CHAPITRE II
Action physiologique des anesthésiques.
Il nous est difficile, nous pouvons même dire qu'il nous est impossible d'exposer les effets physiologiques de l’éther proprement dit, considéré comme agent d'anesthésie générale, Et cela pour deux raisons : d’abord parce que Flourens et Longet, dont nous avons rapporté les expériences, ont traité la question de telle sorte que, après eux, 11 n’y a, pour ainsi dire, rien ou presque rien à ajouter à leurs constatations ; ensuite, parce que les observations des autres physiologistes, notamment celles de Cl. Bernard et surtout celles de P. Bert — bien que ce dernier ait conclu en faveur de l’éther — ont porté principalement sur les effets physiologiques du chloroforme. Car ces physiologistes,' pénétrés de cette idée déduite des constatations de Flourens qui avait expérimenté les nombreux agents anesthésiques de la classe des éthers, ainsi que le chloroforme, et leur avait attribué des effets semblables, si ce n’est dans leur rapidité d'action, car, disons-nous, ces physiologistes, pénétrés de cette idée que tous les agents anesthésiques exercent une action identique sur l’organisme, se sont servis presque constamment du chloroforme dans leurs expériences, à l'exclusion de l’éther, et n’ont guère usé de celui-ci que de temps à autre, pour contrôler les effets de celui-là. À peine trouve-t-on dans les auteurs quelques distinctions, quelques différences notées dans l’action physiologique de l’un et de l’autre de ces agents. Il en résulte que la descrip-
tion de l’anesthésie générale, que nous trouvons dans nos classiques, est surtout celle qu'on obtient par l'emploi du chloroforme. Force nous est donc, dans l'exposé qui va suivre, de présenter les phénomènes de l'anesthésie chloroformique plutôt que ceux de l’anesthésie éthérique. Mais nous nous efforcerons, chaque fois que l’occasion se présentera, de noter les phénomènes particuliers à l’éther.
Phénomènes normaux de l’anesthésie. — Le sang est le véhicule de l’agent anesthésique. Celui-ci pénètre dans le sang par la voie pulmonaire. Il est transporté dans toutes les parties de l'organisme. Son action sur le système nerveux est progressive et successive. De là des périodes anesthésiques : les physiologistes en décrivent quatre :
1 PÉRIODE. — L'agent anesthésique atteint les hémisphères cérébraux. Il se produit alors une phase d’excitation à laquelle le sommeil succède plus ou moins rapidement. Cette phase, caractérisée par de la loquacité, des rêves, du délire, est surtout accentuée chez les alcooliques.
2° PéÉRiope. — L'agent anesthésique frappe les cornes postérieures de la moelle (racines sensitives). La sensibilité s’émousse et bientôt disparaît progressivement, pour ainsi dire, dans un ordre régulier : les membres et le tronc deviennent d’abord insensibles ; puis, ce sont la peau du visage, les téguments de l'oreille et enfin la conjonctive qui perdent leur sensibilité.
« La perte de la sensibilité porte d’abord sur les nerfs médullaires, puis sur ceux de la protubérance (face) et en dernier lieu sur ceux du bulbe (oreille)... Les organes splanchniques, le tube digestif, le péritoine, les organes génitaux résistent plus longtemps que les autres parties à l'envahissement de l'insensibilité, les nerfs du grand sympathique étant les derniers atteints » (Hayem) (1).
(1) Leçons de thérapeutique.
Pendant la première période, le sujet possède la faculté de sentir et celle de se mouvoir ; pendant la seconde période il ne possède plus que cette dernière.
3° PÉRIODE. — L'agent anesthésique pénètre les cornes antérieures de la moelle (racines motrices) : les muscles de la face et du tronc se contractent, les globes oculaires, d’abord renversés sous la paupière supérieure, bientôt se déplacent lentement, latéralement, et exécutent au bout de leur course des mouvements analogues à ceux qui caractérisent le nystagmus, et les masséters, tétanisés, serrent les mâchoires l’une contre l’autre.
A cette phase d’excitation que nous venons de décrire succède l’inertie des muscles du tronc et des membres puis celle des muscles des globes oculaires. Les mouvements cessent, aussi bien les mouvements volontaires que les mouvements réflexes. Disons toutefois que, souvent, ces derniers subsistent.
Cest la période d'anesthésie chirurgicale. La vie de relation est éteinte ; « la vie végétative seule persiste sous la surveillance du bulbe et du sympathique » (Hayem).
4e PÉRIODE. — L'agent anesthésique envahit le bulbe et en provoque lexcitation. Alors deux cas peuvent se présenter. Dans l’un les nerfs accélérateurs (nerfs médullaires) par l'entremise du sympathique et les nerfs modérateurs (nerfs pneumogastriques) étant excités en même temps, et ces derniers l’emportant sur les premiers, il se produit une syncope : le cœur s’arrête et bientôt la respiration cesse (1). Dans l’autre, à l’excitation du bulbe, qui provoque des mouvements désordonnés du cœur, succède la paralysie, d’où arrêt de la respiration (2).
(1) Le pneumo-gastrique est le nerf modérateur, et le grand sympathique le nerf accélérateur du cœur (C. BERNARD). (2) Il est très curieux de remarquer que cette succession des phé-
Cette dernière période, caractérisée par l'anesthésie du bulbe, est celle que le chirurgien doit redouter parce qu’elle est très voisine de la précédente qui est la période chirurgicale. Ce voisinage est plus ou moins proche, suivant les sujets, et demeure inappréciable pour l'opérateur. La distance qui sépare l'anesthésie des racines motrices de l’anesthésie du bulbe est la zone maniable de P; Bert. Si le chirurgien dépasse cette zone il expose son malade aux plus grands dangers. P. Bert mesure cette zone qui sépare l'anesthésie des racines motrices de l’anesthésie du bulbe par la dose d’anesthésique qu'il faut employer pour la franchir,
Il appelle dose anesthésique celle qui correspond à l'anes-
nomènes de l’anesthésie n’a été l’objet d'aucune explication réelle, CI. Bernard a bien dit que tout ce qui est d’ordre mécanique dans l’organisme résiste aux anesthésiques tandis que tout ce qui est d’ordre vital leur cède. On a également observé qu’il est naturel que les parties ditesles plus élevées du système nerveux soient les premières atteintes, tandis que celles qui président plus directement à l’existence le sont en dernier lieu. Maïs c’est là une explication beaucoup plus métaphysique que rationnelle.Il y alà une lacune physiologique. Nous n’avons pas la prétention de la combler.Cependant nous pouvons tout au moins émettre des hypothèses à son sujet. Reconnaître une sensibilité spéciale des éléments nerveux à l’égard des agents anesthésiques, plus lente à se produire selon que ces éléments appartiennent au cerveau, à la moelle ou au bulbe, est chose admissible. Nous préférons toutefois l'explication suivante.
Le sang est le véhicule des anesthésiques. L'action de ces derniers est d'autant plus manifeste qu'ils agissent en plus grande quantité sur le système nerveux, Dès lors, s’il était établi, en tenant compile des proportions (dimensions, poids, densité, dispositions anatomiques) dés diverses parties du système nerveux : 1° que,dans un temps donné, la quantité de sang que reçoit le cerveau par rapport à celle que reçoit la moelle sensitive est plus grande ; 2% que la quantité de sang que reçoil la moelle sensitive par rapport à celle que reçoit la moelle motrice est plus grande ; 3 que la quantité de sang que recoit la moelle motrice par rapport à celle que reçoit le bulbe est plus grande, l'explication de la succession des phénomènes anesthésiques serait trouvée. Or la structure anatomique, artérielle et veineuse, de l’arbre encéphalo-rachidien donne à penser qu'il en est ainsi.Nous ne croyons donc pas qu'il soit trop audacieux de notre part d'attribuer quelque vraisemblance à notre hypothèse.
thésie des racines motrices et dose mortelle celle qui correspond à l’anesthésie du bulbe. De ses expériences il résulte que la limite entre la dose anesthésique et la dose mortelle est plus facilement franchie avec le chloroforme qu'avec l’éther. Pour produire l’anesthésie, il faut mélanger à 100 volumes d’air 14 grammes de chloroforme et 55 d'éther. L'éther'est donc moins actif et par suite moins dangereux. Aussi P. Bert donne-t-il la préférence à cet agent anesthésique (Comptes-rendus de l'Académie des sciences, 1881).
D'autres phénomènes que ceux que nous venons de décrire accompagnent la pénétration et la présence de l'agent : anesthésique dans l'organisme.
La circulation subit des modifications variables selon que l'on emploie le chloroforme ou l’éther. Avec le premier il ÿ a contraction des vaisseaux et élévation de la pression sanguine, puis, plus tard, relâchement des vaisseaux et abaissement de la pression sanguine. Avec l'éther c’est l'inverse qui se produit: aussi doit-on craindre, dans les opérations, les hémorrhagies en nappe. La face est pâle avec le chloroforme, congestionnée avec l’éther.
Il est rare que les organes respiratoires s’accommodent volontiers de la présence des vapeurs anesthésiques dans l'air inspiré. Le chloroforme lui-même, malgré son odeur de pomme de reinette, n’est pas sans inspirer beaucoup de répugnance aux sujets soumis à l’anesthésie. Cette répulsion se manifeste surtout si l'agent anesthésique est administré lentement. Il irrite les voies respiratoires, provoque des accès de toux. La respiration devient stertoreuse et s'accélère (40 à 50 mouvements respiratoires et plus par minute avec l'éther), mais les mouvements respiratoires demeurent réguliers et profonds. Le pouls, petit avec le chloroforme, est plein et accéléré (jusqu’à 150 pulsations et plus à la minute avec l'éther).
ÆA0T:E
Il y à ordinairement exagération des sécrétions salivaires, buccales, pharyngiennes et trachéales avec l’éther (4). Ces sécrétions sont moins abondantes avec le chloroforme, La sécrétion sudorale est plus ou moins abondante, surtout manifeste avec l’éther, Les réflexes sont d'abord exagérés avec le chloroforme puis ils disparaissent, tandis qu'ils persistent avec l’éther, Ce dernier agent détermine dans la moitié des cas de la trépidation épileptoïde (2).
Il y a, pendant l’anesthésie, abaissement de la température, surtout avec l’éther, de 0°30 à 5° (Duméril et Demarquay), de 1°2 à 4°4 (Simonin), de 02 à 101 (Kappeler). Le refroidissement est dû au ralentissement des oxydations et, accessoirement, au rayonnement des parties découvertes (3). |
Pendant la narcose .profonde la pupille est contractée. Cette contraction est plus tardive chez les alcooliques. La pupille se dilate progressivement pendant le retour à la sensibilité. Sa dilatation brusque est un signe d'intoxication imminente.
Le ronflement, stertor, qui se manifeste pendant l’anesthésie est le résultat de la paralysie du voile du palais, conséquence de la résolution musculaire, de même que la chute de la langue en arrière, à laquelle il faut remédier pour éviter l’occlusion de la glotte.
Phénomènes anormaux ou accidentels de l’anesthésie chirurgicale. — Les phénomènes que nous venons d'exposer en décrivant la quatrième période de l’anesthésie sont ceux que le physiologiste, expérimentant sur des animaux, observe dans son laboratoire. Le chirurgien ne peut pousser l’anesthésie jusqu'à cette période, S'il dépasse la période de résolution musculaire, ce n’est qu'acci-
1) Voir page 161.
(1 (2) Voir page 182.
(3) Voir pages 185 et 192.
dentellement, puisque l’anesthésie du bulbe c’est la mort du malade. Mais il est également plusieurs phénomènes anormaux de l’anesthésie chirurgicale qui peuvent être mortels, ainsi que nous allons le voir bientôt.
L'alcoolisme joue un grand rôle dans la production des phénomènes anormaux qui peuvent se produire au cours de l’anesthésie. Il exagère notamment les phases d’excitation. C’est ainsi que, dans la Are période, le délire peut devenir furieux et que, dans la 3°, avant la phase de résolution musculaire, il peut survenir de violentes convulsions. On note encore que chez l’alcoolique la pupille demeure longtemps dilatée et que, lorsque sa contraction est obtenue, elle n’est que difficilement maintenue.
Mais le délire et les convulsions peuvent également se manifester d’une façon exagérée en. dehors de l'alcoolisme. Chez les hystériques il n’est pas rare que l’agent anesthésique provoque un accès plus ou moins violent, suivant la rapidité de la marche de la narcose. Très souvent, au cours de l’anesthésie, on voitse produire des vomissements, surtout si l'on n'a pas pris soin — ce qui est élémentaire — de s'assurer que le malade n’a pas absorbé d’aliments le jour de l’opération. On conçoit facilement que cet accident puisse devenir mortel si des fragments d'aliments ou une certaine quantité de liquides provenant de l'estomac viennent à s'introduire par la glotte dans les voies respiratoires. Aussi M. Ancelon, dès 1850, ainsi que nous l’avons dit au chapitre précédent, signalait-il les dangers qu’on fait courir aux malades en les anesthésiant après qu’ils ont mangé.
On a noté également le spasme de la glotte avee aphasie et aphonie, et l’irrégularité du cœur.
La chute de la langue en arrière, pendant la période de résolution musculaire, qui a pour effet de rabattre l’épiglotte sur la glotte, peut aussi déterminer l’occlusion des voies respiratoires. Cet accident pourrait être mortel si l’on n'’a-
vait soin de ramener la langue en avant à l’aide de la pince construite à cet effet,
Une albuminurie passagère est quelquefois la conséquence de l’anesthésie par le chloroforme ; elle se produirait une fois sur trois, en l'absence de toute autre cause (1). Roux, étudiant l’action de l’éther sur les reins, n’a constaté l'albuminurie que 4 fois sur 119 cas, et les commémoratifs ont appris qu’elle était antérieure, dans ces quatre cas, à l'éthérisation, mais Wunderlich (2) en a observé des cas certains.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, les vapeurs de l'agent anesthésique provoquent l’irritation des voies respiratoires et une broncho-pneumonie, quelquefois mortelle, peut être la conséquence de leur inspiration. De plus, cette irritation a pour effet de produire une abondante salivation, surtout avec l’éther, de là, la nécessité de débarrasser, en les essuyant dans leurs parties accessibles, les voies aériennes des sécrétions et des mucosités qui les encombrent. L'amplitude des mouvements respiratoires peut être également fort diminuée, ce qui est un phénomène grave, indiquant l'envahissement du bulbe.
Les accidents les plus redoutables sont ceux qui résultent de la syncope où de l'arrêt respiratoire. Suivant le cas celui-ci précède celle-là ou inversement. Ces accidents ne se produisent que lorsque l’anesthésie est poussée trop loin : lorsqu'on dépasse la période chirurgicale, lorsque le bulbe est atteint. ;
Toutefois il est un genre de syncope, décrit par M. Duret (3) sous le nom de syncope laryngo-réflexe ou syncope primitive, qui se produit dès le début de l’anesthésie, au
(1) PATEIN, thèse de Paris, 1888.
(2) Voir page 177.
(3) Contre-indications à l’anesthésie chirurgicale. Thèse d'agrégation, Paris, 1880.
moment des premières inspirations de l’agent anesthésique, syncope comparable, nous semble-t-il, à celle dont sont frappés si subitement, avant que l’asphyxie n’ait eu le temps, de se produire, et si fréquemment, les courageux sauveteurs qui pénètrent dans des caves ou dans des fosses d'aisances remplies de gaz méphitiques (4). « P. Bert, dit M. Hayem, a fait voir que cet accident n’est plus à redouter lorsque les vapeurs de chloroforme pénètrent directement par la trachée et, plus récemment, les expériences de M. Arloing ont établi que l'introduction de l’anesthésique par la voie veineuse met également à l'abri de la syncope primitive. Enfin M. François Franck a démontré que le nerf trijumeau et le nerf laryngé représentent la voie centripète de cette syncope, à laquelle le pneumogastrique sert de voie de retour. Il faut dire toutefois que Dogiel, Holmeren, Rutherford et Richardson ont constaté de l'agitation, consécutivement à l’inhalation de l’anesthésique par la trachée ». Cette syncope provoquée par l’action des vapeurs anesthésiques sur les terminaisons nerveuses de la muqueuse des voies aériennes détermine le ralentissement puis l'arrêt du cœur et de la respiration. Elle est due à l’excitation exagérée du pneumogastrique, nerf modérateur du cœur. « Cette syncope a été observée chez des individus nerveux, impressionnables ou chez des sujets affaiblis. Dans quelques cas il y eut suspension, non des mouvements du cœur, mais de Ja respiration, c’est-à-dire une apnée d'origine réflexe » (Hayem), l'arc réflexe étant représenté par le nerf trijumeau ou le nerf laryngé, le bulbe et le pneumogastrique, ainsi que l’ont établi les expériences de M. Franck (2). Il convient de dire que la syncope laryngoréflexe parait inconnue avec l’éther.
M. Duret décrit les autres genres de syncopes sous le
(1) Travaux du laboratoire de M. Marey, 1876. (2) Voir, page 93, l'opinion de M. Ancelon.
ïs
ur, Lé
nom, l’un de syncope secondaire ou bulbaire, l’autre de syncope tertiaire ou par intoxication. Sa description vise tout particulièrement l'anesthésie chloroformique, il importe de ne pas l'oublier. Selon lui, la syncope secondaire est due à l’action directe du chloroforme sur le bulbe, L’excitation du bulbe détermine l'arrêt du cœur par l'intermédiaire du pneumogastrique ; les battements du cœur deviennent précipités, la pression artérielle, d’abord élevée, s’abaisse malgré l'accélération croissante du cœur, dont les battements sont de plus en plus petits. Tout à coup le cœur se ralentit, il exécute trois ou quatre systoles lentes, allongées, et s'arrête. Si l’on coupe les pneumogastriques, tous ces phénomènes se produisent, excepté la syncope finale.
Quant à la syncope tertiaire, elle est due à une intoxication profonde du bulbe.
« Lorsque la chloroformisation ayant été graduelle, dit M. le professeur Hayem, finit, par étre excessive, on n’observe plus d’excitation, mais de la paralysie.
« Cette paralysie portant à la fois sur les deux systèmes de nerfs cardiaques, que va-t-il se passer ?
« La loi physiologique est celle-ci :
« Lorsque les deux systèmes, le modérateur et l'accélérateur, sont excités en même temps et à un égal degré, c'est l'effet modérateur qui l'emporte ; lorsque l'excitation cesse, c'est l’effet inverse, c’est-à-dire ici l'accélérateur qui devient prédominant.
« Dans la paralysie produite par le chloroforme, on doit donc se trouver en présence de désordres occasionnés par la prédominance de l’action accélératrice. Et, en effet, les mouvements du cœur deviennent précipités et de plus en plus petits, la pression sanguine s’abaisse, la respiration s'arrête par paralysie du bulbe, et enfin le cœur cesse de battre, après l'arrêt respiratoire, au bout d’un certain temps qui peut s'élever jusqu'à deux minutes...
« On pense généralement que le type physiologique de l'apnée toxique s'annonce par des inspirations de plus en plus lentes, superficielles, parement diaphragmatiques.
« Mais d’après Murray, ce rythme respiratoire serait ‘précédé d’une période pendant laquelle les mouvements respiratoires sont plus amples et plus fréquents. La lenteur de la respiration ne se rencontrerait qu'après une série d’ondes alternatives d'augmentation et de diminution de fréquence. Si cette observation est exacte, elle ne manque pas d'importance pratique, car l’auteur assure que le rétablissement de l'opéré est certain lorsqu'on éloigne le chloroforme au moment où l’augmentation de fréquence des respirations n’a pas encore atteint son maximum.
« Dans d’autres cas l’apnée toxique paraît avoir été occasionnée par une complication survenue du côté de l’appareil respiratoire (apnée toxique pneumo-bulbaire). Les principales particularités notées dans les observations sont l'accumulation de mucosités dans les bronches, la chute de la langue, la congestion pulmonaire, les adhérences pleurales ».
Pour M. Dastre (1) la mort, pendant l’anesthésie, survient de deux manières : 1° excitation anormale du bulbe, d’où : excitation des noyaux d’origine du pneumogastrique, se traduisant par l'arrêt du cœur avec persistance passagère de la respiration ; 2° paralysie du bulbe succédant à son excitation du début : alors la respiration s'arrête tandis que les mouvements du cœur subissent une excitation momentanée, et l'asphyxie est le prologue de la syncope fatale (Vallas).
Le danger réel de la chloroformisation, selon M. Dastre, vient du cœur et non de la respiration, tandis que, dans l’anesthésie par l’éther, les phénomènes alarmants se passent du côté de l’appareil respiratoire. Gette dernière consi-
(1) DASTRE, Les anesthésiques. Paris, 1890.
dération nous amène à exposer les phénomènes particuliers à l’éther, car jusqu'ici, avons-nous dit, il s'est agi plus spé cialement des phénomènes observés au cours de l’anesthésie chloroformique.
Phénomnèes comparés de la chloroformisation et de l’éthérisation. — Nous empruntons en grande parüe à M. Dastre l’exposé qui va suivre. Notre dernier chapitre complètera les lacunes qu’il présente.
« Le rôle physiologique de l’éther, ditle professeur de la Sorbonne, est, dans ses grandes lignes, identique à celui du chloroforme..., les différences portent sur des points de détails ».
Deux particularités sont à noter :
49 L'action de l’éther est plus lente (nous verrons qu'il n'en est rien) que celle du chloroforme, et plus graduée ;
20 L'éther exerce sur la circulation périphérique une action inverse du chloroforme ; il dilate le réseau périphérique, tandis que le chloroforme le contracte.
En premier lieu, l’anesthésie par l’éther est plus longue, la période d’excitation très marquée (les nouvelles méthodes d’anesthésie par l’éther démontrent le contraire). Les vapeurs d’éther sont désagréables à respirer, d’où : répulsion des malades. L’excitation secondaire se manifeste par des mouvements, des contractures, des cris incohérents ; il y a exagération des sécrétions, sputation abondante ; il se produit un tremblement général.
L'action plus graduée de l’éther expose moins que le chloroforme au péril des syncopes secondaires cardiaques. « L'irritation du noyau modérateur a pour résultat de provoquer le ralentissement des battements, et, si l'excitation grandit rapidement, d'en provoquer l'arrêt. Entre ce ralentissement précurseur et l’arrêt syncopal, il n'y à presque pas d'intervalle lorsqu'on emploie le chloroforme, et l’acci-
dent éclate en même temps que l'avertissement fourni par MERCIER 15
le ralentissement du pouls. Avec l'éther Îe phénomène s'étend, pour ainsi dire, en durée, et perd son caractère périlleux. Le cœur se ralentit successivement, parce que l’action excitante sur les noyaux bulbaires du vague est elle-même successive et graduée, et il faudrait prolonger l'irruption exagérée d'éther pendant quatre ou cinq minutes pour produire la syncope fatale ».
« Les anesthésiques, dit Arloing, introduits par les voies nasales, comme on le fait dans la pratique produisent deux périodes d’excitations. La première peut entraîner l'arrêt du cœur et de la respiration par un réflexe qui a son point de départ dans les branches nerveuses sensitives des: voies respiratoires. La seconde, consécutive à l'introduction des vapeurs dans le milieu sanguin,n’est réellement dangereuse qu'avec le chloroforme. Après le début de l’anesthésie, l’éther présentera donc beaucoup moins de dangers que le chloroforme. » Ajoutons que, dès le début de l’anesthésie, l'éther est encore beaucoup moins dangereux que le chloroforme puisque, avec lui, la syncope primitive est pour ainsi dire inconnue,
Arloing dit encore : « Dans les cas d'insuffisance mitrale avec menace de congestion pulmonaire par déplétion incomplète de l'oreillette, on devrait choisir le chloroforme parce qu’il resserre les capillaires du poumon et atténue les effets de l’accumulation du sang dans le cœur gauche. Il y aurait également lieu de préférer le chloroforme dans les insuffisances aortiques, puisque ces affections produisent au début une diminution de la pression artérielle et, plus tard, de la gène dans la circulation pulmonaire. »
Nous observerons que, dans un cas comme dans l’autre, soit qu’on emploie l’éther, soit qu’on emploie le chloroforme, en définitive le résultat est le même. En effet, avec l’éther la pulsation cardiaque est plus forte mais la dilatation des petits vaisseaux favorise la déplétion du cœur, tandis que,
avec le chloroforme, la pulsation cardiaque est plus faible, mais le resserremeut du réseau capillaire entrave la déplétion du cœur. D'ailleurs la clinique démontre que, dans ces affections, l'usage de l’éther n’est nullement contre-indiqué. Le chloroforme resserrant les vaisseaux pulmonaires, « la pression sanguine, dit M. Dastre, s'accroît en amont du point rétréci, c'est-à-dire dans le cœur droit. Pour une raison analogue, à savoir resserrement des capillaires généraux, il y à augmentation dans la force des systoles. Avec l’éther les effets sont inverses. La dilatation des vaisseaux pulmonaires facilitant la déplétion du cœur droit, et la dilatation des capillaires généraux facilitant la déplétion du cœur gauche, il y a baisse de pression sanguine et le pouls devient alterne ou dicrote, fait signalé avant toute explication par les chirurgiens »... Et M. Dastre conclut : « Donc le chloroforme expose moins que l’éther aux hémorrhagies en nappe et permet mieux l’économie du sang : il devra donc être préféré dans les opérations où ces hémorrhagies sont le plus à craindre, par exemple dans les opérations sur la face ».
Citons l'opinion d’Arloing : « D'après nos résultats, ditil, l’éther fait baisser la pression dans le cœur et diminue le travail de cet organe, tandis que le chloroforme produit un effet inverse. Par conséquent lorsqu'une intervention chirurgicale deviendra urgente sur un sujet atteint d’emphysème, d’adhérences pleurales, en un mot d'affection chronique du poumon dont la conséquence est une dilatation du cœur droit et de ses orifices, si l’on croit devoir endormir le malade, on l’exposera moins en employant l’éther, qui dilate le réseau pulmonaire et diminue le travail méca. nique du ventricule droit ». Malheureusement la clinique démontre de son côté que de telles affections exposent le malade endormi avec l’éther à une broncho-pneumonie grave, quelquefois mortelle, ainsi que nous le verrons.
La température des animaux sujets d'expérience paraît s'abaisser ‘un peu plus rapidement avec l’éther qu'avec le chloroforme.
Pour Arloing, l’abaissement de la température animale pendant l’anesthésie a pour cause : 1° la diminution de l’absorption de l'oxygène ; 2° l'augmentation du rayonnement par la surface cutanée et pulmonaire. « A temps égal, selon lui, l’éther n’abaisse pas plus la température que le chloroforme »,
Avec le chloroforme le réflexe rotulien est d'abord exagéré, puis supprimé progressivement. Avec l’éther il est également exagéré au début, mais il persiste même pendant l’anesthésie. Le réflexe cornéen est sensiblement affaibli.
Avec le chloroforme il se produit du nystagmus vertical ou du strabisme convergent qui passe lentement au strabisme bilatéral divergent. A vec l’éther c’est le nystagmus latéral qui apparaît d’abord ; puis on observe une rotation latérale avec déviation inférieure.
Avec le chloroforme, sur un cœur de grenouille ou de.
tortue, on constate un affaiblissement des contractions, dès le début ; avec l’éther il se produit une accélération des battements du cœur.
Toujours d’après M. Dastre :
AVANTAGES DU CHLOROFORME SUR L'ÉTHER. — 1° Action anesthésique plus rapide ; 2° Suppression ou atténuation des phénomènes d’excitation ; 3° Absence d’embrasement de ses vapeurs, danger que font encourir les vapeurs d’éther ; 4° Economie du sang par action constrictive sur les petits vaisseaux (pas d'hémorrhagie en nappe) ; | 5° L’action prolongée du chloroforme est moins dangereuse que celle de l’éther : la syncope tertiaire, précédée de