‹ L'éternelle utopie étude du socialisme à travers les âgesChapitre 7 sur 49 · CHRISTIANISME ET MOYEN AGE · texte numérisé non relu

CHRISTIANISME ET MOYEN AGE

Assurément, il a combattu la C()nvoitise et l'amour des jouissaaces sensuelles, et il a enseigné d'avoir une pitié fraternelle les uns pour les autres et de ne pas se soucier des biens terrestres; mais nulle part il n'a publié et recommandé les docliiines socialistes et communistes; ce sont là des conceptions extravagantes qu*on lui prête sans preuves à Tappui. Peut-être pourrail-on arguer de quelques expressions des Actes des Apôtres; mais ces expressions sont isolées et se rapportent à une situation transitoire exceptionnelle* Le christianisme ne saurait donc, en aucune façon, être rendu responsable de pareilles conceptions iantaisistes. S'il était encore besoin d'une preuve, on n'aurait qu'à se reporter sans hésitation aux adversaires les plus acharnés du christianisme, à ceux qu'on nomme les Déoplatoniciens. Ce fut, entre autres, le célèbre philosophe Plotin, qui ne voulait dire ni le nom de ses parents, ni de sa patrie, ni du lieu de sa naissance, parce qu^il avait lionte d'avoir un corps », lui qui passa toute sa vie à faire de l'hydrothérapie (peut-être d'après la méthode de Kneipp), et qui mourut en prononçant ces paroles : « Je travaille à délivrer la divinité qui est en moi. » Ce fut lui qui, au milieu du siècle de noU e ère, fut le vrai fondateur de l'école néoplatonicienne et qui chercha, encore une fois, à réunir et à consolider les pierres de rédilice de la société païenne qui tombait en ruines, il Jouissait de la faveur de l'empereur Gallien et de 800 épouse Salonina et se proposait de fonder, en Campanie, un Ëtat (Platonopolis) d'après le type imaginé par Platon. Nous voyons ici — et nous devons appeler tout particulièrement i attention des lecteurs sur ce point, parce qu'onn'en a tenu compte nulle part — nous voyons ici, disons-nous, la première idée sérieuse d*une

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mise en pratique d'un Ëlat utopique Ainsi donc Plotin, de même que tons Bes devanciers et ses successeurs,

comme, par exemple, Carpocrate et les Adamites, qui priaient tout nuâ, et qui, à la suite de ce qu'ils appelaient des a banquets d amour j», se livraient aax plus horribles débauches, tous ceux-là n'ont absolument rien h faire avec le christianisme. Malgré cela, comment se fait-il, se demandera-t-on avec quelque surprise, que Ton fasse remonter au christianisme l*idéal communiste? Il n'y a à cela que deux explications sérieuses et qu'il est bon de noter. La condition sociale du peuple au milieu duquel s'accomplit la révélation présente une foule de particularités (telles que le j ubilé, etc.*.) qui sont dénature communiste^. Ensuite, il est à remarquer que des idées pareilles à ces utopies ne reparaissent que dans la vie monacale et dans les associations de chrétiens ascètes, de même qu'elles se trouvent aussi dans les communautés juives, par exemple chez les Esséniens. Pline a dit de ce curieux petit peuple qu'il vivait sans argent et se propageait sans femmes. Tout ce qui est prêché sur ia communauté des biens, etc., est donc en relation intime avec la vie monacale et se trouve enseigné dans le christianisme à partir du moment où elle a commencé à se développer.

Ce n'est donc pas le chribiianibme considéré en lui«

* Comparer Porphyrtus, Lebensbeschreibung Plotins^ imprimée en léte de Tédition des Plotins Enneaden, par Volkmann, Dûbner, H. F. Mûller et la traduction de H. F. MûU 1er (Berlin, 1878).

2 Sur les opinions politiques et sociales des ancieas Israéliles et, en particulier, des Ksséniens, voir Josèphe, de Bello fudaieOy 2, 8, 3, 4. Apologie, § 3, 10. W. Nowack, StratisOurger Rektotatsrede (1^92 Beiiage, n«* 110, 111).

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même, mais le judaïsme et la vie monacale qui con-

tiennent le germe des idées communistes. Et ceci est à noter, car nous verrons assez souvent, par la suite, l'idéal des institulioQS monacales percer sous les utopies qu*on tâchera d'introduire dans TËtat.

Il existe encore un aulre idéal que nous trouvons au moyen â^e, el qui tient la place de TElat idéal en prenant sa source dans TAncien Testament. Le moyen âge a également révé un royaume merveilleux, un âge d'or. Mais il a pris dans le passé Tàge d'or des anciens pour le placer dans Tavenir. A la place d'un TËlat Qtopique, nous trouvons partout les rêveries des chiliasîes, des millénariens. Pour cela, on recourut aux propliéliea dlsaie et d'Ëzéciiiel, qui annoncèrent un nou- Vi^au ciel et une nouvelle terre, et Ton combina ces prédictions avec les paroles du Christ relatives à son retour el avec les maximes de V Apnralypse. De là sortit la croyance au glorieux retour du Christ et au Ghiliasme ^ A moitié puisée dans l'Ancien Testament et dans les idées jndaïco-chrétiennes, cette croyance s'est longtemps conservée et a constamment reparu, bien que suint Augustin eût déjà exprimé cette opinion, qui est devenue celle de la majorité des chrétiens, que le règne de mille ans était déjà venu. M.ti>, ludigié tout le zèle qu'on ait pu y mettre, cette croyance ne s est jamais éteinte ; de temps à autre elle a même

* Voir entre autres Ézéchiel, 37, 22 ; Michaei,, 4, 3-7 ; IsAÏE, n, 6-9, O.j, 20, 23, 47 ; Zachaku:, H et s.; U, PiKRRE, 3, 8 (Comparer le Psaume 90, 4) ; Apucalr/pse de Saint-JeaiN, 2, 4 el s.; Corrodi, GescIUchte des Chiiiasmns (Zurich, il9t); Ghégoike, Histoire des sectes religieuses {Paris, 1820) ; Dorker, Persm Cliriêti^V^ page 240 ; Uertzogs» Healeneyklopàdie^ 111, 294 el s,

L*ÉTERNEIX£ CTOPIE

éclaté^ pareille à ud ioceDdie doat la clarté a répandu sur le monde la crainte et répouvante : par exemple^ à la fin do IL* siècle, alors qu'on atteodaft la fin da

monde, au moment du solstice de l'an lOOO, comme Félix Dabn nous Ta fait connailre par un romao qui porte ce titre. G*e8t de pareilles questions qa^était occupée l imaginalion de dos ancêtres, en ces temps où ni ridée, ni le mot d'État n*exislaienL encore, et où la question sociale n'était un casse-téte ni pour le nobie ni pour le bourgeois.

Les rêveries des Chiliastes n'ont pas d'ailleurs complètement disparu dans les temps modernes; elles se confondirent au xvi^ siècle avec les.folies des anabaptistes, et on les retrouve encore au xvii* dans la révolution anglaistj, où les millenariens a[iparurent comme les défenseurs de la république, quoique étant en même temps les soutiens de la cinquième monarchie, par allusion aux quatre royaumes de TApocalypse. Depuis cette époque, du reste, on a, à plusieurs reprises, écrit des ouvrages sur le Chiliasme, et des écrivains plus récents y ont ajouté dHntéressantes digressions. Dans ces rêveries, naturellement, toutes les monarchies doivent disparaître; les nations formeront une seule famille; la terre produira en Hbondance tout ce qui est néces-' saire à l'existence; l'industrie prospérera; les vices et la guerre seront incormus; la noblesse, le duel, la peine

de mort seront abolis, elc La chute de la papauté,

Texputsion des Turc?, et le retour des Juifs à Jérusalem sont aussi un thème favori qui, dans le dernier siècle, a été également traité par Worthington, J. Bellamy, Winchester, Towers, Fox, Bengel, et dans ce siècle-ci par Agier et d'autres. Mais ces prophètes ne sont pas d accord sur l'époque à laquelle ces grands événements

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doivent se produire ; la plupart placent le connmencemenl du millénaire en l'an Î2000 ; Agier a fixé l'année 1848, mais Worthington laisse encore du répit à rhumatiité* ; il lui donne jusqu*en Tan 25.920!

"Vers la fin du moyen Age, on put rennarquer un autre courant d'idées, qui cadrait lui-même avec l'esprit religieux des générations de cette époque. Les croisade» ayaient conduit par-delà les mers tant de milliers d'indi* vidus, tout en ayant eu le don de les unir en un même idéal, qull était compréhensible que Ton cherchât à créer un Ëtat idéal dans ces contrées verslesquelles se portaient tous les regards et où tant de gens se rendaient en pèlerinage. C'est là qu'était la Terre promise. Il esil donc concevable que Timagination des peuples prit son essor vers ces parages. Un ouvrage, qui a été retrouvé depuis peu, témoigne de ces faits. Ce fut Pierre de Bosco (Dubois) qui publia rintéressant ouvrage De Hecuperatione Terrx Sacrœ{ï}e la lleprisede la Terre Sainte) (1305-1307), à Tépoque du conflit de rËglise et de TËtat, lors de la querelle du roi Philippe le Bel avec le Pape Boniface VHP. Ce n'est pas là. assurément un ouvrage du genre de ceux que nous avons à examiner. BCais il les touche de très près; c'est une fantaisie qui contient en abondance des pensées idéales, politiques et sociales, très modernes. Or, dans ce chapitre, nous avons voulu avant tout exposer le rapport qui existe entre les utopies et les

* Nouveaux millénariens à la fin du xvnr" si»'rlf' : Worthington, J. Bellamy, Winchester, Towers { IlluHirationH of prophect/, Londres, 1706). Voir l'appendice à l'édition allemande, de SuDBK, pages 441 et s. Comparer FAui.HABER,Z)as yoldene Zeitalter, 2000-2030 (Sfhwrd.iscli Hall, 1890).

' Heyck, Moderne Gedanken im Mittelalter, dans les Orenzboten^ LI, n* 14, page 20.

l'ÉT£RN£LL£ utopie

idées courantes de Tépoque, chose qu'on avait négligé défaire jusqu'ici. La pensée dominante de l'ouvrage est celle-ci : la conquête de la Palestine et la fondation d'un État dans ce pays. Pour arriver à ce résultat, Dubois veut réorganiser la société desËlatsde F Europe. Ces États doivent se réunir dans un concile (à. Toulouse); ils doiventétablir entre eux une paix étemelle et porter leurs conflits devant un tribunal d arbitrage inlernalional ; le juge suprême est le pape, précisémentcomme celui-ci prétendait Tétre en réalité à cette époque du triomphe et de la domination de FÉ.^lise. La papauté est Tasile de la paix, mais elle n'a pas le pouvoir temporel. Ce ne sont pas seulement les Etats de l'Église qui doivent disparaitree mais encore tous les biens de mainmorte doivent ètr^ rendus à leur destination primitive, et tous ces immenses trésors employés pour soutenir les croisades. On formera des corps d*armée, et notre prévoyant faiseur de plans se préoccupe des détails de toute sorte, de Tuni-

fornie, des approvisionnemenls, etc Les troupes se

rendent au lieu de leurréunion au son d'une musiqueguerrière, afin d'attirer sans cesse de nouveaux volontaires. Ici s'arrêtent les préparatifs des grands événements.

Les projets de Dubois relatifs à l'organisation de la Terre Sainte ne sont pas aussi clairs. £n réalité, il aboutit à Tidée de fonder une royauté du Saint-Sépulcre sous le protectorat de la Couronne de France et nous dirions aujourd'hui, sous la garantie des autres Ë:ats de l'Europe. Les nations reçoivent des territoires distincts^ à Texceplion de Jérusalem et des principaux ports, les condamnés sont établis sur une sorte de frontière militaire; un prince français est couronné empereur latin à Gonstantinople et, en qualité de représentant de l'Europe, exerce la protection militaire sur les colonies du Levant:

chrisuâmsme et moyen âge

ce sont là de$ choses très pratiques et sagement mûries. Reste la question principale de Veuropéanisalton et de la

christ ianisalion des pays du Lr'vanl, et qui doivent être faites surle modèle de l'Europe. Cette question est amplement discutée, et l'auteur donne en partie satisfaction aux eiigences modernes des hommes de Kécole réaliste. Il compte surtout sur le beau sexe. Nous avons déjà vu dans Platon que cette question féminine, tant de fois agitée, n'est pas nouvelle. Notre auteur désire autant que possible la même éducation pour les deux sexes : il pre'coni«e, noLamment pour la femme, l'élude de la chirurgie et de la médecine. Il y aurait donc, d'après les vues de cet auteur, qui date de 1307, des femmes médecins, mais leur utilité ne consiste pas à donner des soins à riiunumité. Les femmes médecins doivent répondre à un tout autre but. Préparées par une forte instruction, elles iront par la suite s'établir en Orient ; puis les princes et les religieux (fauteur est un adversaire résolu du célibat) s'uniront aussitôt à elles par les liens du mariage. Grâce à leurs connaissances médicales, ces femmes entreront en relations avec les femmes musulmanes, relèveront leur condition sociale et les convertiront au christianisme. L*auteur prévoit enfin que le droit séculier et le droit canonique d'Orient se confondront, et il nous dépeint les avantages économiques qui résulteront de la réalisation de ces projets. Le sentiment national de Vauteur se manifeste à chaque instant; ce sentiment* national manque absolument aux autres fictions socialistes. L'auteur est un Français ardent et enthousiaste, qui veulqueTEmpire latin et la Couronne germanique soient attribués à un Capet ou à un Yalois, que le monde et la Papauté soient sous la dépendance de la France, pour dire ensuite : ce sera la paix.

50 l'éteïunelle utopie

On n'a pasjasqu^à présent, étudié avec une attention

suffisante l'histoire des conceptions et des rêveries d'un État parfait. Et cependant comme tout cela éclaire bien toute la période qui s'est écoulée depuis Platon jusqu'à Thomas Morus ! Ces époques ont eu aussi leurs rêves généreux et se sont laissées aller à leur imagination. Mais quelle diiTérence avec les époques postérieures et même avec la nôtre! La vie de délices, qui joue dans les utopies suivantes un si grand rôle, disparaît ici complètement, et ce sont des conceptions idéales plus élevées qui agitent l'humanité. Autrefois, la religion inspirait la littérature entière. C'est ainsi qu'on peut concevoir que les chiliastes et les autres extravagants du moyen âge n'attendaient pas d'une révolution humaine la modification des relations sociales et Tavènement de l'Age d'or ; ils n'attendaient cet âge d*or que de la toute-puissance de Dieu. Ht en cela ils étaient plus sages que les utopistes d'à. présent et, à coup sùr^ plus... idéalistes.

l'utopie de THOMAS MORUS

Une carte du monde fut établie, en l'an de grâce 137o, pour Charles Y, roi de France. On l'appela mappemonde, c'est-à-dire image du monde et aujoard*bui encore elle se trouve à Paris, à la Bibliothèque nationale K Sur celle mappemonde, dressée à Majorque el dile mappemonde catalane» se trouvent des explications très concluantes sur chaque pays, en particulier sur les îles Atlantiiies. On y lit le passage suivant :

Les îles Forlmiée^i sont sKuées dans f Océan Ailan- (ique^ à Veictrémité de C Occident el à gauche^ mais elles tont peu éloignées dans la mer. Isidore s'exprime ainsi dans son livide XV* : ces îles s'appellent Fortunées, car elles sont riches en terres^ en froment^ en fruits^ en céréales^ en arbres^ et les habitants croient que c'est là lê paradis à came de la douce chaleur du soleil et de la ferUliié du soi. Les arbres aUeignent une hauteur

* La Mappemonde Catalane est imprimée dans Rcge, Zeicalter der Entdeckungen (1881), page 74. — Comparer aussi PESCHfcL, Zectalterder Entdeckunf/en{'2'' édilion, 1877, page 30). De môme, pages 29 et s. ; Comparer Rif.E, pagt s 20 el s., paa^ft 288, sur la Iradition d'après laijuellc saint Brandan aurait découvert le Paradis , Comparer aussi la légende latine de saint Brandaines, par Jobikal (Paris, 1836).

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(fau moins 140 pieds et portent beaucoup de fruits et d'oiseaux,,. Pline^ le maître de géographie^ dit que^ parmi les îles Fortunées^ il s^en trouve une où croissent tous les produits de la terre ainsi que ions les fruits, sans qu'on ait besoin de les semer ou de les planter. Les habitants des Indes pensent que leurs ûmes^ après la mort^ iroyit habiter ces îles. Ils croient que c'est leur paradis^ mais il faut franchement avouer que c'est là une fable, La croyance à l'existence d'une île fortunée dans ce inonde terrestre n*avait donc pas disparu. C'est un fait connu qu'à Tépoque de Colomb tous les gens instruits étaient convaincus de l'existence de ces pays imaginaires dans rOcéan Atlantique. Les fictions de Tantiquité classique, en faisant une nouvelle apparition, se mêlèrent à ces croyances, et c*est ainsi que s'accomplit un progrès dans le cycle des idées de i^huoianilé. Alors que, d'une part, l'idéal des générations du moyen âge reposait sur la Jérusalem céleste, la Terre promise, l'esprit des temps qui suivirent eut un objectif plus concret, et ce fut sur le monde terrestre que se porta l'attention. La transformation des relations économiques qui se rattacha à la découverte faite, il y a quatre cents ans, par Christophe Colomb, conduisit à exaruiner les buses de FËlat et de la société, les questions fondamentales de Tacquisilion de la richesse et du trafic international. Les révolutions, annonce'es depuis déjà longtemps, qui se produisirent dans r£glise, engendrèrent les idées du changement à opérer dans la structure de r£tat. A cela s'ajoute, à la fin du xv* siècle, la renaissance des sciences, l'étude rajeunie de la philosophie grecque. C'est ainsi qu'arriva un temps où l'on se mit à fixer d*un regard plus attentif les imperfections de TËlat et les soufliances des hommes, et Ton peut due des lors

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qu'il se produisit un genre spécial de littératur«3 (iin|iicl l'œuvre du chancelier Thomas Morus donna son nom: r Utopie. Jamais dénomination groupant tout un genre d*écrits sous le nom d*un seul d*entre eux ne fut mieux applique qu'ici. En efTet, tous les projets d'un État idéal qui ont été conçus jusqu'à nos jours semblent calqués 8iir l'œuvre de Morus. Le célèbre homme d*Ëtat de Henri Vlll, dont les traits sont connus de beaucoup de lecteurs par le tableau d'Hans Hoibein, Tintrépide lord chancelier qui posa, le 6 juillet 1535, sa téte sur le billot en relevant impassiblement sa barbe, peut l'ilre appelé le père de toutes les utopies modernes. Son œuvre, tout en étant basée sur les écrits de Platon, est devenue le type de tous les romans politico-économiques, et il est nécessaire d*en faire un examen approfondi. Si cet examen ne répond pas à limportance de l'ouvrage, deux motifs en fourniront rexcuse. Nous ne voulons pas faire comme certains écrivains qui, dans une question indubitablement très importante, s'attardent et deviennent prolixes, sans songer que la brièveté de la vie humaine s'oppose à la lecture de leur ouvrage ; en outre, nous ne voulons pas perdre de vue la place minime qui revient à toute œuvre particulière dans le grand tout, c'est-à-dire la loi des proportions. L'ouvrage de Thomas Morus est d'ailleurs à la poKée de tout le monde (alors que les autres sont rares et difficiles à trouver), et ceux de nos lecteurs auxquels notre examen ne paraîtrait pas suffisant pourront facilement contrôler et compléter ce que nous allons dire ici

* Le litre de la première édition est: Deoptimo Reipublleœ 9ia(u, deque nooa Insula Utopia, sans addition. Une lettre, qui est en tète, du père £g]dius, est datée du 1*' novem-

L'ÉTEK^ELLE UTOPIE

Le livre que nous avons analysé en dernier lieu avait été écrit à une époque où les enseignements de saint Thomas d'Aqaln produisaient leur effet ; Dubois avait entendu à Paris le grand scolastiqae. Le livre de Thomas Moius, l>e optimo ReipubUcœ statu, deque nova Jnsula Ulopia{Ue l'ËlaL parlait de la République et de la nouvelle Ue d'Utopie) parut jusle un an avant l'acte décisif de Luther, qui brisa en Europe la vieille unité catholique romaine. Une lettre, parue dans les éditions les plus anciennes et datée du novembre 1516, prouve que Tidée de V Utopie est manifestement tirée des rapports suivis qu'entretenait Morusavec les Humani?les et fut spécialement conçue d'après l'humoriste Pierre iËgidius, d'Anvers. Morus se trouvait en 1515 et en 1516, & Bruges, où il était chargé de négociations relatives à ceiUiins traités de commerce; là il se mit en étroites relations avec Ërasme et d autres Humanistes, ety certainement aussi, avec des voyageurs qui pouvaient déjà donner des détails sur le Nouveau-Monde.

Morus fil un voyage à Bruxelles où il trouva Raphaël Hythlodeus, qui faisait partie des vingt-quatre individus laissés en Castille par Améric Vespuce. Il rinviie, ainsi que Pierre iEgidius, à sa table, et noua assistons à la conversation qu'ils poursuivent ensuite dans le jardin, et dont les deux, derniers tiers environ sont consacrés à la description de cet £(at lointain d'Utopie. Raphaël est le conteur, et nous bouiiiies entraî-

bre iolo. La première traduction allemande a été imprimée à Bàle par J. Bebel, en 1d24. — Outre rouvrago capital, de Kautskv, 7 h. More und seine Utopie (Stuttgart, 1888, 343 pages], comparer Uoschër, Abhandlunf/en der Rôni"giiehen Sachs. Akademie^ 111, tome 11 de la section historique, 1857, pages 6 et s.

L^UTOPIB DE THOMAS UORUS $5

ûés d'une façon Irès saisissante par le cours du dialogue qui, d*une façon générale, roule sur TÉtat et sur des questions scientifiques. Raphaël commence sonrécit : « Je me trr>avais donc en Angleterre... »

o Vous êtes donc ailé aussi en Angleterre? inter» rompit quelqu'un. — « Oui, certes, pendant quelques mois. » On se met alors à parler du cardinal-archevêque Jean Morton, et Hapbaël relate une conversation qui eut lieu pendant on repas chez le prélat. Un homme du monde, mais qui passait pour grand jurisconsulte, vanta la sévérité de la loi contre les voleurs. Il raconta, avec une satisfaction visible, comcnent, çà et là, on les suspendait par vingtaines à la potence, a Ët pourtant, ajouta-t-il, comme c*est désagréable ! De tous ces coquins deux ou trois à peine échappent à la corde, et l'Angleterre en fournit de nouveau de toutes parts. »

«Il n'y a là,observai-ie, rien qui puisse vous étonner. Lamort, à ce point de vue, est un châtiment aussi injuste qu inutile. 11 est trop cruel pour punir un vol et trop faible pour Tempécher. Ne vaut-il pas mieux assurer l'existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouve réduit à la nécessité d'abord de voler, et puis d'être pendu ? »

Le dialogue passe ensuite, d'une manière tout à fait moderne, aux causes sociales du crime (l'école anthropologique criminelle d'Italie nommerait cela les facteurs sociaux, {fattori sociali), La principale cause de la misère publique réside dans le nombre exagéré des nobles qui vivent de la sueur de leur prochain; il n*est pas moins déplorable qu'ils aient une foule énorme de serviteurs oisifs qui| lorsqu'ils tombent malades et sout congédiés, ne sont aptes à rien et se mettent à voler. Une autre plaie non moins redoutable ronge la France au coeur : les

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l'ÉT£RIC£LL£ utopie

armées permanentes en temps de paix ; ce sont des bétes fauves qu'il faut nourrir à grands frais. Mais cette quantité incalculable de fainéants n*est pas la cause unique des vols; « il en est une autre, continue Raphaël, et elle est pariiculière à votre lie. »

« Et en quoiconsiste-t-elle? » demande le cardinal. — Dans les troupeaux innombrables de brebis qui couvrent l'Angleterre entière. Les propriétaires font partout cesser la culture du sol, détruisent les villages et les maisons, ravagent tout, uniquement pour bâtir des étables à leurs moutons^. A cette cause de la misère vient encore se joindre le luxe inouï de toutes les classes pour tout ce qui louche à la nourriture et au vôtemen!., sans parler de la débaucbe des villes, de l'ivrognerie, des maisons de jeu »

Quelle est la conséquence de tous ces préambules ? Elle est exactement la même que celle qu'ont annoncée les criminalistesduxvui* siècle, ainsi que les réalistes de la nouvelle époque, lorsqu'ils méconnaissent les exigences de la iiiDidle ; qu'on détruise les racines du crime, et le crime disparaîtra. Vient ensuite une exposition du système pénal parfait des PolylériteSi qui sont également une nation imaginaire* Ce système présente une grande modération : il a pour but de détruire le crinie et de iaire du criminel un honnête homme. L'étude de ce système nous entraînerait trop loin ; bornons^^nous à constater qu'il est curieux, La conclusion en est fianchemenl surprenante : elle contient Tidée première des caisses de retraite pour

* Comparer, par exemple, la loi Henri VIII, cap. i3, d'après laquelle nul troupeau de brebis ne doit avoir plus de 20.000 tètes. Voir aussi Fraudes Historg, etc., et Droit administratif anglais^ de Gnbist.

l'uXOPIE Oii; THOMAS MORUS 57

!es malades et les vieillards. Un des conviv«^s fait la remarque qu'en dehors des voleurs et des vagabonds il existe d*autres malheureux, les malades et ceux qui sont épuisés par l'âge. « Laissez-moi faire, dit un fat ; j'ai un pian magnifique ; on se débarrasse de la vue de ces misérables en les enfermant dans un couvent. » Tout cela, ainsi que d'autres sujets analogues, nous est rapporté comme extrait de la conversation qui a eu lieu à la table du prince de TEglise nommé plus haut. La conversation passe ensuite à la haute politique, ce qui donne à Raphaël l'occasion de prouver le peu de bonheur qu'il éprouverait à être le ministre d'un roi, et de dépeindre, en une mordante satire, tous les moyens politiques et les artifices de cette époque. On arrive alors aux conseils pernicieux sur l'accroissement de la gloire et la manière de gagner de l'argent : l'un conseille, par exemple, d'élever la valeur nominale des monnaie?, lorsqu'il s'agit de rembourser un emprunt; l'autre recommande de siiiiuler une gLieirc iiuminente afin d'établir un nouvel impôt ; et Ton montre comment l'intérêt du roi doit être considéré^ même par les juges, comme étant au-dessus de toutes les lois. « Écoutez, continue Rapliaël, quels sont les principes de la morale politique, sur lesquels, d'ailleurs, tout le monde est d accord. »

Le roi qui entretient une armée n'a jamais trop d'argent. Le roi ne peut pas commettre d'action injuste, même quand il le voudrait. Cela n'est évidemment que la vieille maxime de droit anglais : The king can do no wrong, qui établit très conslituLionaellcaient Tirrespunsabilité des monarques.

La pauvreté du peuple est le rempart de la monarchie. La richesse et la liberté conduisent à l'insubordina-*

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lion. La pénarie et la misère découragent les plus

orâv es • etc., etc. Suivent de nombreuses maximes acerbes, et la conclusion est et reste que le divin Platon a raison quand il conseille aux sages de se tenir éloignés de la direction des affaires publiques. « Mais à présent, mon cher Morus, poursuit Rapli n 1 en faisant une digression, je veux vous dévoiler ma pensée intime. Partout où est établi le droit de propriété, oCi tout se mesure par l'argent, on ne pourra jatnaîs faire régner la justice ni assurer la prospérilé publique. Vous devriez alors quaiitier d'équitable le fait que la fortune publique devient la proie d'une poignée d'individus insatiables, tandis que la foule est dévorée par la misère. Si Ton établit alors une comparaison avec les institutions utopjques, combien . celles-ci sont plus sages et bienfaisantes, comme il y a peu de lois, et combien plus grande est la fortune publique! » 11 se met alors à faire l'éloge, à tous les points de vue, de la communauté des biens. Morus ne veut pas en convenir ; il montre comment, dans un tel pays, chacun fuirait le travail et comment Tanarcbie ferait partout des progrès. « Votre manière de voir ne m'étonne pas, répond Raphaël ; si vous aviez été en Utopie, où j'ai vécu cinq ans, vous auriez vu qu'il n'y a nulle part ailleurs une société mieux organisée. »

Par ce moyen on est habilement conduit au point où la question peut commencer à être traitée. Raphaël est prié de faire, de la manière la plus précise, la descrip* tion de cette île merveilleuse. H y est volontiers disposé. Un se réconforte d'abord par un diner. Puis, on revient dans le jardin, et Raphaël commence en ces termes :

« l/lle d'Utopie est vers son milieu large de deux cent mille pas et, en allant vers les extrémités, cette largeur diminue symétriquement, de sorte qu'Utopie affecte la

forme d'un quartier de lune, dont les pointes ne sont éloignées que de onze milie pas l'une de l'autre. La partie concave de llie forme un port énorme dans lequel il se trouve pas mal d'écueîls, de manière qu'on nV peut pénétrer qu*avec un pilote utopien ; au milieu, s'élève, ea guise de forteresse, un grand rocher. Autrefois, Tîle portait le nom d^Abraxa, et se rattachait au continent |>ar un isthme de quinze mille pas. Un conquérant, esprit génîaK Ulopus, fil détruire cet isthme. C'est ainsi ijue la terre d'Abraxa devint Tile d'Utopie.

L'Ile renferme cinquante-cinq villes bâties absolument sur un même plan ; toutes les institutions et Torganisalion, les lois et les coutumes sont identiques. A chaque ville est attribué un territoire minimum de vingt mille pas, dont la culture est parlagëe entre un certain nombre de familles de cullivaleurs : chaque famille est composée de quarante hommes et iemmes et de deux esclaves. Chaque année, vingt cultivateurs, qui ont travaillé la terre pendant deux ans, reviennent en ville et sont remplacés par vingt anlrt?,.

Comme conséquence de ce service agricole obligatoire, il n'y a jamais parmi les cultivateurs qu'une moitié de débutants et une autre moitié de gens expérimentés. Le?Ulopiens cultivent la terre et s'occupent de l'élevage du bétail. Ils connaissent l'élevage artificiel des volailles en employant à Téclosion des œufs une chaleur artifîcielle. Ils boivent le jus du raisin, de la pomme, de la poire; ils boivent l'eau sans mélange ou en y additionaant du miel et de la réglisse. L'excédent qu'ils ont produit en froment et en élevage de bétail forme la réserve pour les années suivantes.

Celui qui a vu une ville les connaît toutes. Je veux cependant donner quelques détails sur Amaurotum, la

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capilale, sise sur la pente douce d'une colline, et qui est construite en forme de carré. Il y a 1700 ans, — c'est à celle date que remontent les annales utopîennes, — les maisons étaient très simples et, pour la plupart, en bois ; au jourd'hui, elles ont tout le confort désirable ; ce sont des bâtiments en pierre à plusieurs étages, avec des toits recouverts d*une matière incombuslibte. Entre les maisons et derrière elles, se trouvent de vastes jardins. Pour obvier à toute idée de propriété privée, les Utopiens changent de maison tous les dix ans, par voie de tirage au sort.

La conslilution de l'Élal est très simple. Chaque année, trente familles élisent un magistrat, le philarque; dix philarques, avec leurs trois cents familles obéissent à un tranibor. Les philarques, au nombre de milledeux cents, choisissent, entre quatre candidats proposés par le peuple des quatre quartiers de la ville, le meilleur d'entre eux pour prince ; autrefois il 8*appelait Barzam, à présent il se nomme Adem. Le prince est élu à vie, et les autres magistrats pour une année. Les tranibors tiennent conseil avec le prince tous les trois jours; quand il s*agit de questions d'intérêt général, trois jours doivent s'écouler entre la délibération et le vote. Se réunir en dehors du Sénat et de l'Assemblée du peuple pour délibérer sur les affaires publiques est un crime puni de mort (!). Chaque proposition ne doit être examinée que dans la séance suivante.

Tous les Utopiens, hommes et femmes, travaillent; outre ragriculture, chacun est tenu d'apprendre un métier : c'est en général celui de ses parents. Cependant des exceptions sont admises. Mais qu'on ne croie pas que les Utopiens soient des bétes de somme. Us ne travaillent au plus que six heures, trois heures avant midi, après quoi

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anive le diner suivi de deux fieures de repos, cl trois heures Taprès-midi. Ils occupent leurs heures de loisir, les uns à exercer leur profession, les autres à s'instruire dans des salles publiques ; les dés, les cartes et autres jeux de hasard leur sont inconnus. Leurs jeux res- Hembientà nos échecs el s'appellent /a Bataille arithmélique et la Lutte du vice et de la vertu. Je m'attends ici à la très sérieuse objection que six heures de travail ne sauraient sufflre : je réponds que les Utopicns ont en abondance tout ce qui leur est nécessaire. Réûéchissez à la grande quantité d'hommes oisifs, y compris presque tout< s les femmes, qu'il y a chez toutes les iicUions, à cello formidable masse de prêtres et de fainéants religieux (ce livre a été écrit peu de temps après la Réforme !)» puis aux riches propriétaires qu'on nomme communément nobles, à la foule de leurs serviteur s, qui sont aulant de vauriens en livrée et considérez ce déluge de mendiants bien portantft. Le résultat et>t que le nombre de ceux qui travaillent est bien moindre que vous ne vous le figurez.

Les Utopiens onl, en effet, peu de besoins. Pour le travail, ils se vêtent de cuirs et de peaux et un pareil vêtement peut durer sept ans. S'ils paraissent en public, ils prennent un simple uniforme dont la couleur est la même pour tous les habitants. Un seul costume leur suffit pour deux ans, alors qu'il en faut une dizaine à nos fashionables.

Les relations que les citoyens ont entre eux sont très agréables. I^a plupart des familles sont unies par les liens de la parenté* Chaque ville doit avoir six mille familles, et chaque famille ne peut avoir que dix à douze jeunes gens d'âge viril. Aucune prescription n'exi&te relativement au nombre d'enfants* Ceux qui sont en

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trop grand nombre sont remis aux familles qui en ont moins; il en est de même lorsque la population d'une ville s'esitrop accrue. Si Tile est trop peuplée, on fonde des colonies qui servent, en cas d'amoindrissement de iapopulalion de Tile, à compléter celle-ci.

Dans chaque quartier de la ville se trouve un marché où les chefs de famille trouvent sans argent tout ce qu'ils dénrent. Les demandes ne dépassent jamais les besoins, car ici il n'existe aucune des causes de Tinsatiabilité» ni la recherche du luxe, ni la crainte des privations. Ea dehors de la ville sont les abattoirs» où les esclaves seuls sont employés. Il y a aussi quatre hôpitaux à une grande distance de la ville ; les malades y reçoivent les soins les plus complets et s*y font même soigna très volontiers, bien que Tobligation de se faire traiter daos un établissement ne soit pas en usage.

L'heure du repas, qui est pris en commun, est annoncée au son de la trompette. Les hommes sont placés du côté du mur, et les femmes en face d'eux, de manière à pouvoir se retirer facilement dans la nursery. Deux personnes âgées et deux plus jeunes sont toujours assises les unes à côté des autres. Cette organisation a l'avantage de réunir ceux qui sont du même âge et de mêler en même temps les classes de lous les Ages. Les repas de midi et du soir commencent par une courte lecture d'un livre de morale ; celai de midi est court, celui du soir plus long; Ton y trouve toute sorte de contorl (^musique, desserts variés, parfums). La population agricole mange naturellement à part, en dehors de la ville.

Dans ce pays, les voyages sont rendus très difficiles. Le citoyen qui veut entreprendre une excursion dans la contrée doit produire le consentement de sa femmCi du

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chef de la famille, et avoir, au préalable, achevé sa tâche. Pour un voyage, rautorisation du philarque et des Iranibors est obligatoire ; on reçoit al4»rs un passe-port délivré par le prince, et, sUl est nécessaire, un attelage et dos esclaves.

£n Utopie, il n'y a pas de monnaie pour les échanges; dans cet Ëtat, on met l'or et l'argent au-dessoos du fer*. Pour faire disparaître les calamités qui sont, sur le continent, la conséquence de l'emploi de ces métaux précieux, on emploie Tor et l'argent à fabriquer les ustensiles les plus vulgaires, ou on en forge des carcans et des chuines pour les criminels ; on en fait môme des vases de nuit. Autrefois, des ambassadeurs, qui n'élaient pas initiés aux coutumes utopîennes, faisant leur entrée solennelle dans la capitale, crurent avoir déployé la plus grande maf^nificence en étalant l'or et les pierres précieuses. Quel ne fut pas leur étonnement, lorsqu'ils virent qu*on saluait seulement, avec le plus grand respect, leurs valets, qui étaient à la suite du cortège. Il était curieux de voir l'attitude qu otfrait le peuple qui se trouvait sur leur passage. Les enfants poussaient lenrs mères : « Regarde donc ce coquin !» — <c Tais-toi, c'est un des bouffons de l'ambassade ! » — Deux jours après, les ambassadeurs apprirent ce qui s'était passé. Leur orgueil se calma, et, tout honteux, ils renoncèrent à leur luxe.

Les Utopiens ne comprennent pas que des êtres rai-

<Nons trouvons mentionné en bien des endroits le fait que For est moins estimé que le fer. Voir W. MijLLER, Découverte de r Amérique y page 20; et dans Taotiquité, UéuODORB, jEthiop.j m, 1 ; HÉRODOTB, III, 23 ; Robde, Grieehiseher Roman^ page 206, note 2.

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