‹ L'ÉthéromanieChapitre 16 sur 26 · Grasset, Semaine Médicale · texte numérisé non relu

Grasset, Semaine Médicale

SU Mere

OBSERVATION

Le malade, âgé de 35 ans, est amené à l'hôpital dans un état de délire suraigu. Tout en sueur, le visage vultueux, les pupilles dilatées, il s’agite, crie, et menace sans ‘discontinuer. « Ouis, j'ai enculé ma belle-mère, j'ai faim, je suis moins fou que vous... » On lui met à six heures la camisole, et la lui laisse jusqu'à onze heures. A ce moment, il est calmé, et il dort jusqu’au lendemain matin.

Au réveil, il est un peu déprimé, mais pas du tout confus. Il ne se rappelle absolument rien des conditions de son arrestation. [Il ne nous reconnaît pas, il ne sait pas avoir été violent. « Je ne peux pas me rappeler, j'étais ivre. » Pour les symptômes physiques : mydriase presque maxima, tremblement léger des doigts, langue non saburrale. Il sait que la cause de son ivresse était l’éther. «J'en avais acheté pour combattre des palpitations. Un médecin m'avait conseillé le sirop d’éther. J'ai acheté de l’éther pour 50 centimes, je devais en boire I goutte ou IT, j'ai tout but de suite. Je me sentais mal à l’aise et fiévreux depuis quelque temps ; j'ai une bronchite, j'avais arrêté mon travail ces jours derniers pour m'aliter, et je me suis encore couché hier en entrant ; j'étais au lit lorsque j'ai bu. »

Son ivresse était particulièrement gaie ; il se sentait léger, délivré de toute fatigue. « Ça me faisait respirer, ce n’est pas du tout la même chose qu'avec les autres ivresses. » Nous voulons savoir si au début il a ressenti des troubles de l'estomac. « Au contraire, répond-il, cela me faisait respirer comme il faut. » Chose curieuse, on a constaté chez lui une tuberculose pulmonaire qui, bien

UOTE

entendu, a contre-indiqué médiëalement l'emploi de l'éther. Auparavant il buvait trois à six absinthes par jour, plus de vin, du café, du rhum. Mais depuis quatre ans, il s’est abstenu de toute absinthe, de toute liqueur. Toutefois, il persistait à boire du vin, même en assez grande quantité, et ila été deux fois interné. Il a été, en outre, arrêté une fois pour ivresse, et amené à l’infirmerie spéciale. Lors du premier internement, il présentait un délire éthylique banal, guérison en six semaines. Depuis six mois, il aurait renoncé à toute libation, il se soignerait. Ce serait à ce moment-là qu’il s’est mis à boire de l’éther.

Il est à noter que l'alcool, même aggravé d’absinthe, ne l’a jamais fait délirer, jusqu'au moment de sa première atteinte tuberculeuse. Depuis, ila pu délirer sous la seule influence du vin. Une recrudescence de bronchite a facilité l'effet de l’éther. De plus, les délires antérieurs, dus à l'alcool, ont rendu ses centres nerveux plus sensibles. Voilà que l’éther a trouvé un terrain tout préparé pour le délire ; mais l'alcool, dans des conditions identiques, n’a jamais provoqué chez lui des désordres aussi subits, aussi violents, aussi fugaces.

Il n'est à signaler aucun accident épileptiforme, au début de la crise délirante. Le malade n’a pas éprouvé de vertiges. Il n'a jamais d’ailleurs eu d'attaques, même par l’absinthe, et toute son enfance s’est passée sans convulsions. Voici comment l'observation se résume à l'hôpital : « Cerveau taré, organisme affaibli, délire subit et intense dû à l'éther ; propos hostiles, prédominance excitomotrice, hallucinations relativement minimes, sensation de faim, guérison rapide, amnésie ; persistance de la my-

driase » (1).

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