‹ L'Éther: Considéré comme agent d'anesthésie généraleChapitre 19 sur 42 · MAO · texte numérisé non relu

MAO

miliement, de trémulation ou de vibration semblable à celle qu'on éprouve en touchant un corps vibrant, une grosse cloche qui résonne. L'ensemble de ces deux sensations, parvenues à leur apogée, est une impression obtuse, très agréable et remplie de volupté, une impression analogue à celle de l'ivresse, autant que j’en puisse juger pour m'être quelquefois trouvé sous l'influence d’une ivresse commencantes se L'audition devient de moins en moins distincte à mesure que l'ivresse augmente... Les sons semblent d’autant plus retentissants dans les oreilles que l’engourdissement est plus profond ; mais cette intensité ne les rend pas plus clairs... à cause des bourdonnements d'oreilles ». Il relate ensuite diverses opérations qu’il a pratiquées sans douleurs, en faisant usage de l'ivresse éthérique, et termine sa communication par ces sages et expertes remarques : « En général, les fonctions de relation m'ont jusqu'ici paru seules troublées ; mais il est probable que les aspirations d'éther prolongées causeraient des accidents, et pourraient, comme l'ivresse excessive, amener la mort. C'est à étudier par l'expérience sur les animaux vivants et c’est un projet que j'espère mettre à exécution ». Pendant qu'il expérimentait sur lui-même, une personne ayant .exploré son pouls, au moment de son profond engourdissement, n’a pas trouvé de différence dans le nombre et la force des battements artériels. Sa sensibilité ne fut guère qu'émoussée. II n’était pas anesthésié, il était à peine enivré.

Il devait en être ainsi, selon Roux, sans quoi Gerdy n’eût pas pu s’observer lui-même. A cette occasion, Roux expose que, au cours d’une série d’expériences entreprises sur eux-mêmes par une réunion de jeunes médecins et d’étudiants allemands, il a été constaté que l'éther produisait quelquefois une grande agitation, des convulsions violentes qui rendaient toute opération impossible, si c'avait été le cas d'en pratiquer ; que d'ailleurs, même si, en insis-

Aou

tant, le calme finissait par s'établir il y aurait des craintes à avoir ; que dans ces expériences 6n a constaté en général l'accélération du pouls, tandis qu'au contraire la respiration a paru se ralentir. Pour Roux, l'éthérisation comprend deux périodes : une période d’assoupissement et une période de retour. Pour Velpeau, l'action de l’éther varie avec les sujets. IL à remarqué au cours d'une opération que Les muscles étaient relächés, ce qui permet d'espérer, pense-til, que les inspirations d’éther pourront être utilisées pour la réduction des luxations et des fractures.

A l’Académie des sciences, le 1?" février, la rapidité avec laquelle agit l'éther est encore le sujet de communications intéressantes faites par Velpeau: « J’eus à opérer, dit-il, un jeune homme... Soumis à l’action de l’éther, le malade est tombé dans l'insensibilité au bout de trois minutes ; l'opération était à moitié pratiquée, sans qu'il eût fait de mouvements ou proféré de cris. Il s’est mis ensuite à parler, à vouloir se remuer, à nous prier d’ôter notre camphre qui le génait, mais sans avoir l'air de songer à ce que je faisais. Une fois l'opération terminée, il est rentré peu à peu dans son bon sens, et nous à expliqué comme quoi il venait de faire un rêve dans lequel il se croyait occupé à une partie de billard. L'agitation, les paroles que nous avions remarquées tenaient, nous a-t-il dit, aux nécessités de son jeu et surtout à ce que quelqu'un venait de lui enlever un cheval à la porte pendant qu'il achevait sa partie... I1 nous a soutenu qu'il entendait très bien mes coups de bistouri, qu’il en distinguait le cric-crac, mais qu’ils ne lui causaient aucune douleur ». — Nous reproduisons toutes ces observations pour donner une idée de l’étonnement que de semblables phénomènes provoquaient non seulement dans le monde savant, mais aussi dans le public. La presse de l’époque, écho du sentiment des foules, ne tarit pas à

cet égard. — « Une malheureuse femme à un vaste dépôt MERCILR 7

dans la mamelle..… Avant d’inciser je lui propose les inhalations d’éther. Elle s'y soumet... Il lui suffit de 4 à 5 inspirations, de moins d'une minute, pour perdre la sensibilité, sans agitation, sans réaction préalable... — Un pauvre jeune homme a besoin de subir l’amputation de la jambe. l'inhalation éthérée le rend insensible au bout de trois à quatre minutes... — Chez une hystérique à qui il faut enlever un ongle incarné... l’inhalation de l’éther produit son effet en deux minutes et demie. (Il est à remarquer pour ce dernier cas et pour le suivant que Velpeau avait tout d’abord essayé les effets de l’éther chez ces malades et que d’autres chirurgiens avaient également procédé de méme. Dans le cas qui précède, les essais avaient été suivis deux fois de mouvements convulsifs assez analogues à ceux d’un accès hystérique.) Un homme à qui il faut enlever un œil dégénéré, homme impressionnable, très nerveux, est mis en rapport avec l'appareil à inhalation : cinq minutes ont été nécessaires pour amener l'insensibilité..…. Il m'a fallu enlever une portion de la main à un homme très excitable, craignant beaucoup la douleur. Au bout de trois ou quatre minutes, il s'est trouvé insensible ».

A l’occasion de cette communication, Magendie qui ne semble pas enthousiasmé de la nouvelle découverte observe que « les propriétés sédatives de l’éther sont connues depuis longtemps ; c'est, dit-il, un des agents thérapeutiques les plus usuels. Pour peu qu’une femme soit nerveuse, impressionnable, elle a son flacon d’éther ».. Il remarque aussi à ce propos que l’éther est désagréable quelquefois pour l’odorat : « On sait que certaines personnes ont une répugnance invincible pour l'odeur de l’éther et que la plus simple impression de cette substance suffit pour produire chez elles des accidents convulsifs ou un malaise insupportable ». Ceci est dit à propos de l'hystérique que Velpeau a opérée d'un ongle incarné, et aussi dans un but de dénigrement mani-

Hole —

feste qui semble le prélude d’une polémique fameuse qu'il engagera bientôt avec Flourens, mais que nous passerons sous silence parce qu'elle n'a que peu de liens avec le sujet qui nous occupe, quoique née à cause de lui (4). Roux a continué l'emploi de l’éther, Il propose un nouveau mode d'introduction de l'agent anesthésique dans l'organisme : «.. Je me suis demandé, dit-il, si, pour lair éthéré lui-même, on ne pourrait pas prendre pour voie d'introduetion la dernière partie de l'appareil digestif, dans laquelle, on le sait, l'absorption des substances étrangères se fait avec une grande facilité. Ce procédé, indiqué par Roux, ne tardera pas à être mis en pratique, mais il ne tardera pas non plus à être délaissé.

M. Lallemand fait observer que, pendant l’anesthésie, « la rétraction des muscles profonds devenant nulle au cours d’une amputation de cuisse on risquera d’avoir un moignon conique si l’on n’a pas le soin de les couper bien au-dessus des muscles superficiels et de scier l'os le plus haut possible... De plus, dit-il, on ne sera pas averti, au moment de la ligature de l'artère qu’un filet nerveux aura été pincé. Il faudra donc, conseille-t-il, dénuder l'artère avec beaucoup de soins ». À ce sujet, Serres remarque que, en de certains cas, dans l'opération de la taille, dans la lithotritie, c’est la douleur qui avertit le chirurgien qu'il pince la vessie et non uniquement la pierre, que dans ces cas done il faudrait s'abstenir d’éther, mais,en ce qui concerne la ligature des artères, il est d’avis que, avec une bonne dénudation de celles-ci, le pincement des filets nerveux pourra être évité.

Le 2 février, à l'Académie de médecine, Jobert (de Lam balle) qui, le premier en France, le 15 décembre 1846, av ai

(1) Voir les Comptes-rendus de l’Académie des sciences : communications de Flourens et répliques de Magendie, 1847, tome 1er.

essayé l’anesthésie par l’éther, mais sans succès, expose les heureux résultats qu'il a obtenus dans divers cas, et termine sa communication ainsi qu'il suit :

« L'action de l’éther est constante et ne manque presque jamais. On peut toujours produire le sommeil ; mais il faut plus ou moins de temps, selon les individus et l'appareil employé. On peut jusqu’à un certain point, en graduer les effets depuis l'excitation jusqu’à l’exaltation et la stupeur. Ces effets présentent dans leur progression trois périodes : la première est marquée par une certaine agitation et l'accélération du pouls, la toux que provoque l’éther par son action sur les bronches; la deuxième par de l’exaltation, de la loquacité et de l’incohérence dans les paroles, quelquefois le rire sardonique; la troisième par un sommeil plus ou moins profond, une insensibilité absolue, le refroidissement, le relächement musculaire, la petitesse du pouls ou son absence ».

Pour Jobert, l’éther agirait sur le sang et le système nerveux. Îl en rejette l'emploi pour les petites opérations où il présenterait plus d’'inconvénients que les opérations ellesmêmes ; il le repousse également pour les opérations de longue durée, parce que les effets de l’éther auraient disparu alors que l’opération ne serait pas terminée. Selon lui, il faut éviter de pousser l’éthérisation jusqu’à la troisième période, période d’insensibilité absolue : « [1 faut opérer à la fin de la seconde, au moment de l’engourdissement: on évitera ainsi des malheurs possibles ».

Après Jobert, M. Blandin compare, comme l’a déjà fait Gerdy, l’éthérisation à l'ivresse alcoolique et conclut d’une façon qui n’est pas faite pour peu nous surprendre : « Il est bien vrai que les malades revenus à eux-mêmes ne savent pas ce qui s’est passé. On aurait tort d'en conclure qu’ils n'ont pas souffert ; tout porte à croire, au contraire, qu'ils souffrent; mais ils n'en conservent pas le souvenir ».

EAN OA

M. Blandin n’explique pas ce tout dont il parle; il se garde bien de le développer, et pour cause !

Bouvier signale un cas dans lequel le sujet eût une crise de larmes due à ce que, pendant le sommeil éthérique, ses oreilles avaient perçu un bruit semblable à celui des cloches que l’on sonnait pour son enterrement. Nous soulignons ce fait si fréquent parce que c'est la première fois que nous le trouvons nettement observé; Gerdy a bien, ainsi que nous l'avons rapporté, dans les expériences qu’il a tentées sur lui-même, noté une sensation de vibration semblable à celle qu'on éprouve en touchant une grosse cloche qui résonne, mais il ne décrivait là qu’un fourmillement, qu'une sensation tactile et non une sensation auditive. Au contraire, Bouvier a noté dans son observation, sans en tirer de conclusion ilest vrai, ce signe qui nous annonce aujourd’hui que l’anesthésique a touché les lobes cérébraux et que le sommeil ne va pas tarder à se produire. Bouvier ajoute, dans sa communication, que, dans un cas, le sujet étant agité, il eut beaucoup de peine à administrer l’éther. À ce propos, il émet l’avis que, dans les cas de ce genre ainsi que chez les jeunes enfants, il serait avantageux de se servir d'une sorte de masque recouvrant le nez et la bouche, fixé à l’aide de ressorts, afin que la respiration, de cette manière ne puisse se faire que par le tube inhalateur. Précisément, dans le même moment, Charrière ajoutait une pièce semblable à ses appareils. Ce masque, dont l’idée est due à Bouvier et à Charrière, se perfectionna par la suite, ainsi que nous le verrons.

M. Renault, après de nouvelles expériences à Alfort, signale entre autres phénomènes que, au commencement de l’éthérisation, les animaux salivent abondamment et que le pouls s'accélère toujours.

Pour Malgaigne, qui revient sur le mode d’administrer l'éther, il est prudent d'éviter le degré extrême, « ce degré

SÉNRTR

où les malades ivres-morts semblent passés à l’état de cadavres. Îl faut s'arrêter au simple sommeil ».

A cette même séance, M. Oudet lit une lettre de M. Horteloup qui a subi l'extraction d'une dent sous l’éther, lettre dans laquelle l’opéré raconte — ce qui s’ajoute à l'observation précédente de Bouvier — qu'il a entendu dans ses oreilles du sifflement, des bourdonnements, puis un effroyable roulement de tambours, et qu'il a éprouvé des fourmillements dans les membres. Il avait commencé par avoir des vertiges, il eut, à la fin, des nausées, mais il ne sentit pas la douleur.

Page 1