TROISIEME PARTIE DU SECOND DIALOGUE
Loin de titulariser la Fortune dans le siège même d'Hercule, Jupiter laissa donc à sa disposition, outre cette place, toutes les autres du monde entier. Quelle que fût la valeur de cette
' Sur l'astrologie au xvi« siècle, cf. notre Courant libertin, c. u, passim. * Sur le concept de Forlun>' et sur les divers sens du mot, cf. notre Cuninientaire.
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sentence '. tous les dieux y donnèrent leur ussentiment. Alors, la déesse aveugle, comprenant que cette résolution, qui d ailleurs n'impliquait nulle injustice à son égard, était fermement arrêtée, prit congé du Sénat en ces termes : « Eh ! bien, voici donc ma mission : de manière ouverte ou cachée, je circule par tout Tunivers, traversant les palais superbes comme les humbles demeures. Non moins que la Mort, je m'entends à exalter ce qui semblait infime, à rabaisser ce qui s'élevait^. Finalement, grâce aux changements du Sort, je fais régner partout l'égalité. Suivant un ordre de succession incertain, suivant une espèce de raison qui m'est propre et qui. n'obéissant pas aux normes habituelles de la raison, dépasse et surpasse les intellects particuliers ', suivant une mesure qui n'a pas de règle fixe, je tourne la roue, je secoue l'urne, de telle sorte que mes intentions ne puissent être critiquées par personne. Toi. Richesse, marche à ma droite : toi. Pauvreté, à ma gauche. Toutes deux, menez avec vous votre escorte. Toi, Uichesse. tes acolytes qui sont accueillis avec tant de faveur; toi. Pauvreté, les tiens qui. certes, sont moins sympathiques à la multitude ! Que d'abord viennent derrière vous le Chagrin et la Joie, le Bonheur et le Malheur, la Tristesse et l'Allégresse, la (taieté et la Mélancolie, la Fatigue et le Repos, le Loisir et le Travail, la Malpropreté et l'Elégance. Que vous accompagnent ensuite l'Austérité et les Délices de la vie, le Luxe et la Sobriété, la Concupiscence et la Continence, ITvresse et la Soif, la Débauche et la Faim, l'Appétit et la Satiété, la Cupidité, le Rassasiement et le Dégoût, la Pléthore et la Pénurie. Puis la Générosité et la Convoitise, la Prodigalité et la Parcimonie, la Largesse et la Spoliation, le bénéfice
' ... Comunque se sia. Brupo nose se prononcer. Mais, deux lignes plus loin, il semble juger légitime cette décision « citra og-ni sua ingiuria » finjuria = uijustitia/.
' Phrase qui l'ail soniitT au style tles Urnisonn fuifh/rs de Hossuet j)arlant de la Providence. »
' Fuira le r.'if/i/Kiiii jiiirlnitl.iri .
et la Malecliance, la Hecette et les Frais, le Gain et la Dépense, l'Avarice ella Libéralilé avec le Nombre et la Mesure. TKxcès et le Défaut, la Balance égale ou inégale, le Débit et le Crédit'. Puis la Sécurité et la Suspicion, le Zèle et la Flagornerie, la Considération et le Mépris, le Respect et la Moquerie, le Dévouement et le Dédain. la Faveur et la Honte, l'Assistance et l'Abandon, le Découragement et la Consolation. l'Envie et le Compliment, la Rivalité et la Compassion, la Confiance et la Défiance, la Domination et la Servitude, la Liberté et la Captivité, la Société et la Solitude. Quant à toi. Occasion, passe devant, précède mes pas, fraye-moi mille et mille chemins, tout en gardant ton anonymat, ton secret, ton mystère, car je ne veux pas que Ion prévoie trop mon arrivée ! Administre des gifles"- à tous ces voyants qui vaticinent, à tous ces prophètes, devins et fabricants de sorts et de pronostics ! Frappe sur les côtes de tous ceux qui se mettraient en travers pour gêner notre marche ! Enlève tout obstacle qui risquerait de heurter mes pieds ! Pour aplanir la route, arrache les broussailles de tout genre' dont l'effet serait d'importuner une divinité aveugle comme moi. Ainsi, grâce à toi qui me serviras de guide, je pourrai aisément monter ou faire halte, m'orienter à droite ou à gauche, m'avancer ou m'arrêter, presser ou retenir mes pas : voici qu'en un seul et même instant, je vais et je viens, je demeure immobile ou je me mets en mouvement, je me dresse ou je m'asseois, — tendant, avec tous les moyens que m offre l'Occasion, mes mains vers des objets aussi ditïérents qu'innombrables ! Que ma course vagabonde de ci de là. ti^a versant tout, pénétrant partout, abordant tout.
' EqunlUaJe, inequaliiade: debito, credito (mots techniques — du vocabulaire <Ies financiers).
■' Dona dei srjhiaffi= Schiaffi — expression familière, mais d'autant pliis énergique.
•■' Ogni altro ci-spufjlio dei dissegni che... (dissegni = diseg^ni). hesseins hostiles f[ui se dressent sur votre route comme des l)uissons touffus.
— tantôt avec les dieux, tantôt avec les Héros, ici avec les mahuins, là avec les bêtes ! »
Toute contestation étant close, Jupiter, après qu il eût congédié Ma Fortune, se retourna vers les Olympiens et dit : «A mon avis, la place d'Hercule devrait revenir à la Vaillance"', car cette dernière ne saurait être éloignée des lieux où régnent la Vérité, la Loi et le Droit ! En effet, persévérante et forte doit être cette volonté qui, avec l'aide de la Prudence, selon la loi et conformément à la Vérité, applique le Droit ''^. La raison en est simple : si la Vérité et la Loi déterminent l'intelligence, si la Prudence, leJugement et le Sens de l'équité déterminent la volonté, ce sont la Constance et la A alliance qui font aboutir aux réalisations pratiques. Ceci explique la parole du sage : (( Ne deviens pas juge si tu n'as pas la vertu et la force qui te « rendront capable de briser les trames de l'iniquité. »
Et les Immortels de répondre : « Ta décision est parfaite, ô Jupiter, Hercule lui-même ayant été jusqu'ici regardé comme le type de la Vaillance^ proposé à la contemplation, sur le front des astres. Succède-lui donc, ô Vaillance, en portant devant toi le fanal de la raison qui t'éclaire ; sans quoi, tu ne mériterais plus ton nom ; tu ne serais que stupide hardiesse et folle audace ; tu serais d'autant moins considérée comme la vraie vaillance que, par égarement, aberration, aliénation mentale, tu en arriverais à ne plus redouter le maini la mort. Or, grâce à cette lumière, tu ne seras pas téméraire lorsque s'imposera la circonspection ; car seul, le dément, l'insensé affecte de ne pas craindre ce que l'on doit d'autant plus appré-
1 Donalo Aliacelo alln Fortuna — expression ìt rapprocher du tilre du dialogue.
- Fortezza (fortis) = vaillance, courage.
* Phrase nette et compréhensive qui résume clairement le mode de réalisation du Bien, sur le plan humain.
'* Les Cvniquos, «[ui faisaient l'apologie du travail, de la peine (-ove;) el dont Hercule symbolisait l'idéal, auraient approuvé cet éloquent dévcloi)pcment consacré à la Fatica.
— 1-19 — hender que Ion est plus prutlenl et plus sage. Grâce à cette lumière, quand l'exigeront Thonneur, l'utilité publique, la dignité et le perfectionnement de ta personnalité, le souci des lois divines ou naturelles, tu ne te laisseras plus émouvoir par la peur du trépas menaçant; quand les autres seront comme endormis et indolents, tu te montreras alerte et prête à l'action ; tu exécuteras avec empressement ce que les autres n'exécuteront qu'en maugréant; les biens auxquels les autres attachent assez ou beaucoup de prix, tu les estimeras pour peu de chose ou pour vanité pure ! Réprime les écarts de tes mauvaises compagnes. — de celle qui est à ta droite, avec ses servantes : la Témérité. l'Audace, l'Arrogance. l'Effronterie. l'Emportement, la Confiance présomptueuse, — et aussi, de celle qui est à ta gauche, avec la Pauvreté d'esprit, l'Abjection, la Frayeur, la Lâcheté, la Pusillanimité, le Désespoir. Conduis le groupe de tes vertueuses filles : 1 Assiduité, le Zèle, la Tolérance, la Magnanimité, la Longanimité, la Décision, la Yivacilé,la Diligence, sans oublier la liste de tout ce qui réclame delà prévoyance, de l'endurance, et tantôt l'art de se dérober, tantôt l'art d'être patient'. Dans ce catalogue figurent les maux que l'homme fort ne doit pas craindre"-, je veux dire ceux qui ne risquent pas de nous gâter moralement, comme la Faim, le Dénuement, la Soif, la Souffrance, la Misère, la Solitude, la Persécution, la Mort : — sur une autre page, les vices qui. parce qu'ils nous corrompent, doivent être évités coûte que coûte, par exemple : l'Ignorance crasse, l'Injustice, l'Infidélité, le Mensonge, l'Avidité, et d'autres du même genre. Si lu te modères ainsi sans te détourner à droite ni à gauche, sans t'éloigner de tes filles, sans négliger de consulter docilement ton catalogue, sans laisser s'éteindre ton fanal, tu seras l'unique sauvegarde des Vertus, l'unique bouclier de la Justice, le rempart privilégié de la Vérité, la citadelle qui bravera les assauts
' Su/ferenza. L'art de supporter (ferre ; latinisme). - Idée stoïcienne.
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des vices j la guerrière dont ne viendront pas à bout les fatigues, que n'ébranleront pas les périls, que ne feront pas fléchir les voluptés, et qui, méprisant la richesse, domptera la Fortune' et triomphera de tous les obstacles. Bref, tu ne connaîtras ni la hardiesse inconsidérée, ni la crainte irréfléchie ; tu ne feras pas plus la chasse- aux plaisirs que tu ne fuiras de parti pris la douleur ; tu ne te complairas pas plus en de fausses louanges que tu ne te tourmenteras pour un blâme; tu ne seras pas plus grisée par la prospérité qu'abattue par l'adversité ; tu ne seras pas plus accablée sous la masse de plomb des contrariétés que soulevée par le souffle léger de l'étourderie ; tu ne t'enorgueilliras'* pas plus de l'opulence que tu ne seras confuse de la pauvreté ; dédaignant le superflu, c'est à peine si tu auras souci du nécessaire. Tu le détourneras de tout ce qui est bas et tu ne cesseras de tendre vers les plus nobles desseins. »
— « Quelle disposition prendra-t-on en ce qui concerne la <( Lyre? » interrogea Mercure. — « Garde-la pour passer le temps lorsque tu navigues en barque, ou lorsque tu visites les auberges, répondit Momus. Ou bien, si tu es résolu à faire un cadeau en offrant cette lyre à celui auquel elle convient particulièrement et qui la mérite le mieux, inutile que tu coures très loin pour le découvrir: rends-toi à Naples, sur la place de l'Olmo*, ou à Venise, sur la place Saint-Marc, vers le soir; en ces deux endroits se montrent les coryphées'* de cette tribu
1 Indication 1res importante : la Fortezza est capaJjle de dompter la Fortune (domitrice della Fortuna). Elle ne connaît pas d'obslacles invincibles (trioml'alrice del tutto). Sur les caprices de la Fortune et sur l'attitude du sage, cf. Sénèque, Lellres, 74.
- Non affellâfai, latinisme : poursuivre. Appliqué par Horace aux captateurs d'héritages. Ce (jui nous passionne, selon Pascal, ce n'est pas la prise, c'est la « chasse ».
' Non ti farà gonfia ici. tumida, lurr/ens, en latin).
* Ultérieurement, via di Porto, siège d'un marche très fréquenté. (Cf G. B. Basile. Le cunto de li c.unte, éd. Croce, I, 90.)
•' Gli corifei — expression ironique, empruntée à la liagédic grecque.
de l)iiteleur5 qui monleiil >ur des Iréteaux ; parmi eux. lu trouveras facilement l'homme de valeur supérieure * à qui revient de droit cet instrument. »
— « Pourquoi irais-je le chercher parmi ces gens-là. plutôt que parmi ceux d'une autre catégorie? » demanda Mercure.
Et Momus de le lui expliquer : « Parce que. de nos jours, la Ivre est devenue essentiellement 1 instrument des charlatans^ qui en jouent pour appâter et attirer les badauds et pour vendre ensuite plus aisément leurs pilules et leurs herbes médicinales; de même, c'est de la vielle qu'usent surtout les mendiants aveugles. »
— (i Ai-je la faculté d'en faire ce qu'il me plaît ? )> interrogea Mercure.
— (( Absolument, dit Jupiter, pourvu que tu ne la laisses plus longtemps ici. dans le ciel I Si les autres membres du Conseil sont du même avis que moi. la place de cette lyre aux neuf cordes sera remplie par la vénérable Mnémosyne, accompagnée de ses neuf filles, les Muses. »
Les Immortels inclinèrent la tète en signe d'approbation, et la déesse promue à ce haut rang leur exprima, ainsi que ses filles, tous ses remerciements. L'Arithmétique \ qui est l'aînée, déclara que ses remerciements dépassaient encore la série d'unités et d'espèces de nombres qu'elle était capable de concevoir, et excédaient de plusieurs milliers la somme idéale que pouvait former l'esprit*. La Géométrie fit la même déclaration touchant les figures qu'elle peut décrire et l'infinité d'atomes en lesquels, par une analyse imaginaire, elle arriverait à
' Quel inegliore par ironie .
- Cf. Spaccio. \V., Il, lii I ; L., 5i5 ; G., H. i.")5.
' 11 est curieux d'observer que Bruno écrit Arithmetrica. par analogie avec la désinence de Geometria. (Cf. della Causa \\., 1, 107-8; L , 2o3-4 ; G., I, i34. — \V., I, 286-7: L., 28.3-4; G., I, 24y. — W., I. 292; L., 289-90: G.. I, 257. — Del Infinito, \V., II, 41-2; L., 333-4; G., I, 317. —Spaccio. \V., II, 208-9; L.. 512; G., II, i5i.)
* ... che mai possa con le sue addizioni apportar l'intelletto. On connaît le pénétrant ouvra;^e de M. Coulurat sur Vlnfmi niatliéniafi>jue.
décomposer, le Continua La Musique, touchant la multitude d'accords, d harmonies symphoniques que combinerait sa fantaisie créatrice. La Logique, touchant les absurdités des grammairiens, les captieux moyens de persuasion employés par les rhéteurs*, les sophismes et les fallacieuses démonstrations des dialecticiens-^. La Poésie, touchant la variété des pieds* sur lesquels les rimeurs font courir leurs fables, dans leurs élucubrations parues ou à paraître. L'Astrologie, touchant le nombre d'étoiles que renferme, si l'on peut dire, l'espace illimité de l'incommensurable éther. La Physique, touchant les principes, les éléments primordiaux qu'embrasse en son sein la Nature matérielle. La Métaphysique, touchant les diverses sortes d'idées, de causes finales ou de causes efficientes, relatives aux phénomènes naturels, et que présente soil la réalité des choses, soit l'abstraction intellectuelle^. L'Ethique, touchant les diffé-
' ... per le fantasliche resoluzioni di continui. Sur Bruno et l'atomismc (cf. noire Courant libeiUin, p. 544 t;t ^^-i- On y verra quelles corrections il faut, selon nous, apporter à cette note de Gentile. — « Le continu que B. admet (W., II, 42; L-, 334; G., I. 3i8, Del Infinito )., n'est pas, comme chez Aristole ( Phys., VI, I et 2), tó tjvî/î; o'.t.'.oi-v/ ;tç à;-. oiaipcTst. C'est un continu où les contraires « concorreno alla costituzion d'uno e appartengono ad uno ordine... » — La distinction peut s'opérer, mais par accident, non substantiellement: ce qui est multiplié, ce sont les modes de l'Etre, non l'Etre lui-même. (Cf. Spaventa, i^agyi di Critica. Napoli, 1867, p. 256 s(|. »).
- La rhétorique est l'art de persuader. (Cf. à ce sujet, les Pensées de Pascal.)
' Les So|>histes grecs étaient déjà trop habiles dans le groupement et dans la présentation de leurs arguments. Ils se llattaient de démontrer " ad libitum » le pour et le contre. Mais Bruno songe ici aux excès de certaine scolasticjuo cjui, — comme le racontent Erasme, L. Valla et bien d'autres. — avaient abouti à une stérile logomachie, à de vaines jongleries verbales, à unecaricaturede la dialectique qui exigeait plus de virtuosilé et de loisirs (jue de rigueur véritable.
^ Im.ige assez divertissante.
■' ... tanto secondo la realità che e ne le cose, quanto secondo il concetto representante, liruno eslime que l'observation et l'expérience peuvent saisir ces causes dans leur jeu objectif, comme l'intelligence peut en déduire la nécessité logique. Il partage, sur ce point, l'avis de Socrate (Cf. Xénophon, Mémorables, I, 4, el IV, ;>), celui de Platon, ({ui en Iraite dans le Pliédon, dans les Lois'fii dans le l'iint-e, cl celui des sloïciens(cf. Cicérou, de Xalur.i iteorum, II, 14. -uj, :}8, .'.y, 47, 1.,,6:. .
rentes mœurs el cou lûmes, les multiples lois, règlements de justice et délits que Ion peut rencontrer dans ce monde et dans tous les autres qu'englobe 1 univers. — <(. Je vous rends autant d'actions de grâces, dit à son tour la mère Mnémosyne. qu'il existe d'objets susceptibles d'être livrés à la mémoire ou à l'oubli, à la connaissance ou à l'ignorance. »
Sur ces entrefaites. .Tupiter ordonna à sa fdle aînée, Minerve, de lui apporter la cassette qu'elle conservait sous son traversin. Il en retira neuf petites doses de collyres différents, mais tons destinés à guérir l'âme humaine, soit en ce qui regarde la faculté de la connaissance, soit en ce qui regarde les tendances de la volonté'. Il commença par en donner trois aux premières muses, en disant : « Voici le meilleur onguent- pour épurer, pour éclaircir. en quelque sorte, votre faculté de, perception concernant le nombre, la grandeur, les proportions harmonieuses des phénomènes sensibles ». — En servant la quatrième, il continua : « Ce remède vous sera utile pour bien régler vos facultés d'invention et de jugement. » — De même, il dit à la cinquième : «■ Prenez celui-ci : en inclinant l'âme à la mélancolie, il a le privilège d'y faire naître le délire enchanteur de l'enthousiasme poétique'^. » — A la sixième, il remit un autre onguent, dont il lui expliqua le mode d'action
' ... quanto alla cognizione e quanto alla affezione. Kiihlenbeck traduit ce dernier terme par Willensrichtu.ng. Cette traduction nous paraît plus exacte que celle qui consisterait à rendre affezione par « sensibilité ». Il semble, en effet, — si l'on considère les phrases suivantes jusqu'à la fin du paragraphe, — que cognizione s'applique aux huit premières Muses, dans Tordre dénumération, et c\\\' affezione (tendances volontaires marque le passage de la théorie, de la « contemplation », au domaine de la pratique, et désigne les réalisations confiées à l'Ethique, telle que la conçoit Bruno.
- ... Il meglior unguento. — Plus haut, Bruno disait : colirii. Substance médicale, faite dans la forme d'une collyra (gâteau de forme ovale, à tremper dans le bouillon ou dans la sauce), et composée de divers ingrédients suivant la nature du remède requis. On en frottait extérieurement les paMies malades, ou même, on l'introduisait dans une cavité, comme les narines (Celsus, V. 28, 12; Hor.. .Sa/., I, 5, 5o: Scrib., Camp., 142; Columelle, VI. .lo, 8).
■^ V'aticinio, ivates: poète inspiré par .\pollon).
ol l'efficacilé ; les yeux des mortels qui en usent s'ouvrent à la contemplation du monde supérieur de « archétypes ». La septième en reçut un qui améliore et fortifie chez les hommes la capacité d'étudier la Nature avec intelligence et méthode. La huitième, un autre, non moins excellent, qui permet à l'esprit de saisir les forces surnaturelles en tant qu'elles font sentir leur intluence dans les choses matérielles, dont elles restent, en une certaine mesure, indépendantes '. Il déposa le dernier, — le plus considérable, le plus précieux, le plus parfait de tous, — entre les mains de la plus jeune fille de Mnémosyne, — de l'Ethique qui, pour être bien moins âgée que ses sœurs, n'en est pas moins de beaucoup la plus distinguée et la plus digne. « Voici, lui dit-il, un produit grâce auquel, inspirée par une prudente et sagace clairvoyance, par un généreux amour de l'humanité-, tu seras à même de fonder des religions, d'ordonner des cultes, de promulguer des lois, d'exécuter des jugements, d'approuver, de consolider, de maintenir et de défendre tout ce qui a été bien établi, fixé, organisé, accompli, — en orientant, autant que possible, vers l'adoration des dieux et les intérêts élevés de la communauté humaine ', sentiments et énergies réalisatrices. »
<( Que ferons-nous du cygne? » demanda Junon.
— « Qu'il aille au diable! riposta Momus. Envoyons-le nager dans le lac de Perguse ou dans le fleuve Ivaystros'', où il trouvera de nombreux compagnons de son espèce ! »
• Alisolutf (hi f/uella, doctrine ploLinienne (cf. notre Commentaire).
- Filanlliropia. C'est là, tout à la fois, un souvenir de la morale stoïcienne, jH't'chant riiun^anitas, la caritas humani g-eneris, et une persistance de la doctrine évangélique : « Aimez-vous les uns lt!s autres. »
' Convitl.o degli uomini.
♦ (3vide, Mèi., V, 385-7, Ilaud procul llennacis lacus est a moenilnis altac Nomine Pergus, aquae. Non ilio plura C;ii/stros. Carmina cycnorum labentibus audit in undis (cf. aussi, Virgile, Gt-orçi, 1, iWf). Per(;iisa, petit lac du royaume fi'llalie dans la Sicile, province de Caltanisetta, à l'ouest de Castrogiovani ; 7 kilomètres de circonférence. C'est aux environs de ce lac que, selon la Kable. Proserpine, cueillant dos fleurs, fut enlevée par Fluton.
lai)
— a Je m'y oppose, interrompil Jupiter. Je veux que l'on iiuprinie mou cacliel sur son bec, cl (jiie cel oiseau soit dirigé sur la Tamise. Là. en elfet, il sera plus en sécurité que partout ailleurs, car la peur de la peine capitale limitera singulièrement les risques de vol ' 1
— « Précaiilion pleine de sagesse, ô vénérable père ! ». opinèrent tous les ( )lympiens. Et ils attendirent que Jupiter eût désigné le successeur.
Alors, poursuivant la série de ses décisions, le Président suprème prononça ces mots : « Il me paraît convenable que cette place soit accordée au Repenthî qui, parmi les vertus, est comme le cygne parmi les oiseaux; car il n"a ni le désir téméraire ni la force de voler bien haut, — alourdi et abattu quii est par la honte de ses fautes"- et par l'humiliante conscience de sa valeur morale^. Comme il s éloigne de la terre qui lui est odieuse, mais sans avoir l'audace de prendre son essor vers le firmament, il aime à fréquenter les rivières, à se plonger dans les eaux qui ne sont autres que les larmes de la contrition : après s'être sali sur les rivages boueux de l'Erreur et du Mal, il tache de se laver, de se purifier de cette souillure qui lui cause une contrariété si profonde qu'il en arrive à former la résolution de s'amender et d'atteindre, si possible, la blancheur de l'Innocence. C'est par le ressort de cette vertu que rebondit l'àme qui, tombée du ciel et engloutie dans l'Orcus ténébreux, a traversé le Cocyte des plaisirs sensuels, a été embrasée par le Périphlégéton ' des amours charnelles et par l'instinct de la procréation, — le premier faisant peser sur l'esprit une tristesse morose, l'autre lui inspirant le dégoût de
• Allusion h l:i poiuo dont étaient, par;iiL-il, meiiacôs, du temps de la roine Elisabeth, ceux qui dérobaient les cygnes servant de parure à la Tamise.
- Per il gravor (de grave, lourd), delT criihfiart'nzn de friihexcprp. l'onnir. avoir honte).
■' Umile recofjnlzion di ne slesxa. Expression (jui confirnierail noire inlerprétation de ■• riconoscente di se » (of. fin de la premiôre partie du second dialogue).
* // CocHo — // Pcrippifelonte. Meuves des Enfers.
. — ir.(i —
lui-même'. Au souvenir de la noblesse de ses origines"', cette âme, faisant retour sur soi, souffre de se contempler en son état actuel, déplore les objets de sa coupable délectation, regrette d'avoir été complaisante pour de tels caprices, et ainsi, peu à peu, s'allVanchissant de la déchéance présente, réduit la gangue corporelle d'où elle s'évade, et secoue le faix de la substance matérielle : la voici bientôt pourvue de plumes^, se réchauffant à la flamme du soleil, toute pleine d'une belle ardeur pour les choses sublimes; la voici qui, désormais éthérée, se rapproche de plus en plus de l'Astre et, de nouveau, se « convertit » à son Principe'.
« C'est à bon droit, observa Saturne, que le Repentir est installé parmi les vertus. Car, quoiqu'il ait l'Erreur comme père et l'Injustice comme mère, il n'en ressemble pas moins à la rose vermeille qui se dissimule dans les buissons, sous les épines acérées, — ou à une brillante et limpide étincelle qui, jaillissant du noir et dur silex, s'élève comme pour rejoindre par affinité ' la lumière solaire. »
(( Excellente, judicieuse détermination ! s'écrièrent tous les membres de l'assemblée olympienne. Que le Repentir prenne rang parmi les vertus ; qu'il figure parmi les divinités célestes ! n
Au milieu de l'assentiment général, et avant que personne neùtformulé la moindre proposition au sujet de Cassiopèe, éclata soudain la voix de Mars en courroux : « Que nul ne s'avise, ô dieux, de disputer à ma belliqueuse Espagne*''
^ Ing-ombra il spirito di' tristizia, ed il seconda rende l'alma disdegnosa. Tristizia rappelle le « post coitum animai triste.» et la « délectation morose » de l'Ecriture et de la théologie chrétienne; (disdegnosa, (s. o. di so) =qui se détourne d'elle-même, par dégoût).
- ... per rimembranza do l'aita ereditnde... L'homme esl ^ enfantdo Dieu ». D'où sa noblesse, encore accrue par ce privilège : la Pensée. Cf. Pascal.
■' Si metta tutte in piume. Expression qui a du relief et de l'originalité.
'♦ Si converte : la « conversion » plotinienne. Cf. notre Commentaire, particulièrement- les pages concernant les Eroici furori.
'- Al suo cognato. Il s'agit d'uno réelle parenté. *
'' Telle était alors la réputation do l'Espagne. Songeons au type classique
celle malrone dont la pompe vaniteuse et hautaine ne peut se contenter de monter au ciel sans y amener son trône et son baldaquin! Si ce vœu agrée à notre père tonnant, et si vous tous, vous ne voulez pas, en me fâchant, courir le risque que je vous rende la pareille au centuple', quand il vous arrivera de passer par mes mains, — je souhaiterais qu'ayant le caractère national de l'Espagne, patrie où elle paraît bien être née, puis, avoir été nourrie et élevée, elle y séjournât par votre ordre. »
Momus répliqua : « Non, nul ne cherchera à te ravir la Jactance, ni cette orgueilleuse femme qui en est le vivant portrait, ô brave capitaine de nos troupes! »
Mais alors Mars :
« Ce n'est pas seulement à toi, pauvre diable, qui n'as pour toute vertu, pour toute force que ta langue pourrie et sans sel, c est aussi à n importe qui, excepté Jupiter, notre supérieur à tous, — qu'avec cette épée, je ferai comprendre si cette prétendue Jactance, en réalité, n'enveloppe point beauté, gloire, vraie majesté, grandeur d'âme, courage, — bien dignes certes d'être protégés par le bouclier de Mars, et de voir leurs injures- vengées par la pointe redoutable de ce glaive qui a coutume de maîtriser mortels et Immortels^! »
— « Garde-la donc avec toi, et pour ton malheur! reprit Momus : parmi nous autres dieux, tu n'en trouveras pas un qui soit assez bizarre, assez écervelé, pour essayer de gagner une de ces couleuvres ou de ces mauvaises bêtes^, au risque de se faire casser la tête ! »
(lu inalamore... (Cf. B. Croce, Ricerche ispano-italiane, II, Adi dell' Accad. Pontaniaiia, vol. XXVIII, Napoli, iH()8, p. lo. — Farinelli, /?as.s. bihl. lett. il., VII, lìSS-p, i8()9).
' Pâlir n buona. miAiira il simile... Mars, comme de juste, est vindicatif...
- L'onte (inguirie).
' Peut-être se vante-l-il un peu?... II y a du Tartarin chez ce Mars àia mode... napolitaine ! C'est le miles gloriosns du Spaccio. Ici perce — mais assez discrètement — la verve mordante de l'auteur du Candelaio.
' Gloria, maestà, etc. Cf. rénuméralion qui procède. Momus, qui se méfie.
— « Ne le iiiels pas en colère, Mars; calme ton irriLalion. Momus », conseilla, avec toute sa bienveillance, le fondateur de la race des Olympiens.
« Sans peine et volontiers, ô dieu de la guerre, on pourra exaucer ton vœu. qui tire d'autant moins à conséquence qu'hélas, trop souvent, à notre plus vif déplaisir, nous devons tolérer que tu commettes stupres, adultères, actes de brigandage ou de violence, voire assassinats. — en t'appuyant sur la seule autorité de ta flamboyante épée ! Oui. d'accord avec tous les autres Immortels, je l'abandonue complètement à ton caprice, — pourvu que tu ne la laisses pas plus longtemps s'attarder ici, parmi les astres, au milieu de tant de divinités vertueuses! Qu'elle' descende sur terre avec son trône, en se faisant accompagner de la Jactance. Qu'elle cède la place à la Simplicité : celle-ci. un peu à 1 écart, se tient à droite de l'Arrogance qui, par ostentation, se vante de posséder plus qu'elle ne possède, — et à gauche de la Dissimulation qui, au contraire, cachant et feignant de ne pas avoir ce qu elle a. affecte de posséder des biens fort inférieurs à la réalité. Cette fidèle servante de la Vérité ne doit pas vagabonder loin de sa Souveraine, quoique parfois la déesse Nécessité les oblige toutes deux à se tourner légèrement du côté de la Dissimulation, pour éviter qu'elles ne soient foulées aux pieds, ou pour obvier à d'autres inconvénients. Tactique qui, pourvu qu'elle comporte une règle et une mesure, peut fort bien être appliquée, sans que soit commise aucune faute ni transgressée aucune loi'-! »
Tandis que la Simplicité allait occuper sa place, on remarqua sa démarche sûre et conliante, contrairement à celle de la Jactance et de la Dissimulation, qui ne s'avançaient (juuvec appréhension, en hésitant, et dont la physio-
traile de " fouleiivios et de bêtes dangereuses » ces prrtendues veitiis (|irimpliquerail In Jactance.
' Cassiopèe.
- SonZ'i frroi-i: o vizio. (Cf. note 2. p. ')">.)
nomie respirait l'angoisse. La Simplicilé, par son aspect, plut à tous les Olympiens ; car, en une certaine façon, par son caractère propre, elle offre une image tout à fait semblable au visage même de la Divinité. Sa figure, ne changeant jamais '. est profondément aimable : elle plaira toujours pour cette même raison qui fait qu'une première fois, elle a plu : s'il advient qu'elle cesse d'être aimée, ce ne sera point par sa faute, mais par celle dautrui ! C'est en donnant à entendre qu'elle détient des trésors bien supérieurs à la réalité que, d'ordinaire, la Jactance arrive à émerveiller ses auditeurs: mais, lorsqu'elle est percée à jour, trop souvent elle n'excite plus que le uiécontentement ou même le mépris! Pareille mésaventure attend la Dissimulation : quand on constate qu'elle dillere radicalement de l'apparence qu'elle s'efforçait de nous imposer, on est fort tenté de la prendre en haine, alors qu'auparavant, on lui avait trouvé du charme. G est pourquoi toutes deux furent jugées indignes d'habiter le ciel, conjointement avec cette Simplicité que l'on rencontre, d'habitude, au milieu de leur couple. Mais cet ostracisme frappa d'une manière moins sévère la Dissimulation, à laquelle ont parfois recours les dieux eux-mêmes : car, pour lui épargner les blessures de l'envie, les blâmes et les outrages, la Prudence, en certains cas, enveloppe la Vérité dans les vêtements de la Dissimulation.
Sa['l. — \'oilà qui est parfait, Sofia! Et c'est avec une très sûre pénétration que le poète de Ferrare"- a montré que si, en bien des circonstances, il n'est point déplacé chez les Olympiens, cet art de feindre convient mieux encore aux hommes :
« On a Ijeau critiquer généralement la Dissimulation comme
' Porclip non si cangia mai (son immutabilité est la raison pour laquelle ou doit laimer. Ce qui chancre se dissout, donc, nofTre aucune garantie). - Arioste, Ori. fur., XXIV. i.
Tindice dun mauvais tour d'esprit, — il n'en reste pas moins évident que, fréquemment, elle est bienfaisante par ses résultats : grâce à elle, à combien de dommages, de censures, de risques de mort a-t-on échappé 1 Car, dans cette existence mortelle, dont l'horizon est beaucoup plus obscur que serein, et où l'Envie triomphe, nous n'avons pas toujours affaire à des amis ' » 1
Mais je désirerais savoir, Sofia, à quel point de vue, selon toi, la Simplicité ressemble à la Divinité.
SoF. — Elle lui ressemble en ceci qu'elle ne peut rien ajouter à son être propre par la Jactance, ni rien en soustraire par la Dissimulation. Cela provient de ce qu'elle n'a pas l'intelligence, la notion d'elle-même. Ce qui est absolument simple, ne saurait, sans chercher à être différent de soi, avoir conscience de soi; car lêtre qui a le sentiment très net de son existence et qui s'observe, celui-là, en quelque sorte, se multiplie, ou pour mieux dire, se dédouble; il devient à la fois objet et sujet, — objet connu et sujet connaissant, — l'activité intellectuelle embrassant dans son unité plusieurs éléments. A cette intelligence essentiellement simple, il ne faut donc pas attribuer une exacte conscience de soi, comme si, par le moyen d'une activité réfléchie, elle distinguait en elle un sujet intelligent et un objet intelligible"-. Puisqu'il est question de la Lumière en sa simplicité absolue et totale, ce terme de conscience ne peut avoir qu'une acception négative : il signifie qu'elle ne saurait rester un mystère pour elle-même. Ainsi donc, en tant qu'elle ne se « connaît » pas, qu'elle ne « réfléchit » pas sur son être, la Simplicité présente évidemment
' Biuno en savait déjà quelque chose, — avant nirme davoir connu Mocenigo !
- Sur l'identité de lobjetet du sujet dans la connaissance divine ('cf. Plotin, En. Tertiae, VIII, 7 ; Quintae, III, i et surtout 5, dont les lignes suivantes s'inspirent visiblement). Sur les « caractères » de l'Un, cf. le déBut de notre Commentaire, à propos des « bases métaphysiques » du Spaccio,
— l(il —
beaucoup d'analogies avec la Divinile. Kii revanche, l'orgueilleuse Jactance s'en éloigne autant qu'on peut l'imaginer 1 Moins à Técart demeure la Dissimulation opérant à bon escient': Jupiter l'autorise à se montrer de temps en temps au ciel, non pas en qualité de déesse, mais, de façon intermittente, comme servante de la Prudence et comme bouclier de la \'érité.
Saul — Demandons-nous maintenant ce qui est advenu de Persée et du siège qu'il détenait.
Soi--. — (Jue l"eras-tu, ò Jupiter, de ce bâtard dont Danaé a accouché par tes œuvres? interrogea Momus.
'< (Ju'il s'en aille, répondit Jupiter, si du moins tel est lavis du Sénat tout entier; car il me semble qu'une nouvelle Méduse rôde sur la terre, qui, tout autant que celle de jadis, est capable, par son seul aspect, de métamorphoser en pierres tous ceux qui la regardent. Qu'il se dirige donc vers elle, non pas comme le délégué de quelque autre Polydète -, mais comme l'envoyé de Jupiter, et de tout le Sénat olympien. Qu'il voie s'il ne serait pas possible de vaincre, avec la même habileté que naguère, ce monstre d'autant plus redoutable qu'il est né plus récemment. »
Minerve intervint alors en ces termes : « De mon côté, je ne manquerai pas de lui préparer un bouclier de cristal non moins utile, qui lui permettra d'éblouir les Phorcides ^ enne-
' Studiosa = appliquée.
- Po/j/c/è<e(Polydectès), roi de lile de Séiiphe, qui fit élever Persée. Ce dernier lui ayant porté embraye, il lenvoya combattre la Méduse. A son retour, Persée le pétrifia en lui montrant la tête de la Gorgone.
' PempliredoEnyOjChersisou Dino, d'après Hyginus, Fabulae,eà. Schmidl, p. II., filles de Phorcys et de Géto, qui, dans la Théogonie d'Hésiode, enfante d'abord les Grées, c'est-à-dire, suivant M. Maury, les vieilles, les ridées, dont le nom est peut-être une allusion aux rides des eaux. Les Gorgones, qui habitent par delà le vaste Océan, près de la demeure de la Nuit, sont leurs sœurs ; elles ont pour noms Sthéno, Euryale et Méduse, et sont,
— iLr.ì —
mies, préposées à la garde des (Gorgones; je veux l'assister en personne jusqu'à ce qu'il ait tranché la tète de cette Méduse. » « — Projet éminemment louable, ôma fille, déclara Jupiter. Voilà la tâche que j'offre à ton zèle, en souhaitant que tu la remplisses avec ardeur ! Cependant, il ne faudrait pas que, derechef, pour le plus grand préjudice des malheureux peuples, des gouttes coulant des veines coupées, aillent sortir des serpents qui désolent la terre. Leur nombre est, hélas! déjà assez, déjà trop considérable! Monté sur Pégase, qu'aura engendré le
elles aussi, des personnificalions des phénomènes marins. Méduse représente le bruissemenl des llols.
Le poète a ratlaché à l'histoire des Gorgones le mythe de Peraée et de Chrysaor, qui voile également une pei'sonnification des eaux, et parait appartenir à un ensemble de traditions apportées de l'Asie.
Apollodore décrit les Gorgones en ces termes : « Elles avoienl le chef hérissé et entortillé d'escailles de serpents, et estoient leurs dents aussi longues que celles des sangliers. Elles avoient des mains dterain, et des ailes dorées pour voler où bon leur sembloit. De leur regard elles convertissoient les hommes en pierre. ^ (Trad. de Passerai.)
M. George Cox décrit ainsi le séjour que la Fal)le piétc aux Gorgones :
(( Dans les lointaines contrées de l'Occident, oii les llespérides gardent les pommes d'or que Gaia donna ala reine Héra,la jeune Méduse habitait avec ses sœurs Sthéno et Euryale. Leur foyer était solitaire et triste. Entre elles et la terre des vivants coulait le large lleuve du j)aisible Océan. Aussi les fils des hommes ne connaissaient des trois sœurs Gorgones cjue leur nom... Le silence de leur mélancolique demeure ne leur semblait point lugubre ; assises au bord du fleuve Océan, gardant sur leur austère visage une immuable sévérité, elles contemplaient immobiles l'immensité silencieuse qui s'étendait au loin... » (Trad. de Baudry.)
Il n'est peut-être pas de personnage de la P'able qui ait autant exercé l'imagination des mythographes que les Gorgones. Suivant Diodore, c'étaient des femmes guerrières qui habitaient la Libye, près du lac Ti'itonide, et qui étaient souvent en guerre avec les Amazones, leurs voisines. Au temps de Persée, elles avaient pour reine Méduse; Hercule les détruisit entièrement. Athénée voit dans les Gorgones des animaux terribles ({ui tuaient de leur seul regard. Pline en parle comme de femmes sauvages hérissées de crins, qui habitaient près du cap Occidental, ce qui a fait prendre par quelques auteurs les Gorgones pour dés cavales de la Libye. Paléphate, d'après Noël, liipporte <juc les Gorgones régnaient sur trois îles de l'Océan, fpi'elles n'avaient qu'un seul ministre, qui passait dune île à l'aulie (celait là l'œil ({u'elles se prélaicnl lourii tour), et (pie l'crséf, qui cour:iil alors ectie mer,
corps prolifique du monslre, Persée^ parcourra — après avoir arrêté le tlux sanglant - — non pas TAfrique où pourrait le retenir prisonnier (juehpie nouvelle Andromède '', qui, tout en
suipiit, ce iniiiislre <i en voyaye ». Selon Iléraclide, les Gorgones étaient des tilles d'une niei-veilleuse beauté, mais hideuses pai- le trafic qu'elles faisaient de leurs charmes. D'après quelques auteurs, Persée, en parcourant la Méditerranée, prit trois navires du nom de Méduse, Sthéno et Eurijale, qui appartenaient à Phorcys de (]yrène et avec lesquels ce chef commerçait sur les côtes d'Afrique. Ces navires étaient chargés par échange de poudre d'or, de cornes, de dents d'éléi)hant, d'yeux dhyène et autres pierres précieuses, ce qui explique le mythe d'après lequel les Gorg-ones se prêtaient mutuellement leur œil et leur dent. Suivant une autre explication, Phorcys de Cyrène « possédait, dit Denne-Baron. dans l'Atlantique, trois fortes îles nommées Gorgades, qui toutes trois ont sans doute passé pour ses filles, à cause des soins et de lalTection qu'il leur portait. Pensée s'empara de la plus considérable d'entre elles, de Méduse, dont le nom grec signifie la Commandante; et parce que les autres îles ne furent point soumises, on les crut douées de l'immortalité. Leur nom a rapport à la mer: celui d'Euryale veut dire au large dans les (lots et celui de Sthéno la Fortifiée ».
' Perske. Héros grec, fils de Zeus et de Danaé. Il fut, sur l'ordre de son grand-père Acrisios, enfermé avec sa mère dans une caisse qu'on jeta à la mer. Polydectès, roi de Seriphos, recueillit les naufragés et plus lard, épousa Danaé. Pour se débarrasser de son beau-fils, il lui ordonna d'aller couper la tète de Méduse, une des Goi'gones. Le héros accomplit cet exploit, fjrnce à la protection d'Hermès, d'Athéna et d'Hadés. Du sang de sa victime naquit Pégase, un cheval ailé. Poursuivi par Euryale et Sthéno, sœurs de Méduse, Persée s'enfuit sur le dos de Pégase et apporta à Polydectès le sanglant trophée. Suivant d'autres traditions, il se rendit d'abord en Mauritanie; avec la tète de Méduse, il // pétrifia Allas, qui lui refusait l'hospitalité, et il enleva les pommes du jardin des Hespérides. Il passa par l'Ethiopie; fâ, il aperçut Andromède, fille du roi Cepheus et de Cassiopèe, qui était attachée sur un rocher et menacée par un monstre marin. Il tua le monstre, délivra Andromède, et l'épousa. A Seriphos, Polydectès persécutait Danaé; Persée le pétrifia avec la tète de Méduse et fit de Dictys le roi de l'ile. On faisait aussi de Persée lancèlre des Perses. Ces légendes tiennent une place importante dans la littérature : épisodes des poèmes d'Hésiode; tragédies de Sophocle, (jui étaient intitulées Danaé, Akrisios et Andromède; tragédies d'Euripide, qui avaient également pour titre Andromède et Danaé. Chez les modernes, citons l'Andromède de Thomas Corneille, le Persée de Lulli et Quinault.
- Ovide, Met. IV, 618-19.
Andro.mèue, fille de Céphée, roi d'Ethiopie, et de Cassiopèe. Clelle-ci Mvant eu la témérité de disputer le prix de la beauté aux Néréides, Neplune,
— Iti', -
étant elle-même liée de chaînes de fer, le chargerait déchaînes de diamant '. mais bien ma chère Europe, qu'il survolera sur son cheval ailé. 11 y cherchera - alors les endroits oli rognent ces superbes et gigantesques Atlas ■^, ennemis de la descendance de Jupiter, car ils craignent qu'elle ne leur ravisse les pommes d'or, confiées par eux à la garde de TAvidité et de TAmbition, qui les tiennent cachées sous bonnes serrures. Que son exploration le conduise dans les pays où la violence d'une religion corrompue séquestre ou livre aux monstres marins de plus généreuses et de plus belles Andromèdes''. Qu'il observe si quelque Phinée ■" forcené, entouré d'une escorte d'infâmes ministres, ne s'apprête pas à accaparer les fruits du travail et des peines d'autrui. Si une troupe d'ingrats,
pour venger les nymphes, suscita un monstre marin qui désola le pays. L'oracle d'Ammon, consulté, répondit qu'il fallait exposer Andromède aux fureurs du monstre. La jeune princesse fut liée sur un rocher parles Néréides, et le monstre, sortant delà mer, était prêt àia dévorer, lorsque Persée, monté sur Pégase, tua ou pétrifia le monstre, brisa les chaînes d'Andromède et devint ensuite son époux.
1 Catene di diamante = les séductions de l'Amour.
- Subjonctif.
3 Pluriel oratoire.
Atlas, roi de Mauritanie, fils de Jupiter et de Clymène, ou, suivant d'autres, de Japet, père des Hyades et -des Pléiades, appelées de son nom Atlaniidea. Il refusa l'hospitalité à Persée. Celui-ci fit briller à ses yeux la tête de Méduse, et le métamophosa en montagne. D'autres traditions prétendent (juil prit parti pour les Titans dans leur entreprise contre Jupiter, et que le maitre des dieux le condamna à soutenir le ciel sur ses épaules (Cf. Enéide, VIII, i37).
Suivant d'autres fables, Hercule, s'étant rendu auprès d'Atlas pour dérober les pommes d'or du jardin des Hespérides, se chargea de soutenir le ciel, tandis qu'Atlas irait les cueillir. Mais ce dernier, à son retour, ne voulut plus reprendre son fardeau. Hercule le décida, par une ruse, à s'en chai'gcr un instant; puis, il prit les pommes et ajjandonna Atlas]|(D.).
* Nous lisons Andromède, avec Gentile, à cause du sens général du [)assag''e, et non Cassiopèe, avec Lagarde.
-■ Phinée, frère de Céphée, pénétra dans la salii,' du frstin, lors des noces de Perséeavec Andromède, qui lui avait été promise, massacra ceux que rencontra son épée et eût misa mort Persée, si celui-ci ne l'avait pétrifié avec ses compagnons en lui présentant la tète de Méduse (D.). (CL Ovide, Met., V, 8.)
d'entêtés, d'incrédules PolydèLes étale en ces lieux son omnipotence, que, s avançant résolument à sa rencontre, il lui tende devant les yeux son miroir: en y contemplant sa fidèle' image, chacun d'eux, frappé d'horreur et transformé en pierre, perdra, avec le mouvement et la vie, sa conscience pervertie-. »
(( — Tout cela est fort bien compris ! déclarèrent les dieux. A côté d'Hercule cpii, avec le bras de la justice et les verges de la loi, est apparu comme le dompteur des forces physiques, il convient que se montre Persée : muni du lumineux miroir de la Science-* et de l'abominable portrait du Schisme et de l'Hérésie ^ il figera, en quelque sorte, sur place'' la conscience gâtée de certains scélérats, de certains esprits obstinés, en leur ôtant. avec le sentiment, l'usage de la langue et des mains. »
Saul. — Veuillez maintenant, Sofia, me fournir des éclaircissements sur la divinité qui est destinée à occuper le siège laissé vacant par le départ de Persée.
SoF, — C'est une vertu qui, par sa tenue et par sa conduite pratique, lui ressemble tout à fait; on l'appelle Diligence ou Activité. Elle a eu. elle a pour compagne la Fatigue. C'est grâce à elle que Persée est devenu Persée, qu'Hercule est devenu Hercule, — toute activité courageuse impliquant de la fatififue, et toute fatic^ue réclamant du courage. C'est grâce à elle que le petit-fils dAbas'" a privé de la lumière du jour
' Fedo = fido,
- Ovide, 3/é^, V, 24f>-49-
' Dottrina.
' On a lu plus haut des phrases sing-ulièrement violentes contre le schisme et l'hérésie.
"• Metta il chiodo (clou) alla perniciosa conacienza... La même image est employée plus loin, à propos de la roue de la Fortune. Le clou Varrete brusquement.
" Persée, fils de Danaé, et dont le grand-père était Abas, roi d'Argos. (Cf. Ovide, Met., IV, V.)
— lOC —
les Phorcides, a tranché la tèLe de Méduse, a extrait de son tronc mutilé le coursier ailé, a enlevé les {3ommes sacrées au fils de Glimène et de Japet ^ et la fille de Céphée, Andromède, à Gétus-, a protégé l'épouse contre sa rivale, a revu Argos, sa patrie, a arraché le pouvoir à Prétus pour le rendre à son frère Acrisios'^, a tiré vengeance de l'ingrat et grossier roi de Fîle Sérifia*. C'est grâce à elle que Ion arrive à surprendre toute vigilance, à surmonter les conjonctures contraires, à se frayer des chemins ouvrant tous les accès, à conquérir tout trésor, à subjuguer toute violence, à supprimer toute malice hostile', a atteindre l'objet de tout désir, à défendre ses biens, à aborder toujours au port, à écraser tous les adversaires, à glorifier tous les amis, à venger toutes les injures, bref, à réussir dans tous les desseins, Jupiter ordonna donc, avec l'approbation de tous les Olympiens, que l'Activité, qui ne craint ni 1 effort ni le zèle, se présentât devant eux. Et voici qu elle parut, ayant ajusté à ses talons les ailes d'une ardeur divine, avec lesquelles elle vole fort au-dessus de ce que le populaire tient pour le bien suprême -', — dédaignant les flatteuses caresses des voluptés, qui, comme des Sirènes insi-
' Japet, titan, fils dX'ranus et frère de Saturne. Il épousa Climéne ou Asie, dont il eut quatre fils, Atlas, Ménétius, Prometèe et Epiméthée. Il fut précipité dans le Tartare. D'après Silius Italicus, il demeura écrasé sous le poids de 1 ile Inarime. Les Grecs le regardaient comme le père de leur race. Seloa Diodore, Japet était un homme puissant mais méchant, qui habitait la Thessalie (D.).
- Cetus ou Cetos, monstre marin qui fut envoyé par Poséidon sur les terres de Céphée, et qui fut tué par Persée.
' Cf. Prétus avait été renversé par son frère Acrisios, dont il avait séduit la fdlo. — Acrisios, roi fabuleux d'Argos, père de Danae (cf. plus haut, note sur Persée). Le héros, qu'il avait cherché à faire périr tout enfant, le tua (juste retour des choses!) involontairement, d'un coup de disque.
* Sérifia (Seriphos — ou Serphós), île de la Grèce insulaire (Cyclades — arrondissement de Kéa), au sol aride et accidenté.
* Si toglie ogni cattività. A notre avi.s, ce substantif ne désigne pas l'état d'un prisonnier. Il est pris, comme souvent chez Bruno, dans le sens de méchanceté (cattivo 3'appli({uant aux choses comme aux personnes).
'' Sur les divers ârr/rés do la morale d'après Bruno, cf. notre Commentaire.
- Ki; -
dieiises, essayent de relardei' sa course vers le bui élevé qui la sollicite. Elle s'approcha : sa main gauche serrait étroitement le resplendissant bouclier de sa fervente énergie, qui frappe les regards inertes et paresseux d'une stupeur émerveillée ; sa main droite, la chevelure serpentine des pensers pernicieux, qui surmonte latTreuse lète, au visage maudit et bouleversé par mille passions : emportement, colère, épouvante, terreur, horreur, étonnement, mélancolie, sombre remords ; l'aspect seul en glace et en pétrifie quiconque y fixe les yeux. Elle était montée sur le cheval ailé de la Persévérance aux élans généreux' : quel que soit le terme visé par elle, sur ce destrier elle est toujours capable d y parvenir, en franchissant tous les obstacles que dressent devant elle montagnes escarpées, vallées profondes, torrents impétueux, haies aux épaisses broussailles, murs énormes et vertigineux. Lorsqu elle s'offrit à la vue du sacro-saint sénat, le président suprême lui parla ainsi : « Je désire, ô Activité, que tu occupes cette place distinguée dans le ciel : c'est toi, en effet, qui fournis aux âmes d'élite"' cette noble fatigue comme aliment. S il t'est possible, en ton essor, passe, tel un soufflé, par delà toute cime pierreuse et rude. Embrase- toi d'une telle ferveur que, non contente de résister et de te dompter toi-même, tu n'aies plus conscience de la difficulté qui t'est inhérente, de la « fatigue » qui constitue ton être^. Car cette fatigue ne doit pas se sentir comme telle, pas plus qu'un corps pesant ne sent son propre poids^ Aussi
' Cf. Ceni delle Ceneri, W., I, i4a-i43; L., 140-1 ; G., I, 45-46.
- Generosi (do geniis = qui a de la « race »).
3 Della tua difficultade del tuo esser fatica. Tournure assez enchevêtrée!
' Sophisme! Car, en l'espèce, la « fatigue » n'existe que relativement à une sensihilité humaine. Or, l'homme n'est pas une masse de matière privée de conscience : inertie, cluite des corps, gravitation universelle n'ont que faire ici! Peut-être Bruno veut-il simplement exalter l'à-aOïta stoïcienne, que, d'ailleurs, il entend dans une acception trop rigoureuse (cf. Janet et Séailles, Ilist. de la phil., Paris, 1887, p. 422). La comparaison dont il use n'en est pas moins discutable.
On pourrait même soutenir que, plus un être a conscience de la peine prise
ne seras-tu pas une fatigue digne de ce nom si tu n'arrives pas, à force de te surmonter toi-même, à perdre de vue Tessence de ton être; car, tant que tu en gardes la notion, tu ne peux te dominer réellement * ; mais, si tu ne réussis pas à t'abaisser ou à te supprimer, parviens au moins à te maîtriser toi-même-: la perfection suprême consiste à ne pas éprouver fatigue ou douleur, quand on les endure. En te domptant toi-même, tu éprouveras ce sentiment de plaisir qui demeure étranger à la volupté, je veux parlerde celle qui, sielle était bonne par essence, neserait pas condamnée généralement comme une cause de maladie, de misère et de honte '. Quand tu t'appliques à de nobles entreprises, Travail, ne sois plus pour toi-même fatigue, mais délectation ; — confonds-toi absolument avec cette Activité
el de l'effoii déployé par lui, plus il acquiert de niérilefi (fatica meritevole). Sans doute, il convient que la vertu devienne « une seconde nature », une (' manière d'être habituelle » (ïç'.c, comme dit Aristote). Mais il semble bien que. jamais, même dans une très haute sainteté, ne soit entièrement supprimée toute contention, — s'il est vrai que la moralité est un progrès continuel, el s'il n'y a point de progrès sans lutte, — comme le constate, du reste, Bruno dans les Eroici furori. Ce faisant, il est d'accord, non seulement avec ses maîtres néo-platoniciens (cf. notre Commentaire), mais encore avec les maîtres du sto'icisme qui placent à la base de la moralité la tension (tovo;) d'une volonté réfléchie, s'exerçant à travers tous nos actes, et, par un soin judicieux, les organisant harmonieusement en vue de l'Ordre.
Mais, dans ce passage, il obéit probablement à cette idée, propre aux Mystiques, que c est au sein de l'Inconscience (jue 1 être atteint sa plus réelle ])erfection, puisque alors il s'identifie à la Perfection suprême, à l'Un divin fcf. le « couplet M sur le Simple et la théorie de l'Extase). Ce qui est paradoxal, c'est d'appliquer pareille doctrine à la Fatica, sur le terrain de l'Ethique!
^ Discutable : tout en " mesurant » par la conscience la qualité de son être, l'homme peut, cependant, aspirer, par ce que Platon appelle l'ipco;, à une plus grande plénitude d'être, à un plus haut degré de moralité; donc, en un sens, il est capable d'être « supérieur à lui-même ».
L'expression populaire « se surpasser soi-même », qui traduit bien celte idée, ne sappliquerait-elle pas très justement à certains héros cornéliens?
- Bruno joue ici sur les nuances de sens séparant les trois verbes (deprimere — supprimere — opprimere) qui sont trois composés de « premere ». Oppresxn = opprimée, en tant ([•linf/'rieur,', donc, maîtrisée.
' Firuno fait preuve ici d'une austérité qui contraste avec d'aulrcs* déclara lions !
— i(>9 — qui, lorsqu'elle s'écarte de la pratique vertueuse, n'éprouve plus de plaisir, mais une lourde lassitude. Si donc tu es une vertu, repousse le soin des choses basses, frivoles et vaines. Si tu veux que l'étoile polaire de la Vérité brille sur ta lète, au zénith, franchis les Apennins, les Alpes, traverse l'Océan semé d'écueils, les âpres contrées du Rif^ les déserts glacés du Caucase, et, en escaladant les pentes les plus raides, pénètre au cœur de cette zone heureuse, où la lumière n'a pas de déclin, où Ton ne connaît ni ténèbres ni froidure, mais où règne toujours une douce tiédeur et où resplendit une éternelle aurore'^. Avance, déesse de l'Activité laborieuse, insista Jupiter. Que devant toi se dérobe la Difliculté; que par toi soit chassée la Malechance, et la Fortune saisie aux cheveux. Accélère, ou arrête d'un clou, à ton gré et selon qu'il te paraîtra opportun, le tour de sa roue. Tu seras accompagnée par la Santé, par la Vigueur, par l'Intégrité physique: tu auras pour écuyère la Diligence, pour porteétendard l'Exercice; derrière toi viendra le Gain, avec toutes ses ressources : biens du corps, biens de l'âme, et, si tu le veux, biens de la Fortune. Parmi ces biens, je tiens à ce que tu préfères ceux que tu auras acquis toi-même à ceux que tu auras reçus d'autrui : pareillement, une mère réserve sa plus vive affection à ses propres fils, parce qu'elle reconnaît en eux sa propre chair. Tu ne te partageras point; car, si tu te disperses en te consacrant moitié aux travaux de l'esprit, moitié aux travaux du corps, tu finiras par te montrer défectueuse des deux côtés ^. Si tu te donnes davantage aux uns, tu deviendras d'autant moins capable d'exécuter avec distinction les autres; si, tout entière, tu te tournes vers les choses matérielles, tu
' Dans la pensée des Anciens, le Rif est la rég-ion la plus septentrionale de l'Europe (cf. Virgile, Georg., 1, 240; III, iHi; IV, 5i8).
- Cf. de Immenso, VII, e. i(>, v. J^-âi (description envers — pleine de grâce et de poésie).
' II faut opter! Bruno distingue souvent les hommes en catégories fort tranchées, suivant Vobjet de leur activité (cf. notamment les Eroici furori).
n'abotitiras à rien, bien au conlraire. dans le domaine inlellectliel. Par mon ordre, chaque fois qu'il sera utile, l'Occasion l'appellera à haute voi\ ou te fera signe en silence ; elle t'exhortera, t incitera, te poussera, te forcera. La Commodité et l'Incommodité t'avertiront lorsqu'il leur sera possible de se charger d un fardeau, lorsqu'il leur faudra, au contraire, le déposer, ou traverser un courant à la nage'. La Diligence t'évitera toute entrave. La Vigilance te servira de sentinelle et surveillera les alentours, afin qu'aucun danger ne te surprenne à l'improviste. L'Indigence te dissuadera de déployer un zèle inquiet à la poursuite de choses vaines. Si tu ne l'écoutés pas^ le Repentir lui succédera et t'enseignera par expérience qu'il est plus pénible de lancer des coups dans le vide que de traîner un quartier de roc avec les mains pleines"-. Avant quune puissance supérieure n'intervienne pour te ravir la Liberté, ou pour procurer à la Difficulté une force et des armes plus redoutables, fuis à la hâte, en taidant au mieux des pieds légers de la Diligence.
L'Activité, avant remercié Jupiter et les autres dieux, s'apprêta à se mettre en route et fit ses adieux en ces termes : c( Moi qui ai l'habitude de prendre de la peine, je me dépêche, je ceins mon équipement, je me retrousse les manches'*. Loin de moi toute torpeur, toute paresse, toute négligence, toute molle oisiveté ', toute lenteur ! Toi, ô cher Zèle, place devant mes yeux, pour que j'y pense sans cesse ', le fruit de tes conquêtes et ton but idéal. Rends salutaires les nombreuses calomnies d'autrui ; fais fructifier moralement
' Tr.msnalarf,
" ... Aver menate le braccia, vacue, che con le mani piene aver tirati snxsi. Anlilliùse assez piUor.\sque !
■' Mi ;iccinf/o, mi sbraccio. Réalisme familier.
^ l,aliiiisme'=^ accidia. Contraire d'induslria, qui suil.
■ ... il voti ti f/li occhi dell ;ì considerazione ... = ut considerem. — CI". Qirello ... al clie doviamo fissar ì'iicchio della considerazione ... (Cena, W ., I, i3.J-4 ; L.. i:Ji-2; O., I. .Jo).
toules* ces méchancetés, tous ce^, actes inspirés par l'envie*, et même cette crainte, si fondée en raison, qui t'a conseillé de quitter la maison- natale, de t'éloi<^ner de tes amis et de ta patrie, et de t'exiler en une peu aimable ' contrée. Fais que cet exil glorieux pour moi. fais que ces souffrances l'emportent, à mon sens, sur le repos, sur la tranquillité que m ollVait le pays paternel, et sur les avantages d'une vie pacifique 1 Kt loi. Diligence, à quoi t"occupes-tu ? Pourquoi ce nonchaloir, pourquoi cet engourdissement durant notre existence, alors qu'ils doivent tant se prolonger au sein de la mort? Comptons-nous sur une autre vie, sur un autre mode d'existence? Celte nouvelle manière d'être différera de celle dont nous jouissons présentement, celle-ci coulanl dans un flux éternel, sans espoir de retour^ ! Et toi. Espérance, que fais-tu? Pourquoi oublies-tu de mexliorter et de me stimuler? Que. grâce à toi. je puisse m'attendre à me tirer heureusement de circonstances difficiles, à condition que je ne montre ni précipitation, ni défaillance prématurée. Que mes vœux, loin de se limiter à ce qui suffit pour vivre, embrassent ce qu'il faut pour bien vivre. Et toi. belle Ardeur, assiste-moi sans cesse, afin que je n'entreprenne rien d'indigne dune divinité vraiment morale, et que je n'étende pas les mains vers des tâches impliquant simplement l'occasion d'un nouvel et plus pénible labeur. Amour de la Gloire, montre-moi combien vilaine à voir, combien honteuse en soi est linquiélude de sa sécu-
1 Allusion transparente à son propre sort. Tout ce passage — à peine teinté d'amertume — se si^^nale par une grande noblesse d'accent. Bruno a déjà souffert pour son idéal philosophique. Mais il ne renonce pas — et il ne regrette rien !
- Tuo natio albergo. Au sens large = casa. Sur )e pays natal de Hruno. cf. Spaccio (\\., II, i52-i.")4; I-., 452-454; G., II, 68-71, avec les notes jointes),
^ Amichevole — au sens large. Il ne s'agit pas seulement des rigueurs du climat, — moins agréable que celui de Xaples, — mais aussi de ïaccueil réservé à Bruno (cf. notre (Courant liiterlin, p. r)4i).
* Onines morimur et (juasi aquae dilabimur iu terram, quae non revertunlur (11, /es Rois, xiv, 14 B).
rite personnelle, au début et comme au seuil de tout effort î Sagacité, fais qu'au lieu de mécarter soudain des choses douteuses et incertaines, et de leur tourner le dos, je m'en tienne, dès l'abord, éloignée et comme à l'abri'. Marche derrière moi et brouille les empreintes de mes pas, afin que mes ennemis ne retrouvent pas ma trace et ne m'accablent point du poids de leur fureur. Conduis-moi par des sentiers passant à bonne distance des endroits où demeure la Fortune, car celle-ci, n'ayant pas les bras longs, ne peut s'occuper que de ses voisins immédiats, et n'agite que ceux qui sont déjà à l'intérieur de son urne. Veille à ce que je tente seulement ce que je suis de taille à exécuter. Dans mon labeur rends-moi plus prudente que brave, si tu ne peux m'assurer à un égal degré ces deux qualités. Que ce travail soit à la fois occulte et à ciel ouvert. A ciel ouvert, pour que nul n'ait besoin de s'en enquérir avec force investigations; occulte, pour que, cependant, loin d'apparaître à tous, il ne se révèle qu'à une élite. Tu n'ignores pas, en effet, que ce qui est caché suscite la recherche, et que ce qui est fermé sous serrure attire les voleurs. En outre, on n'attache aucun prix à ce qui est ostensiblement exposé ; on ne songe pas à fouiller un coffre ouvert; on n'attribue ordinairement aucune valeur à l'objet que l'on ne voit pas dissimuler et garder avec un soin jaloux'-. Quand je me heurte à de gênantes, à d'irritantes difficultés qui m'arrêtent. Energie morale-', fais à plusieurs reprises retentir à mon oreille cette sentence, clamée par la voix de ta vivace et bouillante ardeur :
' ... Mi discoste in salvo. Pas de lâche capilulation, une fois la lâche entreprise! Mais, auparavant, de la circonspection! « Prudence est mère de sûreté. » — On constatera que toutes ces vertus se complètent, ou même se corrigent les unes les autres.
- Remarque pénétrante, — comme celle qui, plus haut, concerne i'aléa de la Fortune. Ce qui est caché, comme ce qui est incertain, a le privilège d'intriguer la curiosité humaine. »
3 Animosità (non pas dans le sens du substantif français : animosité, mais dans une acception voisine de celle d\i n imo : courage, force morale).
Tu, ne cede malis. sed contra nudentior iloK
Et toi. Hétlexion. indique-moi quand il convient d'interrompre, d'abandonner une entreprise mal amorcée : oriente au mieux mon etl'ort, non pas vers l'Or, non pas vers ces biens qui séduisent les âmes vulgaires et sordides'-, mais vers ces trésors qui. loin d'être comme les autres engloutis et dispersés par le Temps, sont honorés à leur prix et recueillis dans les champs de l'Eternité. Ainsi, on ne pourra pas dire de moi ce qu'on dit de tant d'autres :
Medita ntur sua stercora scar abaci.
Toi, Patience, donne-moi la fermeté, la maîtrise de moimême ; procure-moi ce loisir de choix qui n'a pas pour sœur la Paresse, mais l'Endurance. En me détournant de l'agitation turbulente, enseigne-moi l'action sans fièvre ni inquiétude. Tu m'empêcheras alors de courir, selon mon caprice, vers des gouffres affreux, vers de funestes écueils; tu me dissuaderas de lever 1 ancre, de détacher du rivage ma barque, au risque de me livrer à la merci des invincibles tourbillons de la mer déchaînée. Tu me laisseras, de la sorte, le temps de m'entretenir avec la Réflexion : celle-ci concentrera mon attention d'abord sur moi-même, puis, successivement sur ce que j'aurai à accomplir, sur le but ultime et les raisons que j'ai d'y tendre, sur les circonstances, sur le moment et le lieu opportun, enfin, sur les modalités^ Accorde-moi ce Loisir qui me permettra de faire des choses plus belles, meilleures, bref, de toute façon plus achevées que celles qui, derrière moi, resteront en suspens ; car, dans la maison du Loisir siège le bon Conseil, et c'est là que, mieux que partout ailleurs, on est en mesure de
' Virgile, Enéide, VI, 95.
- Sordidi — de sordes = avarice.
' Au sens large, — désignant à la fois les moijens à employer et les concours à s'adjoindie.
s'intéresser aux conditions de la vie heureuse, c'est de là qu'on domine le mieux du regard les occasions favorables; c'est là que 1 on amasse les moyens et ressources nécessaires aux brillantes réussites : impossible, en effet, de fournir une bonne course si, auparavant, on n'a pas goûté un suffisant repos ! Que par tes soins, noble Loisir, je mérite de passer pour moins oisive que les autres, s'il est vrai -que c'est par ton entremise que je suis à même de rendre service à la collectivité, et de défendre ma patrie plus utilement avec ma parole et mes exhortations que soldat, tribun ou imperator, avec le glaive, la lance ou le bouclier ! Généreuse, héroïque, vigilante Crainte, approche-toi; harcèle-moi avec ton aiguillon, de telle manière que je ne sois pas plus tòt rayée du nombre des êtres illustres que du nombre des vivants! Avant que l'engourdissement des ans ou du trépas ne m'ôte l'usage de mes mains, fais que je sois si abondamment pourvue d'œuvres que rien ne puisse m'en ravir l'éclat. Prévoyance*, prends garde à ce que la toiture soit terminée avant que la pluie ne survienne; prends garde à ce que, contre les vents du Nord ou du Midi, cortège d'un hiver difficile"^ et troublé, soit arransfé l'abri de solides fenêtres. Souvenir d'une carrière bien remplie, tâche que la vieillesse et la mort m'enlèvent avant d'avoir ruiné ma vigueur intellectuelle. Rends-les moi aimables, désirables, et non pas amères, — ô Peur de perdre trop tôt la renommée acquise ici-bas ! »
Saul. — Voilà, Sofia, la plus appréciable, la plus honorable recette contre la tristesse et la douleur qu'apporte avec lui l'âge mûr, et contre l'importune terreur de la mort, qui, depuis le moment où ils se servent de leurs sens, hante
' Sollecitudine. (>ommo il sajjil ici d uiit* vertu si'conduire, qui prêta son concours à cette Activité drjh désignée par ledit substantif, — nous sommes amené à user dun « é(juiv;denl », que nous inspire lidée essentielle de la phrase.
- Lubrico e inijuielo.
lviainii({iieiiieiil 1 espril (lo lous le:^ èlres animés. A ce sujet, Taiisillo. le poète de Nola, a dit en termes parfaits :
.( Us vivent contents, ceux qui ne sont pas ingrats envers le ciel, ceux (jui. à l'égard des hautes entreprises, n'ont pas fait preuve d une languisssante tiédeur. Au sein du radieux été de leur existence, ils n'ont pas à se plaindre, lorsque la neige, les frimas tombent sur les collines dépouillées d'herbe et de tleurs. — uième si, comme la couleur de leur chevelure et la fraîcheur de leur visage, changent leut-s goûts avec leur genre de vie 1 .Non. l'agriculteur n'a pas à gémir, pourvu qu'à l'époque voulue, il puisse faire sa moisson'. »
SoF. — Fort bien dit, Saulino ! Mais il est temps que tu te retires, car j'aperçois mon intime ami. le dieu à la grâce si pleine de charmes, et dont la physionomie attire les regards. Il s'approche, venant de l'Orient !
Saul. — Entendu, Sofia! Demain, à l'heure habituelle, si cela doit tètre agréable, nous nous reverrons 1 Dans l'intervalle, je repasserai et préciserai en mon esprit ce que tu m as appris aujourd hui, afin que. s il en est besoin, je retrouve plus aisément, en ma mémoire, avec leur plein relief, toutes tes idées, et qu'à l'avenir, je sois moins embarrassé pour y faire participer les autres.
SoF. — 0 prodige! le voici, le voici; plus que de coutume, la rapidité de son vol fait frémir son plumage! Contrairement
' Tansillo, Vendemmiatore, st. 5», éd. Flamini, p. 03. Mais Bruno amande à sa puise le texte de Tansillo, que voici :
Tulle le donne che son frràte al Cielo, E non hanno quai voi rigidi i cuori.
A'ivon conlente: e poi che neve e jrelo Coppon la terra in vece d'erbe e liori. Ancor che col piacer cangfino il pelo Nuova pensier non han che l'addolori :
Non ha l'afcricoltor. etc.
à l'ordinaire, — que vois-je ? — il ne joue pas avec son caducée, ne frôle pas Fair limpide du battement léger de ses ailes; il me semble inquiet, affairé. Tiens, il me fixe : il me donne à comprendre par l'expression de son regard que l'anxiété qui le travaille ne dépend nullement de questions qui me concernent.
Merc. — Que le Destin te soit toujours propice, qu'impuissante contre toi soit la rage du Temps, ma chère et gentille fille, sœur et amie* 1
SoF. — 0 mon dieu si beau, pour quel motif parais-tu si troublé, quoique envers moi tu prodigues autant que jamais les séductions de ta grâce si affable?... Je t'ai vu arriver tel un courrier : à en juger par ta mine, on dirait que tu es plus pressé de déguerpir que disposé à me tenir quelques instants compagnie !
Merc. — Le motif? C'est que je suis envoyé en hâte, par Jupiter, pour prévenir ou pour étouffer l'incendie que, dans le royaume parthénopéen, a commencé d'allumer la démente et farouche Discorde.
SoF. — Gomment cette funeste Erinnye'-, franchissant les Alpes et la mer, s'est-elle avisée de venir en ce noble pays?
Merc. — Elle y a été appelée par la folle Ambition, par la Confiance sottement illusoire de certains; elle y a été attirée par des promesses, sans doute assez larges, mais à coup sûr
• Généalogie un pou ... chaotique! C'est là une accumulation hyperbolique d'appellations d'amitié : Mercure veut manifester sa tendresse à l'égard de Sofia, en même temps que faire excuser sa précipitation. Il accable donc Sofia sous ces « p.olitesses » empreintes d'une exubérance bien italienne!
- Symbole des guerres de religion, (pii n'ont jamais sévi en Italie. Sur l'Italie et la Réforme, cf. le résumé d'un article de M. Rodocanacchi : appendice de notre Courant libertin.
fori aléatoires; elle s'esl sentie excitée par une fallacieuse Espérance, impatiemment attendue par ce double Souci* qui pousse le peuple à souhaiter le maintien de cette liberté dont il a toujours joui, tout en redoutant de tomber sous un plus étroit servage, — et le prince, à appréhender la perte de tout pour avoir voulu trop étreindre- !
SoF. — Mais la cause initiale, le germe premier, où les trouver?...
Meuc. — Dans l'extrême Avidité qui, sous couleur d'appuyer la Religion, sert ses propres intérêts^!
Soi'. — Prétexte mensonger, à mon avis, et, si je ne m'abuse, inexcusable! Car on ne cherche pas de remèdes, on ne prend pas de précautions là où aucune catastrophe, où aucun péril ne menace, là où les âmes sont ce qu'elles étaient auparavant^ là où le culte de cette divinité, la Discorde, ne risque pas d'être florissant comme en d'autres régions !
* Gelosia = soin jaloux (la gelosia della propria dignità).
- « Qui trop embrasse mal étreint ». Double conseil de modération.
^ C'est là, vraisemblablement, une allusion à la tentative faite, en i547, par don Pierre de Tolède, pour introduire à Naples llnquisition espagnole. D'où, le 17 mai, soulèvement général; deux mois de désordres; de nombreuses arrestations ... et une amnistie, payée 100.000 ducats aux Espagnols!... (cf. Spampanato G. B. e la lelleralura delV Asino, Portici, 1904, p. io5 et sq.).
Il est superflu de conjecturer, avec Spampanato, que Bruno avait connu tous ces détails par l'entremise d'un réfugié napolitain, rencontré à Genève postérieurement à 1078, le marquis Galéas Caracciolo (cf. Berti, Vita-, 904) : Bruno, avant de quitter l'Italie, pouvait fort bien avoir entendu parler de l'émeute... et de sa conclusion! En tout cas, ï exemple historique est très heureusement choisi, — beaucoup mieux que ne l'aurait été la révolte, de mai ir>85, contre l'accaparement des grains par le vicomte d'Ossuna, — puisque le Nolain veut souligner \e prétexte religieux.
* « Xaples est une cité très religieuse, que n'a jamais souillée l'hérésie. » (Summonte, Hist. della città e del regno di Napoli. Ibid., Raimondi e Vivenzio, 17 i9; t. V, p. 280-1). — Spampanato, op. cit., p. 108. Aujourd'hui encore, le culte y est mêlé de praticjues superstitieuses., et un peu théâtrales, qui s'écartent complètement de l'esprit de la Réforme.
Merc. — Même en pareille hypothèse, ce ne serait pas à TAvidité, mais à la Prudence et à l'Equité qu'il faudrait demander aide et guérison ; car c est l'Avidité qui a soulevé le peuple et qui la jeté en cette frénésie, c'est elle qui semble offrir aux esprits révoUés l'occasion et le conseil, non pas tant de défendre une liberté légitime, que d'aspirerà la plus injuste des licences et de s'abandonner, selon le penchant profond de la multitude bestiale, et avec une sorte d'obstination, aux excès les plus effrénés et les plus pernicieux'.
SoF. — Dis-moi, si cela ne t'ennuie point, comment l'Avidité entend y remédier.
Merc. — En aggravant les peines des délinquants, mais de telle façon que le cliàlinent d un coupable frappe également beaucoup d'innocents, parfois même des sages, et qu'ainsi, de plus en plus, le prince ne cesse de s'engraisser'-.
SoF. — Il est, sans doute, naturel que les brebis, qui ont un loup pour maître, en soient punies en étant dévorées par lui!..,
Merc. — Il est à craindre que, souvent, la seule faim insatiable et gloutonne'' du loup ne suffise pour en faire des coupables! C'est contre tout droit que la mère et les agneaux pâtissent à la place du père ' !
SoF. — Il est vrai que je n'ai jamais rencontré un aussi infâme jugement que chez les barbares tout à fait sauvages. Je crois que la première idée en est due aux Juifs, race si
' Cf. Bruno, nous l'avons remarqué, se méfie de certaines leii(l;inces de rame |)opulaire.
^ Summonte est absolument de cet avis, op. cil.
3 La sola cupa fame e infjordifjgin del lupo. On (IìtmìI l'esquisse dune fable de La Fontaine!
^ Mulluli — au sens larg-e. Il ne s'adii jkis seuiemenl d'une « amonde ».
- 17!) pestiférée, si lépreuse, si dangereuse à tous les points de vue, ([u'elle mériterait d'être exterminée avant sa naissance ' ! Mais, pour en revenir à la question, telle est donc la raison pour laquelle tu parais si trépidant, si fiévreux, et dans l'obligation de me quitter sans délai?
Merc. — Oui ! J'ai voulu pousser une pointe jusqu'ici pour m entretenir avec toi, avant de gagner les contrées vers lesquelles se dirige mon vol : j'aurais été fâché de te faire attendre en vain et de manquer à ma promesse d'hier. Déjà, j'ai touché un mot de tes affaires à Jupiter, qui m'a l'air plus disposé que d'habitude à te faire plaisir. Toutefois, pendant (piatre ou cinq jours, et particulièrement aujourd'hui, pas un instant de liberté pour causer avec toi des démarches ou des moyens intéressant ta requête 1 Patiente un peu durant ce laps de temps, car il vaudra mieux s'adresser à Jupiter et au Sénat, quand ils seront débarrassés des autres soins qui, comme tu peux le penser, les absorbent actuellement"^.
SoF. — J'y consens volontiers : cet ajournement ne fera que garantir à ma supplique une meilleure présentation ! A vrai dire, désireuse de te soumettre aujourd'hui le texte de ma requête pour ne pas faillir à mon engagment. j'ai procédé avec trop de précipitation pour être satisfaite de mon travail; j'estime, en elîet, que l'exposé des motifs doit être plus détaillé que dans cette esquisse. Je te la mets en mains, afin que, si tu en as le loisir pendant ton voyage, tu examines l'ensemble de mes fjriefs.
Merc. — Compte sur moi; mais il y aura avantage à ce que tu profites de mon absence pour rédiger un mémoire plus long et plus minutieux, qui permette de ne négliger aucun point de la cause. Maintenant, je pars ; je vais, pour confondre
' Spinili = spenta.
^ « Il vaul mieux s'adresser ii Dieu qu'à ses saints », dit le proverbe.
la Force, susciter riiitervenLion de la Ruse^ Celle-ci, conjointement avec la Tromperie, établira à la dictée une lettre traîtresse contre les projets cupides de la prétendue révolution. Cette fausse lettre détournera les Turcs de toute attaque par mer-, fera obstacle à la fureur gauloise qui, d'au delà les Alpes, s'avance à grands pas vers nous '. A défaut de la Force, elle sera le plus sûr moyen de dissiper lardeur téméraire des séditieux, de ramener la tranquillité dans le peuple comme dans le cœur du prince, et d'expulser avec l'aiguillon de la Crainte l'x\mbition toujours altérée et l'Avidité toujours inassouvie ^ Ainsi, on sera en mesure de rappeler d'exil la Concorde, de replacer enfin la Paix sur son trône, en restaurant sur des bases fermes l'ancienne manière de vivre, et en extirpant cet amour de la Nouveauté, aussi gros de périls qu'entaché d'ingratitude^.
SoF. — Va donc, ômon cher dieu ! Plaise à la Destinée que tous tes desseins s'accomplissent avec bonheur, afin que la guerre, mon ennemie, ne vienne pas plus troubler mon repos que celui des autres !
• Eu i558, la diplomatie « habile » d'Alba et du pape Paul IV réussit à prévenir le développement d'une guerre dangereuse avec la France, à propos de la domination espagnole sur l'Italie méridionale.
- La flotte turque, assez souvent^ au xvi'^ siècle, avait attaqué les rivages, — et même les ports plus ou moins fortifiés, de l'Italie méridionale : en 1558, elle avait saccagé Sorrente.
' Henri II, roi de France, menaçait d'envahir le royaume de Naples. Mais Bruno semble dire qu'il était a[)pelé par les insurgés napolitains, qui attendaient aussi l'aide des Turcs, du côlé de la mer.
* Avarizia senza bere = équivalent de « la sete », doni Bruno a déjà usé à propos de l'Ambition (même expression : W., II, 246-7; L., 552-3; G., II, 2o5).
' On dira peut-être que Bruno, si sévère pour « l'esprit de nouveauté » qui prépare schismes, hérésies ou révolutions, a cependant essayé, pour son compte, de k renouveler » la métaphysique religieuse! 11 estimait, sans doute, que les transformations ou les adaptations, telles qu'il les rêvait dans l'ordre (lognialique, étaient mieux faites pour unir entre eux tous les membres de la grande famille des « croyants )>,des spiritualistes, que pour créer la division et rompre la concorde (cf. notre Conimeniaire).