COMMENTAIRE
Le lecteur laut soit peu familiarisé avec les philosophes de l'antiquité grecque et qui. après avoir parcouru Tanalyse du « mythe » du Spnccio, aura pris la peine de rapprocher de notre traduction les notes indiquant sources, analogies ou coïncidences de doctrines, se sera aisément persuadé que l'éthique de Bruno doit beaucoup à la spéculation hellénique, oii ce penseur de la Renaissance, cet humaniste, a, comme la plupart de ses contemporains, puisé très librement bon nombre de ses inspirations. Mais cette sorte de mosaïque n'en reste pas moins originale, ainsi que nous le verrons, par la vigueur el la hardiesse de la synthèse, par la netteté et la couleur de l'empreinte qu'y a laissée la personnalité de l'auteur, et aussi par certains détails, assez nouveaux pour Tépoque. et qui amorcent telle ou telle théorie moderne. — Le point important, c'est de chercher comment Bruno a utilisé les « emprunts » en question, comment il les a groupés, dans quel esprit et dans quel sens il a construit sa hiérarchie des <( vertus », et quels rapports étroits sa morale entretient avec sa métaphysique.
' Nous nous bornerons à fournir, dans ce Commentaire, les références iiulispensables, en renvoyant le lecteur aux développements ou aux citations lie notre ouvrage sur la Pensée italienne et le Courant libertin, et sans reproduire le contenu des notes déjà rattachées à notre traduction. Nous consacrerons les références de ce (Commentaire surtout aux théeries éparses dans les autres parlies du Spaccio, ou dans les autres écrits de Bruno, el qui éclairent son éthique. — Ahn d'éviter de fastidieuses redites, nous soulignerons les idées essentielles et nous inifirimerons « en italiques » les phrases qui devront être considérées comme représentant nos co.ncj.usio.ns.
— iS:> —
Or, si, le plus souvent, ces souvenirs ou ces influences se rejoignent et se complètent, parfois cependant ils se contrecarrent les uns les autres. Quiconque lit d'affilée le Spaccio et les Eroici furori éprouve une impression si complexe qu'ayant constaté une sensible différence de ton et même de tendance entre ces deux ouvrages, 1 un surtout pratique, l'autre nettement mystique, il est tenté de conclure à de radicales divergences ou d'interpréter à contresens celles qu'il a cru observer : écueil que n'a pas toujours évité Felice Tocco 1 Nous reviendrons sur ce problème. Gomment, d'autre part, ne pas être frappé de certains flottements ou entrecroisements, — du reste, exceptionnels, — qui semblent nuire à l'unité profonde de chacun de ces dialogues, si on l'envisage comme une sorte de symphonie harmonieusement cohérente où, en principe, ne devrait se rencontrer aucune dissonance? Ainsi, il arrive que Bruno introduise dans le Spaccio des formules concernant le mouvement de volonté et d'amour qui prépare l'âme à l'extase' et, dans les Eroici furori, des pages où il exalte ce sens délicat du « juste milieu"^ » qui sait se tenir à égale distance des extrêmes ou même concilier les contraires. Dans le Spaccio, déjà, il traite de cette « simplicité^ » qui nous fait ressembler à l'Un divin, et, dans les Eroici furori, il célèbre cette impassibilité sereine, cette ataraxie*. dont il fait honneur aux épicuriens, — en colorant, d'ailleurs, leur doctrine d'une nuance de pessimisme un peu inattendue, — et dont il avait déjà parlé à propos de la Sollecitudine "". C'est que son éthique nest pas d'une seule coulée. C'est aussi cjuelle comprend plusieurs étapes ou plusieurs degrés. C'est surtout quelle reflète la variété des influences livresques que le Nolain a subies successivement, ou des enseignements reçus,
» VV., II, 2i3-2ft5; L., 5i7, Sag; G., H, i58-9, 174.
♦ W., II, 366-8; L., 679-81 ; G., il, 385-6. Cf. Tocco, le Op. lai., p. 3t)7, n. a, ■' Spaccio, W., 11, Kj^-ij'.i; L., 'ijp-ijO | G., II, 127.
qui se sont plus ou moins logiquement a associés » à ses tendances personnelles et fondus avec les résultats de ses réflexions. A cette variété, on pourrait dire à cette bigarrure, nont pas peu contribué le choix même de son « maitre » de prédilection, le caractère assez « hétéroclite » et toutlii de ce néo-platonisme qui constitue la trame même de sa pensée. Kn effet. 1 éclectisme de Bruno, — naturellement souple et hospitalier au point de commettre certaines confusions involontaires ou certaines assimilations arbitraires ^ — est dominé de façon quasi constante par le système de Plotin, essai de synthèse hahile. qui lui-même conserve des diverses formes de la spéculation antique tout ce qui lui paraît solide, durable et. plus encore, tout ce qui est compatible avec le principe de <( perfection ». De fait, ce néo-platonisme, — un peu composite et qui. à la rigueur, aurait presque suffi à lui offrir comme un panorama des systèmes antérieurs, aperçus en leurs lignes essentielles, — ce néo-platonisme lui a fourni une bonne partie des « motifs » de son éthique et. plus spécialement peut-être, ce fju on pourrait appeler l'ossature générale dans laquelle il a encadré et rajusté des éléments épars et quelquefois un peu contradictoires. G est donc en précisant tel ou tel point capital du plotinisme que nous arriverons à déterminer, sur les problèmes essentiels, l'attitude de Bruno à laquelle, trop souvent, on a appliqué des qualificatifs inexacts ou sommaires, faute de saisir certaines nuances et de distinguer certains « moments » de l'histoire des idées. On ne comprendrait rien à l'éthique du Xolain si on la séparait des prémisses de sa philosophie, qui elle-même est toute imprégnée de néo-platonisme. En conséquence, notre Commentaire partira d'une étude de ces bases profondes, de ces substructions primordiales, — que nous avons eu l'occasion de caractériser
' P. ex. : assimilations forcées entre les doctrines d'Anaxagore ou il'Empédocle et celles des néo-platoniciens. ^- Della Causa, W.. I., a35-6; L., 23o- ■Ï.U; G.. I, 173. — W., I, 241-2; L., 23;; G.. I. 182. — \V., I, 245; L., 241 ; G.. I, i8«.
dans un autre ouvrage^ — pour essayer ensuite de pénétrer le dessein de Bruno, d en marquer la portée, l'intérêt et aussi les' lacunes, d'en souligner le lien avec une conception personnelle de la religion, enfin, d'en laisser prévoir l' influence ou le rayonnement.