LA VIE FUTURE
Et iblt homo in domum œternitatis suœ.
Et l'homme ira dans la demeure de son Eternité.
(Ps. 102.;
Après avoir établi qu'il y a une Eternité, par le double témoignage de l'âme et de l'autorité, nous nous sommes demandé quelle est, par rapport à nous , sa véritable influence ; en d'autres termes , ce que l'idée et la réalité de l'Eternelle durée opèrent dans notre vie, dans' notre vie présente et dans, notre vie future.
Déjà vous savez, par notre dernier discours , quelle est, sur notre vie présente, l'influence féconde et le puissant ascendant de la pensée de l'Eternel. Nous avons dit : l'idée ou la pensée
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de l'Eternité , c'est la grande puissance d'illumination ; car c'est elle qui nous découvre, dans une pleine lumière, tout le ne'antàes choses du temps.
C'est la grande puissance de consolation; parce que seule cette perspective de l'Eternité console bien les infortunes que rien du temps ne peut plus consoler.
C'est la grande puissance de conversion; parce que c'est dans cette pensée de l'Eternité surtout que le pécheur trouve la force de briser tous les liens qui l'attachent à son péché dans le temps.
C'est la grande puissance de sanctification, parce que cette pensée ou cette attente de l'Eternité pousse les âmes à tous les héroïsmes de la vertu et de la sainteté.
C'est, enfin, la grande puissance d'apostolat et de propagation ; parce que cette pensée de donner aux âmes une félicité Eternelle, est le plus énergique ressort des ambitions et des sacrifices de la vie apostolique.
Maintenant, Messieurs, se pose devant nous la question plus grave et plus décisive encore que la précédente : Qu'est-ce que l'Eternité est par rapport à notre vie future? Qu'est-ce qu'elle doit ajouter elle-même et par elle-même à notre bonheur età notre malheur d'outre-tombe ?Com-
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ment l'Eternité complète, d'un côté, le malheur des réprouvés, et de l'autre, la félicité des élus? En deux mots: l'Eternité dans l'enfer, ou le lieu des supplices; l'Eternité dans le ciel, ou le lieu de la béatitude de l'autre vie. Voilà ce que je vais essayer de vous faire au moins entrevoir, à la lumière de ce discours, et mieux encore à la lumière de votre foi.
Ce sujet a deux faces profondément distinctes ; il a son côté sombre et son côté radieux. Je commencerai par vous montrer le premier, et je terminerai en vous montrant le second.
Peut : être ces deux choses extrêmes eussent gagné à être traitées séparément et avec un développement plus vaste et plus complet. Le temps nous manque, et je me vois obligé de les condenser dans le cadre d'un seul discours.
Mais le développement que je ne puis donner sera, je l'espère, dans vos esprits attentifs, compensé par la condensation elle-même; et peutêtre que du contraste de ces deux extrémités , jaillira dans vos âmes une lumière plus vive.
Puisse le Seigneur, que j'invoque pour vous tous, en faire sortir aussi, avec une grande et abondante lumière, de suprêmes et énergiques résolutions.
l'kternit/: et la ywi fhtu
nu
Ce que l'Eternité ajoute à la souffrance des réprouvés, en d'autres termes, l'Eternité dans 1 enter, voilà ce qu'il nous faut avoir le coura-e de méditer d J abord ensemble.
Remarquez, Messieurs, que je n'entreprends pas de vous montrer au détail et sous tous ses aspacts le supplice des réprouvés. 11 me suffit de prendre ici, P our point de départ, l'enseignement de l'Eg-lise, et de vous dire en deux mots avec elle: les réprouvés, ou les pécheurs impénitents, souffrent l'action et le supplice du feues réprouvés souffrent le supplice de la séparation de Dieu.
Quelle est la nature, l'intensité de ce feu?
Quel est le mystère intime de cette séparation de D ie u?Quel est, en un mot, le mode et le comment de ces deux supplices qui n'en font quun, et qu'on nomme, d'ordinaire, peine du sens et peine du daml Un discours spécial et direct sur l'enfer pourrait essayer de répondre à ces questions : je ne le ferai pas ; je n'en ai pas besoin pour le but que je me propose; car ce qui me préoccupe et doit uniquement vous
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préoccuper avec moi, c'est dans 1» lieu du supplice le point de vue de l'Etemel.'
Remarquez encore, afin d'écarter toute confusion trop facile en un tel sujet, que je neveux pas ici établir le dog-me austère de l'Eternité des peines. Ce dog-me, pour le moment je le suppose, et, admettant avec l'Eglise dans les condamnés de la justice, le double supplice que je viens de nommer, quelle qu'en soit l'intensité, je veux vous aider à comprendre comment l'Eternité l'ag-grave, et comment dans leur supplice total l'Eternité est le facteur principal.
Pour le mieux entendre, creusons un peu ces deux abîmes qui se répondent: l'abîme de YEtemitp' elle-même mise en face du supplice; et l'abîme de l'âme humaine en face de cette Eternité.
Qu'est-ce que l'Eternité en elle-même est par rapport au supplice du réprouvé? Et quelle ag-gravation apporte à ce supplice la perspective de son éternelle durée?
Tout d'abord ce qui saisit ma pensée en face de la souffrance du damné , c'est son éternelle uniformité, ou son éternelle monotonie.
Dans cette vie du temps tout se déplace et tout chang-e; dans l'Eternité, rien ; rien ne chang-e et
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ne se déplace; c'est l'effroyable statu quo ; c'est la plus accablante des monotonies, la monotonie dans la souffrance.
La monotonie en toute chose pèse à la nature humaine, même la monotonie dans le plaisir et ' la jouissance. L'uniformité dans le plaisir, la monotonie dans la jouissance, ce n'est plus le plaisir, ce n'est plus la jouissance ; c'est l'ennui, c'est la fatig-ue, et finalement la souffrance. Les artistes le savent, ceux-là surtout qui travaillent pour plaire et pour réjouir. Le grand effort et le succès le plus assuré de leur art, c'est de varier les aspects et les nuances du plaisir, et surtout d'y ménag-er par cette variation le progrès dans la jouissance.
Voulez-vous connaître par votre propre expérience ce que peut l'uniformité ou la monotonie, pour anéantir la jouissance et créer la souffrance? Ecoutez.
Je le suppose, on va vous faire dans la jouissance, même ici-bas, la situation la plus désirable pour la satisfaction de tous vos sens. Vous voilà, par exemple, étendu sur la couche la plus molle, embaumé par tous les parfums les plus suaves, et bercé par les sons des plus charmantes harmonies ; mais à une condition ,
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à la condition que cette position une fois acceptée, vous la garderez non seulement un jour, mais une année, mais un siècle, mais une Eternité. Une année entière, une année seulement, pourriez- vous y demeurer? Et cette monotonie dans la jouissance, pourriez-vous la supporter?
Qu'est-ce donc, si cette monotonie, c'est la souffrance? Qu'est-ce, surtout, si c'est la monotonie, non pas même dans une souffrance quelconque, mais dans une effroyable souffrance? Qu'est-ce, enfin, si cette monotonie doij; durer non seulement des jours, des années, des siècles, mais l'Eternité tout entière? Qu'est-ce d'être attaché avec sa souffrance à ce roc immobile de l'Eternité; et là, être forcé de se dire : souffrir, souffrir toujours , et toujours la même chose?
Quelle situation! Compter une à une toutes les heures et toutes les minutes d'une souffrance que l'on sait ne devoir et ne pouvoir jamais finir!
Qui ne sait combien longue et douloureuse apparaît l'insomnie au malade qu'une souffrance aiguë empêche de dormir. PendaDt ces tristes et longues nuits, le mouvement cadencé de l'horloge envoie toujours le même son à son oreille qui l'écoute dans le silence; chaque battement
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du balancier semble lui dire : encore une souffrance, encore une souffrance! Faible et insuffisante image de la situation du réprouvé, à qui la voix monotone de l'interminable durée redit sans cesse et redira toujours: Eternité! Eternité! Ce que tu souffres à l'instant, tu le soufffriras toujours, oui, toujours!
Une seconde cause d'ag-gravaiion que l'Eternité apporte au supplice du réprouvé et qui touche à la première, c'est, dans la vue de cette Eternité et dans la sensation du supplice qu'elle aggrave, la continuité la plus complète, ou l'absence absolue de toute intermittence. Le sens toujours présent de sa souffrance et la vue toujours fixée sur son Eternité; ah! voilà dans la vie du réprouvé, une situation dont rien, mais absolument rien , sur la terre et dans le temps, ne peut nous donner une idée. Les souffrances d'ici-bas, même les plus atroces, même celles qui tiennent le plus en éveil l'âme qui souffre, ne peuvent nous représenter même de loin, cette effroyable continuité dans la vue et le sens d'un supplice Eternel.
Chose remarquable, toutes nos souffrances du temps ont des instants d'arrêt, des heures d'intermittence. Entre nos souffrances et nous,
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quelque chose s'interpose, qui nous en dérobe la vue et nous en arrache plus ou moins le sentiment. Nous ne nous représentons pas toujours avec la mè.me vivacité, et nous ne ressentons pas toujours avec la même acuité ce qui nous torture, nous supplicie, nous martyrise.
Jusques dans nos plus grandes et nos plus longues souffrances, nous connaissons le bienfait des intermittences.
Nous connaissons l'intermittence que nous procure l'oubli ; l'oubli qui, tout fugitif qu'il est, un moment nous soulage; parce que, ce à quoi nous cessons de penser, ce que nous oublions est pour nous, au moment même de l'oubli, à peu près comme s'il n'était pas.
En ce sens, oublier les souffrances c'est les apaiser ou du moins les diminuer; et rappeler les souffrances, c'est les renouveler et souvent même les multiplier.
Cet oubli qui apaise ou calme un moment la souffrance n'est pas impossible ici-bas, et même les plus souffrants y parviennent quelquefois.
Mais, dans l'Eternité , comment oublier, lorsque le supplice est , par-dessus tout, le face à face avec cette Eternité elle-même?
frères malheureux, vous que vos crimes
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sans repentir ont précipités dans l'abîme; vous qui, depuis des siècles et des siècles, êtes tombés de vos désordïes du temps dans l'Eternel supplice; ohl dites-nous, quand avez-vous pu vous dérober à la pensée, au regard, au face à face de votre Eternité? Combien de jours l' avez-vous oubliée? 'Aucun. Combien d'heures ? Aucune .
Combien d'instants? Aucun. Combien de minutes? Aucune!
Qu'est-ce donc qui pourra apporter dans la vision et le sens de cette Eternité, une intermittence quelconque? Sera-ce la distraction?
Ah! la distraction dans les souffrances de la terre, je comprends. Volontiers à ceux qui souffrent vous conseillez la distraction, • comme remède ou apaisement de la douleur. La distractionc, 'est-à-dire, un je ne sais quoi, un moment nous saisit, nous captive, nous charme, et par là, nous tirant plus ou moins hors de nousmêmes, nous arrache au sentiment de notre souffrance; ainsi la lecture d'un livre, la conversation d'un ami, l'attrait d'un plaisir, la contemplation d'un grand spectacle, d'un ciel étoile, d'une mer en tourmente, le son d'une ravissante harmonie, etc., oui, tout cela peut, dans le temps , apporter par La distraction, au
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sentiment de la souffrance, une accalmie qui re pose.
Mais, dans l'Eternité, rien , absolument rien de pareil; rien que le spectacle continu de sa propre souffrance; rien que la conversation avec l'Eternelle amertume de sou âme; et pour toute harmonie, rien que cette voix lamentable redisant éternellement : Souffrir, souffrir encore, souffrir toujours ; oui , toujours !
Ah ! si du moins le sommeil , comme il arrive dans le temps , pouvait venir interrompre ou suspendre la violence du mal qui tourmente!
Quel malade étendu sur un lit , où son mal le tient en éveil, n'invoque comme un soulagement ce bienfait du sommeil? Comme par chaque respiration de sa poitrine oppressée, il semble dire: sommeil, ô doux, ô bienfaisant sommeil, quand viendras-tu, en fermant mes yeux, suspendre un moment ma souffrance et me donner le repos? Et quand il est venu; oh ! alors au réveil, quelles actions de grâces envoie au ciel ce souffrant de la terre, de lui avoir envoyé ce court sommeil comme un ange chargé d'apaiser un moment sa douleur !
Mais, hélas! dans la vie d'outre-tombe, il n'y a plus de sommeil , comme il n'y a plus ni oubli,
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ni distraction possible. Le réprouvé veille, il veille toujours. Sa vie, c'est la veillée éternelle, dans une souffrance qui ne doit jamais finir! Vous la représentez-vous, Messieurs, cette éternelle veillée de la souffrance? Oh! si le réprouvé pouvait se promettre, dans la durée de son supplice , cette bienheureuse intermittence d'un jour ou d'une heure de sommeil; ne vous semble-t-il pas qu'il tressaillerait de joie, même dans les étreintes de sa souffrance?
Mais non, de sommeil jamais, de distraction jamais, d'oubli jamais! Toujours la vue présente de l'Eternité, et des souffrances qu'elle réserve au fond de sa durée sans fin!
Et voilà la seconde cause d'aggravation que l'Eternité ajoute à la souffrance du réprouvé : son interminable continuité'.
Avec l'uniformité et la continuité qui aggravent le supplice du réprouvé, il y a une chose ' dans ce supplice plus aggravante encore, c'est, à chaque instant de son Eternelle durée, la plénitude ou la simultanéité de l'Eternelle souffrance.
Dans le temps, même ceux qui souffrent le plus, ne sontjamais accablés par la plénitude de leurs souffrances. Chaque partie de leurs souf-
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frances est, pourainsi dire, distribuée sur tous les moments de leur vie souffrante; jamais la souffrance ne se fait sentir à l'un de ces moments toute à la fois.
Eh bien! ce qui n'est jamais, ce qui ne peut pas être dans le temps, est toujours et nécessairement dans l'Eternité; et c'est là ce qui surtout, dans ce supplice, doit frapper d'une religieuse frayeur toute pensée attentive : V Eternité tout entière, venant peser de tout son poids sur chaque instant de l'éternelle durée.
Mais pourquoi?-Comment expliquer cette concentration de l'Eternel supplice sur chaque moment de la vie du supplicié? Ah! c'est que l'homme de l'Eternité malheureuse, par une terrible puissance de prévoir qu'il maudit et qu'il voudrait anéantir, ramasse, pour ainsi dire, sur son présent toute l'horreur de son interminable avenir. A chaque instant de sa vie souffrante, il pressent, ou pour mieux dire, il sent tout ce qu'il sait avoir à souffrir pendant toute son Eternité.
Qui ne connaît la prodigieuse puissance de la prévision, pour torturer une âme qui attend une grande douleur, ou une profonde humiliation?
Un jour, on vint annoncer à un condamné à mort, pour le lendemain, l'heure de son exécution. Pendant toute la nuit, l'imagination ne lui représenta que des éehafauds dressés. A chaque instant, cet homme croyait sentir sur lui la main du bourreau ou le tranchant de l'acier fatal. Et tel fut [le saisissement que lui causa la prévision du supplice 'qui l'attendait, que le lendemain, quand on ouvrit sa prison, on trouva sa tète blanchie comme la neige ; tant l'effroi de l'attente l'avait profondément remué. Et cependant, que pressentait et qu'attendait cet homme? Un supplice d'un moment; rien de
plus.
Qu'est-ce donc que la nécessaire prévision de l'Eternité qui, devant la pensée du réprouvé, à chaque instant se dresse de toute sa hauteur, de toute sa largeur, de toute sa longueur; ah! de sa longueur surtout, et semble tout entière s'étendre sur lui, pour l'accabler de son incommensurable poids I
Ua fable, vous le savez, comme si elle avait deviné quelque chose de cet effroyable mystère, nous a représenté un géant foudroyé, luttant, luttant toujours pour soulever le mont Etna, qui sans cesse sur lui retombe et l'accable. Ce