‹ L'Éternité, retraite de Notre-DameChapitre 5 sur 13 · EXISTENCE DE L'ÉTERNITÉ TÉMOIGNAGE DE L'AME · texte numérisé non relu

EXISTENCE DE L'ÉTERNITÉ TÉMOIGNAGE DE L'AME

Annos œternos in mente habui.

J'ai porté dans mon âme les années éternelles. (Ps. 76, '6.)

Monseigneur, Messieurs,

Ces paroles qui indiquent plus directement la méditation des années éternelles,peuvent signifier aussi que nous en portons au fond même de notre âme l'invincible témoignage. Nousavonsmontré,dans notre premier discours, comment l'existence de l'Eternelle vie nous est attestée par les témoignages du dehors ou les témoignages d'autorité, notamment par ces deux grands témoignages que, comme chrétiens et comme hommes, nous ne pouvons récuser, à

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TÉMOIGNAGE DE l'aMK

chide l'autorité de ces deux témoignages du dehors, aurai-je aussi la liberté de me soustraire à la puissance de ce témoignage du dedans! Me sera-t-il possible de faire taire cette voix qui dit au plus intime de ma vie : Il y a une Eternité ?

Oh non ! mille fois non. Quoi qu'il en pût être de tous les autres témoignages qui attestent l'Eternelle vie , il en est un qui serait toujours pour moi absolument irrécusable; c'est celui de mon verbe intérieur, c'est le témoignage de mon âme. Donc, dirai-je avec Tertullien :

àme humaine, parais ici comme témoin au tribunal de la vérité; 6 anima, consiste in média ; j'en appelle à la simplicité et à la véracité de ton témoignage : Te simplicem appello.

Je pourrais prendre pour point d'appui de la démonstration de l'Eternelle vie attestée par l'âme humaine, ce prineipeposépar Saint Thomas d'Aquin, à savoir que nul être créé, même dans l'ordre matériel, ne doit rentrer dans le néant. Dieu, dit le grand Docteur, a créé les choses pour qu'elles fussent: Creavil res ut essent. Les éléments même de la nature ne seront pas anéantis, et tout ce qui est subsistera éternellement,

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TEMOIGNAGE DE L AME

immortalité, et comme le témoin authentique de l'Eternelle vie.

Mais je néglige ce point de vue qui embrasse toute la création; et regardant l'âme de plus près, pour la considérer sous ses divers aspects.je veux essayer de montrer comment par tout, ce qui est 'en elle, l'âme, spontanément et naturellement, affirme, et par là même démontre l'existence de l'Eternité.

Ainsi, vous verrez dans une lumière surabondante, resplendir la vérité souveraine de l'Eternelle vie; et, avec la joie intime que j'en éprouve moi-même, vous entendrez les voix qui parlent en vous, s'accorder dans une complète harmonie, avec les grandes voix qui parlent en dehors de vous.

Messieurs,

Avant d'écouter les voix distinctes, mais harmonieusement unies de ce témoignage personnel, il est nécessaire que nous constations d'abord un

l'ktekniïé

fait ou si vous aime, mieux, un phénomène qui Hoji être la lumière de tout ce discours; ce fait le vomi : l'âme respire et aspire naturellement l'Eternel. Oui, par un phénomène de prime abord et en apparence contradictoire, l'Eternité est comme la respiration naturelle de l'âme dans la vie passagère du temps; et c'est là ce qui constitue avec son caractère propre sa grandeur originale : rien de pareil ne se rencontrant nulle part dans ce panorama des êtres créés dont

I nomme est,par son âme,le roi et le dominateur.

Mais ce que je tiens surtout à mettre dans une pleine lumière , c'est que, par cette respiration native et spontanée de l'Eternel, l'âme fait sortir elle-même de toutes ses profondeurs la plus irrécusable, la plus démonstrative a'tes = . tation de l'existence de sa propre Eternité

En effet, si (par hypothèse)/ il n'y a pas pour lame une éternelle vie : alors toutes «es affirmations intimes et spontanées de l'Eternel constituent dans l'âme humaine un fait inexplicable, un effet ou un phénomène sans cause et sans raison d'être.

II y â plus encore; si l'Eternité n'est qu'une chimère, la respiration et l'aspiration de l'Eternel par l'âme humaine n'est pas seulement

TÉMOIGNAGE DE L AME

un fait sans cause ; c'est une contradiction flagrante ; parce que c'est une tendance sans terme , une aspiration sans objet qui lui réponde.

C'est ici, Messieurs, veuillez bien le remarquer, le fondement solide sur lequel repose toute la démonstration présente : un fait sans cause assignable, un phénomène contradictoire, la contradiction même, la contradiction universelle inhérente à la nature humaine.

Considérons , en effet , les grands traits qui la distinguent; examinons les principaux actes qu'elle produit spontanément, et nous allons voir comment, si l'Eternité n'existe pas, l'âme en toutes ses facultés et toutes ses puissances devient l'inexplicable et le contradictoire.

L'âme pense., et par sa pensée elle affirme YElemel.

L'âme espère, et elle a l'attente de l'Eternel.

L'âme aime , et elle a l'amour de l'Eternel.

L'âme veut, et elle a la volonté de l'Eternel.

L'âme agit, et en toutes ses actions elle cherche l'Eternel.

L'âme, enfin , par toutes ses facultés maîtresses, dit à qui sait entendre cet infaillible oracle : Y? Eternité existe; il y a pour moi une vie

'Eternelle; on je suis trompée par les illusions de ma pensée, par les élans de mon espérance, par le besoin de mon amour, par les ambitions de mon vouloir, bref, par tous les mouvemnets de ma vie; je suis, enfin, par tout mon être, non seulement l'inexplicable et le mystérieux : je suis la contradiction vivante.

Or, tout crie en moi : Cela ne peut pas être.

Le premier témoin qui, au fond de l'âme ftumaine, atteste l'existence de l'Eternité, c'est l'intellig-ence. L'intelligence, ce regard de l'âme ouvert sur les réalités du monde intelligible.

Mais, comment mon intelligence est-elle ici un irrécusable témoin de l'Eternité?

Parce qu'elle porte en elle-même la pensée de l'Eternel, et que la présence de cette pensée dans mon âme est un fait interne, un phénomène subjectif que je ne puis expliquer que par l'existence de l'Eternité.

C'est, tout d'abord, la premier fait sans cause

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et la première contradiction que je suis forcé de constater en moi, si, par hypothèse, l'Eternité n'existe pas.

En effet, s'il n'y a pas d'Eternité; si l'Eternel n'est qu'un rêve, un produit fantastique démon imagination; si tout ce quiest de moi et en moi, tout ce qui est moi-même, doit s'évanouir à ce terme, à ce point obscur, qui s'appelle la mort, ou, par delà mon tombeau, à un point plus ou moins lointain de la durée; si, arrivé là, à cette dernière étape de ma vie, je dois retomber dans mon néant; bref, si je n'existe que pour le transitoire et pour le temporaire , c'est-à-dire pour une durée qui se mesure; alors je me demande sans pouvoir me répondre, pourquoi dans mon âme, sans que je l'aie cherchée, cette pensée de l'Immortel et de l'Eternel, c'est-à-dire d'une durée sans mesure, d'une existence sans limite et sans fin ?

Ce phénomène ne me devient explicable que par l'existence réelle de cette Eternité, dont la pensée que j'en porte, dans mon intelligence, est pour moi le témoin intime et vivant.

Certes, Messieurs, je ne prétends pas dire, comme certaine métaphysique trop subtile, que de par la seulepuissancedel'idée.nous puissions

toujours et en tout couclure lég-itimement à la réalité substantielle de ce qu'elle nous représente; comme si l'idée seule de l'être équivalait à la vision même de l'être. Nous ne reconnaissons pas à l'idée pure la puissance de nous démontrer directement et par elle-même la réalité et la substance de son objet, comme si elle en était la vue ou la vision proprement dite

Notre procédé de démonstration est ici tout différent. Nous allons de l'existence même d'un fait à la cause de ce fait; à peu près comme de 1 existence d'un monde qui n'a pas en lui-même sa raison d'exister, nous concluons à l'existenco de 1 être nécessaire, qui seul en peut être.et en est en effet la raison suffisante. Et nous nous appuyons sur cet autre principe de philosophie fondamentale, à savoir qu'il ne peut v avoir en ' nous de pensée qui s'impose subjectivement sans une réalité qui lui réponde objectivement' Or, voici un fait intérieur, un phénomène subjectif absolument indéniable, et pour être intérieur et purement subjectif, c'est- à-dire invisible, ce fait, ce phénomène n'en est pour moi ni moins certain ni moins démonstratif • la pensée de l'Etemel, ie ne sais quelle conviction intime d'une vie qui ne doit pas finir, s'impose à

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mon âme qui pense. Cette pensée, je ne suis pas seul à la porter en moi ; les intelligences •que j'interroge autour de moi, les âmes qui touchent à mon âme, me font la même révélation . Et cette pensée de l'Eternel,àlaquelle j'essayerais en vain de me dérober tout à fait, ce n'est pas seulement mon Christianisme, c'est ma nature même qui me l'impose .

Eh hien ! je le demande : ce phénomène intérieur, que je constate dans les autres comme on moi-même, d'où vient-il? Quelle est sa cause et sa vraie raison d'être ? Chose remarquable! Nos plus grandshommes,nos plus beaux génies dans le Christianisme, se sont posé une question pareille. «0 Eternité! Ô Infinité! » s'é- ■ crie St Augustin , « comment es-tu entrée dans « nos âmes, toi que nos sens ne soupçonnent

« pas même? »

«Quel est ce miracle?» demande à son tour Bossuet. « Nous, qui ne sentons rien que de borné, « où avons-nous pu penser cette Eternité? Où « avons-nous pu songer eette Infinité? »

Et moi aussi, abrité sous l'autorité de ces deux grands hommes, je m'écrie dans mon humble sphère: Eternité ! ô Infinité, qui l'une et l'autre êtes sans limites, comment avez-vous pu entrer

L KTEltNITK

dans mon âme 9 Comment avez- vous pris possession de mon intelligence?

A cette question, l'âme qui se connaît et so sent, peut et doit répondre : si, je porte en moi la pensée de l'Eternel, si j'affirme et atteste l'Eternité de la vie, c'est que je me vois moi-même dans le reflet de sa lumière. Tout ce miracle, dont parle Bossue*, c'est qu'en me voyant moimême, je vois l'image de l'Eternité se reflétant en moi, aussi claire, aussi visible à ma pensée qu'est visible à mes yeux l'image du soleil, se reflétant au fond d'un lac tranquille et transparent.

. D'où me pourrait venir, en effet, cette idée de V Etemel ? Serait-ce de mon corps ? Mais je vois tous les jours, et presque à toute heure.ce corps qui s'en va, qui se dérobe comme une ombre.qui s'écoule comme une eau, qui tombe comme une ruine; hélas ! ce corps ne me parle que de sa fragilité, de sa caducité, de son impuissance de durer, bref, de sa mortalité; comment, dès lors, pourrait-il me donner.la pensée de ma permanence et surtout démon immortalité?

Eh bien! au milieu de cette fuite de mon existence, dans cette ruine de ma vie et dans cette perpétuité de ma mort, j'entends une voix qui

TÉMOIGNAGE DE l'âME ï»

crie au fond de moi-même : Je suis Eternelle.

D'où, me vient-elle donc cette pensée de l'Eternité' Peut-être de la Société', c'est-à-dire des hommes que la marche du temps emporte avec moi au chemin de lavie?

Mais que vois-je, en regardant autour de moi, si ce n'est des hommes qui fuient comme des fantômes; instables et rapides figures qui ont disparu déjà, lorsque à peine j'ai eu le temps de les approcher, de les voir et de les connaître Hommes , comme moi-même, fragiles etcaducs ; société mouvante et perpétuellement changeante, qui se renouvelle, passe et disparaît avec une rapidité telle, qu'elle semble comme mon corps, qui s'échappe, ne me donner d'autre témoignage que celui de samortalité. Comment, dès lors, cette société qui, elle aussi, fuit comme une ombre devant un rayon de soleil, me donnerait-elle l'idée de l'Eternel? Où donc, dans sa course précipitée, aurait-elle pris elle-même la pensée de son Eternité?

Eh bien! au milieu de cet immense courant delà vie sociale, qui emporte autour de moi, comme un torrent, les générations qui s'écoulent, mon àme garde le sens indestructible de sa permanence et de son immortalité ; elle af-

l'kternité

nrme son Eternelle vie; et elle dit, en regardant passer le torrent avec tout ce qu'il entraîne dan son conrs : Tont passe, tout fuit autour de moi ■ moi, je suis Immortelle.

D'où me viendrait donc cette pensée de l'Eternel, sicen'est de l'Eternité elle-même rayonnant sur mon âme?

Serait-ce de la nature, et de tous les spectacles qu elle offre à mes regards?

Mais que vois-je;aussi dans la nature, si ce nest l'universel spectacle de l'instabilité'? Qu'y vois-je, si ce n'est la vie, marcher du printemps à 1 hiver de l'hiver au printemps . et pour ainsi dire, du berceau à la tombe et de la tombe au berceau?

Les arbres et les fleurs meurent, tous les végétaux meurent, tous les animaux meurent, tout dans ces deux mondes meurt et disparaît ■ les astres eux-mêmes sont emportés dans un mouvement qui semble ne me laisser d'eus comme de mon corps , de la société et de la nature,- que l'idée de ce qui passe et meurt

Et pourtant, devant l'universel écroulement detoutid-bas.je garde l'inébranlable conviction que je ne passerai pas. Mon âme, ferme sur cette pensée qui la rattache à l'Eternel, dira tou-

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jours : Que tout passe autour de moi, que mon corps passe, que la société passe, que la nature passe, que le monde passe:je saisqueje nepasserai pas. Du fond de. cet empire de toutes les décadences et de toutes les mortalités, je sens que je tiens à l'Eternel , et que j'y tiens par une chaîne que je ne puis pas plus rompre que je ne puis m'anéantir moi-même.

Qu'est-ce donc , enfin, qui me donne une si ininvincible certitude de mon Eternelle Destinée? A travers les ombres de la mortalité, qui m'environnent de toutes parts, qu'est-ce qui fait briller devant moi si clair et si radieux le phare de l'Eternité? Qu'est-ce, si ce n'est sa réalité même s'imposant à ma propre pensée, et seule me rendant compte de l'image et du reflet que j'en porte en motasrême : phénomène intérieur qui ne s'explique bien que par l'existence même de l'Eternelle vie.

C'est ainsi que mon intelligence, par la pensée qu'elle a de l'Eternel, est dans mon âme le premier témoin de l'Eternité.

L ETKRNITÉ

Mais , Messieurs , nous n'avons pas seulement idée de 1 Eternel, nous en avons l'espérance; et tandïs que notre intelligence l'affirme, toute notre ame se porte vers lui. Et, de même que notre ame dit : J affirme l'Eternité, parce que je la reconnais dans la pensée que j'en porte en moi-même et dans l'impression que j'en garde intérieurement; notre âme nous dit avec la même assurance : J'affirme l'Eternité, parce que je 1 espère et que je la pressens, dans l'espérance que j en ai nécessairement.

Oui, tous, sans nous en rendre compte et même sans y song-er, nous portons au plus intime de notre âme la confirmation spontanée de cette parole de l'Ecriture : « Spes noslm irnoionalitaieplcna est ;notre espérance estpleine d immortalité. » L'attente, disons mieux, la certitude de quelque chose d'Eternel est au fond de notre espérance; j'entends non seulement de 1 espérance chrétienne proprement dite, mais

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même de l'espérance naturelle, telle qu'elle se rencontre au fond de toute âme humaine, que ses crimes ne portent pas à invoquer le néant.

Il y a dans l'âme humaine, il est vrai, des espérances qui ont pour objectif le passager et le transitoire, c'est-à-dire un bien, un plaisir, un bonheur fugitif: ainsi le malade espère la santé; le pauvre, la richesse; l'exilé, le retour dans la patrie ; le nautonier, le repos au rivage. C'est ce qu'on pourrait appeler la petite espérance.

Mais, au-dessus de tout cela, il y a la, grande espérance, l'espérance des choses d'outre-tombe, l'espérance de Y au delà ; et c'est là ce qui seul, à proprement parler, mérite d'être nommé de ce beau nom : l'Espérance. Or, cette espérance implique l'attente de l'Eternité , ou l'essor de l'âme vers l'Eternel.

Qui donc, en effet, à cette espérance de Y au delà, à cette attente du grand avenir, a jamais voulu mettre une limite, un nec plus ultra quelconque?

Qui donc, espérant survivre à ce dénouement delà vie du temps, qui s'appelle la mort, a pu dire : De l'autre côté de ma tombe, j'attends la vie, mais jusqu'à telle limite seulement; j'espère

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