RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Telle est, Messieurs, la conclusion finale de ces deux discours qui n'en font qu'un. Il y a une Eternité : nous vivrons Eternellement. C'est ce qu'attestent à la fois les témoig-nag-es du dehors et les témoig-nag-es du dedans;en d'autres termes, lestèmoignages d'autorité et les témoig-nag-es de ' l'âme.
Deux grandes autorités affirment ensemble l'Eternelle vie: le Christianisme et l'Humanité. Le Christianisme, par la voix du Christ qui en est le Chef, de l'Egiise qui en est le corps, et de tous les chrétiens qui en sont les membres, affirme de toutes les manières son Dog-me souverain, VEternile.
TEMOIGNAGE DE L AME
D'autre part l'Humanité entière, à tousleslieux de l'espace, à tous les moments de sa durée, et à tous les degrés de sa hiérarchie, fait à la grande voix du Christianisme un écho universel, et avec lui affirme l'Eternité.
Et il se trouve qu'à ce témoignage du dehors répond harmonieusement le témoignage du dedans, et au témoig-nag-e d'autorité le témoignage de notre âme.
Par sa pensée, par son espérance, par son amour, par sa volonté, par sa recherche de l'Eternel, notre âme nous dit à chacun et à tous, non seulement une fois, mais cinq fois : Eternité!
Eternité! c'est, Messieurs, le mot que je vous laisse comme l'abrégé de ma parole d'hier et de ma parole d'aujourd'hui; et avant de finir, que puis-je vous demander, si ce n'est de lui donner dans vos âmes recueillies un retentissement profond, surtout un retentissement efficace?
L'Eternité!... ah! je vous en prie, laissez-la parler en vous; laissez-la retentir jusqu'au plus intime sanctuaire de vos âmes; car, je vous le dis en vérité, ce mot parle plus fortement et plus efficacement que ne pourrait le faire le plus grand des orateurs, cet orateur fût-il même !e génie de l'éloquence.
Oh! cette parole, n'ayez pas peur de l'entendre et de la méditer; car il n'en est pas qu'il vous importe plus d'écouter et de comprendre.
Donc, allez, et dans tous les chemins où vous emporte le mouvement de votre vie, écoutez-le bien, ce mot dominateur; oui.jusquedanslefracas des affaires et des préoccupations du temps, écoutez-la, écoutez-la encore cette incomparable parole, qui, même au milieu de tous les bruits de ce monde passager, vous dit au plus intime de vous-mêmes : Voyageurs du temps, song-ez-y, vous êtes immortels; vous vivrez Eternellement-
Ah! Messieurs, comment pourriez-vous n'y pas penser? Quoi! à la rumeur que fait autour de vous tout ce qui passe, tout ce qui va bientôt finir, vous permettriez d'étouffer en vous la pensée de ce qui ne passe pas, et de ce qui ne finit pas? Et vous laisseriez toutes les voix du temps, voix de l'heure qui sonne et de la minute qui fuit, dominer en vous la grande voix de l'Eternité? Oh! non vraiment, dans l'amour que j'ai pour vos âmes, et dans l'intérêt que je porte à votre salut, je n'y puis consentir.
Messieurs , laissez-moi vous le dire : telle est sur ce point la sollicitude de mon cœur apostolique, que si, au sortir de cette enceinte, il dé-
TEMOIGNAGE DE LAME
pendait de moi de vous suivre, je voudrais m'attacher à vos pas, pour vous faire entendre et entendre encore ce mot qui ne doit jamais cesser tout à fait de retentir dans vos âmes créées pour l'Eternel !
Que dis-je? je voudrais m'en aller sur vos places publiques, et jusque dans vos forums bruyants; et là, redire à ces foules si absorbées par les choses du temps : Eternité'. Eternité'! vous tous qui vivez aujourd'hui et qui mourrez demain, ah! ne l'oubliez jamais : vous n'êtes pas faits pour ce qui fuit, mais pour ce qui demeure. Au bout de ce chemin où vous marchez, tantôt dans le plaisir et la volupté, tantôtdans le travail et la fatigue, il y a l'Eternité.
Oui, Messieurs, voilà ce que je voudrais dire et redire, non seulement à vous, mais à tous ceux qui, avec vous, passent au chemin de cette vie d'un jour.
Ah! du moins, ce mot vous l'emporterez dans vos âmes comme un écho prolongé de mon discours. Tous les jours, et s'il se peut, à toute heure de chaque jour, vous renouvellerez votre actede ferme foi et d'adhésion absolueà ce dogme souverain. Oui, à chaque pas que vous ferez dans votre course rapide du temps, vous direz : Je
crois à la vie Etemelle : Credo vitam œternam;y en
suis certain, il y a une Eternité.
Messieurs, j'ai beaucoup insisté sur cette grande et ferme base de la vie du temps : la Certitude d'une Eternité: Il le fallait. Demain j'essayerai de vous dire ce que cette Eternité est pour nous,dans notre vie présente et dans notre vie future. Je ne vous convie pas à venir m'entendre : votre concours d'aujourd'hui me garantit d'avance votre concours de demain.
INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
SUR LA VIE PRESENTE
Annos œternos in mente habui. Ps. 76.
J'ai médité les années éternelles.
Monseigneur,
i Messieurs,
Nous savons désormais qu'après cette vie transitoire il y a pour nous une vie qui ne doit plus finir; c'est-à-dire,dans le sens le plus propre et le plus strict de ce mot, une vie Eternelle, vitam œternam.
Cette Eternité de la vie nous est attestée, et par toutes les voix qui nous parlent par le dehors, et par toutes les voix qui nous parlent par le dedans, c'est-à-dire, par tous les témoignages de l'autorité et par tous les témoignages de l'âme.
INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
Sous le double ascendant de cet irrésistible témoignage, je me suis écrié tout haut, etchacun de vous, ce me semble, a dit avec moi : Credo! Oui, je le crois : Il y a une Eternité'.
Maintenant, Messieurs, pour mieux mesurer la portée de ce que nous avons dit jusqu'ici, et surtout de ce qui nous reste encore à dire, ce serait le moment de poser, en essayant d'y répondre, cette grande question : Qu'est-ce que l'Eternité? Quel est le fond de son mystère? Quelle est sa largeur? sa profondeur? sa longueur?
Ah! sa longueur, surtout! Et comment mesurer son incommensurable durée?
C'est ce que j'avais pensé d'abord à vous dire dans ce discours.
Imitant ce qu'ont fait, sur un pareil sujet, des prédicateurs célèbres, j'aurais, moi aussi, voulu tenter cet impossible: vous faire comprendre ce que c'est que cette Eternité. Appelant au secours de la pensée toutes les ressources et toutes les puissances de l'imagination, par les rapprochements ou les contrastes des choses les plus extrêmes, par les images, les comparaisons et les hypothèses les plus capables de frapper la pensée du peuple, et même l'intelligence des savants, j'aurais essayé de vous donner, sinon la compré-
SUR LA VIE PRESENTE
hension,au moins une idée de la dnrée des années Eternelles, ou de l'Eternité : et assurément votre pensée comme la mienne, devant le mystère de l'Eternelle durée, fût demeurée dans une sorte de religieuse stupéfaction.
Le temps me manque pour vous faire entrer dans ce profond mystère. J'aime mieux, d'ailleurs, vous laisser vous-mêmes par votre pensée solitaire pénétrer dans son fond. Et je me contente de vous livrer en passant la parole d'un Saint Père, qui vous dit tout en ces deux mots : « L'E- « ternité , c'est la fin ; et cette fin ne finira plus : « JElernitas est finis sine fine ». « Eternité!» s'écrie Saint Augustin, « son nom est bientôt dit, car il «n'a que quatre syllabes, quatuor syllabis constat; « maisen elle-même elle est sans fin, m se est sine « fine »
Je vous laisse donc, Messieurs , sous la clarté rayonnante et l'impression salutaire de cette idée qui résume et abrège tout : « Une fin qui ne « finit plus; finis sine fine ,-» c'est-à-dire un terme où finit tout ce qui est du temps, et lui-même ne devant plus finir ; bref, la durée sans limite et sans fin, et pour tout dire en un seul mot : Yinlerminable. Voilà l'Eternité.
Sans entrer plus avant dans cet insondable
INFLUENCE DE L ETERNITE
abîme, je me place à un point de vue à la fois plus saisissable et plus pratique ; et je vais essayer de montrer quelle est la puissance efficace et l'influence décisive de cette pensée de l'Eternité ainsi comprise , soit qu'il s'agisse de notre vie présente , soit qu'il s'agisse de notre vie future.
N'aimant à dire qu'une chose à la fois, et trouvant d'ailleurs ces deux considérations trop vastes pour un seul discours, je remets à demain de vous parler de la seconde. Je vais me borner aujourd'hui à vous montrer l'incomparable ascendant qu'exerce sur notre vie présente, cette idée de l'Eternité, alors qu'elle nous entre profondément dans l'âme.
La puissance que doit exercer sur l'âme humaine la pensée de la survivance Eternelle, apparaît si évidente , que j'ai plutôt à vous la rappeler qu'à vous la démontrer ; et je n'aurai pasdepeineàvousfairecomprendreeommentelle est, tout à la fois, puissance d'illumination, de consolation, de conversion, de sanctification et finalement d'apostolat ou de propagation.
C'est ce qui va faire, ce soir, l'objet de votre religieuse attention.
SDR LA VIE PRESENTE
Et tout d'abord , remarquez, Messieurs, que l'idée de l'Eternelle vie ou la perspective de l'Eternité exerce sur nos âmes une étonnante puissance d' illumination.
J'entends par là l'éclatante lumière que cette pensée répand sur toutes les choses du temps, pour nous en découvrir le vide et nous en laisser voir le néant.
En dehors de cette vision ou de cette pensée de l'Eternel, tout dans le temps nous trompe et nous apparaît dans un faux jour, qui nous eu voile le vide et nous en dissimule l'inanité.
Mais, où donc est l'âme sincère qui, lace à face avec l'Eternel avenir, eu tète à tète avec l'Eternité, n'éprouvera pas le besoin de s'écrier dans la lumière qu'elle projette sur toutes les choses de la terre et du temps: Eternité! Eternité!
puisque pour moi tu dois durer toujours ; puisqu'il est vrai que tu es la fin, et que cette fin no doit plus finir; puisque ta durée surpasse toutes les durées que j'imagine, et toutes celles que je ne puis pas même imaginer; ô Eternité, puisque tu es vraiment, dans le sens le plus strict et le
INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
plus absolu de ces mnu i\l'interminable : l^Z'àoT^^ 80 ^ 16 et cette vie du temps et 1 t ^ d0nC peuser de
Qu'est-ce Pou^t ct^ftr nfenne ^ toutes ses réalités oldaLne Jf ^ If ^ Pas qu'elle fait au chemin • V ' Chaque
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SUR LA VIE PRÉSENTE
Lorsque notre vie court, lorsqu'elle se précipite plus rapideque tousles neuves qui courente se précipitent à la mer, plus rapide que vos chars emporta par le souffle de la vapeur ; et lorsque à toute heure, à tout instant de cette course, l'Eternité peut nous arrêter et nous dire en nous ouvrant son sein : Me voici; qu est-ce, en effet, que les toujours et les jamais de ce lieu du passage, par lesquels nous essayons de non tromper nous-mêmes et les autres avec nous, si ce n'est une ironie de cette vie du temps pour mieux se faire illusion, simulant l'Eternel?
Ah' sicerayonillurninateurquer-Etermte ense découvrant, projette sur le temps ne nous ^désabuse pas sur la valeur de tout ce qu il renferme, qu'est-ce donc qui pourra nous arracher ce voile ou plutôt ce bandeau qui nous en cache 1 mainte i Chose remarquable! en dehors de cette pensée de l'Eternelle durée, rien n'arrive à nous convaincre tout à fait de ce néant, de ce rien de toutes les choses du temps.
One de choses cependant, dans notre vie du temps, semblent faites pour nous désabuser de leur valeur propre et nous convaincre de leur néant' Ah! des choses de cette vie nous vous avons un jour montré tout à la fois et l'uni-
INFLUENCE DE L ETERNITE
verselle instabilité, et l'agitation permanente, et le vide profond, et l'inexorable ennui, et l'irrémédiable souffrance, et, avec tout cela, la radicale et absolue impuissance de tout ici-bas, pour nous donner ce que nous rêvons et ce que nous poursuivons toujours, par un invincible instinct, sans le rencontrer jamais (1).
Qu'y a-t-il de plus propre, ce semble, à nous donner la souveraine conviction que tout ici-bas est vain ?
Et cependant rien n'y fait. A cette instabilité, à cette agitation, à ce vide, à ce fond inépuisable de la souffrance, sans cesse renaissant de la souffrance elle-même, nous nous attachons, nous nous cramponnons quand même.
Même la certitude que cette vie a un terme, et qu'elle va bientôt finir, ne suffit pas à arracher les hommes à tout ce qui les agite, à tout ce qui les fatigue, à tout ce qui les ennuie, à tout ce qui les tourmente, à tout ce qui leur échappe, à tout ce qui demain, ou même aujourd'hui, peutêtre, va les quitter tout à fait. Et vous pouvez les entendre redire, dans les festins qu'ils se font sur ce fleuve du temps qui les emporte :
(1) Voir le volume précédent, cours.
la Destinée. 3"' e dis-
SUR LA VIE PRÉSENTE
« Mangeons et buvons; car nous mourrons de- « main. Manducemus et bibamus; cras enim mo- « riemur. »
Que dis-je ? l'idée même que tout ne finit pas avec la mort, l'idée d'une survivance quelconque par-delà notre tombe ne suffit pas à nous donner de l'inanité de toutes les choses qui passent avec nous-mêmes une conviction complète etcapable, sur ce point, de nous éclairer et de nous instruire-assez, capable surtout de nous arracher, par un détachement effectif, à la puissance de leurs séductions, de leurs charmes et de leurs fascinations.
Mais, Messieurs, l'idée fixe et acceptée, la certitude absolue qu'à cette vie qui va finir, doit succéder une vie qui ne finira plus; l'idée qu'au delà de ce terme où va s'arrêter notre vie du temps, il y aura une vie qui n'aura plus de terme, une vie, dans le sens absolu de ce mot, vraiment in 1er minable : ah ! dans cette idée et dans cette conviction, si l'on a gardé la faculté de voir et d'entendre, quelle force et quelle puis sance pour nous montrer et pour nous persuader «combien «—selon lebeaumotde Bossuet - « tout, ici-bas, n'est rien ! »
Supposez seulement qu'au sortir de ce monde,
150 INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
vous avez à vivre dans l'autre, heureux ou malheureux, un milliard de siècles ; que sera pour vous.dans la balance de la plus vulgaire raison, le poids ou la valeur de cette vie ? Que dis-je ? supposez qu'après ce milliard de siècles écoulés, il doit y avoir encore pour vous à vivre d'autres milliards de siècles...
Eh bien ! qu'en pensez-vous? Alors, que vaudra pour vous, en face de ces milliards et ces milliards de siècles, ce court moment de votre vie passagère? Et qu'y aura-t-il pour vous dans cette vie, malgré tous ses charmes et tous ses bonheurs possibles ou impossibles.qui puisse être mis en balance avec cette autre vie si effroyablement longue et séculaire?
Qu'est-ce donc, si, même tous ces milliards de siècles supposés, ne vous donnent pas le dernier mot de l'éternelle vie? Qu'est-ce, si,comme l'enseigne le dogme Catholique et comme vous le croyez vous-mêmes, qu'est-ce, si, après ces milliards il faudra compter d'autres milliards, et toujours, sans voir jamais le terme, d'autres milliards de siècles; et cela, dans le bonheur ou le malheur, dans la récompense ou le châtiment; selon le libre usage que vous aurez fait de ce
SUR LA VIE PRÉSENTE
moment que Dieu vous aura donné de passer dans le temps ?
Oh ! comprenez-vous alors, Messieurs, le sens profond de cette question si éminemment raisonnable, qu'un jeune Saint posait en face de toute chose du temps : Quid hoc ad œtemitatem '! Qu'est-ce que cela devant l'Eternité? Qu'est-ce que cette vie qui se dérobe, qui m' échappe, et tout à l'heure va finir avec tout ce qu'elle porte avec elle, devant cette autre vie, dont la Destinée est de demeurer toujours et de ne finir jamais? Ah ! Messieurs, comme dans cette grande lumière, qui sort du fond de cette Eternité pour nous montrer, sous leur vrai jour, toutes les choses du temps, apparaît la folie des hommes si haletants, si acharnés à la poursuite des vanités, des bagatelles, des riens de cette vie d'un jour, et si distraits, si oublieux, si insouciants des intérêts suprêmes de l'éternelle et interminable vie ! Folie des folies, à nulle autre comparable
Folie de s'attacher à ce qui passe, et de tourner le dos à ce qui ne peut passer!
Folie de se préoccuper du temporel, c'està-dire du transitoire, du fugitif, du fragile, du périssable ; et de sedésoccuper de l'Eternel, c'est-
INFLUENCE DE L ETERNITE
à-dire de l'impérissable, du permanent, de l'interminable, enfin.
Folie de prêter l'oreille à toutes ces agitations, à toutes ces luttes, à tous ces bruits qu'emporte avec elle l'heure qui sonne, et vous dit en fuyant : Vanité, vanité de tout ce qui est du temps; et folie plus grande encore, de se rendre sourd à la voix qui vous crie de l'autre côté de votre tombe : Valeur incomparable, valeur infinie de tout ce qui est de l'Eternité !
Malheur, malheur à vous, qui sur ce fleuve du temps, qui vous pousse dans l'Eternité, essayez de vous faire aujourd'hui une halte, un repos qui ne sera plus demain! Malheur à vous qui sur ce flot fugitif qui porte à l'abîme où vous allez tomber, bravez l'Eternel ; l'Eternel qui vous attend, l'Eternel qui déjà vous ouvre son sein, et qui demain, aujourd'hui même, peut-être, dans une lumière bien autrement éclatante que celle qu'il nous envoie au chemin de cette vie , va vous montrer comment pour vous le temps n'est rien et l'Eternité est tout.
Ainsi, l'idée de l'Eternité est pour notre vie sur la terre la grande puissance d'illumination.
Ajoutons qu'elle est, en même temps, pour tout
SDR LA VIE PRESENTE
ce qui souffre ici-bas, la grande puissance de consolation,
Ah! Messieurs, la consolation 1 , qui donc sur la terre ne l'invoque aussi grande, plus grande même que la souffrance ? Le besoin d'être consolé tient tellement à la souffrance, que l'acte même de souffrir est une naturelle et comme une nécessaire aspiration vers la consolation; et ceux qui sous les étreintes de la souffrance disent n'avoir pas besoin de consolateur, essayent en -vain défaire croire aux autres ce qu'ils ne peuvent croire eux-mêmes.
Voyez- vous d'ici le sillon bridé par le soleil, et appelant pour le désaltérer la pluie du ciel ?
Voyez-vous aussi, sous des souffles arides, la jeune plante qui incline ses rameaux languissants , la petite fleur repliant tristement son calice ; et l'une et l'autre appelant quelques g-outtes de rosée pour retrouver leur fraîcheur , et montrer leur beauté ?
Voilà le cœur humain flétri par la souffrance, consumé par le chagrin; le voilà invoquant un sourire de compassion tombant sur lui comme le rayon de soleil sur la plante inclinée, ou une
154 INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
parole d'affection descendant sur lui comme la goutté de rosée sur la fleur desséchée.
.. Et voilà peut-être, parmi tous ceux qui entendent ceci, la situation de plusieurs d'entre vous. Car, j'ai assez appris à connaître la misère qui s'attache avec la souffrance à toute humanité, pour ne plus ignorer qu'il est impossible d'appeler autour de soi un grand nombre d'êtres humains, sans réunir en même temps autour de soi un grand nombre de souffrances humaines ; donc, un grand nombre de cœurs, pareils au cœur du Roi-Prophète, invoquant la consolation et disant avec lui : « J'ai cherché un « consolateur; quœsivi consolantem me. »
Mais, hélas ! combien doivent ajouter avec lui : « Et je ne l'ai pas trouvé , et non in- « veni ! »
Où trouver, en effet, sur la terre et dans l'e temps,la consolation telle que nous l'appelons ? Une consolation qui soit à la mesure de notre souffrance? Certes, je ne dirai pas que rien, absolument rien, sur la terre, ne puisse nous apporter au moins une consolation quelconque; et je veux bien convenir que, dans une situation donnée, les larmes d'un ami peuvent tomber sur notre cœur désolé, à peu près comme ces
SUR LA VIE PRESENTE
gouttes de rosée, dont je viens de parler, tombent sur le sillon altéré, sur la plante languissante ou sur la fleur flétrie.
Mais, outre que de tels amis sont rares, plus rares qu'on ne le peut dire; combien qui, dans les plus longues souffrances, ne trouveront jamais, ici-bas, avec ces larmes de l'amitié, ce quart d'heure de consolation!
Qu'est-ce donc qui pourra donner à vos souffrances transitoires du temps, non pas une consolation légère, fugitive, superficielle, c'està-dire la petite consolation, mais la consolation permanente, la consolation profonde, la consolation suffisante, en un mot, la grande consolation? Qu'est-ce si ce n'est, dans vos souffrances temporaires, la perspective et l'espérance de l'Eternel ?
Ah ! l'espérance, nous bavons vu, est à elle seule une démonstration de l'Eternité; et de son côté l'Eternité, ou l'éternelle vie, apporte à notre âme la consolation de ce que nous avons appelé la grande espérance. Imaginez, en effet, dans une âme sur la terre, la souffrance la plus longue et la plus accablante : qu'est-ce que cette souffrance, si longue soit-elle, devant la longueur de l'Eternité ? Et qu'est-ce que ce poids
INFLUENCE DE L' ÉTERNITÉ
de la souffrance, si accablant soit-il, devant le poids de l'Eternelle gloire succédant à la souffrance du temps ?
Messieurs, ce sont ces souffrances qui dépassent la mesure ordinaire de la souffrance humaine, ces souffrances vraiment exceptionnelles qui ont besoin , surtout, de demander la consolation aux perspectives et aux espérances de l'Eternelle vie.
Il est, dans notre humanité blessée par la chute, des souffrances, des afflictions, des tortures et des désolations que ceux-là seuls pourraient vous dire ou vous peindre, qui en ont subi la redoutable épreuve; souffrances privées, dont le douloureux mystère ne s'est révélé tout à fait qu'aux regards de Dieu et de ses anges; souffrances publiques, dont le spectacle s'est manifesté aux regards des nations.
Martyres de la douleur cachés dans le secret de la solitude, ou montrés au monde dans la lumière de la publicité; mais d'un côté comme de l'autre, effroyables martyres que rien, absolument rien n'a pu consoler dans le temps, et qui ont su trouver, avec le courage de souffrir, d'ineffables consolations dans l'attente de
SUR LA VIE PRESENTE
l'Eternité, cette unique consolatrice des suprêmes désolations, pour lesquelles le temps n'a pas de consolateurs.
Ah! de ces souffrances silencieusement solitaires, que le monde n'a pas consolées, parce qu'il n'a pu même les connaître, combien qui ont passé sur cette terre et n'ont pu avoir dans le temps d'autre consolateur que le rayon de l'espérance, tombant sur eux du fond de cette Eternité entrevue, à travers leurs larmes, du fond de leurs souffrances, de leurs tortures, de leurs martyres !
Regardez ! Voici un homme couvert de toutes les souffrances, qui peuvent tomber sur une vie humaine ; le voici pareil à un lépreux; de la plante de ses pieds jusqu'au sommet de sa tête ce n'est qu'une blessure, et dans chaque blessure c'est une douleur affreuse, quelque chose qui ronge sa chair vivante, comme un ver ronge le cadavre; quelque chose qui le brûle, comme un fer rougi dans la fournaise, ou plutôt comme une flamme dévorante qu'on croirait empruntée au feu même de l'enfer. Et cet homme est pauvre, et il est seul ! A peine une main amie vient de temps en temps l'aider à remuer sur sa couche son corps de toutes parts blessé et de
INFLUENCE DE [/ETERNITE
toutes parts souffrant. Sous l'action de la pourriture qui le gagne tout vivant, il voit sa chair tomber lambeau par lambeau.
Eh bien! chose étonnante, devant cette ruine de lui-même, qui se fait jour par jour et heure par heure, cet homme sourit; oui, en regardant ses chairs qui tombent, il montre sur ses lèvres le sourire de l'espérance, et il se dit : Ce corps en ruine est comme le dernier mur qui me sépare de mon Eternité. Encore quelques jours, encore quelques lambeaux tombés de cette chair qui va mourir tout à fait; ô Eternité, ô Eternité, seule consolatrice de mes douleurs, je verrai se lever pour moi ta radieuse aurore. Et que sera alors pour moi tout ce que j'aurai souffert sur la terre, devant tout ce que tu me réserves dans ton sein?
Voulez-vous contempler un spectacle non moins émouvant, et dans lequel apparaît avec non moins d'éclat la puissance de l'Eternité, pour nous consoler des souffrances du temps?
Voyez-Vous d'ici, dans le feu d'une effroyable mêlée, ce jeune soldat qui tombe renversé et blessé à mort sur le champ du carnage? De ses horribles blessures et de ses membres fracassés par la mitraille, son sang coule à flots, et il
SUR LA VIE PRESENTE
sent sa vie s'en aller avec son sang-. Pendant ce temps-là, le carnage continue, le fort du combat se déplace; et le voilà seul avec ses blessures, et ses douleurs grandes comme ses blessures.
C'est l'hiver ; la brise souffle ; la neige tombe, et bientôt couvre le pauvre blessé, qui se roule en d'effroyables tortures. Et là, près de lui personne! Personne pour le relever! Personne pour le panser! Personne même pour lui apporter, dans une parole fraternelle, une conso lation suprême !
Et pourtant, ni le désespoir n'est dans son âme, ni le murmure sur ses lèvres. Il va mourir, et mourir dans d'effroyables tortures; mourir là seul, loin de tous ceux qui l'aiment, et qui demain vont pleurer sur lui ! Comment se consolera- t-il? Comment? Ah! notre jeune martyr de la patrie croit à une autre patrie. Ce blessé, cet agonisant, ce supplicié du temps croit à l'Eternité. Il se tourne vers. elle; il l'implore comme sa suprême consolatrice; et le rayon de l'éternelle vie vient réjouir son âme et embellir sa mort.
Mais, voici un supplice et une mort qui, plus encore que tous les autres supplices et toutes les autres morts, ne peuvent recevoir d'autre
INFLUENCE DE L ETERNITE
consolation que de l'attente de l'éternelle vie ; c'est le supplice de l'innocent- condamné à mort, et à nue mort réputée infâme.
Un homme naguère s'est rencontré, digne, par l'éclat de ses vertus et l'héroïsme de ses dévouements, de conquérir l'estime et l'admiration. Mais, un jour la jalousie et la haine sont venues. Armées de la calomnie, elles ont flétri sa réputation, et fait tomber de son front l'auréole de gloire et de respect dont ses vertus et ses dévouements l'avaient couronné. Grâce à l'habileté et au mensonge sataniques conspirant avec des passions humaines, l'innocent, le vertueux, le saint, devant le tribunal de l'opinion et de la justice, est réputé coupable, criminel, infâme! Comme tel, il va mourir, sans pouvoir se défendre ni prouver son innocence; et la calomnie victorieuse va poser sur sa tombe, avec le sceau de l'universel mépris, le sceau d'une irréparable infamie.
Ah ! comment à son heure suprême mon frère le calomnié, le déshonoré, l'infâme, enfin, se consolera-t-il? Je vais vous le dire : Par delà cette tombe, où il va descendre déshonoré, il verra briller la lumière de son éternelle réhabilitation . Sous le coup de la calomnie qui le
SUR LA VIE PRESENTE
tue et de la sentence qui le déshonore, il garde avec un cœur tranquille un visage serein, et il dit en regardant devant lui son éternel avenir : Mon Dieu, soyez béni; car votre bonté et votre , justice me réservent, après cette heure d'infamie, l'Eternité de la gloire, « Cette espérance repose dans mon sein. »
Ainsi, des multitudes d'êtres humains ont passé dans le temps, personnifiant en eux toutes, les souffrances, portant le poids de tous les martyres: martyres du cœur par l'accumulation de toutes les tristesses et de toutes'les agonies; martyres du corps parlebroiement de leurs os et le déchirement de leurs chairs ; martyres de l'âme par la grandeur de leur humiliation, de leur déshonneur et de leur infamie.
Et tous ces souffrants du cœur, de l'âme et du corps;to us ces agonisants qui ont eu leur Gethsémani ; tous ces humiliés qui ont reçu, dans la Jérusalem de l'iniquité, avec leur condamnation, le sceau de leur infamie; et tous ces crucifiés qui ont connu , eux aussi, les tortures de leur Calvaire; tous ces martyrs, enfin, que le temps et l'humanité broyaient, accablaient, désespéraient, oui, tous, comme tous les martyrs que l'Eglise honore, au milieu de leurs tor-
INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
tures,de leurs humiliations et de leurs agonies, ont gardé ces deux choses qui ont été leur suprême consolation et souvent même leur ineffable joie: l'amour de leur Dieu, et l'attente de leur Eternité !
Mais, Messieurs, ce spectacle émouvant de l'Eternité consolatrice, que l'on peut contempler partout et dans toutes les situations même les plus obscures, apparaît avec un éclat d'autant plus grand et suscite une émotion d'autant plus profonde, qu'il se montre dans des situations plus élevées et sur ce qu'on appelle les hauteurs sociales.
Je n'en voudrais d'autre preuve que l'exemple de ce roi fameux condamné tout à la fois par le triomphe de l'iniquité, à descendre du trône et à monter sur l'échafaud. Car, s'il est une grande image du malheur dans l'humanité, c'est le spectacle d'une majesté royale vue dans l'ombre de son infortune, entre le trône d'où elle vient de tomber et l'échafaud où elle va monter; et en face d'une telle infortune, on se demande ce qui peut consoler cette royauté de la terre, si ce n'est l'espoir de l'éternelle royauté du ciel.
Charler I" d'Angleterre est condamné à mort.
SUR LA YIE PRESENTE
Le matin du jour de son exécution, éveillé d'un sommeil tranquille, il dit à son serviteur :
« Voici le jour de mon second mariage ; je veux « être vêtu comme au jour de mes noces. » 11 gravit les degrés de l'échafaud; et sa tète royale déjà placée sur le billot fatal, il dit en souverain : « Je vais d'une couronne corruptible à « une couronne incorruptible. » Oui, ajouta l'évêque Juxon, — vous changez une couronne « périssable contre une couronne éternelle. »
Et Charles mourut, lui aussi, la joie au cœur et le sourire aux lèvres.
Ainsi parurent, à l'heure suprême et dans une situation pareille, d'autres infortunes non moins illustres.
Telle se montra cette intéressante et noble victime d'une jalousie cruelle, qui se nomma Marie Stnart. Et telle aussi se montra l'auguste victime d'un peuple en délire, qui se nomma Louis XVI.
L'une et l'autre, comme Charles d'Angleterre, du haut de leur échafaud ont reg'ardé l'Eternité.
Du milieu d'une infortune dont le poids semblait devoir accabler leur grande âme , et dont le dénouement lugubre semblait devoir jeter dans leur noble cœur une immense, une inconsolable
INFLUENCE DE L ETERNITE
désolation, ces deux sympathiques et augustes victimes ont contemplé la lumière de l'Eternelle vie. Tandis qu'une ineffable joie surabondait dan s leur cœur, elles ont montré resplendissant sur leur front le rayon de l'espérance; et elles ont murmuré elles aussi cette parole, comme leur unique consolation : Après une royauté d'un jour, une royauté éternelle. Après cette infortune qui va finir, un bonheur qui ne finira plus.
Ainsi, Messieurs, dans la pensée de l'Eternité réside, avec la puissance d'illumination, la puissance de consolation.
Il en est une troisième qu'il importe encore plus de vous montrer, et que j'appelle la puissance de conversion.
La conversion! La conversion du mal au bien, est-ce que ce n'est pas, pour nous prédicateurs, la suprême ambition?
Que voulons-nous, par-dessus tout,en montant dans cette chaire , si ce n'est , au besoin , vous arracher aux bras de Satan, pour vous rejeter dans les bras de Dieu; c'est-à-dire vous dérober à la domination de votre tyran, pour vous ramener à l'amour de votre père; bref, vous
SUR LA- VIE PRÉSENTE
affranchir de toutes les servitudes du mal et du péché, pour vous rendre toutes les saintes li certes du filial amour et de la filiale obéissance? Aussi, est-ce parce que nous croyons à l'incomparable puissance de l'idée de l'Eternel, que nous osons poser devant vous, dans toute cette retraite, cette chose saintement austère, dont beaucoup en dehors de vous ne consentent pas même à entendre parler : l'Eternité. Ah! c'est que dans ce mot gît surtout la puissance de vous convertir. Que serait notre prédication, sans cette idée de l'Eternel qui la pénètre, en tous sens, de sa propre puissance? Un auteur contemporain, homme du monde, en a fait luimême la juste remarque : ce qui fait le privilège réservé et l'incomparable empire de la prédication chrétienne, c'est de pouvoir - comme nous le faisons ici - devant un vaste auditoire et sous les voûtes majestueusement silencieuses d'une grande cathédrale, prononcer, et prononcer encore ce mot qui en est toute l'éloquence, ce mot qui, en éveillant dans les âmes des échos profonds, exerce sur elles, sur leurs pensées, leurs sentiments et leurs résolutions, leur conversion enfin, une puissance à nulle autre pareille : Eternité 1 Eternité!
INFLUENCE DE L ÉTERNITÉ
Assument, il peut être à la conversion des
r, : ms à i aut r motifs que ia p ensée <*«*»
d«lE.ermte. La malice, le désordre, le crime la servitude, le malheur, le châtiment du péchéet puis, les souffrances et la mort de Jésus-Christ' Om tout cela peut exercer sur la conversion du .
Mais 1 influence la plus décisive, la puissance ici la plus vraiment et la plus généralement efficace, c est ce grand mot : Eternité; alors que les âmes s'ouvrent assez à son retentissement pour entendre au moins quelque chose de son sens profond.
Cette pensée :Il y a une Eternité, est comme un glaive qui tue les passions, ou du moins renverse l'empire qu'elles se font dans les âmes I n.j a pas de pensée plus forte pour faire tomber d un seul coup, toutes leurs séductions et tous leurs entraînements. Ce qui fait sur les pécheurs leur grande puissance, c'est qu'elles les enferment dans le présent, et qu'elles murent devant eux l'avenir, surtout l'Eternel avenir
Voilà pourquoi, Messieurs, nous vous disons et vous disons encore: Ouvrez, ouvrez toutes les portes de vos âmes et de vos cœurs, pour ' entendre ce que vous dit ce mot, à la fois rêvé-
SUR LA VIE PRÉSENTE
lateur, dominateur et lihèvateuv : révélateur , oui. et comme tel vous révélant le mystère qu'il vous importe le plus de connaître , de méditer et de pénétrer; dominateur, oui, et comme tel, devant exercer sur vous tous le plus légitime et le plus puissant empire ; libérateur, oui, et comme tel, plus capable que tout autre de briser toutes les chaînes que le temps et l'habitude, conspirant avec votre péché, rivent autour de votre vouloir, et par là compromettent tout à la fois, avec le bonheur de votre vie présente , le bonheur de votre vie future.
Là est, en effet, le secret de cette incomparable puissance de conversion que nous attribuons à ce mot : Eternité. C'est que, quand on l'écoute et qu'on le laisse parler au plus profond de l'âme , il brise toutes les chaînes qui tiennent le pécheur captif, et notamment les trois grands liens qui l'attachent à son péché.
Ces trois chaînes vivantes qui d^irdinaire enlacent le pécheur, et lui créent parfois une triple , servitude, ah! vous l'avez deviné déjà, ce sont les trois grandes passions, autrement dit , les trois concupiscences; ces trois filles de l'égoïsme, qui se font sur les âmes humaines , depuis le coup désastreux qui les a déchaînées sur le monde,
INFLUENCE DE 1. ETERNITE
un empire toujours ancien et toujours nouveau.
Or, ce qui ébranle et renverse le plus souvent dans les âmes ce triple empire du mal, c'est la perspective de l'Eternelle vie, c'est-à-dire de l'Eternelle récompense ou de l'Eternel châtiment, selon que l'on aura perpétué ou brisé en soi cette tyrannie trois fois satanique.
Et d'abord ce qui rive, avant tout, à son péché l'âme du pécheur, ce qui l'y attache par une chaîne plus dure qu'une chaîne de diamant, c'est la suptrbe de la vie, autrement dit, l'orgueil; l'orgueil, le principe le plus primitif et le plus radical de toute apostasie ou de toute séparation de Dieu; l'orgueil, qui a engendré le mal même dans le ciel et l'a fait retomber sur la terre.
Aussi, comme cet orgueil serre et étreint l'âme du pécheur dans la chaîne qu'il lui fait! Et comme il l'arrête et l'épouvante à la pensée de revenir à son Dieu et de se convertir! Ah! c'est que se convertir cela veut dire, tout d'abord, s'accuser, donc s'humilier devant soi-même, devant Dieu, et souvent aussi devant l'homme. Et l'orgueil lui dit : t'humilier ? Oh non, jamais !
superbe, ù esclave que tu es, cette chaîne
SUR LA VIE PRESENTE
de diamant dans laquelle ton org-ueil retient ta volonté captive, qu'est-ce qui aura la force de la briser? Ah! la grande voix de l'Eternité qui te dit en t'ouvrant son sein, où tu vas tomber demain : esclave du temps, hâte-toi de briser ta chaîne; sors, sors de ta servitude, si tu ne veux être dans mon sein un esclave éternel!. ..
Avec la superbe de la vie, une autre passion, ou plutôt un autre tyran conspire à retenir l'homme dans son péché et à empêcher sa conversion : C'est la concupiscence des yeux, ou la cupidité. Dans quelles prévarications la soif maudite de l'or précipite les cœurs humains! Et de quelles prévarications aussi elle les empêche de sortir ! Qui dira combien de pécheurs sont précipités d'abord, puis retenus dans leur péché, par cet autre tyran qui s'appelle l'amour effréné de l'or? cupide, ô avare, ô consommateur, ô adorateur de l'or, qu'est-ce qui arrachera ton âme et ton cœur au culte de ton idole, si servilement et si sacrilèg-ement adorée? — Moi, dit ici encore la voix de l'Eternité retentissant dans une âme ; moi qui, au lieu de cette vile poussière que tu nommes ta richesse, et qui s'évanouit en un jour, te donnerai, si tu le veux, la possession de Dieu même, c'est-à-dire l'Infini,
170 INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
et cela pour toujours! idolâtre de cette poussière hàte-toi donc de rompre ces chaînes que t'a forgées ta cupidité ; hâte-tci de secouer sou ior.g- hâte-toi de t'affranchir, dans le temps qui te reste, de la tyrannie de ta richesse, si tu ne veux connaître, dans mon sein, le supplice de l'éternelle misère!...
Mais combien, Messieurs, parmi vous peutêtre, tiennent à leur péché par une chaîne plus forte encore que les deux autres, la chaîne couverte des fleurs du plaisir et de la volupté chaînes d'autant plus difficiles à briser, quelles sont elles-mêmes plus aimées et d ordinaire , rivées par l'amour même au plus intime du cœur. C'est cette chaîne que Saint Augustin jeune encore, sentait serrée autour de son vouloir- alors qu'il s'écriait, en parlant de la servitude ou {'avait précipité la passion : « ^ soupirais en- « chaîné que j'étais, non par un lien qui m éti eii o-nîtparle dehors, mais par ma propre vo- « Tonte devenue au dedans de moi comme une « chaîne de fer; wspirabam Ugatus, non ferro « aliéna, seelmea ferrm voluntate. »
En vain l'esclave de la volupté sent peser sur
lui-même, en cette vie , le poids de la servitude
" i raccable; sa servitude lui plaît, et il lui est
SUR LA. VIE PRESENTE
doux de se sentir accablé, comme dit encore Augustin, en parlant de lui-même: «.Dulciterprernebar. » Kn vain il sent que sa volupté le ronge et le dévore, qu'elle le ruine par le dedans et même par le dehors : sa servitude s'obstine.
EU bien! cette chaîne dure comme le fer, mais couverte des fleurs et tout embaumée du parfum de tes voluptés, ô voluptueux, esclave de ton plaisir, quand trouveras-tu la force et le courag-e de la briser? Ah! lorsque, à travers l'ombre et l'obscurité dont tu enveloppes le mystère de tes voluptés, un rayon de l'éternelle vie aura pénétré au plus intime de ton âme; lorsque tu auras entendu sa voix tonnante te crier au sein même de ton plaisir : Moi, l'Eternité, me voici! Demain, aujourd'hui, je vais venir à toi et tu vas venir à moil
Oh ! alors , réveillé comme en sursaut par cette lumière et cette voix de l'Eternité présente qui t'appelle et te menace, tu diras, en brisant ta chaîne, même avec douleur et g-émissement:
Plutôt une joie éternelle qu'une volupté d'un jour; plutôt une heure de sacrifice qu'une Eternité de supplice.
Telle apparaît, Messieurs, dans l'idée de l'Eternelle vie , la plus grande puissance pour ar-
172 • INFLUENCE DE l'ÉTERNTTÉ
racher les pécheurs à la tyrannie de ces trois o-randes passions essentiellement asservissantés: l'Orgueil, la Cupidité, laVolupté; doue la plus grande puissance de conversion.
Ah! tous ceux qu'a convertis et ramenés à Dieu ce mot Eternité, combien sont-ils , pensezvous? Oui.combien sont-ils, ceux qui, sous l'ascendant de cette parole, se sont affranchis, la o-ràce divineaidant, de la servitude de l'orgueil, en renonçant à toutes les grandeurs du monde? de la servitude de la cupidité, en renonçant à la possession de toute richesse? de la servitude de la volupté, par le renoncement à toutes les jouissances de la chair? Combien sont-ils, enfin ceux qui, sous le coup de tonnerre de ce mot Eternité, retentissant aux profondeurs de leur âme troublée, ont frappé sur leur cœur le coup transformateur et régénérateur du repentir, et ont fait sortir, par le même coup, de ce cœur ouvert à toutes les libéralités, des trésors de charité qui consolaient les pauvresenréjouissant l'E-lise? Combien ils sont? Mais ils sont des minions. De ces miracles de conversion accomplis par la puissance de ce mot", qui vaut pins à lui seul que toutes les éloquences du monde, vous en rencontrez à tous les âges de
SUR LA VIE PRESENTE
l'Eglise, et surtout au grand âge du Christianisme. Si je voulais compter seulement les prodiges de charité, de dévouement et de sacrifice accomplis dans le temps par ces convertis de l'Eternité, je ne sais quand vous verriez la fin de ce discours.
Et laissez-moi vous le dire, Messieurs, en vous voyant si recueillis , si saintement attentifs à cette parole, j'ose croire qu'elle aura sur plusieurs d'entre vous la même puissance et la même efficacité.
Mais l'Eternité exerce sur les âmes, qui entendent ses leçons et agissent sous ses inspirations, une puissance plus grande encore : la puissance de sanctification. Si elle a converti beaucoup de pécheurs, elle a fait aussi beaucoup de saints; et ses miracles de sanctification égalent au moins, si même ils ne les surpassent en nombre, ses miracles de conversion.
La sainteté, ou la vie des saints dans le Christianisme, est l'un des phénomènes les plus prodigieux qui se soient jamais produits dans l'histoire de l'humanité. La sainteté dans le Christianisme, c'est la vertu élevée à sa plus haute
174 INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
puissance; c'est le Christianisme lui-même réalisé dans toute sa plénitude. Bref, la sainteté, c'est l'héroïsme dans la vertu. Voilà pourquoi l'Eglise exige, comme condition première, dans les vertus de ceux qu'elle inscrit au Livre d'or de ses Saints, le caractère de fhéroïcité.
En sorte que, dans cette grande légion de saints, qui montent avec leur divin Capitaine vers les plus hauts sommets de la perfection, l'héroïsme est le fait et la gloire de tous. Sans doute.dans ces héroïsmesil y a des degrés divers; mais l'héroïsme est pour tous le niveau général; c'est l'héroïsme devenu populaire. Héroïsmes prodigieux atteignant, par leurs réactions courageuses, à l'extrême opposé de^ orgies de la concupiscence; héroïsmes des volontaires humiliations, cherchant l'abaissement et le mépris comme d'autres la grandeur et la gloire; héroïsmes des volontaires dépouillements, échangeant les manteaux de pourpre et d'or contre la robe de bure et le vêtement grossier de l'extrême pauvreté; héroïsmes des volontaires chastetés, répudiant les charmes de toutes les voluptés, et faisant éclore dans les cœurs la fleur parfumée de toutes les virginités; héroïsmes des volontaires obéissances élevées, comme celle du
SUR LA VIE PRESENTE
divin Obéissant, jusqu'àl' acceptation delà mort; héroïsmes, enfin , des sacrifices volontaires portés jusqu'à la totale immolation de soi-même.
Et tous ces héros, toutes ces héroïnes, qui montrent à la terre et au ciel ce spectacle uniq ue dans l'humanité, ils sont des millions et encore des millions !
Maintenant je le demande, qu'est-ce surtout qui nous explique ce phénomène , de prime abord inexplicable, au seiu de notre humanité, blessée, même dans l'ordre naturel, par sa chute profonde' Ah! quand on se rend compte de l'impétuosité de ce torrent de toutes les concupiscences qui traverse le monde , et porte aux abîmes les multitudes qui se laissent aller à son cours ; on se demande où ces millions d'hommes et de femmes ont trouvé la force et le courage de remonter ce courant, aussi entraînant qu'il est universel et permanent dans l'humanité?
Peut-être dans la conviction qu'il fallait , pour maintenir l'ordre dans leur vie, pousser jusqu'à l'extrême opposé les réactions contre tous les principes de désordre? Qu'il fallait, pour vaincre en eux l'orgueil, l'extrême dans l'humilité; pour vaincre la cupidité, l'extrême
INFLUENCE DE l'ÉTEBNITÉ
dans la pauvreté; pour vaincre la volupté, l'extrême dans la chasteté; pour vaincre l'indépendance, l'extrême dans l'obéissance; bref, pour vaincre l'égoïsme, l'extrême dans l'immolation et le sacrifice?
Assurément, tous les Saints l'ont comprise cette nécessité de réagir contre le désordre . extrême de tous les vices, par la pratique extrême de toutes les vertus.
Mais, pour élever des millions d'êtres humains jusqu'au prodige de tous ces héroïsmes que nous venons de signaler, que pouvait, je vous prie, cette conviction purement abstraite, si profonde qu'on la suppose? Quand il s'agit de faire embrasser par des millions d'hommes ce qui demande à toute vie humaine son suprême effort; que peut valoir en réalité la puissance d'une abstraction?
Direz-vous que les Saints ont trouvé la force et le courage de ces vertus transcendantes, dans la joiegénéreuse qu'ils en ressentaient? Mais n'estil pas de toute évidence que cette joie magnanime était non pas la cause, mais l'effet de ces héroïsmes? Et que ce qui devait les saisir tout d'abord, ce n'était pas la joie qu'ils en pouvaient attendre, mais l'effroi que la nature inspire
SDR LA VIE PRESENTE
pour ces suprêmes efforts, qui tendent à la surmonter, à la vaincre et à la broyer elle-même 9
Qu'est-ce donc qui peut être ici la cause efficace et suffisante de ces vertus, portées par des millions et des millions d'hommes à des hauteurs qui étonnent la raison et épouvantent la nature? Ah ! je crois vous entendre ; vous dites ici : la puissance de l'amour ! Les Saints ont aimé Dieu avec une sainte passion; et même, abstraction faite de toute vue sur l'Eternel, de toute perspective de l'Eternité, cet amour les élevait à toutes les magnanimités et à tous les héroïsmes.
Oui, quelques Saints ont déclaré que même, abstraction faite de toute récompense à espérer et de tout châtiment à redouter, l'amour suffisait à expliquer les réalités de leurs héroïques vies.
Mais, tout d'abord, qui oserait affirmer que ce fait, dont témoignent les paroles enflammées de quelques Saints , doit être accepté comme le fait de toup les Saints? Et même ces Saints, en faisant sortir de leur cœur ces prodigieux accents d'un amour qui semble avoir je ne sais quoi de surhumain, expriment-ils par ces accents l'état normal ou, ordinaire de leur vie? Ou n'exprimaient-ils pas plutôt un moment d'enthou-
INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
siasme sacré ou de sainte exaltation, tels qu'un grand amour peut en produire dans les plus grands cœurs? Et, alors même que leur amour leur arrachait ces cris qui avaient quelque chose de séraphique, de céleste, d'extatique; doit-on admettre que cet amour, déjà si béatifié dans le temps, se désintéressait lui-même du bonheur d'aimer éternellement, et qu'il n'y eût pas dans son fond quelque chose comme un rêve A' Etemel amour ?
Quoi qu'il en puisse être de ces quelques grandes figures de Saints, rares même parmi les Saints ; il demeure incontestable que, règle générale, les saintetés sont écloses surtout sous les inspirations de l'idée de l'Eternel , de l'éternelle récompense ou de l'éternel châtiment, d'une Eternité de bonheur ou d'une Eternité de malheur; ou si vous voulez, sous l'inspiration de cette grande pensée de l'avenir d'outre-tombe, à savoir : l'Eternel amour, ou l'Eternelle haine. L'éternel amour qui est le fond du paradis; l'Eternelle haine qui est le fond de l'eufer. ^Quoi qu'il en soit; la puissance de l'Eternité sur l'âme des Saints, pour y produire la sainteté, constitue dans l'ensemble un fait aussi indéniable qu'il est prodigieux.
SUR' LA VIE PRESENTA
Mais comment l'Eternité est-elle si puissante sur l'âme des Saints? Comment y fait-elle germer,sous son regardées plus grandes vertus et les plus belles fleurs de la sainteté? Et comment y produit-elle surtout ces vertus héroïques, qui demandent à notre humanité son suprême effort?
C'est qu'à la lumière de leur foi et de leur espérance, ils aperçoivent entre tous les actes accomplis dans le temps et leur résultat final dans l'Eternité, une corrélation nécessaire. Ils savent qu'en tout ce qu'ils font ici-bas, au Momentané doit correspondre V Eternel. Oui, ils savent qu'à chaque vertu, à chaque bonne œuvre accomplie dans tel moment de leur vie passagère, correspond dansle ciel unerécompense éternelle; qu'à chacune de leurs souffrances du temps, correspond une mesure de joie éternelle ; à chacune de leurs humiliations du temps, un degré de gloire éternelle. Oui, le Saint peut se dire a chaque œuvre qu'il accomplit, et pour ainsi dire, à chaque heure et à chaque minute du temps :
Je sais que dans cette heure qui passe, dans cette minute qui fuit, je crée pour moi quelque chose d'Eternel. Credo ; je le crois. Cette œuvre que j'accomplis, en elle-même pèse peu et
INFLUENCE DE L'kTEBNJTÉ
dure peu; elle est légère et momentanée : « Mo- ! m ° ntane « m ^ levé; . mais, je sais qu'aux yeux de Dieu elle a son poids de gloire etque ce p^ds
d la slteL T' qUelle eXdtati0n à ^éroïsme ae la sainteté, de pouvoir se dire ■
A cette heure, volontairement je m'humilie:
mais e sais que cette humiliation me prépare une gloire éternelle. Piepare
A cette heure, volontairement je souffre- mais ^ ir cette S ouW m e présa , e ^
A cette heure, volontairement je me dépouille
«■-»: * garantit la possession d'une
richesse éternelle.
A cette heure, enfin, volontairement je m'im -oie et Je me sacrifie ; mais je sais que ciacun de mes sacrifices du temps doit attacher une p rie ou un diaman, de plus à ma couronne éternelle Ainsi, en tout et toujours, aux divines clartés dont enr foi s'illumine, les Saints ffla ^ dans la vie; et à chaque pas qu'ils y font, par chaque act e qu , Is y accomplissent,^ sa've'n
l^JeT CQt ^ ^ ^^^ le *«»• de
SUB LA. VIE PRESENTE
Et dès lors, pour eux qui traversent le temps, le regard toujours fixé sur l'Eternité , ne comprenez-vous pas comment et pourquoi cette perspective continue de l'Eternel devient le plus puissant ressort de leurs vertus, et comment elle les élève à leur plus haute puissance, c'està-dire jusqu'à cet héroïsme qui est l'essence même de la sainteté ?
Aussi le plus sûr moyen de vous faire des Saints une idée juste, c'est de vous les représenter comme nous les représente le pieux auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, « Debout sur les « choses du temps, regardantes éternelles :Spe- «culantes œtema;y> mieux encore, comme une grande armée marchant à travers le temps à la conquête de l'Eternité, et puisant dans cette perspective et cette ambition, la force d'accomplir tous les prodiges de leur sainteté.
Puissance d'illumination, de consolation, de ^conversion et de sanctification, l'Eternité est enfin la grande puissance d'apostolat ou de propagation; non seulement parce que son nom seul est, comme nous l'avons assez montré, la plus grande force pour éclairer, consoler, con-
INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
vertir et sanctifier les âmes auxquelles s'adresse I Apôtre; mais encore, et surtout, parce qu'elle agit directement sur l'Apôtre lui-même, et qu elle est eu lui le ressort le plus fort de sou apostolat, le plus puissant moteur de ses ambitions apostoliques.
Il est, je le sais, à l'apostolat catholique, un autre ressort, ou du moins un ressort portant un autre nom; c'est l'amour de Jésus-Christ selon le beau mot de StPaul : « Charitas Chrisïi « urget nos, -M charité du Christ nous presse; elle nous presse de communiquer aux autres le don qui nous fut fait à nous-mêmes. Oui là gît tout d'abord, la force motrice qui meut 'les vrais' apôtres. L'amour de Jésus-Christ est au zèle apostolique ce que le feu est à la flamme.
Mais, remarquez-le bien, cet amour lui-même bien loin de faire, dans ses ambitions apostoliques, abstraction de l'idée et de la perspective de 1 Eternel, y trouve au contraire, pour a-ir pour souffrir et pour conquérir, le complément de son énergie et de sa puissance.
Ahl je le crois bien : cette pensée que par' uue parole, par un dévouement, par un sacrifice, je puis donner à des âmes non pas une vie d un jour, mais uue vie éternelle, et les associer
SUR LA VIE PRESENTE
à la fois à l'infinité ëtâ l'Eternité de Dieu; qu'ya-t-il de plus fort pour susciter toutes les ambitions et tous les héroïsmes de l'apostolat?
C'est là surtout ce qui élève notre apostolat au-dessus de tous les autres apostolats. Comme l'Eternité l'emporte sur les temps, et le ciel sur la terre; ainsi l'apostolat catholique l'emporte sur tout apostolat humain.
Voyez à l'œuvre tous les apostolats de la terre, même les meilleurs : au milieu de tout le travail qu'ils s'imposent, de tous les plans qu'ils méditent,de tous les dévouements qu'ils prodiguent, de toutes les conquêtes qu'ils vantent et de tout le bruit qu'ils font, où trouver une idée de l'Eternel, une préoccupation, une ambition, une recherche de l'Eternel? Nulle part! Non, là, rien ne rappelle, rien ne vise l'Eternel. Que dis-je? là, pas même une mention, un souvenir d'une vie d'outre-tombe, ni d'une survivance quelconque. Là, toujours l'humain, toujours le terrestre, toujours le temporel et le transitoire; mais le céleste, le divin, l'Eternel, ah! l'Eternel surtout, jamais! Seul notre apostolat, par sa parole, montre l'Eternel ; par ses ambitions, cherche l'Eternel; par ses fatigues, travaille à enfanter l'Etemel; et par tous ses dévouements
184 INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
et ses sacrifices du temps, à donner aux âmes et s'il le peut à toutes les âmes, une vérité Eternelle, un amour Eternel, une vie Eternelle - bref, une félicité Eternelle.
Et, dès lors, qui pourrait ne pas comprendre comment une pareille idée, une fois entrée dans une âme humaine, et une telle ambition prenant possession d'un cœur humain, doivent susciter dans les vrais apôtres, pour conquérir et sauver les âmes, un courage capable de tout entreprendre, une intrépidité capable de tout oser, une patience capable de tout souffrir des héroïsmes capables de tout braver, même' les plus horribles supplices, et de cueillir à la fois, avec la palme de l'apostolat, la palme du martyre?
Messieurs ,■ quand on vient à se dire qu'il y a sur toute la surface de cette terre, des millions et des millions d'âmes dont nous pouvons, par un labeur, par une fatig-ue, par un sacrifice volontaire, assurer le bonheur Eternel; et, lorsqueau flambeau de notre foi, nous croyons voir ces multitudes suspendues sur l'Eternel abîme, et menacées d'y tomber aujourd'hui ou demain , si nous ne volons à leur secours ; comment s'étonner que des hommes, et même des
SUR LA VIE PRESENTE
multitudes d'hommes trouvent, dans cette pensée, la résolution de courir jusqu'au bout du monde, s'il le faut, même à travers toutes les souffrances, même au péril de leur propre vie, pour fermer sous leurs pieds l'enfer des Eternels supplices , et ouvrir sur leur tête le ciel de l'Eternelle félicité?
Quoi! moi, chrétien, disciple du Sauveur mort pour le salut de tous; moi son prêtre, moi son apôtre , et, comme tel, constitué et envoyé pour continuer et étendre, si je le puis, à l'humanité entière le bienfait de sadivineréparation; quoi ! je saurais à n'en pouvoir douter, que làbas, bien loin , à quatre mille lieues d'ici, il y a d'innombrables multitudes qu'un rayon de mon Christ n'a pas encore illuminées , et qu'une goutte de son sang- n'a pas encore touchées; quoi! je les entendrais du fond de leurs ténèbres et de leur délaissement, me crier de leur porter l'un et l'autre : et je pourrais hésiter à me dévouer, à souffrir, à me sacrifier, et, au besoin, à mourir pour elles?
Ah! si quelque chose ici semble pouvoir étonner, n'est-ce pas plutôt que cette conviction ne suscite pas en nous tous cette héroïque ambition?
IXI'-I.ULÏNCrc DE I.KTKUNITÉ
Mais .«ellenela suscite pas eu tous, elle lasuscite en un assez grand nombre, pour nous montrer avec éclat, dans cette idée de l'Eté™" la grande puissance de l'apostolat, et l'éner-
^:r derexpansionetde]a ^ a ^-
c >ù?TZ e 4 et ,; au fond de tous les a p° stoiat ^
cest-a-die,penetrezjus q uau P lu S inti me detou S iescœursd'apôtres; qu'y trouve Z -vous,sice n'est avec ambition d'étendre le règne de Jésus^ Chnst d le temp ^ celie d , assurer ^ bQûh
des âmes dans l'Eternité? Deux ambitions qui se tiennent et n'en font qu'une : le règ-ne temporel du Christ ayant pour but propre et immédiat le salut Eternel des âmes
fZ7 e \t rœUVre t0US IeS a P°^olats; apostolats h^rarcM q ues, apostolats éducateurs, apostolats conquérants. Sous les formes et dans leb situations les plus diverses, c'est la même pensée qui les dirige, l'idée de l'Eternel; c'est le même moteur qui les pousse, la conquête de 1 Eternel salut des âmes.
i Que veulent avant tout,chacun à leur poste et s eur degré, tous les représentants de l'apostolat hiérarchique?
Que cherchele Prêtre-Pasteur dans saparoisse,
Si.'R LA YIH l'KliSlCNTR
si ce n'est, avanttout, l'Eternclbonheur de tous ses paroissien.,?
Que cherche le Prêtre- Evèque dans son diocèse, si ce n'est le bonheur Eternel de tous ses diocésains?
Que cherche le Prêtre- Pontife, du plus haut sommet de la hiérarchie et du centre de tout apostolat, qu'est-ce, si ce n'est l'Eternel bonheur de toute l'humanité? Là, au sein de cette divine hiérarchie, s'il est des fonctions diverses et des 'actions multiples, tout est coordonné par rapport à ce but suprême : pour la plus grande gdoire de Dieu sauver toutes les âmes ; cVst-à-dire leur assurer , par l'application des mérites du Rédempteur , l'Eternité de leur bonheur dans l'Eternelle possession de Dieu.
Et tous ces apostolats que j'ai nommés Educateurs, ces apostolats qui ont tous, dans leur mesure, la fécondité du sacrifice; eh bien! que veulent tous ces apostolats, souvent aussi obscurs qu'ils sont laborieux; que veulent-ils surtout par ces dévouements, ces abnégations, et ces immolations parfois poussés jusqu'à l'héroïsme; que veulent-ils, si ce n'est, en les initiant à la vie du temps, ouvrir aux enfants la
INFLUENCE DE L'ÉTERNITÉ
voie qui doit les conduire droit à la bienheureuse Eternité?
Mais, Messieurs, ce qui fait mieux éclater la puissance de l'idée de l'Eternel sur l'action apostolique et propagatrice, c'est ce que j'ai nommé l'apostolat conquérant : j'entends parla, surtout, l'apostolat du prêtre-<missionnaire. Ah! c'est qu'en lui particulièrement apparaît dans son plus haut degré, l'héroïsme de la vie apostolique, et souvent le sacrifice poussé jusqu'au martyre.'
Regardez: voici le jeune prêtre, portant encore à son front la trace de Ponction sacerdotale. Nouveau Xavier.il s'est dit en regardant l'image du grand apôtre de l'Inde et du Japon : pour donner aux âmes Dieu et l'Eternité , moi aussi j'irai au bout du monde. Le voilà qui s'élance; qu'a-t-il fait? Il a brisé, en un jour, tous les liens qui l'attachaient à tout ce que l'on aime le plu», à la patrie, à la famille, au cœur d'un père, au cœur d'une mère. Le cœur saignant de ses blessures les plus profondes, il a passé à travers toutes les larmes en essuyant et en dissimulant les siennes; et le voici, à quatre mille lieues de tout ce qui fut son bonhsur,. près de toucher à un affreux rivage. Là, le sauvage apparaît, son casse-tête à la main, jetant sur sa
SUR LA VIE PRESENTE
victime de demain un regard féroce, et semblant dire, en roulant des yeux où se peint, comme en un miroir, la soif du sang- : Voici ma proie; demain je le tuerai et je le mangerai.
Que vas-tu faire, ô mon frère l'Apôtre, que vas-tu faire? Reculer? Mais, pourquoi es-tu venu? Non, tu ne reculeras pas. Le missionnaire du Christ ne recule jamais. Que faire? Avancer? Mais, c'est te vouer à une mort certaine. N'importe, j'avancerai, heureux de faire tomber sur ce rivage inhospitalier une goutte du sang réparateur, et,s'il le faut, de l'arroser de mon propre sang. Il dit et il aborde l'affreux rivage; il y plante la croix, et il y offre une fois le divin sacrifice. Le lendemain, le sauvage accourt; il lui brise la tète, et l'apôtre fait du sacrifice de sa vie la consommation de son apostolat.
Eh bien! qu'est-ce qui lui a inspiré ce courage de consommer, même par le martyre, cet apostolat héroïque? Qu'est-ce, si ce n'est l'espoir de donner au moins à une âme l'Eternelle possession de Dieu?
Que d'héroïsmes et de sacrifices pareils je pourrais vous montrer ici, tous puisés dans la même pensée : donner aux âmes, ne fût-ce même qu'à une seule âme , l'Infini et l'Eternité.
INFLUENCE DE L ETERNITE
Voyez d'ici, dans ies plaines glacées de l'Amérique du Nord, cet autre héros de l'apostolat, marchant dans la neige, sous la bise qui souffle. La nuit vient; le voilà seul en cette froide so- .litude, sans feu, sans abri, n'ayant d'autre ressource, pour attendre le retour de l'aurore, que de se creuser dans la neige, non pas un lit qui le repose, mais un rempart contre le vent qui le glace !
Que cherche cet homme? Où va-t-il? Que veutil?
Ah! là-bas, plus loin, plus loin encore, un pauvre sauvage va mourir. Et à ce pauvre, placé au bord de son Eternité, l'intrépide apùtre va porter,avec son Dieu, le gage de l'Eternelle vie.
Et voyez cet autre ruisselant de sueur, haletant, harrassé de fatigue , sous les feux de l'équateur, et marchant, marchant quand même au soleil dévorant du désert? Ses pieds brûlent sur le sol embrasé, sa tète brûle dans l'atmosphère enflammée que forme autour de lui la réverbération, sur le sable, des rayons du soleil; tout son corps brûle, et semble à tout instant succomber sous la chaleur qui le pénètre et tout entier l'accable. 11 marche quand même, ou plutôt il se traîne
SUE LA V1H PRESENTE
Où va-t-iî? Que veut-il? Quecherche-t-il, lui aussi? Il va porter à un pauvre nègre mourant et délaissé la consolation et le bienfait suprême de l'apôtre. A ce malheureux prêt à quitter le rivage du temps, il va porter le divin Viatique, qui doit ouvrir devant lui les portes de la bienheureuse Eternité!
Je m'arrête! Pour vous montrer tous les hé" roïsmes semblables, il faudrait un livre tout entier; ou plutôt il faudrait un poëme, lepoëme de l'apostolat poursuivant la conquête des âmes, par tous les sacrifices et par tous les martyres, à la grande lumière et sous la puissante inspiration de l'Eternité.
CONCLUSION
Et voilà que j'ai dit l'incomparable puissance qu'exerce sur l'âme humaine la pensée et la perspective de l'Eternelle vie.
Oui, ô Eternité! c'est toi qui, en nous illuminant de tes clartés transcendantes, nous montres, en face de toi, le néant de tout ce qui est du temps. C'est toi qui, en ouvrant devant les plus grandes souffrances du temps les pers-
INFLUENCE DE L ETERNITE
pectives d'une félicité sans fin, leur apportes, alors que tout les délaisse, une consolation suprême. C'est toi qui, en montrant de loin aux pécheurs le châtiment qui les attend dans ton sein, leur donnes la force de s'arracher à toutes les tyrannies de la triple concupiscence et de retrouver, en se convertissant, l'honneur de la liberté et la joie de l'espérance. C'est toi qui, sous la lumière de ton regard, fais éclore dans les âmes, avec l'héroïsme de toutes les vertus, les fleurs de toutes les saintetés, et multiplies sur la terre ces générations de Saints et de Saintes qui traversent les obscurités et les épreuves du temps , le regard toujours fixé sur tes splendeurs et tes béatitudes sans fin. C'est toi enfin, qui, en suscitant au cœur des apôtres l'ambition à nulle autre pareille, de donner à des millions d'âmes le bonheur de l'Eternelle vie, produis, sous tes inspirations toutespuissantes, dans des multitudes incalculables, les apostolats héroïques et-les sacrifices poussés jusqu'au martyre I
Telle, Messieurs , m'est apparue à moi-même dans le recueillement de la méditation , ce que j'ai nommé la puissance sur l'âme humaine de la grande pensée de l'Eternité.
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Donc, vous aussi, avec moi et qomme moi, voyageurs du temps, à cette lumière de l'Eternité et sous sa féconde et salutaire influence, éclairez-vous dans vos ténèbres etvos obscurités; consolez-vous dans vos épreuves et vos tribulations; affranchissez-vous de la servitude de vos péchés et de vos passions; convertissez-vous. Ce n'est pas assez, sous les inspirations de l'Eternelle vie, vous aussi devenez des Saints; vous aussi devenez des apôtres; et, avec tant d'autres qui vous ont précédés dans la voie, le regard fixé sur l'Eternité, montez, montez toujours sur ce chemin royal, où ontpassé tous les grands Saints et tous les grands apôtres; et, si Dieu vous le donne, arrivez avec eux jusqu'à l'héroïsme de la sainteté et de l'apostolat.
Et puissiez-vous tous, un jour, vous rencontrer au ciel, dans le sein béatifiquede cette Eternité dont le rayonnement, même de loin, produit sur la terre les grandes illuminations, les grandes consolations, les grandes conversions et, avec tous les prodig-es de sanctification, tous les miracles d'apostolat et de propagation.
Amen.
ET