CHAPITRE IV
Appareils inhalateurs.
On a tenté d'introduire l’éther dans l’organisme par des voies diverses, par l'estomac, par le rectum, par le tissu cellulaire sous-cutané, mais on a bien vite abandonné ces moyens pour en revenir à l’inhalation. Celle-ci se pratique à l’aide d'appareils variés et plus ou moins compliqués. Nous ne décrirons ici que ceux qui sont le plus ordinairement en usage.
Dans sa lettre à M. Elie de Beaumont, que nous avons rapportée plus häut, Jakson dit, notamment : « On peut respirer très commodément cette vapeur (la vapeur anesthésique) en plongeant une grande éponge dans l’éther, la placant dans un tube conique court ou dans un entonnoir, et aspirant l'air atmosphérique dans les poumons à travers l'éponge ainsi saturée d'’éther. L'air peut ensuite être rejeté par les narines ou bien on peut mettre des soupapes au tube ou à FPentonnoir, de manière à ce que l'haleine ne sorte pas à travers l'éponge, où elle affaiblirait l’éther par la vapeur d'eau qu'elle renferme ». Sans cette dernière phrase on pourrait croire que Jakson recommandait de couvrir, à la manière d’un masque, les orifices des voies respiratoires : les narines et la bouche, avec la grande ouverture, le pavillon du tube conique, qui n’est autre qu’un cornet tronqué, ou de l’entonnoir dont il parle. Et alors, on pourrait le considérer comme le père de tous les inhalateurs employés aujourd’hui. Mais cette seconde phrase in-
dique bien que la méthode décrite par Jakson consistait à placer le petit orifice du cornet tronqué ou de l'entonnoir dans la bouche du patient, de faire inspirer à celui-ci de l'air atmosphérique chargé de vapeur d’éther par cette voie et de le faire expirer par les narines.
C’est là, d’ailleurs, ce que comprirent les fabricants d’instraments les plus renommés de l’époque, MM. Charrière et Lüer qui, s'inspirant des indications de Jakson, construisirent divers appareils considérablement compliqués par des soupapes d'inspiration et d'expiration, et munis d’un tube flexible terminé par un embout destiné à être placé dans la bouche des patients. Nous ne nous arrêterons pas davantage à ces appareils démodés.
A l’origine, certains chirurgiens se contentaient de maintenir une éponge ou une compresse imbibée d'éther sous le nez du malade assis sur une chaise ou sur son lit. La plus grande partie des vapeurs éthériques se perdaient dans l'atmosphère ambiante et l’anesthésie, quand on l’obtenait, ne se produisait qu'au bout d’un temps extrémement long. Bientôt on mit l'éponge dans un cornet comme l'avait indiqué Jackson, mais dans un cornet, fermé à sa petite extrémité, dont on plaçait l'ouverture en face de la bouche et du nez. C'était un progrès. Mayor, de Lausanne, faisait asseoir le malade, lui plaçait sous le nez une cuvette contenant de l’éther et lui recouvrait la tête ainsi que la cuvette d'une serviette étalée. Ce procédé, on le conçoit, ne valait guère mieux que celui de l’éponge. Les physiologistes, expérimentant sur des chiens, se servirent tout d’abord de boîtes vitrées où arrivaient des vapeurs d’éther et dans lesquelles ils enfermaient les animaux en expérience. Ils remplacèrent énsuite l'embout qui terminait le tube des inhalateurs des fabricants par un large entonnoir dans la cavité duquel ils introduisaient le museau de l’animal et ly maintenaient par des liens ou des armatures passés sur le cou.
De là le nom de musoir donné à cette partie de l'appareil inhalateur. On ne tarda pas à s’en servir pour l’homme, après quelques modifications apportées à sa forme, seulement le musoir, couvrant une grande partie du visage, changea de nom en passant d'une espèce animale à une autre et s’appela.-masque. C'est le nom qu’on lui donne encore aujourd'hui.
Mais la complication des appareils avec leurs soupapes multiples n’en permettait guère l'usage. Les résultats obtenus n'étaient pas très satisfaisants. Porta, de Pavie, eut l'idée de faire respirer le patient directement dans le récipient à éther. Pour réaliser son idée il prit une vessie de porc. Au fond de cette vessie il versait quelques cuillerées d’éther, puis il appliquait aussi hermétiquement que possible les bords de l'ouverture de la vessie sur le pourtour de la bouche du malade. Celui-ci respirant de la sorte des vapeurs concentrées d’éther, l’anesthésie se produisait promptement. Jules Roux, de Toulon, perfectionna bientôt cet appareil. Il employa également une vessie de porc, mais doublée d’un sac d’étoffe et pouvant, à son orifice, s'ouvrir ou se fermer plus ou moins selon les sujets et, de la sorte, mieux s'adapter aux lèvres. De l’ouate ou de la charpie placée dans la vessie était destinée à absorber l’éther. De plus la vessie était perforée en un point de sa paroi, et les bords du trou ainsi pratiqué étaient fixés sur une petite tubulure de buis qu'on bouchait ou débouchait à l’aide d’un fossé. Cette ouverture, ménagée dans la paroi de la vessie, vers son tiers supérieur, était destinée à permettre l'addition de nouvelles quantités d’éther ou l’entrée de l’air pur pour renouveler l'air vicié de l’intérieur, sans éloigner l'appareil de la face du patient. C'est encore cet appareil, légèrement perfectionné, dont se servent les chirurgiens lyonnais ; une éponge, placée au fond, reçoit l’éther (1).
(1) Herapath, de Bristol, se servait d’une vessie très ample, munie
Aujourd'hui, les appareils inhalateurs en usage varient pour ainsi dire avec chaque pays. À Lyon, c'est, nous venons de le dire, le sac de J. Roux. A Paris, M. Le Dentu se sert de l’inhalateur de Clover ou de celui de Julliard, M. Chaput emploie le masque de Wanscher. On à également essayé le masque de Julliard, usité à Genève, par son auteur, à Montpellier et à Toulouse, modifié, dans cette dernière ville, par Chalot. En Angleterre on emploie soit un simple cornet, soit l'appareil d'Ormesby, soit celui de Clover. Les Allemands se servent soit d’un cornet, soit du masque de Wanscher.
Nous allons décrire ces divers appareils, à l'exception de l'inhalateur de J. Roux que nous connaissons déjà.
En Allemagne, le cornet est employé dans le service de M. Schweiger. Dans ce service, dit M. Silex (Société de médecine de Berlin, 7 mars 1894) « nous nous servons d’un simple cornet de toile cirée molletonnée dont l'intérieur est préalablement imbibé avec 100 grammes d’éther. Ce cornet est appliqué exactement sur la bouche et le nez de façon à intercepter complètement le passage de l’air ». La cyanose qui peut se produire ne constitue pas un inconvénient ; il suffit de faire respirer un peu d’air au malade pour qu’elle disparaisse (1).
En Angleterre, on se sert d’un cornet de feutre assez grand pour recouvrir par sa base tout le visage, revétu: d'une toile imperméable et muni d’une éponge placée au fond et destinée à recevoir l’éther.
Dans ce même pays on emploie également, avons-nous dit, l'appareil d'Ormesby et celui de Clover.
Le premier se compose d’un masque qui recouvre la bou-
d’un pavillon d'ivoire, contenant trente grammes d’éther, gonflée d'air
pur et agitée constamment pour favoriser l’évaporation du liquide anesthésique.
(1) Semaine médicale, 1894.
che et le nez. Il communique par le fond avec un ballon de caoutchouc rempli d'air, Une petite sphère intermédiaire au masque et au ballon renferme un petit panier en treillage métallique qui contient une éponge destinée à être imbibée progressivement d’éther.
Le second, celui de Clover, comprend trois pièces principales : l’une est un masque destiné à recouvrir la bouche et le nez, la deuxième est une chambre à éther et la troisième une chambre à air. Cest, en somme, l'appareil d’Ormesby, perfectionné prétend-on, compliqué dirons-nous.
La première pièce, le masque, est destinée à recouvrir hermétiquement le nez et la bouche à l’aide d’un coussinet plein d'air, disposé sur ses bords. Cette pièce est munie d’une valve qui, ouverte, laisse pénétrer l’air extérieur. Elle est reliée avec la deuxième pièce.
Celle-ci est une sphère métallique, chambre à éther, traversée de bas en haut par un tube vertical qui débouche, à sa partie inférieure, dans le masque et, à sa partie supérieure, coudée à angle droit, dans la troisième pièce de l'appareil: un ballon de caoutchouc de la contenance d'environ un litre, la chambre à air.
La sphère métallique, qui est la chambre à éther, recoit une certaine quantité d’éther qui vient occuper sa partie inférieure, par l'intermédiaire d’une tubulure à robinet. Elle est, de plus, entourée à sa partie inférieure d’un manchon, également métallique, destiné à- recevoir de l’eau chaude qui a pour but de favoriser l’évaporation de l’éther.
Le tube qui traverse cette sphère, reliant le masque à la chambre à air, se compose de deux pièces. La pièce supérieure, en rapport avec le ballon de caoutchouc, traverse le tiers supérieur de la sphère ; elle est fixe et présente sur sa surface cylindrique une ouverture arrondie qui met en communication l’intérieur du tube avec l'intérieur de la sphère. La pièce inférieure, dans laquelle s’emboîte la
pièce supérieure, traverse les deux tiers inférieurs de la sphère. Elle présente un orifice semblable et correspondant à celui de la première. Mais elle est mobile autour de son axe, si bien qu’en la faisant tourner dans un sens ou dans un autre à l’aide du manchon auquel elle est reliée, mobile lui-même autour de la sphère, on entr'ouvre, on ouvre ou on ferme l’orifice de communication, comme on ferait avec un diaphragme, ce qui permet de faire respirer au patient tantôt l’air du ballon sans vapeurs d’éther, tantôt cet air plus ou moins chargé de vapeurs d'éther. Un index indique si l’orifice est ouvert ou fermé et son degré d'ouverture (0 : fermé ; 1, 2, 3 : degrés d'ouverture; F: full, plein, fermé). Ce dispositif a pour but de permettre à l’anesthésiste de régler le degré de concentration des vapeurs d’éther qu'il veut faire inhaler.
Le masque étant en place et l'index marquant O, l'air expiré passe par le tube axillaire de la sphère dans le ballon de caoutchouc. À son retour, au moment de l’inspiration, si l’on ouvre plus ou moins l’orifice de communication du tube axillaire avec la sphère, il arrive dans les voies aériennes plus ou moins chargé de vapeurs éthériques, Il importe, de temps à autre, de soulever le masque, ou sa valve mobile, pour permettre à l'air vicié du ballon de caoutchouc de se renouveler. « :
Avec cet appareil, dit M. Campbell (1), l’anesthésie s’obtient en général en 4 à 6 minutes, mais pour les alcooliques il faut employer des vapeurs concentrées,
Selon le même auteur, le cône de feutre employé en Angleterre est très suffisant pour anesthésier les malades ; car, la condition essentielle dans l’anesthésie par l’éther c'est que le malade respire les vapeurs à l’état de concentration. Or cette condition se trouve parfaitement remplie avec ce simple appareil. On l'approche d'abord peu à peu,
(1) Thèse de Paris, 1894.
puis on l’applique exactement quand le malade est habitué à l’odeur de l’éther. Le masque de Julliard offre les mêmes avantages. Mais avec ces appareils «il est impossible, dit encore M. Campbell, de renouveler la quantité d’éther à inhaler sans retirer le masque du visage du malade, c’està-dire sans que celui-ci ne respire un peu d’air pur ». Il y adone des alternatives d'inhalation d'air pur et d'éther, inconvénient sérieux, car ces alternatives nuisent à la régularité du sommeil, et l'on ne peut régler commodément l'entrée de l'air de manière à obtenir une anesthésie régu- -lière. « L'appareil de Clover est précisément destiné à parer à ces inconvénients. C’est l’appareil de choix »..
Au contraire de M. Campbell, nous pensons que cet appareil ne répond pas aux avantages qu’il promet. D'abord, et M. Campbell le dit lui-même, il faut de temps en temps non seulement soulever la valve du masque, mais encore le masque lui-même. pour permettre l’arrivée de l'air extérieur. Ensuite, nous observons qu'il ne règle pas mieux le degré de concentration des vapeurs d’éther que les autres appareils en usage, attendu que cette concentration dépend exclusivement de la quantité d'air pur qu’on laisse pénétrer en soulevant le masque ou sa valve. Enfin il est encombrant, compliqué, d'un maniement difficile et d'un prix fort élevé. Toutes considérations qui donnent l'avantage aux deux appareils dont la description va suivre.
Dans son mémoire, L'éther est-il préférable au chloroforme? M. Julliard donne la description de son masque. Laissons-lui la parole.
« Il (le masque) se compose d'un squelette de fil de fer revêtu à l'extérieur d’un makintosh. A l’intérieur il est doublé d’une épaisse couche de gaze hydrophile ; au fond une rosace de flanelle.
« Cette couche intérieure reçoit l’éther ; elle présente une surface d’évaporation de 700 centimètres carrés.
MEROIER 17
« Je me sers de ce masque depuis 12 ans à mon entière satisfaction ; mais je ne prétends pas pour cela que ce soit le seul appareil avec lequel on puisse éthériser, et on peut en préférer un autre, pourvu qu'il remplisse les deux conditions suivantes :
«1° Qu'il soit revêtu à l’extérieur d’une étoffe imperméable. Sans cela l’éther traversera les parois du masque et viendra s’évaporer au dehors ;
« 20 Qu'il soit assez grand pour ne pas faire suffoquer le malade. Pour cela il faut qu'il ait les dimensions et surtout une hauteur suffisantes. Le mien a 15 centimètres de longueur, 12 centimètres de largeur et 15 centimètres de hauteur. »
Pour anesthésier le patient, on verse 20 grammes d’éther sur la rosace de flanelle, puis on approche le masque du visage, doucement, de manière à ce que l’air entre librement. Quand le malade est accoutumé à l’odeur de l’éther on ajoute une seconde dose de 20 grammes et l’on place sur le masque une serviette qui retombe tout autour. D'ordinaire cette seconde dose suffit pour amener l’anesthésie, sinon on en ajoute d’autres jusqu'à ce que l’effet cherché soit obtenu. On a soin de soulever de temps en temps le masque pour laisser arriver de l'air pur. S'il survient quelque chose d’anormal du côté de la respiration, il faut enlever immédiatement le masque et ne reprendre les inhalations qu'avec prudence en ayant soin de ne pas donner des vapeurs trop concentrées. (Pour plus de détails, voir page 149.)
M. Chalot, de Toulouse (voir page 169), a modifié légèrement ce masque. Il Pa rendu plus portatif en lui donnant une charpente métallique qui permet de le replier sur luimême et même de le porter dans la poche. La garniture de cette charpente déborde un peu sur les bords et forme une collerette qui remplit, dans une certaine mesure, le rôle de
la serviette dont Julliard recouvre son masque. Cette collerette, selon M, Chalot, a surtout pour but d'empêcher l'air de pénétrer en abondance dans le masque : elle facilite la concentration des vapeurs d’éther, Le maniement de cet appareil est absolument analogue à celui du masque de Julliard.
Le dernier appareil que nous avons à décrire est celui qu'a employé M. Chaput, dans son service de la Salpétrière. C’est le masque de Wanscher (1), qu'on a longtemps désigné sous le nom de masque de Landau parce que c'est le masque dont se sert ce chirurgien allemand.
Cet inhalateur se compose de deux pièces principales : un masque et un ballon de caoutchouc, reliés par un tube de bois cylindroïde.
Le masque est en caoutchouc épais, assez consistant pour garder sa forme, mais dépressible sous le doigt. Il a la forme d'un conoïde creux dont la base mesure, dans son grand axe, 10 centimètres et, dans son petit axe, 7 centimètres. Le masque s'applique par sa base sur le pourtour des lèvres et du nez ; il présente sur son bord nasal, une échancrure dans laquelle s'engage la portion cartilagineuse du nez et laisse libre celle qui répond aux os propres de cet organe. Il ne diffère guère du masque d’Ormesby, ou de celui de Clover, que par cette échancrure. Il est surmonté d'une tubulure qui s'articule avec la pièce cylindroïde et la recouvre en partie. La hauteur du conoïde creux seul est de 7 centimètres.
(1) WANSCHER, Om Brugen af Aether, 1882, Copenhague.
Dans ce travail, le masque n’est pas décrit. Nous voulions connaitre l’origine de ce masque, mais cela nous a été impossible. En effet, dans une lettre à M. Chaput, M. Wanscher déclare qu’il n’a publié d'autre travail que celui que nous venons d'indiquer. Nous croyons, toutefois, que M. Grossmann donne quelques détails à ce sujet dans son article die Aelhernarkose (Deutsche med. Wochensch., 1894, nes 3 et #) que nous regreltons de n'avoir pu nous procurer.
La pièce cylindroïde, en bois, est un tube qui mesure À centimètres de hauteur, 5 centimètres dans son grand axe et 4 centimètres dans son petit axe. Ce tube présente extérieurement, à sa partie inférieure, un bourrelet circulaire épais, qui s’emboîte dans la tubulure du masque. A sa partie supérieure il présente un bourrelet analogue, mais beaucoup moins épais, sur lequel se fixent les lèvres de l’ouverture du ballon de caoutchouc.
Ce dernier est en caoutchouc mince, qui s’affaisse par son propre poids. Sa hauteur, à partir du bord supérieur de la pièce cylindrique, est de 25 centimètres. 200 grammes d'éther versés dans ce ballon donnent une hauteur de 5 centimètres. |