal? Nui utopiste n*av6dt été jusqu'alors aussi hardi !

LaGoaslitulion de llcarie réalise Tidéal démocratique dont riailaence est loin d'être aujourd'hui ce qu'elle était il y a iju<ir;inl(3 ans. La souveraineté est entre les mains du peuple, et la représentation du peuple est la première autorité de i'Ëtat. Elle se compose de â.OOO députés I Chacun des mille arrondissements désignés plus liaut élit — naturellement par le suffrage universel — deux députés, et cela tous les deux ans, à la date du 1""^ avril. Le pouvoir exécutif est également entre les mains d'une autorité élue par le peuple, et comprenant quinze Ministres et un président. (A Tépoque du voyage du conteur, le président était un maçon; il maniait la truelle dans les moments de loisir que lui laissaient les affaires gouvernementales; peu de temps auparavant le président avait été un charretier; flatterie vraiment grossière à l'adresse des travailleurs !) Ces seize exécuteurs de la volonté nationale sont directement élus tous les deux ans par le peuple, sur une liste contenant quarante-cinq noms et dressée par la représentation nationale. Tous les fonctionnaires peuvent être nommés pour un temps déterminé et relevés de leurs fonctions ; ils n'ont rien de commun avec ceux des États européens, ils n'ont aucun traitement el n'ont pas de situation meilleure c^ue celle du premier citoyen venu ; ils ne sont pas alfranchis non plus des travaux ordinaires. La même personne ne peut, en aucune façon, cumuler les fonctions législatives et les fonctions executives. L'ensemble de cet organisme se compose de quinze comités pris parmi les représentants du peuple, conformément au droit adminis* tratif français, qui reconnaît partout des comités spé-

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Liaux, etc. Grâce h ces comités, où chacun doit s'occuper d'ua côté spécial de la vie sociale, Texislence est réglée, en Icarie, par autorité de TÉtat, jusqu'aux moindres détails : c*e8t là qu'on délibérera, qu'on décidera, qu'on prendra un arrêté sur les faits les plus minimes, tels que l'arrivée et Tinstallation d'un meuble nouveau, le menu de la semaine ou les coifiTures de bal des dames, aussi bien que sur les questions les plus impoi-lautes.

Gomme on fait part à lord Carisdal de tous ces détails sur Tadmirable Constitution de ce pays, sur l'éducation, la perfection de la médecine, quelqu'un lui demande : « Devinez maintenant quelle est notre organisation j udiciaire ? w Après mûre réflexion, il se met à faire un discours sur Tinstruction juridique et affirme que les juges doivent être élus, mais un rire moqueur accueille ses paroles : « Où croyez-vous donc être ? Chez nous, il n'y a pas déjugea, pas de police, pas de ces corbeaux avides qu'on nomme avocat?, pas de prisons, pas de crimes, car il n'y a pas d'argent, et l'éducation est parfaite. » — « Mais personne ne pourrait-il donc cunnnellre un meurtre par jalousie? » — « Ce serait un insensé. » — C'est donc toujours le point de vue communiste qui revient sans cesse, avec la prétention que là où l'argent et la propriété ont été détruits, les crimes disparaissent. On ne connail également, en [carie, que des délits de peu d'importance, tels que le retard, la négligence, etc., délits frappés, pour la plupart, de répriniai-des et autres mesures de ce genre. Chaque groupe d'associés, i école, la famille, l'atelier, punit lui-même ses membres. Mais c'est avec un sentiment pénible que chacun se rend en justice pour juger les méfaits de ses semblables ; tous les Icariens riva-

VOYAGE EN ICÂRIE

lisent, en efiet, de fralernité les uns à Fégard des autres. Celui qui passe pour être le plus pieux est celui qui est le meilleur père, le meilleur fils, le

meilleur citoyen, et tout particulièrement celui qui sait le mieux aimer la femme, ce chef-d'œuvre de la création. Telle est la religion icarienne. Les habitants qui éprouvent un sentiment religieux plus profond peuvent se réunir en sociétés, et, s'ils sont en nombre siifïisant, ils obtiennent de 1 Ëlat la concession de temples et de prêtres. Bien que Ton tolère de pareilles associations, on a cependant, peu d'années après rétablissement du nouvel ordre social, convoqué un Concile qui répondit, après avoir soigneusement recueilli les diverses opinions des citoyens, à une série de questions et qui résolut très simplement les nombreuses controverses des théologiens :

D. — Y a-t-il un Dieu ?

R. — Oui, {A l'unanimité.)

D. — Ce Dieu est-il connu ?

R. — Non. runani/Uilù.)

D. — Sa forme est-elle connue ?

R. — Non. {A l'unanimité.) Des milliers de peuples lui donnent des milliers de formes différentes.

D. — Le Concile croit-il que la Bible soit un ouvrage écrit par la main des hommes ?

R. — Oui.

D. — Le Concile croit-il ce que dit la Bible ?

R. — Non, il n'y a pas d'histoires de fées et de sorciers, de contes des Mille et une Nuits ^ pas de fables • mythologiques qui soient aussi incroyables. D. — Qu'est-ce que le Christ?

R. — Un homme qui a proclamé la liberté, Tégalité et la fraternité.

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l'éteknelle utopie

Malgré cela, il y a des temples, des prêtres et dos prêtresses ; mais il n'y a pas de cérémonies ni de mortificalioQs ; les prélres et les prétresses, qui sont élus, doivent être âgés de vingt-cinq ans et avoir étudié la morale et l'éloqwence ; ils n'ont aucun pouvoir spirituel ou coercitif et ne sont qu'orateurs, professeurs, consolateurs, conseillers, amis.

Telle est la nouvelle République dans laquelle une somme de jouissances est garantie à chaque personne, telle que, dans nos États, elle n'est accessible qu'à un petit nombre de gens ayant de la fortune. Un travail de peu de durée et beaucoup de plaisir, voilà le point important. Mais si Gabet, en ce qui a trait au mariage, fut, comme Morus, si inconséquent, et s'il le laissa subsister malgré la communauté ansolue des biens, il marche, pour le surplus, tout à fait sur les traces de ses prédécesseurs, car il poursuit Tenchatnement de l'esprit et le despotisme sur la pensée : il n'y a pas d'autre histoire que Thistoire officielle des historiens nationaux ; pas d'autre presse ni d'autre littérature que celles qui sont oFficielles; il y a des dogmes ofticiels, mais pas de révélation.

Reste encore la réponse à la question : Gomment cela s'est-il fait ? Une grande partie de l'ouvrage est consacrée à cette réponse. Ge qui a été relaté jusqu'ici est donné avec nombre de détails, qui sont constamment mêlés à l'histoire d'amour de lord Carisdal. La seconde partie contient une histoire très précise de llcarie, avec des discussions, des objections, des réfutations, etc., en nombre inliui. L'histoire d'Icarie étant, dans l'opinion de Tauteur, celle de tous les peuples, elle offre, par suite, un intérêt tout spécial. L'histoire de la grande Révolution d*Icarie de 1782 ressemble,

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