VOYAGE EU ICARIE
Ce n'est qu'au bout de cinquante ans que la communauté des biens et le travail obligatoire seront complètement établis. Jusque-là, la propriété et le travail libre seront maintenus. Toute propriété demeure acquise aux propriétaires actuels ; Tacquisition. n'en est restreinte que pour Tavenir^ entre les vivants, et pour cause de décès. Au-dessus de quinze ans, nul ne sera contraint de travailler. Mais tous les enfants au-dessous de quinze ans et ceux qui naîtront à partir du moment où le nouvel ordre de choses aura été établi, recevront la nouvelle éduication en vue du travail. Toutes les lois promulguées à dater de ce jour tendront à restreindre la richesse, à améliorer le sort des pauvres, à limiter les dépenses inutiles de TÉtat, Le salaire du travail et le prix des marchandises seront établis par FËtat ; 500 millions seront employés, chaque année, à procurer du travail à ceux qui en manquent et un abri aux malheureux. L'armée sera licenciée; jusqu'au licenciement, les soldats seront employés aux travaux publics. Toutes les mesures seront prises pour augmenter la population et pour faire disparaître le célibat; 100 millions seront annuellement employés pour arriver à la formation de travailleurs et de citoyens pour TËtat de l'avenir.
Le Gouvernement prit toutes les mesures voulues pour frayer la voie au communisme, d*après ces idées fondamentales. On nous dispensera d'entrer dans les détails. Bref, tout était magnifique, et l'enthousiasme fut si grand qu'une avalanche d'adresses se produisit à jet continu, afm d'obtenir que le temps de transition fût abrégé. Ce fut ainsi que les cinquante ans furent ré«duits à trente ; en 1812, la « Régénération » devait être accomplie.
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Cabel nn peut s'empêcher de joindre encore à ces descriptions détaillées des déclarations et des raisoDuements philosophiques et sociaux qui ont un assez grand déve* loppemeDi. Il fait paraître Antonio, vieil inquisiteur espagnol, qui dcfLnd l'inégalité et la propriété, naltirellement pour le faire réfuter de la manière la plus brillante par le philosophe icarien Dinaros. Celui-ci se livre à un fougueux enthousiasme. Un panégyrique sur la liberté et Tégalité, sur les progrès de la démocratie est destiné à entraîner le lecteur ; c'est une histoire universelle au point de vue radical démocratique qui nous est présentée là, et qui a été utilisée dans tous les systèmes à tendances. Au milieu d'un enthousiasme désordonné, la papauté est appelée démocratique, parce qu'elle peut conduire le plus humble jusqu'à la tiare ; puis, on y fait Téloge du Christ et de Luther, de l'inventeur deTimprimerie et de celui de la machine à vapeur : ce sont là les plus grands révolutionnaires. La machine porte mille révolutions dans ses flancs; la vapeur fera sauter Taristocratie. C'est donc la quintessence d'un discours prononcé avec loul l'art d'un avocat cl documenlé de cinquante-quatre pages de citations extrade^ de Confucius, Zoroaslre, Lycurgue, Cousin, Gutzot, Viliemain, Tocqueville et de cent autres écrivains. Une Assemblée de 9.700 élran*^ers vote, enfin, sur le nouveau syslèoie ; ^00 s'abstiennent, et les 9.500 autres disent : a Oui » ; dès lors une croisade pour la propagande du système icarien est décidée.
L iiomme qui avait décrit un pareil idéal ne devait pas se contenter d'une description imaginaire. Lorsque son livre parut, il revint à Paris, car la peine dont il avait été frappé venait en même temps d*étre couverte par la prescription. 11 publia ses principes avec renlhuuaiasme
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d*un aputre. IL fonda le journal Le Populaire^ fit de nombreux voyages et édita une quantité de brochures de propagande dans lesquelles II torturait à plaisir le texte de la iiible en donnant l'iîvangile comme le Code du communisme, et les Icariens comme les vrais clirétiens du xix^ siècle. Ën 1847^ il comptait ses partisans par centaines de mille et fit ses préparatifs pour aller fonder, dans l'État du Texas, une; grande colonie. Le 3 février 1848, une avant-garde de 69 jeunes icariens robustes partit de France^ accompagnée des vœux d'innombrablescommunistes. En débarquant, ils reçurent la nouvelle de la Révolution de février, et la petite troupe regretta amèrement d'avoir abandonné la patrie. Ils fondèrent une petite colonie dans le comté de Fanin (Texas], mais la déception fit bientôt place à leur douce espérance: la malaria se mit à sévir, Tunique modecin devint fou, et un petit nombre d'émigrés, épuisés et misérables, regagnèrent la Nouvelle-Orléans, Cabet lui-même quitta Paris en décembre 1848, et, en mars 48-49, 2i0 Icariens partirent de la Nouvelle- Orléans pour s'établir à Nauvoo (Illinois). Toutes les conditions favorables que Ton pouvait désirer, s y trouvaient réunies. Nauvoo, sur le JUississipi moyen, était une ville abandonnée par les Mormons. On pouvait s'y procurer à très bas prix une grande quantité de maisons et de champs, et Cabet eut également la joie, de 1850 à 1855, d'y obtenir un certain succès. Sur ces entrefaites, les mécontents de la première troupe étaient revenus on France et avaient obtenu, 5 la date du ^ septembre 1849, la condamnation de Cabet à deux ans de prison, conformément à Tarticle 405 du Gode pénal (escroquerie). Cette condamnation était contestable, car on ne pouvait mettre Cabet au niveau d'un
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vuleaire escroc. Lu appreiïanl sa condamnation, il eut le courage de revenir en Europe et obtint la revisioD do procès. Il 8e présenta courageusement devant le tribunal pour exposer la loyauté de ses efforts et fut brillaïuiàenl acquitté, le :2G juillet 18j1. Cabet revint ensuite en Amérique, mais son autorité ne réussit pas à mettre son entreprise à Tabri des dissensions. Le vieux et fimatiqae lutteur pour les droits de Thomme et la cornmuuauté des biens ?e vit, la mort dans Tâme, chassé de la colonie qu*il avait fondée lui-même. Il avait tout supporté : critiques, injures, calomnies, préjugés, bannissement, il avait tout enduré avec un courage héroïque ; mais il ne survécut pas longtemps au coup qui le chassait d'une société qu'il avait créée et qui réalisait le réve de toute sa vie. Le 8 (9 ?) novembre 1856, il s'endormit à Saint-Louis dans rélernel repos. Après la mort de ce lutteur infatigable, un petit nouibre de ses adeptes persévérèrent dans la voie qu'il avait tracée. De cette puissante conception idéale il nest resté qu'une douzaine de maisonnettes : c'est le petit village d'Icaria, situé dans le comté d*Adams, État d'iowa, qui compte 65 habitants.
Gabet était certainement un homme capable de nobles efforts et animé d'intentions pures, mais sa nature radicale le conduisit à de fatales erreurs. On serait presque porté à croire que ce rêveur avait senti que son œuvre était de pure fantaisie et qu'il voulut l'exprimer dans son titre VIcarie, la jugeant* téméraire et impossible, Icare, comme on le sait, s'envola vers le soleil avec des ailes de cire. <( La puissance plus élevée du soleil amollit la cire réduite eb une fumante vapeur^
fondit les ailes, et Icare tomba dans la mer. » Des
pluiiies de cire comme mo^'en, la chute dans Teau
VOYAGE BK ICÂRIE
comme fin des utopies
Était-il possible de trouver
pour tout cela une dénonaiaalioa plus ironique que ce nom d'Icarie ' ?
* Dans la ville de Saint-Junien (Haute-Vienne), nous avons connu, il y a une quinzaine d'années, une personne Jouissant de la considération générale et dont la véracité ne saurait être mise en doute, M. C. T. Il est aujourd'hui décédé. Lui aussi, se laissa entraîner par les doctrines utopiques de Tépoque et act'oinpa^a Cabet dans son lointain voyage. Les nombreux détails qu'il nous n donnés à ninintrs reprises sur le voyage en Icarie sont très précis et conlirment eu tuus points ce que I on viont de lire à ce sujet. Les motifs qui le (lOtenuincrent, ainsi (]ue tant d'autres, à cette .neiiture, furent inspirés par rentliousiasuie le plus ardent et la lui la plus sincère dans ce grand apôtre du socialisme. La déception ne se fît pas longtemps attendre. Il fallut revenir en France à la suite des souffrances de toute nature qu'il eut à. endurer dans ce pays de Cocagne. Malheureusement, l'expérience d'autrul n'a jamais profité à personne.
Rappelons également que Félicien David, l'illustre auteur de L(iîl(i-l\oiicJx et du Désert fit partie de cette expédition. Il revint en France eu i>ass;iiit par les ludes et en visitant une partie de 'Asie-Mineure et de l'É^yple. S'il faut en croire ses biographes, ce serait au <'oiirs de cett«' odyssée d'un nouveau genre qu'il se serait inspiré de cet Oricatalisuic qui caractérise son œuvre entière.