‹ L'éthique de Giordano Bruno et le deuxième dialogue du SpaccioChapitre 13 sur 28 · DES « CONTRAIRES · texte numérisé non relu

DES « CONTRAIRES

Jetons maintenant un coup d'œil en arrière. Après avoir mis en lumière les hases de Véthique de I>runo, nous en voyons se

' W., II, i.S9-yi; L., /.Qi-yS; G., Il, i22-i:..3.

2 \V., Il, 195-96; L., 498-99; G., II. .3..

3 Cf. Notre analyse du Mythe. »

* Désigné par une série de synonymes, vers la fin du deuxième diolo;j:ue du Spnccio,

détacher les lignes principales ; nous apercevons, dans son ensemble, l'édifice, bien plus forlemenl conslruiL (ju'il ne semblait de prime al)ord; nous embrassons assez aisément du regard la synllièse que le philosophe (il l'avoue lui-môme, et l'on s'en souvient) n'a pas eu le temps de tirer au clair, dont il avait tracé l'ordre en son esprit, et dont il se contente d'offrir aux lecteurs du Spaccio une « esquisse préliminaire ». Aux motifs essentiels se raccordent^ comme sur une façade richement sculptée, moulures, dessins, développements ornementaux : nous voulons ainsi désigner les vertus secondaires, ou qui découlent des vertus cardinales. Quoique, incidemment, en une simple phrase ', il reproduise la classification traditionnelle : prudence, courage, tempérance, justice: quoiqu'il rapporte la première de ces vertus maîtresses à la Raison, la deuxième au Cœur. 9-ju.cç (ou. plus exactement, à l'appétit irascible : to' SvaotLÒég. dont avait traité en détail saint Thomas d'Aquini, la troisième, à l'appétit concupiscible, la quatrième, aux différentes formes de notre Activité qui exige un principe régulateur, un principe d'eurythmie ; Bruno ne s'astreint pas à marcher docilement sur les traces de Platon ou d'Aristote. Evidemment, il ne serait pas absurde de rattacher à cette classification initiale certaines vertus dérivées que cite l'auteur du Spaccio-, par exemple, à la Fortezza la Force de souffrir, la passion de la Gloire, la Vaillance militaire, le Souci de l'Honneur, à la Temperanza la Modération, la Sobriété, la Discrétion, la Civilité. Mais, pour la vaine satisfaction de peindre Bruno sous les apparences assez banales dun élève appliqué de ces philosophes, ce serait abuser de quelques indications sporadiques, ce serait sacrifier, selon une méthode aussi superficielle que factice, à une observation accessoire tout ce qui fait la substance du second livre; ce

< W., II. i58-;j; L.. 4Ô8-9; G.. II. 78. Ci", aussi (préf. du Spaccio 1 : W.. II, 114-1''; L-. '}i2-i'5: G., II, l'i.

- E pisi . espile. (\u .Spacc/o, W.. II. 1 1.") et s((. : I... '(liict sq.; G., II, 14 et s(j.

seiail déiiaUirer la sli-ncture d'une éLliique (jui nous ojjrc eu vic/oureuse snillie ce groupe souverain : Vérité, Prudence, Sagesse, vérins d'essence intellectuelle, mais ayant un retentissement pratique. Groupe complété par la Justice, qui est le cadre, à la lois idéal et concret, où viennent s'exercer la Fortezza et la Sollecitudine, pour assurer, à divers degrés et dans tous les domaines, ces réalisations effectives sans lesquelles la connaissance théorique du Bien demeurerait stérile. (]ar, Bruno le déclare sans ambages, il ne suffit ni de savoir où est le Bienni de vouloir l'accomplir; il faut aussi pouvoir le vivre, il faut aussi avoir la force d'appliquer dans sa conduite cette connaissance et ce bon vouloir, pour mériter le nom d'être moral. Au surplus, sous prétexte que Bruno parle, à son tour, de la Prudence, de la Sagesse, de la Justice, parfois en des termes identiques à ceux de ses immortels devanciers ; sous prétexte qu'il considère les deux [)remières comme des vertus suréminentes, il ne faudrait pas croire qu'il se borne k répéter, sur ce point, Platon et Aristote. Ce qui compte en pareil cas. c'est moins l'anulogie de cjuelques concepts que la façon de les déduire, et surtout de les grouper. Sans doute, Platon avait déjà enseigné que les quatre vertus cardinales composent un « chœur » divin, présidé par la Science ou Sagesse, qui. ramenant à la mesure et aux saines proportions, en vue de notre propre bonheur, les impulsions du « cœur » et do l'appétit « concupiscible », et introduisant ainsi dans notre activité un principe dominateur, apparaissait comme la « forme » du Courage et de la Tempérance, comme la condition de cette harmonie, intérieure et extérieure à l'homme qu'est la Justice. Il avait même ajouté que la Sagesse, él;uil la Connaissance du Bien, a pour règle la A'érité : or, celle-ci, n étaut. au fond, que de l'être adéquatement mesuré, s'identifie avec le P)eau qui, lui-même, n est tel que par la mesure éternelle et parfaite dont il porte l'empreinte, c'est-à-dire, par 1 idée du Bien, sommet brillant du 'monde intelligible. Sans doute encore. Aristote. en reliant ces vertus

caj)ilal('s aux (lillV'i'eiili's " puissances » ou l'acullùs dv riioinin(\ avait inonlré quelles sont coordoiiiK'es et inspirées par la Prudence, force r<ilionnelle, pleinement conscienle, qui organise la vie en vue de la plus hante félicilé, et de manière à garantir l'Ordre, expression du linalisme universel. Mais c'est en toute liberté (jue. lidèlc à ses tendances éclectiques on, ce qui revient à peu près au même, imbu surtout de néoplatonisme. Bruno a utilisé et hiérarchisé ces notions, que saint Thomas' et bien d'autres avaient, du reste, reprises et approlondies.

Au-dessous de la ^'érlté. -- pour hupielle il devait tant lutter et tant soutïrir, — il a ranimé la Prudence et la Sagesse. Série descend;inte. — à tout le moins, du point de vue humain, — car nous verrons que, parla '< conversion >•, s'élevant du Piéel. cette série remonte ensuite vers l'Un divin et franchit ces étapes en sens inverse. Série cohérente, dont cha(|ue terme se dégage, en (juelque sorte, du précédent, selon une « continuité •> vivante. Disposition en triade, familière à pruno, qui, non content d y faire rentrer deux importants emprunts aux deux grands maîtres de la spéculation hellénique, y a adapté la théorie classique des trois causes (efficiente, formelle et finale), en même temps que la théorie plotinienne des trois hypostases (l'Un, ITntelligence, l'Ame cosmique), dont ce groupe reflète, si 1 on peut dire, léchelonneinent. Inqénieuse solution, — conçue dans 1 esprit des Ennéades et ménageant à la fois cette Nécessité qui. loin de se confondre avec l'aveugle Fatum, correspond simplement à l'éternel dessin du Plan providentiel. — et celle faculté de choisir consciemment entre des déterminations contraires. « d'actualiser tel ou tel possible », — où réside, selon Hruno. otre liberté morale. Combinaison élégante et hardie, que Bruno complète en accordant un rôle de premier plan à la Loi, c'est-à-dire à la Justice, qui est elle-même le produit de

' Cf. Il- livi-p rôceiil ilii 1'. SiM'lillnii'jos sur l;i Mornlr île saiiU Tliom:

la Sagesse. Ce pouvoir impersonnel et eurylhmique, dont il détaille l'action bienfaisante, est, à ses yeux, l'obstacle nécessaire aux empiétements de l'égoïsme et le contre-poids indispensable aux dangereux caprices d'un absolutisme dont il a dû constater les excès.

C'est ainsi qii\ii/anf une face pratique en même temps (/u une face théorique^ la triade suprême conserve (ne V oublions pas) toute sa signification dans le domaine moral. La Vérité, la Prudence et la Sagesse, loin de s'enfermer dans le monde idéal, descendent, en quelque manière, dans le monde réel pour j étendre leur règne salutaire et pour y influencer la conduite bumaine. La Vérité, ce n'est point seulement le Bien, l'Absolu, rUn d'où tout émane, où tout doit faire retour ; ce n'est point seulement ce Divin qui échappe aux prises de la raison discursive, à l'étroitesse et à la contingence de nos définitions, mais qui peut se révéler dans l'intuition extatique. C'est aussi celle des vertus qui, en fait, occupe le rang le plus élevé de la hiérarchie et qui, surtout dans le nouvel ordre de choses, doit présider à l'organisation de l'existence. En effet, elle domine tout, elle englobe tout, elle fixe à chaque être et à chaque phénomène sa place, elle est la norme souveraine en fonction de laquelle toutes les valeurs s'établissent ; elle se défend par ses propres forces ; « plus elle est combattue, pins elle croît ». Or, dans le monde terrestre et dans la vie sociale, elle se traduit par la véracité, par la sincérité, par l'horreur de la dissimulation et du mensonge, par la fidélité loyale de chacun de nous à ses principes : elle nous incite à fuir l'hypocrisie, l'imposture, la flatterie obséquieuse, toutes les habiletés par lesquelles on trompe le prochain. Elle n'admet une certaine a diplomatie » que lorsqu'il faut à tout prix protéger, grâce à quelque feinte, la Sagesse ou la Prudence gravement menacée. 1) autre part, elle nous pousse à déchiffrer, avec une sagacité et une concentration de plus en plus grandes, les énigmes de

I \V.. H, ir.y-ifj". : L.. /,r)7-462: G.. II, jfi-.S-j, passim.

l'Univers physique, à enricliii' noire « cognizione ". à orner notre intelligence avide de certitudes, au moins relatives. C'est à elle aussi que notre pensée doit le goût d'un etl'ort loujours plus intense, l'ambition de ces formes supérieures de la Contemplation que célébreront avec lyrisme les Eroici Furori, déjà amorcés dans tel ou tel passage du Spaccio. — De même, la Prudence, à qui est dévolu le second rang, c'est sans doute 1 expression des volontés éternelles de la Providence, mais c'est aussi, lorsque nous sommes amenés à «■ délibérer » avant un acte, la vertu de la Réflexion, qui, en nous tenant à lécart des ruses grossières, non moins que de l'inertie stupide ou de la témérité fiévreuse et présomptueuse, nous permet de nous comporter au mieux de nos intérêts et de ceux de nos frères, en êtres doués de raison. C'est elle qui nous suggère cette crainte de Dieu, qui n'a rien de commun avec le mécanisme d'une peur presque animale, et qui nous donne le sens de l'équilibre et de la modération. — Compagne de la Prudence, la Sagesse qui, selon les cas, possède la notion ou 1 instinct du vrai, nous détourne de tout ce qui est fantasmagorie ou illusion, du sophisme comme du fanatisme. Elle nous aide à bien pénétrer la signification de la Loi. qui est le cadre normal où se développent les énergies individuelles et où se concrétise la moralité. — celle-ci devant être <( etfective » et agissante. Car la construction éthique de Bruno se précise par l'importance prépondérante qu'il s empresse d'attribuer à l'Activité et la Vaillance. — proclamant ainsi, à une époque où trop de raisons conseillent d'être circonspect, que les attitudes d'abstention, de stérile renoncement, sont condamnables, et que, comme dirait un Guyau'. une vie se juge à sa fécondité. Bruno va plus loin : d'après lui, — du moins, si l'on se borne à considérer le Spaccio, — le développement exclusif de certains dons ou de certaines qualités privées, la culture diligente dune âme isolée, d'un " moi » replié sur lui-même,

1 La moral'' sans ohligation ni sanction.

coiisliliient une moralité insufli^anle ou d un degré inférieur. Certes, son altruisme rejoint, au fond, la tradition chrétienne, pour laquelle il ne saurait être de « salut » individuel, en dehors de cette Charité fraternelle qui doit relier les uns aux autres tous les membres de la famille humaine, en dehors de cette communion, à la fois naturelle et surnaturelle, qui unit tous les fidèles, vivants ou morts. Malgré tout, il tranche un peu sur -certaines teiid?.nces de la théologie médiévale qui, avec une particulière insistance, avait mis en relief les conditions personnelles de la sainteté, et qui avait regardé comme un être privilégié l'anachorète attentif à sa propre perfection. Stins doute, çà et là, Bruno mentionne et précise des vertus qui paraissent ne concerner que la conduite individuelle, ce qu'on pourrait appeler : l'hygiène du corps et de l'àme ; mais ce ne sont là que des cas exceptionnels. Le plus souvent, il ne recommande ou n'exalte telle ou Ielle attitude éthique, tel ou tel état moral que dans la mesure oii la société en subit l'heureuse ou opportune réaction : on notera, par exemple, ce qu'il dit de la Chasteté et de la Continence. Avant tout, il se préoccupe du progrès général : chacun de nous a pour devoir d'v contribuer, de se rendre pratiquement utile à ses semblables. Eviter de leur nuire est un minimum tout à fait indigne d'un être raisonnable, dont le rôle est de réaliser, selon ses moyens, la volonté de la Providence exprimée par la Sagesse, en sauvegardant ici-bas le règne de l'Ordre et en améliorant à cet elï'et le sort de l'espèce humaine.

Evidemment, — quoique le Nolaiu ne s'arrête pas a celle « division )) un peu scolaire, — il serait possible de répartir les vertus dérivées qu'il indicpie au cours de ces dialogues dans le cadre commode des « devoirs envers soi-même » et des (( devoirs envers autrui "». Par exemple. — pour envisager d'abord ceux de la première catégorie, — aux devoirs envers le corps, instrument de la volonté, qu'il faut maintenir apte à l'action et exlérieuremenl digne de noire personnalité spirituelle, se rallacdu-raicnt 1 observance des lois de lliv^iène.

la propreté, la sobriété, la décence, le goùl dan labeur bien réglé. An.v devoirs envers la sensibililé. — 1 habiUide d'apprécier les plaisirs à lenr juste valeur et d y recberclier un déploienienl hainionieux; ou même un perlectionnement de notre aclivilé. leirort pour rester maîtres de nous-mème sous les coups de la douleur, oîi il convient de voir tantôt un averlissenient opportun, taulòl un stiuiulanl. un levier de progrès, la modération ipii réfrène nos désirs, la sympathie qui nous tait vibrer à l'unisson du prochain, qui nous aide à « sortir de nous-mème •> et qui est le principe des émotions les plus nobles et les plus fécondes non seulement au point de vue de la Bienfaisance, mais encore an point de vue de la Science et de l'Art. .Vu.x: devoirs envers rintelligence. — faculté distinclive de rhomms et qui lui permet de réaliser ses tins propres, — le souci de la développer par l'exercice, de Torner de connaissances toujours plus approfondies, de la fortifier par le culte de l'ordre, par l'amour du \'rai, par la loyauté et la sincérité, en évitant les affirmations hasardeuses non moins que les louches compromis. Aux devoirs envers la Volonté. — cette ardeur généreuse qui se propose les plus hauts modèles, qui ne recule devant aucune difficulté, et qui. ne dispersant pas ses forces, fait converger toute notre conduite vers un idéal librement choisi. — cette constance, cette patience, que n'abattent ni les injures du sort, ni les orages des passions, ni les complots des méchants. — cet esprit de sacrifice et de dévouement qui subordonne l'individu au fiiialisme universel en le faisant servir l'intérêt de ses semblables. — Que si nous passons à la seconde catégorie, aux devoirs relatifs à autrui se rattacheraient robligation de respecter sa vie et ses biens, de lui épargner toute soult'rance et tout dommage, d'user envers lui de politesse, d'urbanité et de déférence, de fuir le mensonge qui tend à dissoudre le paHe social reposant sur la valeur du témoignage, de répudier toute intolérance à l'égard des opinions comme tout despotisme brutal à l'égard des personnes.de nous abstenir de toute méflisance ou de toute calomnie qui ternirait

leur honneur, de faire fleurir dans la famille celle concorde heureuse qui implique une aulorité indulgente, méritant le respect et raffection ; puis, l'obéissance absolue aux lois, l'amour illimité de la patrie à laquelle, en certains cas, il nous faudra tout donner, jusqu'à notre dernier souffle, l'Etat ayant mission, par réciprocité, d'assurer la liberté, la sécurité des citoyens, la protection des arts, des sciences, de toutes les entreprises utiles à la collectivité et, — en traitant ses voisins comme « des personnes morales », en observant le droit des gens, — d'écarter le fléau de la guerre qui naît, le plus souvent, de l'aveuglement des ambitions conquérantes.

Bruno, d'ailleurs, se hâterait d'ajouter aux devoirs « de justice » les devoirs dits « de charité » : à son avis, il n'y a pas, en matière de morale, de strict nécessaire dont on puisse se contenter, la démarcation entre ces deux groupes étant, au surplus, très malaisée à établir! On sait combien il insiste sur la Générosité, sur la Magnanimité, sur la Libéralité (déjà célébrées par Aristote*), sur la Compassion, qui est tenue de se traduire par un concours efticace, sur la Discrétion même, qui est comme un tact subtil exigé par la complexité de la vie sociale. On se rappelle l'arrêté d'expulsion que Jupiter prononce contre la sordide Avarice, contre la Colère inconsidérée, contre l'Envie semeuse de discorde, contre la Violence arroirante et même contre la scandaleuse frivolité. Mais la classification que nous venons d'esquisser ne nous a pas été directement suggérée parle texte du Spaccio, l'auteur n'ayant pas essayé de relier à une analyse de nos facultés ou de nos <( inclinations » primordiales les diflerenles parties de la morale pratique. Ce n'est là, il importe de le noter, qu une tentative de reconstruction. En somme, Bruno ne laisse dans Tombre aucune des vertus qui répondent à la grande loi positive de la Solidarité ou à la grande loi chrétienne de la Cliarité. N'est-ce point l'essentiel? Au fond, selon lui, les

' Elh. Nie, A, i el /), passim.

— '■•'■[) — devoirs envers soi-même Irouvenl dans les devoirs envers autrui leur achèvement logique, leur aboutissement nécessaire, parce que l'homme, même pour le développement de ses facultés, a besoin du « milieu social », comme l'enseignait le Stagyrite', et parce qu'il ne peut viser à une plus haute perfection sans concourir, en même tempi, au progrès de la collectivité que postule le plan divin. Découvrirait-on une vertu assez « abstraite » pour n'avoir aucun retentissement au delà de l'individu, pour n'intéressera aucun titre le prochain, — tout geste physique, tout acte intellectuel déterminant, en quelque sorte, des « ondes vibratoires » qui s'élargissent parfois à l'inllni? Celui qui ment, par exemple, outrage, en lui-même et en autrui, la dignité de l'être pensant; non content de se diminuer lui-même, il manque « extérieurement de respect envers la Vérité ». et^ il risque, ea lançant une affirmation fausse, de favoriser délibérément la propagation de l'Erreur qui, par essence, est prolifique et proteiforme. Souvent, d'un cœur léger, il endosse les responsabilités les plus lourdes ! Celui qui n'est pas sobre, qui prise exagérément les cadeaux de Bacchus, non seulement ruine sa santé, nuit à la clarté de son jugement, bref, se détériore physiquement et moralement, mais encore affiche en général une tenue honteuse qui offense les regards et s expose à transmeltre à ses ascendants des tares physiologiques qui pèseront sur leur avenir, — Le programme tracé par le Nolain dans le Spiiccio est donc fort vaste et très finement nuancé. Il sera complété dans les Eroici furori, dont nous parlerons bientôt. N'oublions pas. au demeurant, que le Spaccio — esquisse rapide — n'est ni un ouvrage d'enseignement, ni un traité destiné à des a spécialistes ». C'est un public plus large et plus composite que l'auteur a voulu atteindre. C'est à des disciples de la cour et du monde, autant et plus qu'à des écoliers d'Université, qu'il a voulu inspirer le

' l't/i. Sic, A. 1, iO|>ia, 18-28; I.}, :ioaa, j-io; E. a, iiayl), i'»-'!»: •"'• '4» ufiaa, i5-j(); Polit.. A. a, i25.ia, -ly-So, elc.

goût de ces sérieux problèmes et la pensée de les examiner avec les seules lumières de la Raison.

A la base de foutes les applications particulières de cet idéal éthique, quelle norme commune et fondamentale saisissons-nous ? Ne serait-ce pas la notion d'un juste milieu entre les extrêmes? Tout en confessant que Bruno n'a pas très nettement précisé ce point, Hartung, — qui, du reste, n'envisage guère que le Spaccio et néglige un peu trop les Eroici furori, — penche vers cette interprétation, autorisée, il faut le reconnaître, par certaines "formules ^ Sur ce point, Bruno se serait souvenu de la fameuse théorie d'Aristote. Pour le Stagyrite, la Vertu, manifestée dans l'action, n'a rien du caractère trouble et instable de la passion, rien de l'innéité ni de l'indétermination vague de la puissance (d-jvdcu.i;) : c'est une « qualité », une manière d'être que la pratique développe, qui dépend de notre franc arbitre, qui a un objet précis, le bonheur, et qui tient de l'intelligence le sens de ses limites et de ses proportions-. Elle a pour matière le domaine si large du cœur et du désir, où, peu à peu, elle instaure une discipline rationnelle en assouplissant de façon durable nos appétits et en les fixant dans la majesté de l'ordre^. En effet, au-dessus même de l'appétit sensible dont les instincts tumultueux, instables et presque '« animaux » doivent être continuellement maîtrisés, réside en notre àme un principe d'émotions généreuses, telles que le sentiment de la justice, la magnanimité, l'amour de la patrie, lamitié et la sympathie de l'homme pour

' W., II, 324-327; L., û'o'i-'A-j; G., II, 326-7. ~* ••• v^o-nono ad esser virliuie, perché si contegiiono e rincliiudono intra gli termini... È in slato di virtude, quando si tiene al mezzo, declinando da l'uno e l'altro contrario.

- Efh. Nic, B., I, iio3a, 19-34, iio3b, i-25; 4, iioob, 28-33, iio(Ja. 7-16; 5, Mo6b, 2y-3o; l\, i5, 1119b, 11-18; A., i5, iitrjb 8-9; E., i, iiiga, ii-a(5; Z., I, ii38b, 18-25, i3, 1144b, 4-'^o (cf. la « Métriopatliie », d'ajirès Cranlor, le premier, commentateur du Timéi'j. Cf. Plutarque, Consol. a'i .Ipo//., e. 3, [>. 102, 9-2.-». — Cicéron, Tusculanes, 111, fi, 12. - Académiques, II, 44» •«35).

' Elh. Nic. A.. i3, 1102a, 26-34, 1102b, i3 ot s-j. — Eth. End.. B., 1, 1 220 a, 1 0-1 I .

— .ÛU —

l'homme*. De là résulte loul un ensemble de désirs du même ordre et qui ont à ce litre quelque chose de raisonnable^*. Spontanés par nature*', ils sont encore capables de manque ou d'excès, ils risquent de se développer avec une sorte d'automatisme. Quoiqu'ils militent pour le bien*, ils ignorent l'à-propos et la juste mesure, ils ont besoin d'être réglés et dirigés par la raison, par la dialectique'. Or. justement, — incompatible avec le « manque » ou l'excès par quoi se caractérise la passion, — l'ordre éthique implique le juste milieu. Celui-ci est relatif à l'agent moral, à l'énergie dont il est capable et à laquelle il fait <* rendre » son maximum. Non identique pour tous, il correspond plulôt à une proportion géométrique qu'à une proportion mathématique'^. Cet ordre, qui nous aide à connaître, donc à ménager pratiquement nos forces, engendre, par suite, un charme sui generis. Immuable en son fond humain, la vertu enveloppe, malgré tout, une sorte d'équation personnelle, selon laquelle elle encadre et coordonne nos tendances naturelles dans le milieu fixé par la liaison \ Eu somme, les vertus, ce sont des appétits ramenés à la mesure par la liberté de la Raison, laquelle nous guide et nous commande dans l'option entre les divers actes '^.

Or, Bruno résumerait cette même idée sous le vocable de « tempérance'^ ». qui ne serait plus alors synonyme de con-

' Eth. A'fc, H. 7, 1149 a, 29-^4; Polit., H. 7, 1^27 b, 3(;-4i, iSaS a. i-â.

- ... McTr/oj3a ulévto'. "o ^.ovoj. Eth. Nie, A. l'ò, 1102 b, i3-i4.

* Ibid., V . I, 1 109 b, 35 ; 3, ii 1 1 a, 22-24.

^ Ibid., II. 7, 1 149 a, 23-32.

'' De Mot. an., 7, 701 a, 28-36.

"^ Eth. .\ic., B., •">. 1106b, .^"7, 2i-,'5.~) ; E., (J, ii3ia, <)-33, ii3ili, i-!>4; ■;. 1 i33b, 29-33. — Eth. Mag., A., Ti, i i85b, i3-32.

' Eth. .\'ic., 15., J, 1104 a, 11-19; >'» iio<>b, 8-12; I'.. i/|, 1119a, 1 i-'.o, 1119b, i3-i8. — Eth. Ëud.. 1)., 3, 1220 1), 2i-35.

» Elh. -Vie, B. 6, 1 loG b, 36.

'■' \V., Il, 118-19, 207; L., 4«6-i7, 542-43; G., 11, 18, 192. la parfaite vertu fuit toute e.\trémité Kt veut que l'on soit sajfe avec sobriété.

MoWcre ( Misanthrope, \, 1). — Cf. Saint Paul, Ep. aux lioinains, XII, v. 3, et Montaigne, /v.ssii/.s, I, XXXIX)

tinence ou de sobriété, et qui ne se rapporterait plus exclusivement à Fappétit sensible, — pareille extension du terme se rencontrant déjà chez les Grecs, notamment chez Platon'. Et, dès lors, la théorie du Nolain se déroulerait logiquement. La Fortezza (la Bravoure"^), enseigne-l-il, tient le milieu entre l'audace présomptueuse, l'insolence arrogante et l'abattement de la crainte qui uiène au désespoir: la Simplicité, entre l'outrecuidance, qui exagère tout, et la modestie feinte, qui déprécie tout. C'est la Tempérance qui, dans l'individu, dans ïa famille, dans l'Etat, dans l'univers entier, instaure et srarantit le rè'icne de l'harmonie^. Faute de ce sens de la mesure, il ne peut y avoir partout que désordre et discorde. Au point de vue intellectuel, la Tempérance implique cette tranquillité d'esprit, cette maîtrise de soi, cette intuition des nuances et de la complexité des problèmes, cette tolérance délicate 'qui transparaissent dans la politesse et lurbanité, ces fleurs de la civilisation. Dans le train habituel de la vie, elle répugne à tout excès; elle réfrène aussi bien la sensualité déchaînée ou la brutalité aveugle que l'ascétisme contre nature. Sans étouiler leur épanouissement légitime, elle empêche les passions de désagréger l'édifice social après avoir créé l'anarchie dans l'âme individuelle. C'est sous cet angle que Bruno envisage, par exemple, les v(jeux de chasteté, le célibat des religieux et des prêtres; et nous n'avons pas besoin de dire qu'il aboutit à des conclusions fort peu orthodoxes. Pour lui, la virginité'* n'est une vertu qu'en tant qu'elle réagit

1 PhéJon, 68e. — République, III, ;{8ye; IV, /,3oe-43ie, 43ie-4;Ì2b.

- z.f)î-.0î'7:'. r, àvò&i;a j-ó T/j; ó-Jp^'oÀvi: y.7.1 ~r\; ÏKKzili'oi. (j-'j Òì tï,; ij-E-jotìiTo; a'ór^Ta. (Klh. Xic.\ II. ■'., 7) (cf. Bruno, \V., II, 18G ; L., 488; G., II, 1T7-8).

3 Sof. Corne la madie può coabitar con la figlia; perchè per Tlntempei-enza circa j,^li alìelli sensuali 0 intellelluali si dissolveno, disordinano, disperdeno, eindihivianole fainofflie, lerepubliche, le civili conversazioni e il mondo; la Temporan/a è quella, che riforma il lullD, come ti farò intendere quamdo andaremo visitando fjuesle stanze (Spaccio, W., II, a^; ; L . r)42-3;'G., Il, i9->).

• \V., II, ai-'.', s.j., 237; L., ùaO sq., 5^,2; G.', 11, 171 sq.; i.ji. — De VinciiliS

contre les dëbordemenls excessifs (prostituta lil)i(liiie, efTiisa inconlinenza, impudicizia, sfacciataggine). En soi, comme Aristote le disait de la Pudeur*, elle n'a aucune valeur et ne comporte aucune « bonté >», aucune di<^nité, aucun mérite; elle n'est ni un vice ni une vertu. Quand elle contrecarre les impulsions normales de la nature ou quand elle y résiste obstinément, elle est coupable : il faut n'y voir alors qu'impuissance ou folie. Si elle est imposée par quelque raison urgente, par une nécessité extérieure, elle prend le nom de continence; elle peut devenir alors une vertu louable, car elle participe à ce courage conscient et à ce dédain du plaisir qui ne sont plus des gestes vains, des délits orgueilleux à l'ordre des choses^. Cet amour averti du < juste milieu », qui incline Bruno à l'indulgence, le fait aussi se séparer de ceux qui croient découvrir la suprême perfection morale dans le mépris total des biens extérieurs'^. Il professe que l'opulence et la pauvreté^ sont choses relatives et qu'un riche avare est. en réalité, plus pauvre qu'un homme modeste, mais content de son sort. A ses yeux, la richesse d'esprit et de cœur est supérieure à tout trésor, l'indigence intellectuelle et morale est pire que toute gêne matérielle. Le tout est de ne pas se laisser duper par les mirages du désir, ni entraîner par ime ambition

ingenere (Op. lat., III. p. 697). — La chasteté est une « habitude » fort variable, et qui dépend de la race, du climat, etc. W., II, 2o3-4: L., 007-8 ; G.. II, i44-

' Elh. Nie, B., 7, iio8a, 3i-32; A., i5, 1128b, io-i5.

- Par réaction contre l'ascétisme médiéval, l'auteur du Spaccio va jusqu'à accuser le christianisme d'avoir diffamé la nature, afin de mieuj la vaincre. II serait ])aradoxal de dire que sa protestation véhémente le ramène jusqu'au paganisme. En tout cas, elle l'incline à préconiser la polyo'amie comme plus propice à la reproduction. Il ne serait pas éloig-né de célébrer l'union libre, ou du moins de combattre le préjugé de deshonneur qui s'attache aux fillesmères et qui les pousse à l'avortement. Qui sait si ce préjugé ne prive pas la société de héros"? (W., II, izG, a38; L., 424, ;'V44; G., II, 29, 194.)

3 P. ex. : les Cyniques, la plupart des Stoïciens et certains ascètes chrétiens. Sur ce point, cf. dans notre traduction une note relative à l'opinion de Platon et à celle d'Aristote.

déinenle qui voit sans cesse reculer 1 objet de ses V(l'UX. C;n' c'est r imagination qui donne à tous ces biens leur valeur, souvent très exagérée. Le sage doit se défier de lor corrupteur, tentateur, qui frappe l'esprit de vertige, qui tourne à Tidée fixe, qui empêche la libre médilalion. Cependant, Bruno, à l'instar d'Aristole, ne dissimule pas qu'en cerlains cas, ces avantages fortuits contribuent indirectement à la félicité, et même facilitent lexe.rcice indépendant des principales vertus, à condition que celles-ci gardent leur souveraineté et, pour ainsi dire, la haute main sur la conduite individuelle. Si la Fortune répartit ces avantages un peu au hasard, c est à la Raison à en contrôler l'emploi, à les faire servir aux fins les meilleures '.

Chez Aristote, c'est la Prudence ou intelligence appliquée à l'action qui a mission de saisir le juste milieu"-, le point d'équilibre entre les extrêmes, entre les tendances ou puissances qui tiraillent en tous sens notre libre vouloir : réussite, d'ailleurs, assez ardue! Platon confiait pareil rôle à la Sagesse, qu'au demeurant, il désignait sous plusieurs noms^. D'après Bruno, ce serait elle encore qui serait qualifiée pour éclairer le jeu de l'activité morale, pour en régler et en assurer la direction , pour définir

^ Aristote, Klh. Sic. II., 14, iioiîb. 21-25.

^ ... Adversus ea Chrysiphus cum in libica de Providentia quarto dissereret : « Nihil est pi-orsiis istis, inquit, insubidius, qui opinantur bona esse potiiisse, si non essent ibidem mala. Nain,,cijm bona malis contraria sint, uti-aque necessum est. opposita inter se et quasi mutuo adverso quaeque fulta nixu consistere : nullum adeo contrarium est sive contrario altero... Alterum enim ex altero, sicuti Plato ait, verticibus inter se contrariis deligatum est ; si tujeris unum, abstuleris ulrumque. » f Aulu-Gelle, VI, i.) — « Quand on veut poursuivre les vertus jusqu'aux extrêmes de part et d'autre, il se présente des vices quis'v insinuent insensiblement... » — « C'est surtout de l'humanité que de sortir du milieu. La j,^randeur de l'âme consiste à savoir s'y tenir. » (Pascal, Pensées, tv. 'òoy et 378.)

■* i-'.aTrJuLT,, ao>ypoajvT]. Channide; l*'-'' Alcibiade, i33e ; Prntac/oras, .'i32a-H33b; Gorffias, 5o7a-.^o7e; Lois, III, ôgOb-c, IV, 710a. — 7oç;a : Prolagoras, 33oa, 33». a-333b; Eathydème, 2790-2816, Banquet, 202a; liépub., lY, 427^1 428e. — çpovr,a'.î. Alcibiade, I, i33e, Ménon., 883-890; Phèdre, Ggb-c, 79 d. -- liép., I\ ., 433b: Lois, I, ^)3ic-d: Tim., Qob-c.

la c< mesure » el rériger en principe supérieur. On se rappelle qu'en soi, elle appartient an monde prééthique on suréthique, par leqnel est conditionné le domaine spécifique de la moralité. Or, tnntôt. en procurant à ceux qui ne participent pas à sa propre essence le secours commode d'une loi extérieure, d'un ensemble de formules auxquelles ils se conforment plus aisément, elle garantit ce qu'on pourrait nommer la moralité courante et moyenne du peuple ; tantôt elle rend ceux qui. plus ou moins, la possèdent, — les âmes et les esprits d'élite, les initiés K — capables de décider du Juste et de l'in/ uste et d'être, en quelque sorte, à eux-mêmes la Loi. En tout cas, elle a le privijège de connaître des choses morales, et elle prononce son arrêt, par l'entremise de la Raison ou de la Conscience, en tenant compte, d'une part, des lois suprêmes et non écrites, comme dit l'auteur d'Antigone, d'autre part, des habitudes particulières, des dispositions naturelles des races, des peuples-, voire, des individus. De sorte que l'Ethique, obligée de délimiter les extrêmes et de rester à égale distance de l'un comme de l'autre, puis de s'adapter avec souplesse aux différences ethniques, aux cas variables, bref, de manier les matériaux empiriques qui sont accumulés un peu confusément

' Aristote le déclare: pratiquement, à coup sûr, le Bien est chose difûcile. De notre« cachot » nous ne saisissons que les retlets imparfaits de l'Exemplaire éternel. Comment, d'autre part, adapter la règle morale à chaque circonstance? Les '< cas » varient singulièrement! Recourons au sage comme au plus sûr modèle, comme à l'oracle vivant de la Raison, comme au traducteur, non moins expérimenté qu'intuitif, de l'ordre qui s'impose a notre respect. Dans la complexité de l'action, nous discernons mal le « milieu » relatif à nous-mêmes! Comme nous naissons avec un fond de bonté, la pratique, éclairée parla fréquentation du sage, qui connaît et qui sent le bien en artiste, et qui nous en olfre une traduction eminente, eiilìn, le concours de la société, qui nous est si utile pour corriger les écarts de notre égoïsme el pour comprendre notre nature d'êtres destinés à la vie en commun. — tout cela nous le révélera. Elh. Xic. \., i, lOQ^a; 18-28. i3, ii(>->.a, 5-io: T.. fi. iii3a. a2-33. I.,4, ii6fia, la-iii, (), 1170a, 8-11.

* Cf. W.. II. 100; L., ;5))() ; C I, 4«f^-î)- — t)<* rcruni principiis (cap. De virtute loci, in Opera. III. r)54-5.'i6). — Cf. Platon. Lois. \. 7',7d-e: Rép . IV. 43:) e-436.

devant elle, perd à la fois, dirait un kantien, son autonomie et son caraclère absolu. Elle enveloppe, à tout le moins, une équation relative à beaucoup de données étrangères à ce que Ion peut considérer comme l'essence du Bien. Elle réside dans un art de la proportion', non identique pour tous, et qui, d ailleurs, garde, malgré tout, son caractère humain, parce qu'il exploite toujours un fond permanent de tendances éternelles.

Tel serait le point de vue de Bruno. Mais, sous peine cren diminuer l intérêt, il convient d^observer quii est en étroite corrélation avec une théorie des contraires, — dont on parle souvent sans en saisir exactement la portée. Cette théorie, déjà indiquée dans le Spaccio, est reprise dans les Eroici furori'-. Le plaisir, enseigne Bruno, consiste dans une transition, dans un mouvementé. . Ce qui est agréable, certes, ce n'est ni la faim, ni la satiété, ni lardeur erotique, ni l'extinction du désir satisfait, c'est le passage de l'un à l'autre de ces « états » extrêmes. Ce plaisir est comme un instant fugitif qu'il est bien difficile de « cueillir ». car, au fond, — les contraires étant reliés l'un à l'autre par le courant ininterrompu de l'a-ctivité psychologique, et la fin d'un état coïncidant avec le commencement d'un autre, — il y a toujours, dans ce monde intérieur,

' '< Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contrepoids de deux vices opposés, — comme nous demeurons debout entre deux vents contraires. Otex un de ces vices, nous tombons dans rautrc » (Pascal, Pensées, îv. ."5^9.)

La Rochefoucauld dit à ce sujet : « Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes ; la jjrudence les assemble et les tempère... » (Maxime 182.) « Les passions en engendi-ent souvent (jui leur sont contraires : l'avarice produit quelquefois la prodigalité, et la prodigalité ravaric.e; on est souvent ferme par faiblesse et audacieux par timidité. » (Max. 11.)

* W.,II, I2I-I23; 323-328; L., 419-421, 634-638. — G., 11, 21-23, 320-328.

' « Les prin.cipes du plaisir ne sont pas fe,rmes et stables. Ils sont divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier avec une telle» diversité qu il n'y a point d'homme plus différent d'un autre que do soi-même daqs les divers temps. i> (Pascal, Dr l'esprii yéométriqiie,p, 188.)

Ioni un jeu décevanl domhre? el de lumières. Comme le nolail déjà Lucrèce, l'amertume jaillit du sein même des voluplés ; la tristesse s'insinue au milieu de la joie '. — de même qu'au continent de deux rivières se mêlent, sans se confondre, deux ondes de colorations difTérentes. Cependant, nous sommes persuadés quii ny a de jouissance que dans le changement ; et notre vie n'est qu'une série de tentatives pour échapper à la monotonie de l'existence végétative, pour diversifier nos sensations, nos émotions, en diversifiant par les voyages ou par l imagination les f< milieux » où nous nous ingénions à distraire notre incurable ennui... C'est qu'ici-bas rien n'est fixe, rien n'est immuable : tout processus vivant se développe à travers les contraires, évolue par action et réaction^, en vertu même de la complexité initiale de ses éléments constitutifs. S'il en est ainsi, fandra-t-il s'épuiser dans la poursuite illusoire de ce plaisir que l'on essaierait de saisir. — mirage fantasmagorique, — entre des extrêmes qui, en réalité^ s'appellent, se commandent l'un l'autre? L'homme devra-t-il s'attarder volontiers dans le cycle des « vicissitudes » ? Deux lignes du Spaccio semblent répondre affirmativement^. Mais les Eroici furori'' ,(\i\\ éclairent et complètent le Spaccio, nous

' \V.. II, 382-3; L., 690-6, G., 407-8. W., II, 122 ; L., 420? G., II, 23.

^ Se ne li cQrpi, materia ed ente non fusse la mutazione, varietade e vicissitudine, nulla sarebbe conveniente, nulla di buono, niente delettevole (W.,1I, 121; L., 4i9;G., Il, 22).

* Nel Secondo dialogo viene più esplica tamente descritto" l'ordine e atto della milizia che si ritrova nella sustanza di questa composizione del furioso; edivi : nel primo articolo si mostrano tre sorte di contrarietà : la prima d'un affetto ed alto contra l'altro, come dove son le speranze fredde e gli desiderii caldi ; la seconda de" medesimi affetti ed atti in se stessi, non solo in diversi, ma e in medesimi tempi; come quando ciascuno non si contenta di sé, ma attende ad altro, ed insieme insieme ama ed odia ; la terza tra la potenza, che seguita ed aspira, e l'oggetto, che fugge e si suttrae. Nel secondo articolo si manifesta la contrarietà, eli" è come di doi contrarli appulsi in generale; alli quali si rapportano tutte le particolari e subalternate contrarietadi, mentre come a doi luoghi e sedie contrarie si monta o scende : anzi il composto tulio

livrent spr ce poiul la vraie pensée du philosoplie. Puisque tout sécoule, puisqu'il n'y a pas de joie sans mélange, puisque tout plaisir porte avec lui les signes de sa caducité, puisque tout ce qui relève de la sensibilité n'est que phénoménisme éphémère, la sagesse, la vertu consistent en une ferme continence qui, au lieu de se laisser entraîner par le tlux et le rethix des passions, au lieu de s'abandonner aux excès de l'allégresse ou de rabattement, cherche à demeurer dans un état « d'indifférence » ou d'ataraxie, sorte de « point neutre » ou de « juste milieu' », où les contlits antérieurs se résolvent en un heureux équilibre. ((Attitude bien timide, tiédeur indigne d'une personnalité tant soit peu intense! « objectera-t-on sans doute. Bruno estime que cette définition de la vertu est suftisanLe, si l'on se borne à envisager les premiers degrés de l'éthique, cette moralité « moyenne », accessible à la majorité des hommes et dont il a tracé les grandes lignes dans le Spaccio. C'est là un programme minimum, auquel les Eroici furori superposent la rayonnante image d'une éthique beaucoup plus haute, réservée aux âmes d élite. A ces âmes d'une plus forte trempe la loi des contraires suggère de mélancoliques réflexions sur le caractère fragile de toute volupté, de toute joie; elle les incite, en conséquence, à s'élever au-dessus de ce monde, soumis au changement et à la dégénérescence, jusqu'à cette région sublime où tout contraste s'elTace et où l'être reste toujours égal ^ luimême; elle leur inspire une sorte de dégoût de la médiocrité présente, les arrache aux vulgarités courantes, au <( uioindre

per In diversità de le inclinazioni, che son nelle diverse parli, e varietà de disposizioni, che accade nelle medesime, viene insieme insieme a salire ed abbassare, a farsi avanti e adietro, ad allontanarsi da sé e tenersi ristrello in sé. Nel terzo articolo si discorre circa la conseguenza da tal contrariefade. (Eroici furori, arfjonienlo, \V., II, 3o^-j; L.,r)i/,; G., II, •>.f)0 )

' il vizio (' là dove e la contrarietade; la contrarietade è massime là dove è reslremo... — La minima o nulla è nel mezzo dove gli contrarli convegnono è son uno e indilTerente... nel mezzo puntiiala... Nel grado della indilìerenza si trova la casa (ailleurs: la meta) della temperanza, dove consiste la vTrlude e condizion d'uno animo forte...

ellorl " dim opliniisnie banal el Iroj) vite salisl'ail, eL par raiguilloii trilli généreux lournienl, les pousse à continuer sans répit leur rude ascension vers Tldéal, nonobstant les souirrances endurées et la disparition niomenUmée de Iharmonie, jusqu'à ce que, brisant toutes les chaînes terrestres, toute la oangue physique, elles méritent par cet héroïsme conscient 1 union exlati{|ue, la résorption dans le Principe premier' : là s'abolit toute « différence ». toute distinction du « plus " el du « moins » ; là cessent les alternatives, les oscillations du monde sensible; là tout s'unifie dans 1 Acte absolu.

Déjà, Platon, s'accordant sur ce point avec Heraclite, avait professé que l'univers sensible est un perpétuel écoulement, que rien ici-bas ne jouit d'une entière fixité, que le chaud et le froid-, le sec et l'humide, — ■ comme, d'ailleurs, les quatre corps simples, — passent sans arrêt du plus an moins et du moins au plus, que tout, dans la nature, est un mélange de fini et d'inllni \ donc,,debien et de mal, — l'imperfection postulant, du reste, la Perfection dont elle est rimasse « dé"-radée ». Il avait nolé^ que les contraires apparents — tels que le chaud et le froid — ne font deux qu'extérieurement, à leur surface*;

' W., H. .'52(1-7 etsq.; L.. ()36-7 et sq.: G., II, 337 et sq. (Cf., plus loin, le résumé de la doctrine des Eroici furori, l

- Phaed. 78 e- 79a. — Philèbe 24 a-d, 253.

' Selon Platon, toute substance en devenir est un composé de deu.v éléments essentiels- : le « fini » et « l'infini » (cf. le Philf'hc^ 24a-26d). Pour .\ristote, il existe entre l'infini et le parfait une opposition complète. L'infini n'est qu'à l'état do puissance; le parfait est entièrement en acte. Par suite, l'infini est amorphe; le parfait n'est plus qu une forme. L'infini n'a pas de terme, le parfait est achevé de tous points. (MéL, A, i(>, 1021b, 12, 24-25 et ;5o; H, 8, loooa; 9-10; — Phys., F, 6,207 a, 7-y et i4-i5.). Parmenide a vu plusjusle que Vlélissus, lorscpi'il a conçu l'être, non comme infini, mais comme lini. (Phija., F, 6, 207a, i^t-i-j.)

'' Sopii., 243d-e. Selon Aristote, il y a (|uatre " contraires " primitifs qui sont, par là même, les quaire éléments de lèlre sensible : le chaud et le froid, le sec et l'humide.

Ils se succèdent de telle manière rpie celui (pii paraît soit la privation de

— -'io —

car, pour avoir l'iin et raiilre quelque réalité, ils doivent contenir de Tetre, et, s'ils contiennent de l'être, ils sont, dans cette mesure même, — ce qui est un pour la pensée l'étant par là même en soi. puisque l'idée est la notion adéquatement connue. Surtout, il avait enseigné que le plaisir ', inférieur à la substance, aux facultés, voire à l'acte, est une sorte d'épiphénomène qui s'y surajoute, qui se place dans le « devenir », et qu'il conçoit, après Aristippe, comme une « génération », comme un « mouvement ». Quand l'harmonie vivante, composée du fini et de l'infini selon la nature, s'altère, cette altération est une douleur; le retour à l'ordre primitif, à la vraie essence des choses, voilà la genèse du plaisir. Entre les deux se situe un état d'indifférence, « d'apathie », d'inconscience""; mais c'est se tromper que de dire i comme le feront les Epicuriens) que la vie la plus douce est celle qui est exempte de souffrance et embellie par le souvenir ou l'anticipation des moments heureux. Le plaisir est quelque chose de positif, qui accompagne tout progrès de l'être vers l'harmonie qui achève sa. nature. Ce n'est pas l'intensité, c'est la pureté qui en fait le prix. Or, se rattachant à la catégorie de l'infini"^, le plaisir n'a pas sa mesure en lui-même ; il enveloppe, lui aussi, du plus et du moins, il croît et décroît sans trêve, ni limite, il change et varie sans cesse''. Le plaisir corporel est une <( naissance » ; or, tout ce qui naît périt par lente dissolution, et la dissolution c'est la

celui qui disparaît. Mais, -la privation et la chose sur laquelle elle porte so rattachant nécessairement au même sujet d'inhérence (de Gêner, et corriip., B., 4, 33 1 a, 12-20; B., 8, 33.") a ; 6-9), — il faut que ces quatre éléments procèdent d'un seul et même principe (Ihid., B., 1. 329a, 24-3o: B.'4, 33 1 a, 20- 23)... Principe indéterminé, matière première (jÀr,), quArisloto appelle « la mère du monde »(Phijs., S.., 9, 192a, i3-i4j, « la nourrice de l'univers » (de Gêner, elcorrap., B., 2, 329a, 23-2',.) ((^f.. à ce sujet, l'opinion de (Cardan et celle de Telesio. Courant liberlin, p. 281-2 et 4'^4)'

* Philèbef^ie, 5.'ie-54e, passim. — Réoublique, IX. ^S/, a. (y^vc^'.c-x.tvY^T'.c). - Philèhe, ;52e-34e, 42d-43d, — Tiniéc, fi-Jd.

' PhU>-l„-, 270-280.

• //(/'f/.. 12 c-i 3(1, passini.

douleur'. A vrai dire, il inipli(]ue presque , toujours de la soulïVance. soit à son origine, soit dans sa trame même : il diminue proportionnellement au besoin qu'il tend à supprimer et s'évanouit avec lui : il revêt souvent une violence désordonnée qui. excédant nos forces normales, entraîne de graves malaises et comme une tension "déchirante de tout notre être. Il engendre par contre-coup le regret et - le remords. Il est d'autant plus instable et irréel (|ue. parfois, en son fond, il repose sur une « opinion fausse ». — Les plaisirs communs au corps et à Tàme sont également « mélangés ». Ils subissent les duperies de l'imagination, de la vaine espérance, ou sont traversés de soudaines inquiétudes '. Il en va de même pour ceux de l'àme qui, trop souvent, obéit à des illusions dangereuses, — comme celles de ladominalion et de la gloire, — ou qui se complaît dans la colère et la vengeance, où elle ressent cependant une pointe d amertume. Désirs et craintes, amours et désespoirs, zèle et jalousie, autant de choses qui s'entrecroisent et d'où résulte cette singulière alliance de joies et de tristesses, de triomphes et d'angoisses, qui constitue le tissu de notre existence''. A son totir, saint Thomas, le maître << officiel » du dominicain Giordano Bruno, avait formulé de pénétrantes remarques sur les alternatives ou sur les combinaisons des passions ressortissant soit à « 1 appétit concupiscible », soit à «( l'appétit irascible"' ». Un philosophe de la Renaissance, Jérôme Cardan", avait observé que la qualité, agréable ou désagréable de chaque sensation, est appréciée surtout par

' Jbid., .").■) a, 6u])-e.

• Sic omnibus in rebus, voluptatibus maximis faslidium tinitiinuin est. (Gicéron. De Oratore, IH. 25). Platon, Gargias. 4(;5e-497d; Philèhe, 46c-d

•' Philèhe, .il e-3Ge, .'Wo-ii a, 41 a-44 b.

* Ihid., 47d-5oc.

•• Cl", sans parler du livre, déjà cité, du P. Sertillanges, Janet et 'Séaiiles, Hist. de la phil., 1887, p. •i87-28y.

'■' Cf., Léon Dumont, Tii>-orie scientifique de lu seit^ihililé, p. ay-'S. Sur Cardan, cf. noire Courant libertin, p a8i et sq.

opposition à « l'étal » immédiatement antérieur, — toute sensation supposant un changement et tout cliangement s'opérant dun contraire à l'autre. — Mais, avant Plotin, dont nous retrouverons bientôt la théorie, Platon avait frayé la voie à ( Giordano Bruno en déclarant que, plus l'être s'élève par la pensée et la « dialectique », plus il tend à se distinguer de tout ce qui n'est pas lui. plus il devient « pur », plus il tend aussi à combler en lui toute espèce de manque, plus il devient « réel », plus il se traduit enfin en plaisirs qui présentent les mêmes caractères, plus il supprime en lui loute sorte de mélange en y supprimant toute < puissance », toute « différence », en recevant la II forme » adéquate du Bien. Ainsi, pour Vêtre npprochunt de plus en plus de lu fixité, le plnisir échappe au.r conditions de V écoulement universel. ;) lu loi des contraires, et se soustrait à l'emprise de la douleur. Au terme de celte ascension, il n'y a plus que le repos de l'Ade, procurant une délectation totale, inaltérable, divine, — milieu entre deux exlrêmesqui n'existent plus ni l'un ni l'autre, car la perfection du Béel les a abolis*. Saisissens bien la portée générale de la doctrine de Bruno. Le Nolain reproche sévèrement à Aristole d'avoir souligné l'opposition de la matière et de la forme, de la puissance et de l'acte, de ce qui meut et de ce qui est mû, sane avoir su découvrir l'unilé profonde en laquelle tout se résout et se concilie'-. Heproche exagéré, sans nul doute, mais (jui met en

. ' Philèbe, -lie, 3'ib-c, oae-ô^e, piissiin, 58a-.iyd. lipp. IX, 5«r)a-58ne. — « Tant que nous sommes détenus dans celle demeure morlelle, nous vivons assujettis au.x changemenls, parce que, si vous me permettez de parler ainsi, c'est la loi du pays que nous habitons : et nous ne possédons aucun bien, même dans Tordre de la j^race, que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité naturelle de nos désirs. Mais, aussitôt qu'on cesse pour nous de comjiter les heures, et de mesurer notre vie par les jours et 1-cs années, sortis des figures qui passent et des ombres qui disparaissent, nous arrivons au règ'ne de la vérité, »ù nous soinmea affrniicliis de i;i foi dex ctianifpments. » (Bossuet, Or. fini, d'/ffitrit'lli- d'Angleterre, éd. .lacquinel, Paris, lîelin, iK<)5, p. i4'-i42)

■ Jjidla dausn, \\.. i. a88-2i)'.i; L., :z<S.')->.(j<): (i. I, -i^i-j'fj. — l'iolonda

lumière son point de vue capital. Selon l'auleur du Della Causa et du Del Infinito, ce n'est qu'au moyen d'un principe interne commun (|ue des contraires, tels que minimum et maximum, bonheur veitigineux et ruine soudaine, naissance et mort, amour et liaine trouvent une transition, et que le degré de chaleur extrême est relié au degré de froid extrême, suivant toute une gamme de degrés intermédiaires. Qui veut comprendre les mystères de la nature doit considérer comment les contraires, clans leurs maxima et leurs minima, se convertissent les uns dans les autres, comment ils agissent partout simultanément et de telle façon que l'analyse de chacun d'eux permette de remonter à ce principe commun qui est la Substance infinie. Bref, — et HôlFding a raison de le noter, sans se laisser abuser par certaine terminologie inspirée de l'hégélianisme. — ce que Bruno essaie.de montrer, c'est moins l'identité absolue des contraires que leur continuité. Et cette remarque est vraie non seulement pour la métaphysique de Bruno, attentif au dynamisme ininterrompu de l'Emanation divine et à l'enchaînement des formes vivantes, mais encore — nous l'avons vu — pour sa théorie psychologique, déjà amorcée par l'auteur du Philèhe. C est seulement au sein de l'Un que s'effacent l'es oppositions, comme l'avait professé Nicolas de Gusa', l'ancêtre intellectuel de Bruno, et c'est en avançant de terme en terme, par delà les apparences sensibles, que notre Connaissance dépasse peu à peu ces « contradictions ». — de même que notre àme s'affranchit du jeu épuisant des contraires par l'union mystique avec Dieu -. Or. nous louchons ici au faite de la morale de Bruno.

mdijjia i saper Irai- il contrario, dopo aver trovalo il punto de l'unione... Cf. aussi Acrotismus Camoeracensis, art. III, IX (éd. Fiorentino, 1,96 et aussi 102). De ^r^nimo, I, 4 {Op. I, m, 148).

' De mnlhi-inalu-a pcrfectiàne (Op., t. III. p. 1120-1. - De Lenito i454). c. x\v, t. I, 1». '.^6. (cf. Fiorentino, // fìisorg. fil. nei qiiaUrocenlo. Napoli, i88:>. p. 8,,).

■ Pour exprinici' inti-grivlemenl lu vie, H.iinanu. en lyôi), a recours au prin-

En etîet, quand lliomnie cède en quelque sorte à l'impulsion de la u cause finale ». quand il éprouve le besoin de se régler,

cipe delà co'nicidence des contraires, quii déclare plus précieux (pie loule la critique de Kant...

Eschenmayer, un disciple de Schelling, préten'dail dans un intéressant opuscule (la Philosophie dans sa transition à la non-philosophie, Erlangen, i8o3) que la religion est une sphère supérieure à la philosophie. Alors même en effet que la philosophie saurait surmonter toutes les antinomies et démontrer (jue l'aljsolu esl l'unité suprême, la question subsiste de savoir comment les antinomies, les diiïérentes puissances ce constituent, et ce problème ne peut se .résoudre que par la croyance à un Dieu créateur. La philosophie n'est pas capable de fonder l'existence d'un monde tini, scindé en oppositions, d'un monde de conflits et de puissances, qui dill'ère de l'unité absolue où la spéculation voit le but suprême. Schelling avait reconnu que la différenciation renferme un grand problème, mais il avait jusqu'alors persisté à croire que ce problème doit pouvoir se résoudre par la philosophie. La philosophie doit être élargie: mais il n'y a pas de raison pour concevoir la religion et la philosophie comme deux choses absolument différentes. Schelling affirme donc qu'il esl sans doute impossible de déduire la différence de l'identité, la pluralité de l'unité : c'est pour cette raison Justement qu'il a prétendu d»ns sa philosophie que l opposition (la différence, la pluralité) est un principe tout aussi primordial que Punite. Une vivante unité est celle qui n'a pas hors de soi, mais en soi les contraires, quelle que soit la distance qui les sépare. Dans l'ouvrage Philosophie et Religion (i8o4), qu'il écrivit après avoir passé d'Iéna à Wurzbourg, il reconnaît que dans la nature et dans l'histoire, il se fait sentir des forces indi<iuant une discorde telle ([uelle ne peut se déduire de l'idée de l'unité absolue, discorde qui doit être ramenée à l'harmonie par les différents degrés de la nature et de l'hisloirc. Il avait auparavant nommé la nature, l'odyssée de l'esprit; maintenant il en dit autant de l'iiistoiro. L'indocilité et l'irrationalité de la nature et de l'histoire attestent selon lui une déchéance de l'idée, uae ru[)ture d'harmonie qui demande une réconciliation. Co/i/re Eschenmayer, ainsi que quelques années plus lard dans un ouvrage de polémique contre Fichte, il prétend toutefois que cette antithèse et ce conflit sont nécessaires, pour que la vie et l'harmonie puissent naître. Sans antithèse, pas de vie. Ces idées furent entretenues, surtout lorscpi'il se fut établi ii Municli, par l'élude des vieux mysliipies, |)rincipalement de Jacob bohme. Du reste, Boliuie eut à cette épocpie une renaissance : Saint. Martin et Fran;z liaader renouvelèrent sa pensée en France et en Allemagne. Dans l'ouvrage le plus consi lé able et le plus remar(juable que Schellino' ait' écrit sur la philosophie de la religion. Recherches philosophiques sur l'essence fie la liberté humaine et sur les objets qui .s'// raHacheni (1809), Schelling cherche à montrer que ce n'est ((u'en admettantdansl'absolu, dans l'essence de la divinité, l'existence d'ime opposition primordiale d'un

de se discipliner, de s'améliorer, au lieu de s'abandonner lâchement à l'anarchie des instincts débridés; quand il s'élève vers le Parfait, quelle esl la force, quelle est la réalité souveraine qui, d'une façon médiate, le plus souvent à travers mille détours qu'il ne soupçonne points déclenche cette activité. C'est à l'attraction deFUn, qui est, en même temps, le \ rai et le Bien, qu'obéit alors l'âme avide de perfection. L'amour de Dieu, au sens plein du terme, voilà le ressort secret c/ui la pousse^. Or. toute action morale qui cherche à exprimer une pensée de la ^ érité éternelle (comme nous l'avons lu. au début

fond obscur et irralionnel qui aboulil à la purification el à l'iiarmonie pail'évolution même de la vie de l'essence divine, qu'on a le droit de concevoir Dieu comme un être personnel. 11 attache ici une signification religieuse à sa philosophie de la nature avec ses puissances progressivement ascendantes. La personnalité ns. se développe que par contraste aVec un fondement naturel, par le conflit avec des forces opposées. Les êtres finis ont ce contraste, cette base en dehors d'eux. Mais (el Schelling ici s'écarte du système de Bruno) si Tètre infini possède la personnalité, il doit avoir en lui ce rapport d'opposition : il doit y avoir en Dieu quelque chose qui en soi n'est pas Dieu mais qui peut devenir Dieu. Le théisme, dit Schelling dans un ouvrage de polémique contre Jacobi, peut sédilier sur le terrain du naturalisme; mais au moyen d'un pur théisme, du Dieu éclairé du rationalisme, ou du Dieu sans nature de la théologie ordinaire il est impossible de fonder l'existence de la nature. Les contraires donnés peuvent se dépasser, et en cela consiste la vie; mais des contraires donnés ne peuvent s'expliquer par une pure identité. Dans la différence originelle, Schelling voit — suivant constamment en cela les traces de Bôlime bien plutôt (jue celles du Nolain — le commencement du mal. En obéissant au profond instinct d'égoïsme, àia conservation personnelle indépendante, l'homme suit une volonté qui fait remonter au fond premier des choses. Tout ce qui est le mal consiste dans une tendance à retourner au chaos doii l'ordre de la nature est sorti. On comprend ainsi que la nature nous montre toujours un résidu qui est impénétrable à l'entendement et ne se laisse pas réduire à de certaines lois, — l'ancien chaos qui n'a pas complètement disparu. Mais sans chaos, sans contlit, sans dissolution, il n'y a pas d'identité réelle; l'amour ne se révèle pas sans la discorde. Si Dieu avait dû prévenir le mal, il lui aurait fallu supprimer sa propre personnalité : pour que le mal n'existât pas, il faudrait que Dieu lui-même ne fût pas! — (Cf. Holîding, Op. cU., t. II, p. 171-173. — EL aussi, le remarquable ouvrage que M. Bréhier a publié sur Schelling, dans la collection Alcan.)

' Cf. Malebranche, Hccherclie de la Vcrilé, 'lâ' éclaire. — Morale, I, m, 8 el "...

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