CHAPITRE V
Renaissance de l'éther.
Nous avons dit qu’en France les chirurgiens de Lyon étaient toujours demeurés fidèles à l’éther. Ce n’est pas tout à faitexact, car, dès l'apparition du chloroforme, ils essayèrent les effets de ce nouvel agent anesthésique. Mais ils ne tardèrent pas à lui trouver des défauts que ne compensaient nullement ses soi-disant avantages. Aussi, dès 1849, revinrent-ils définitivement à l'emploi de l’éther. Ils ne furent pas suivis dans cette voie par leurs collègues des autres écoles. Et ce n’est que 42 ans plus tard, après la publication d’un mémoire de M. Julliard, professeur à l'Université de Genève, que ceux-ci commencèrent à avoir quelques doutes relatifs aux avantages prétendus du chloroforme sur l’éther. Dès lors on se remit un peu partout en Europe — les chirurgiens des Etats-Unis n'avaient jamais abandonné l’éther — à faire de nouveaux essais avec cet anesthésique et à comparer les résultats obtenus avec ceux que donne le chloroforme. Dès lors également, de nombreux travaux furent publiés sur la question posée par M. Julliard : l’éther est-il préférable au chloroforme ? :
C'est l'analyse des plus importants de ces travaux que nous avons pour but de présenter maintenant. Nous ferons cette analyse aussi complète que possible, mais nous ne nous dissimulons pas qu’un grand nombre de publications faites sur le sujet qui nous occupe ont échappé à notre attention. C’est, notamment, parmi les publications étran-
gères que nous avons fait le plus d’oublis. Cependant nous espérons que ces lacunes paraïîtront suffisamment compensées par l’analyse détaillée des principaux travaux dont nous avons pris connaissance.
Dans cette analyse nous suivrons, autant que possible, l’ordre chronologique dans lequel ont paru les travaux que nous rapportons, et nous commencerons par le mémoire de M. Julliard, Cependant nous devons dire que quelques publications ont paru sur la question antérieurement à ce mémoire, notamment l'ouvrage de M. Wanscher (1), dont nous avons étudié plus particulièrement l’inhalateur, et l’article de M. Wood, traduit en français en 1890. Mais le mémoire de M. Julliard marquant une époque, car de lui date, en réalité, la période de renaissance de l’éther, il importe de lui donner la première place.
Mémoire DE M. G. Juzcranp : L'éther est-il préférable au chloroforme ? (Revue médicale de la Suisse romande, 1891).
Le professeur Julliard, de Genève, ayant eu un cas de mort par suite de l’arrêt'du cœur, en 1871, pendant l’anesthésie chloroformique, sa confiance dans le chloroforme fut fortement ébranlée. Il n’en continuait pas moins à donner le chloroforme à ses malades lorsqu'il eut de nouveau, avec cet agent anesthésique, une alerte vive qui le détermina à renoncer à l'emploi du chloroforme. Dès lors il adopta l’éther . définitivement.
M. Julliard considère l’anesthésie chirurgicale comme n'étant « autre chose qu’un empoisonnement partiel et passager du système nerveux central qui produit le sommeil, la résolution musculaire et l’insensibilité ; les parties du système nerveux qui président aux fonctions de la respiration et de la circulation restant libres.
« L'opération finie et les inhalations arrêtées, dit-il, l'em-
(4) Om Brugen af Æther, Copenhague, 1881.
poisonnement se dissipe. Après quoi les centres nerveux reprennent leurs fonctions comme si rien ne s'était passé ».
Si l’anesthésie est. prolongée, elle atteint le bulbe : Les parties qui président à la respiration et à la circulation 8e prennent à leur tour, la syncope survient et la mort s'ensuit. C'est ce qu’il appelle l’anesthésie à outrance. D'autres phénomènes réguliers mais inconstants, tels que la toux, les vomissements, l’excitation, etc., peuvent se produire. Si on les qualifie d’accidents c'est parce qu'ils ne sont pas constants. Mais un accident véritable que le chloroforme et l'éther produisent quelquefois c’est l’arrêt de la respiration (syncope respiratoire : primitive ou secondaire, suivant qu’elle survient avant ou pendant le sommeil). Cet accident est presque toujours subit avec le chloroforme ; avec l'éther il l’est plus rarement: alors il survient presque toujours graduellement.
Un autre accident, propre au chloroforme, est l'arrêt du cœur (syncope cardiaque). Il peut survenir de deux façons :
10 avant le sommeil, au début de: la chloroformisation et :
dès les premières inhalations ; c’est la syncope primitive ; 2° après le sommeil, lorsque l’anesthésie est obtenue, c’est la syncope secondaire. La syncope primitive est subite et foudroyante, la syncope secondaire l’est aussi le plus sou- .vent, mais elle est quelquefois précédée par l'arrêt de la respiration qu'elle suit de très près.
« Or, dit Julliard, la différence que je viens de signaler entre l’éther et le chloroforme pour l'arrêt de la respiration s’accentue fortement pour le cœur. Je ne veux pas dire par là, d'une façon absolue, que l’éther n’influence jamais le cœur. Mais il est très loin d’avoir sur cet organe l'action directement nuisible et en quelque sorte élective du chloroforme (1) ».
(1) Julliard fait remarquer que les physiologistes ne sont pas d’ac-