LA PERSONNALITE ET L EPOQUE DE BRUNO
Ces dialogues' sont consacrés à analyser l'organe du rapport religieux, le trait d'union le plus profond entre Dieu et riiomme, Tamour, au sens platonicien. A 1 instar de Platon et d'Aristote, Bruno distingue les humains en deux catégories : les esprits vulgaires et les esprits héroïques. De même, en chacun de nous, au-dessus du domaine des sens, s'élève le domaine de la raison. La classe inférieure essaie-t-elle d'usurper la place de l'autre, le danger n'est pas moins grand que lorsque Vè7:t9-j;j.'.a tente d'étoutYer en nous la èiavoîa. Grâce à l'aide de la divinité, 1 âme héroïque échappe, pour ainsi dire, aux continuelles vicissitudes auxquelles l'âme ordinaire est soumise, comme tout ce^qui vit. Mais, nous lavons dit, elle ne se soustrait à la loi universelle, au (( conflit des contraires » qu'au terme de son ascension, lorsqu'elle est en quelque sorte « sublimée ». Seuls, les hommes insensibles ou ignorants, qui n ont pas conscience de leur propre malheur, se complaisent béatement dans l'état présent^. A la diff'érence de l'amour sensuel qui savoure aveuglément la volupté immédiate, l'amour héroïque est essentiellement une douleur, car il est agité par la crainte réfléchie de l'avenir, par l'émulation et le désir du mieux. Entraînée dans ce cycle perpétuel du changement, l'âme ordinaire, qu'appesantit de plus en plus la matière, recule et descend dans la série des êtres, laquelle, prise dans sa totalité, finira toujours par retourner à l'Un, au
' Les Eroici furori.
* W., II, 35i-;i; L., 663-5; G., II, 364-5. — Cf. Platon, Rép., IX.58od-58i c. . — Vristote, Elh. -Vie., X, 7, 1177 b, 33; X, 8. ' \V., H, 323-4 sq. ; L., 634, sq.; G., II, 322 sq.
Bien. Au contraire, l'àme héroïque, par un incessant etîort de purification, s'arrache à ce vertige, s'attache à l'esprit divin, participe à son immutabilité souveraine et, du haut de son inaltérable félicité, juge à leur vraie valeur les misères terrestres *. Bruno a soin de préciser les divers. sens du mot « furor - » . 11 ne s'agit pas, ici, d'un égarement forcené et brutal, d'une sorle de démence, mais d'un certain état psychologique où l'àme, comme possédée et pénétrée par le divin, est saisie d'une exaltation sacrée, qui n'en reste pas moins clairvoyante. Les mortels privilégiés qui éprouvent cet enthousiasme mystique sont de deux espèces : les uns sont brusquement visités par l'esprit divin ; ils disent ou font des choses miraculeuses' sans qu'eux-mêmes ou les autres en comprennent la raison ; la plupart d'entre eux, de condition
1 En ce qui concerne la contemplation, le dédain de la matière, la « théologie négative », Bruno rapproche Pythagore de Platon (W., II, 335, 338, 429; L., 647, ô'iç), 746; G., II, 340, 34.Ï, 47r)). — Rapprochement assez arbitraire et fondé, selon toute apparence, inen plus surcjuelque vague tradition, conforme aux vœux de Bruno, que sur des textes trop rares.
- On doit à F. Patrizzi un discours « Della diversila dei furori podici ».
* Cf. ce qu'il dit de la foi, considérée comme une force de persuasion : Tans. Più possono far gli maghi per mezzo della fede, che gli medici per via de la verità : e negli più gravi morbi.più vegnono giovati gl'infermi con credere quel tanto che quelli dicono, che con intendere quel tanto che questi facciono (Eroici furori, W., II, 356; L , 6G9; G., II, 371). « Per afTectum fidei adeo praevalere dominarifjue animus supra cprpora credilur, ut et montibus non sine ratione nos imperare posse dicamur. Porro tunc id vere maximeque evenit, quando respondentia quaedam in principio activo cum passivo reperitur. In eos etenim, qui limoris, spei, laetitiac, tristitiae et generalilcr consensus, acclives non perhibent aflectus, Dii non posse mirabiles producere effectus quandoque protestati sunl; hoc de magicis medicis()ue principiis unum atque principium osse novimus. PraepollenI medici, in ([uibus plurimi confidunl, formidantcs pénétrant inaleficia, su|)erslitiosulos et ruslicos vidi energumenos, cautiores vero versutulosquc numquam. Excaulantes quocjue, ni se in vehementiorem spiritum concitent inculcandum, commovendum, exsolvendum, devinciendumque, non devincient, non exsolvent, non commovebunl, non inculcabnnt spiritum. Ilinc illae artificiosae fasciiiationes, hinc inedicae adjuraliones. El certe ex naturalibus concitalo affectu haec irati pcrlicimus, ({uae nobis (piielis aliptc pacatis siint impossibilia » : Sif/llliis si(/illuriiin I Op., 11, II, i83-'|^.
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très humble, n'avaieiït qu'un esprit assez vulgaire et qu'une instruction très limitée, avant que la grâce céleste ne les inondât. C'est surtout parmi ces hommes simples que se recrutent les prophètes et les thaumaturges. « En eux, la Divinité se manifeste: par eux elle se propose à notre adoration. » Mais d'autres, ayant plus de culture et de lucidité intellectuelle, accoutumés à la contemplation, sont poussés à l'amour de la Vérité suprême par une énergie secrète et par une naturelle ardeur qui, embrasant leur pensée, lui fait découvrir de plus larges horizons. Chez eux, on ne saurait concevoir la fureur héroïque sans cette noble inquiétude, sans cet élan volontaire, sans cette gymnastique morale qui, d'un point de vue finaliste, montrent l'excellence de notre âme* orientée vers le parfait, el qui, accroissant le mérite personnel de ces individus, élèvent par le fait même leur dignité audessus de celle des instruments purement passifs de l'influx divin. Bruno en a déjà donné l'esquisse dans les pages concernant la Sollecitudine et les vertus qui en sont comme les auxiliaires.
L'affinité par laquelle l'âme, se dégageant peu à peu des ténèbres, dépassant le cercle des reflets et des apparences, se dirige vers la pure lumière du « soleil central- » (c'est-à-dire vers Dieu), l'organe de cette conversion progressive, c est l'amour \ Car l'amour, en soi, n'est nullement une force irrationnelle... Il ne le devient, en certains cas, que par la faute du « sujet », dont l'ignorance et la dépravation font dévier vers les « objets » les plus indignes des énergies précieuses.
^ W., II, 328; L., 6,'59-22; G.. II, 33o. — Cf. aussi Sigillus sigillorum, ^ \^ (Op. lat., II, 2, 191).
- Platon dit, dans la Ih'publique (VII, 617 b-c), f[ue l'idée du bien ■' produit, dans le monde visible, la lumièi'e et l'astre dont elle émane ».
^ W., II. 318-321 (sonnet qui se trouve également en tète du della Causa, 368); L.,628-()3i,682; G., II, 315.3 19, 388. — Et aussi Se^iiZus, Ile partie,?? 2, éd. Gfrorer, p. 582. — Platon, Banquet, 2o3 c-d, 2o3e, 2o5d, 21 le, etc.). On connaît la remarquable éd. de M. Hobin (Paris, Alcan).