XIII
su rupture avec son ordre et arec Home, il s arrête à niichemin ; il se home à présenter des concepts analogues sur certains points, mais en les enchaînant selon une connexion différente, et en s abstenant de les fonder sur des bases dogmatiques. C'est cette « position » qu il nous reste à préciser. Car le philosophe qui, à la lin de TEpilre dédicatoire à Philippe Sidney el dans plusieurs passages du Spaccio, repousse avec horreur 1 athéisme, demeure, nonobstant certaines légendes, un esprit profondément religieux '. C'est sur le sens de ce dernier mot qu'en l'espèce il convient de s entendre. L'attitude de Bruno devant l'Inquisition reste une énigme pour quiconque oublie que, depuis longtemps, avant son arrestation, il avait conçu le projet de rentrer dans le sein de l'Eglise catholique. 11 n'avait pas trouvé, dans les pays protestants, le calme, la sécurité nécessaires pour y poursuivre ses spéculations. Ni à Londres"-, ni à Marbourg, ni à AVittenberg, ni à Helmstadt, ni même à Francfort, il n'avait rencontré l'accueil libéral et large qu'il avait rêvé. Calvinistes et péripaténiciens l'avaient traqué sans merci. Il n'avait guère mieux" réussi auprès des luthériens qu'aurait dû préparer à une souplesse plus hospitalière la doctrine d'un Mélanchton. Déjà, lors de son séjour à Paris, il avait communiqué cette intention au nonce auquel l'avait présenté Bernardino Mendoza, ambassadeur d'Espagne ; mais, comme le nonce redoutait fort de ne pas obtenir l'agrément de Sixte-Quint, Bruno
^» W.. II, ir>o, i(,2-:i, ai9; L , ',18, ^(r.>-'A, 555; G., II, 90, 8:5-9, ao;,. — 11 y a, chez Bruno, de nombreux souvenirs de la littérature sacrée. L'auteur du Spaccio cite le Cantique des Canlifjues, les Evangiles : W.. II, 128, i^(j-'tu. 2.");;-of)5, 27:5-4, 280, 290, 425-6; L., 426-27, 555-56, 566-574, 582, 589-90, 600-1, 741-2; G., Il, :ì2, uio, 226-235, 248," 258, 275, 47G; des phrases de saint Paul : Ihid., W.. II, 26:1-64; :ì5o-5i; L., 571-72, 66Ò; G., II, 2Ì2, :i6;5 — Saint Paul, (jui, comme la montré M. Picavet, avait une culture et une formation nettement helléniques (cf. Essais, Paris, Alcan, lyiS, p. 1 17-1:19), ne se signalait-il pas à l'attention de Bruno, en tant (ju'il faisait souvent songer à Piftlin? Kl, plus tard, Spinoza ne devait-il pas se réclamer de lui? - Cena delle (Ceneri, W ., I, «79; L., J76-7; G.. I, 96-7.
n'avait pas poussé plus avaul les démarches. Or. depuis le retour du philosophe en Italie, le cardinal Aldobrandini était monté sur le trône pontifical, oii il régnait sous le nom de Clément VIII. Les circonstances étaient donc plus favorables : les humanistes et les penseurs avaient salué avec joie l avènement de ce pape, esprit cultivé, protecteur des lettres et des sciences, qui voulait ramener à l'Eglise par la douceur et la persuasion les intelligences d'élite. N'ayant plus affaire au farouche Sixte-Quint, Bruno, si nous nous en rapportons aux témoignages concordants du frère Domenico Nocera et du libraire Giotto', s'affermit encore dans son dessein : il n'est pas étonnant que. devant le tribunal de \ enise, il ait tenté de se ménager un retour au giron de l'Eglise catholique-. Toutefois (et c est là le premier élément de ce problème psychologique), il n acceptait de se réconcilier avec Rome que sous certaines conditions, plus ou moins explicites : il reprendrait l'habit sacerdotal — pourvu qu'il ne fût pas obligé de rentrer au cloître: il retirerait de la circulation celles de ses œuvres qui sembleraient trop hétérodoxes, ou il en supprimerait les passages hostiles au christianisme et capables de causer du scandale^: il ferait amende honorable pour tous les éloges qu'il avait prodigués aux princes prolestants ou même à Luther. Quant à désavouer son propre système philosophique, quant à le sacrifier sur l'autel de la Religion, il s'y refusait nettement, persuadé, d'ailleurs, que ce geste n'était pas du tout nécessaire. Que pensait-il. au juste, des principales « formes » historiques, et surtout, des formes contemporaines de la Religion? A l'égard du judaïsme'', il est particulièrement sévère : chez le peuple hébreu, qui ne lui semble, à aucun titre, « peuple choisi », il critique un fanatisme exclusif
' Docum,, -21, 23. t
- Fiorenlino, Giornale napoletano, p. 4^7 • •^ Uocuni., p. l'i, 3o, 44-
* Spaccio, W., II. 23o-;ii. a.if.-;: I^., ."iSr-r.. :>/,i-. : G.. II. iS.i, i()i. — Cahala, W , II, jd.S-y: L., r>76-7 ; Li., II, i^n-^ì.
et étroit qui se manifeste surtout envers les étrangers, la conception d'un Dieu jaloux et soupçonneux que réjouit Fextermination de l'idolâtrie : ce Jéhovah sanguinaire, dont le culte n'est certes pas fait pour réunir toutes les nations par le lien de Tamour. a injustement renversé le paganisme antique, fondé sur l'harmonisation des énergies naturelles et sur la subordination de l'individu au bien de la Cité'. Combien préférable la religion égyptienne-, avec son symbolisme allégorique, son sens profond de la ^ ie universelle et des affinités secrètes qui rattachent les uns aux autres tous les êtres, des plus infimes aux plus parfaits, son panthéisme si poétique dont le Xolain s'enchante 1 Envers le protestantisme, Bruno éprouvait, nous l'avons vu. une naturelle antipathie : il ne lui pardonnait pas de semer des germes de discorde et de guerre civile, de prêcher, appuyé sur la Bible, un dogmatisme encore plus rigoureux et plus austère que celui de Rome, de placer la justification par la foi bien au dessus du mérite des œuvres qui sont, cependant, la pierre de touche de la valeur morale d'une religion^. Sans attendre. d'avoir le recul indis-
' Leitmotiv du Spaccio, W., 11, 229: L., 533-4: G., H, 179-80. — De Iminen- 808, VI, II, V. r>7 (Fiorentino, l, 11, p. 172).
^ W., Il, 226-228; L., r)3o-3; G., Il, ijtì-'j-
■^ Cf. notre traduction du second dialogue, une lonyue note sur « la foi et les œuvres » — et aussi W , H, 146-7; L., 4467: G., II, 'lo. — Dédicace à l'emp. Rodolphe ( Arliculi cenlurn et sexagenla adversus mathemalicos). — Berli, Vita G. B., p. 222. — Campenella. Un dialogue contre les Luthériens, découvert à la Casanatense par Fiorentino, qui l'analyse deus ses Sludi e ritraili della Rinascenza, Bari, Laterza, 191 i : " ... Cosi non c'è censura, non c'è precetto in questo Dialogo, che non convenga ad uno scopo politico. La Riforma, sia guardata nella sua supeificie esterna, sia nella sua intima essenza, come negazione della potestà pontificia e come allermazione di una nuova dottrina religiosa, è ugualmente nociva, perchè e nel primo e nel secondo caso- ostacola il vivere politico. Cpme libero esame, è sforzala nelle ultime conseguenze a disciogliere l'unità ideale dello Stalo : come riljellione contro il Papato, disperde l' ultima gloria della gente Ialina : come dottrina della giustificazione per via deiln sola fede,' tronca i nervi ad ogni operosità benefattrice : come e.sagerazione della grazia e negazioni' dell'arI)ilrio umano,
pensable pour prononcer en Lonle équité, il condamne donc, sur le ton le plus âpre et d'un geste tranchant, ce protestantisme qui lui paraît dissolvant et stérile au poinl de vue éthique et social. — né«;ligeanl ainsi le côté mystique de cette doctrine et la fécondité de sa méthode exégélique, généralisant en impulsif la mauvaise impression qu'il a rapportée de ses voyages à travers des pays encore troublés par des querelles religieuses, rendant la Réforme tout entière responsable de la sourde irritation qu'a fait naître en son âme ardente et indépendante la règle dure et compassée de la Genève calviniste '. S'il a exalté, en termes presque lyriques, Luther se dressant contre la Papauté, il l'a fait surtout pour exprimer sa gratitude de l'accueil qu'il avait d'abord reçu à lUniversité de Wittenberg-, où il croyait apercevoir- l'asile de la liberté philosophique 1 Mais à ce dithyrambe, où aucun jugement précis du rôle de la Ixéforme ne se cache sous la phraséologie diplomatique, avait trop tôt succédé une amère désillusion !..
Est-ce à dire que Bruno se soit montré beaucoup plus tendre pour le catholicisme? Evitons ici les conclusions massives et sommaires; distinguons entre ia lettre et l'esprit. Si, par notre traduction du second livre du Spaccio on a pu constater combien il avait malmené le protestantisme, on ne doit pas oublier qu'il a souvent usé envers la religion romaine d une ironie féroce et de cinglants sarcasmes. Par exemple ', il inflige aux Saints des épithètes presque infamantes; non
ammaestra i priiicijji alla lirannide, i sudditi ad ogni maniera di scelleraj,^gine. Sotto ogni aspetto adunque, non è politicamente accettabile. ■ (7,4m)-)
' De i.")42 à ir)4r). sous le regime théocrati(jue de Calvin, eurent lieu, à Genève, cinquante-huit exécutions pour cause d'hétérodoxie relig'ieuse. Dix personnes furent décapitées, treize pendues, trente-cinq brûlées vives; soixante-seize autres virent leur peine commuée en celle du bannissement. Quand Bruno arriva à Genève, Calvin était mort, mais sou fanatisme lui avait survécu.
- Oralio valcdiclofia (éd. Fiorentino, I, i, p. ao-2ij.
^ \V.. II. luy. v5.V,-r.; L . 427-.S. ôSS-'io: G., H. X\. 1.S7-.S.
— uSo —
content de nier la Iransubstanliàtion, selon le grief de son dénonciateur Mocenigo, il tourne en ridicule l'Eucharistie., la communion ; à plusieurs reprises, il insulte le Pape qu'il dépeint comme une sorte* de monstre lyrannique et vicieux-. Au christianisme, en général, il reproche, notamment dans le Spaccio, ses tendances pessimistes et ascétiques qui compriment et mortifient la nature'^ — assimilée à une « prostituée -> aux instincts pervers, — qui rabaissent le savoir au profit de l'humilité et de Tobéissance intellectuelle, et qui, parfois, ont pour résultat de briser le ressort de l'action : dans les invectives qu'il lui adresse alors, on sent la rancune d'un ancien moine au tempérament généreux et exubérant, et que la contrainte du couvent a fait souffrir. Mais, dans les Eroici Furori, .ces souvenirs personnels s'effacent, et le néo -platonicien, plus conséquent avec lui-même, parle des séductions de la chair et du monde comme en parlerait un anachorète ; la flamme dont brvilait le Napolitain n'est plus que la ferveur de « l'amour intellectuel de Dieu! ». En dernière analyse, il met à peu près sur le même plan tous les génies inventifs qui ont jeté les bases des religions : Zoroastre, Hermès Trismégiste, Moïse, Mahomet et le Christ. Lui qui, en quelques passages, affiche une railleuse hostilité à l'égard de tous les cultes, de toutes les confessions qui se réclament d'une révélation naturelle, il paraît /jencAer vers un s j/ ne re fis me'' souple
' Sigillus sigillorum, éd Gfrôrer, 070. — Spaccio, \\., II, 209, '241; L., OI2-3. r>46-7 ; G.. II, iTn-a, 198. — De Immenso, I, i, Fior. 1, p. i>o5.
- Oralio Valedict, p. -lo. ^- Oratio consolatoria, l. I. i, p. 43- — ^^'' Immenso, Vili, 1. v. (ij (éd. Fior., I, a, p. 289).
3 Spaccio, W.. II, 162-4, 238-9; L- 4<>4-6, 544-5; G., Il, «5-7, 194-5. (cf. Hriinnhofer, p. «12-254). — De Monade, c. vi (Fior., I, 11, p. 4>4)-
' .S'/y;7/(i .s. éd. Gfrôrer, p. 5^9, 577, 580. — Spaccio, W., II. 288: I... S.'ii-.'Ja; G.. II. 178. — De lampade combinatoria..., éd. Gfrorer, p. 632. — De Monade, (là. Fior., c. vi, p. 387, 390, 4o"j 4'9; c. vu. p. 427-28; c. x. p. 4"'3; c. XI, p. 462-3. Cf. aussi Campanella, Met., pars 3, I. X\'I, c. m, art. i, p. 206.
Idée analog'iic' chez Lossirij^»-, r-hez Kanl, clie? Fichte, clie/ Hegel (cf. llriffrlini^. oji.iit., W, [\. :'3, n>5, 161, «92),
et Hverti. qui sous Ih variété des uii/t/ies, des rites et des formules, saisirait /a permanence de quelques grandes idées métaphysiques, de quelques communes aspirations mystiques, et qui, sous la multiplicité purement superficielle des croyances, retrouverait le fond éternel de la conscience humaine. Ce qui lui déplait, ce qui parfois l'exaspère, c'est, dans tous les camps, l'outrecuidance dogmatique ' qui se flatte de posséder le monopole de la vérité, et qui, contrairement à la libre tradition de la religion primitive, décourage la réflexion personnelle et Tinvestigation scientifique-; c'est l'orgueilleuse sottise, le << pédantisme'^ » aveugle de ceux qui s'en tiennent à quelques formules figées où ils se piquent d'enclore à jamais la spéculation sur les rapports de l'homme et de l'infini'. Pourquoi des théologiens, moins éclairés en cela que le chanoine de Thorn. commencent-ils à combattre le copernicianisme au nom du principe d'autorité, en invoquant à la fois Aristote et la Sainte Ecriture? Livre inspiré en vue de notre salut, la Bible n'offre point une explication positive de l'univers physique : bien comprise', quoiqu'elle intéresse surtout la pratique et la morale, elle serait plutôt favorable qu'opposée aux nouvelles conceptions astronomiques.
Nous touchons maintenant à une distinction^' qui, aux yeux de Bruno, n'a cessé dêtre capitale : la suprême vérité se
' De Immenso, VII, xi. v. .i\ (Fior, I, ii, p. i-jo). Cf. Monlaif^ne, Essais, éd. (le i58o, bien caractérisée dans le livre de M. Strowski (Paris, Alcan).
- Le pédantisme — quelle qu'en soit la forme, quel qu'en soit" l'objet » — ne manque jamais d'exciter l'ironie ou la colère de Bruno. Cf. sans parler du Candelaio, la Cena.W., I, 224: L., 219-20; G., 1, i5ô et sq.
» Cabala, \\., II, ^fò, 283: L., 081-2, 592-3; C. II, 247, 2(i3-4.
* Declamazione al sludiozo divolo e pio lettore. \V.. II. adi : I... 3(38-9; ^v II, 228-9.
' Cena, W., I, 172-174; L., 169-71 ; G., I, 87-9.
'■• Outre plusieurs passages du Spaccio, Cf. De UmLris, lut. m, éd. Tugini, p. 25, conceptus X, p. 48. — Cabala, W., II, 270: L., 578-9; G., II, 243-4.— De Minimo, I, i, p. 7. De Dnafjinum composilione, c. 1, p. 2-3; c. iv. — Gentile, C B. nella storia..., e. vi.
confond avec Dien ; mais il y a deux moyens de ratleindre — à des degrés divers — ou, si Ton veut, il y a deux aspects sous lesquels il est également légitime de la contempler. La philosophie voit Dieu dans la Nature; la théologie le voit en dehors et au-dessus de ce monde; — la philosophie pari de rimmanencc du divin, la théologie, de sa transcendance. Ce sont là deux méthodes qui s'appliquent à une mème,réalité ; Dieu, considéré tantôt dans ses •( puissances », dans les manifestations de son activité qui vivifie et de sa providence qui conserve, tantôt dans Tunité ahsolue de son essence qui échappe à toute déiinition et à toute figuration'. Il importe donc que la philosophie et la théologie se gardent d'empiéter trop souvent sur leurs domaines respectifs. Sans doute, la spéculation métaphysique a le droit, selon Brunp, de pousser quelques pointes hardies vers cette région surnaturelle où se meut la théologie; mais, si elle n'est pas soutenue par l'élan d'une certitude morale qui relève moins du strict raisonnement que de la volonté et de l'amour, elle ne peut pleinement participer à cette haute contemplation du divin que connaissent, par exemple, les mystiques. Réciproquement, les recherches scientifiques, qui constatent des faits et qui dégagent les lois de ce qu'on pourrait appeler l'Ame universelle, ne ressortissent poiut au jugement de la théologie : c'est ce que répétera courageusement Galilée. — Cette distinction, — qui se réfère à une conception néo-platonicienne de la divinité, — permet à la religion et à la philosophie de s'accorder et même de sympathiser, grâce à un échange de bons offices"^. On objectera peut-être que sur certaines questions, comme celle
» DpUh Causa, W., I, o.jô; L., 271-2; G , I, aiia. — Oralio Vah'dicl., I, t, p. i3. — Sunnia termiiinniiii. ., éd. de HÌ09, p. 97.
- Cena, W., I, 175; I-., i7'î-;{; G., I, 91. — Spaccio, \V., Il, ib8; L , 4yo; G., Il, 120, — Eroici furori, W.. il, 354, 4'7, 425; L., (>45-6. 782-3, 741; G., IIV 33;)-4o, 4''-'>. 4^9- Cf. déjà Poniponaz/i, Dp Inimorl., c. xiv; De Fato, 1. Ili, e. xvi. — « La religion est proporlioniiéc à toutes sortes d'esprits » (Pascal, Pensées fr. V.85).
(les aUribiiU divins, ou de la créalion du monde, ou de Tiinniorlalité de Tàme, des conflits dangereux peuvent s'élever entre la théologie et la philosophie ; car enfin, suivant langle sous lequel on les envisage, ces questions se rapportent aussi I)ien à lune qu'à l'autre : Kant et Spencer n'ont pas encore essayé de délimiter le Connaissable et rinconnaissable 1 Disciple de Nicolas de Gusa, Bruno répliquera qu'au fond, les théologiens et les philosophes diffèrent moins par l'objet ou la matière de leur enseignement que par la forme dont ils Tenveloppènt. Averroès l'avait déjà remarqué : les premiers, qui s'adressent à la masse', sont obligés d'avoir recours aux symboles, aux images, à des expressions plus ou moins approximatives, sous peine de rebuter les esprits peu habitués aux abstractions; — les seconds-, perçant la paille des mots, vont droit au grain des idées; ils ont un vocabulaire à eux, qui ne doit guère inquiéter rorthodox:ie, car le vulgaire n'y voit goutte 1 Voltaire dira qu' x il faut une religion pour le peuple » ; on aperçoit la nuance I Bruno se souvient, apparemment, de ses maîtres grecs^ — de Platon '^ en particulier, qui, après avoir critiqué les légendes anthropomorphiques de la religion traditionnelle, affirmait cependant que la morale et la religion sont inséparables. — la deuxième donnant son couronnement et sa sanction à la première, qu'elle rend ainsi plus efficace. C'est pourquoi il souhaitait que l'on édictàt des peines très lourdes contre les athées. Si le sage, estimant superflues les prières dans les temples, se contente d'obéir à Dieu, qui, en vertu de son immuable «excellence », veut le (( meilleur » : s'il s'achemine vers lui par la Contemplation, le peuple, en revanche, a besoin de prêtres, d'interprètes
» Del Infmilo, \V., II, p. 26-27; L., Sifî-.S; C... I, a^S-S. — Eroici furori. \\., II, 309: I.., Gi8-(j; G , II, ;ioo-i. — Inten-op:. Yen., Documenti, p. X.S fcf. aussi Ibid., p. 22 et 20'.
- Spaccio^ W., II, 172; L., Ì73; G., 11,97.
' Soph., 2d\ b; Gorrj., 'îoj e-5a8 a ; Phaed., (ti h-â: Phaedr.. i-:\ e: T/ieaçl., 1763-177 a; Lois., IV, 716 e-717 b: Tini.. 90 b-d.
pour lui expliquer les mythes, — vêtemenl allégorique des vérités souveraines : il pourra même continuer à offrir des sacrifices comme pour témoigner son respect à l'Exemplaire éternel de la Justice. — Plus radical encore, Aristote ' qui. conseillait de soumettre les mythes à une minutieuse exégèse, ne se faisait guère d'illusions sur la « qualité » de la foi des humbles, quenchantent les rites vainement compliqués et les éclatantes cérémonies, mais qu'effarouche la moindre abstraction, de sorte que les législateurs ont intérêt à maintenir les profanes dans l'ordre et la docilité par l'organisation extérieure du culte. — D'après Bruno, les sages de jadis ont inventé les religions positives à l'usage de la multitude^ en résumant sous une forme concrète, colorée, partant, intelligible aux cerveaux moyens, leurs conceptions métaphysiques. Ces philosophes, en remontant l'échelle des êtres à travers lesquels s épanche la puissance divine, ont atteint, avec l'aide des procédés de la Magie-, qui est une manière de révélation.
^ Polit., H., 8, i3o8b, ii-iii, 20-23; 9, iSaga, 28-34; 12, i33i a, 24 sq. ; 16, i3i55]), 12-16; 17, i336b, i4-i9- — Mais sainétaphysique ne nous présente quun Dieu abstrait(le « premier moteur ») qui reste très loin de notre pauvre humanité, qui produit l'ordre en vertu d'une sorte d'attrait et de finaliló générale, sans intervenir comme Providence, sans être relié à l'homme par l'Amour ("Épcoç), et auquel nous devons seulement la -'.]>.r^. — Eth. Nie. A., 12, iioib; (-)., 9, ii.T8b, 33-30; iir)9a, i-T). — Eth. Mar/., B., ii, 1208b, 3o-3i. — (Cependant, Aristole, se souvenant alors du Platonisme, écrit, dans la Momie Eudeni., que lamitié qui unit le père et le ûls est aussi celle qui porto Dieu vers l'homme ( 1242 a. 32-35). Passage plutôt exceptionnel, dans sou œuvre 1
- \V., H, 224-36; L., .52,8 sq. ; G.. II, 174 sq. Cf. cette note de Tocco {Conferema, p. 58) :
« Anche in una delle ultime opere del lîruno, nel De Monade, è difesa la
magia, vedi cap. vi, Fior. I, 2, p.4>"> : Antiquornm magia plurimam in
pentadis figura per quinarii efficaciam dinoscebat : et nos tantum ad hanc theoriam (quam Thomas non improbasset) omnia dieta et dicenda adcommo-
davimus et adcoramodahimus ut ampliuy digne ad naturae contemplatió-
nem promovcreinus ingénia. — Questo luogo, dove chiama San Thorhmaso philosophantum honoratque lux, ei cita nel processo veneto per iscagionarsi dalle sciocche accuse del Mocenigo (Docum., j). 3/)). Kd a questo luogo de|
à cette source unique de la vie : ils auraient dédaigné pour euxmêmes celle foi un peu grossière qui s'attache à des phrases mortes ou à des représentations matérielles, mais qui semble indispensable à la moralité du vulgaire ; c'est en ce sens que la u favola morale » i simplicita jiista) est transportée parmi les étoiles ! Dans leur mylhologie. les païens, notamment les Grecs, exprimaient cette idée que Dieu, en tant qu'Absolu, n'a rien à faire avec nous, mais que nous le devinons dans la mesure oîi il se traduit par les phénomènes de lia nature, dont il est l'intime substance. Bruno regrette qu'à la religion de l'esprit ' ait succédé un culte trop asservi à la lettre et aux images. — Ainsi, cV une part ^ sur le terrain religieux, il parait aboutir à un large syncrétisme oii se résorberait tout ressentiel des croyances communes^ et, sur le terrain méthodologique, à une prudente distinction de points de vue, qui éviterait les froissements et les discussions d'où naissent les haines persécutrices. Il a connu, mieux que par ouï-dire, les guerres fratricides, qui ont ensanglanté la France, et peut-être en traversant noire Sud-Ouest-, a-t-il entendu vanter, ou at-il parcouru cet admirable manuel de tolérance et de modération intellectuelle : les Essais de Montaigne, paru quatre ans avant le Spaccio? ...
Mais, d'autre part, lui qui avait impitoyablement attaqué certains dogmes, lui qui avait malmené le Souverain Pontife, il est frappé de ce fait que la philosophie — autrement dit, la réflexion individuelle qui s'efforce de résoudre à sa façon tous les grands problèmes — ne saurait suffire à assurer l'existence
De Monade rispondono a capello ^li allri Della Causa, op. il., I, aôS-aoij, a/,!, e quello del Sigillus Sigilloniin Gfi-firer, p. ;")84-8r). Como (juesle credenze al pari delle altre nell" alchimia e noli" astrologia si accordino coUipotesi bruniana dell" animazione universale vedi nel De Monade, cap. v, ed. Fior., p. 396-97 e cap. xt, p. 466-67 >'. — Cf. Paracelse. Chirurg., HI. p. loa.
' On connaît le beau livre de M. Sabatier : les lieligions d autorité et la Religion de l'esprit, Paris, P'ischbacher, 4'^ éd., notamment, p. '\\o. 461, 488, Tioi, 539.
- Il séjourna à Toulouse, comme Vanini.
normale des sociétés. Au contraire, elle serait plutôt un élément de division, de morcellement à l'infini : au lieu que. pour employer l'expression de Guyau, la religion est un merveilleux « sociomorphisme >>, — et particulièrement, le christianisme qui est venu prêcher et instaurer la charité, la fraternité humaine. x\lors même qu'on mettrait en doute certains de ses mystères ou de ses dogmes.- il faudrait souhaiter qu'il durât toujours, car, en vertu de son esprit et de sa constitution propre, il est, surtout dans notre monde occidental, la condition de l'Ordre. Il maintient la trame organique de la société •, tout en autorisant les progrès et les améliorations légitimes. Bruno, qui déjà répugne au protestantisme, est ramené par cette constatation à un jugement plus indulgent du catholicisnie, et l'on conçoit qu'il tente de rentrer dans le giron de cette Eglise qu'il a un peu trop brusquement abandonnée jadis. Rappelons nous, d'ailleurs, ce qu'il déclare à la fin du Spaccio, après avoir insisté sur la prépondérance de l'intérêt collectif et, corrélativement, sur les institutions de toute sorte, sur les bienfaits de tout genre dus à ce catholicisme dont, selon lui, la Réforme a confisqué l'héritage,.. Il y a plus: du moment que, suivant l'angle sous lequel on examine la nature humaine, on peut donner raison tour à tour à Epicure età Epictète, Bruno, malgré les critiques de détail qu'il lui adresse, se rend compte que le christianisme, en générai, par sa complexité même, est peut-être la doctrine qui résout le mieux — ou le moins mal — les problèmes psychologiques et moraux posés par l'existence, — en expliquant l'origine et le sens de nos multiples tendances, en les disciplinant et en les hiérarchisant selon l'ordre de nos « fins » terrestres et surnaturelles.
Toutefois, ce n'est pas en toute humilité et repentance qu'il se présente devant le tribunal de l'Inquisition ! Sans songer
' Spaccio, fin do Vl-Jfuire dédie, cl \V., 11, lOa, a^;,; L., ]r>—:\: 55r,; (i., II, H'i, 209.
— -aS^ —
quo iheiire n'est guère Opportune. — puisque le concile de Trente, pour mettre un frein aux excòs du « libre examen^ » vient justement de « fixer » la doctrine, — il proclame son dessein à' interpréter certains dogmes à sa manière : cette transformation philosophique — ou cette adaptation — du dogw.fitisme romain, il l'avait depuis longtemps commencée; c'était là le rêve qu'il avait toujours caressé, persuadé qu'en assouplissant ses formules, il rendait service à une religion déjà menacée par l'exégèse ; — et c'est là aussi le secret de son altitude, de prime abord un peu déconcertante, mais au fond, beaucoup plus franche et plus courageuse que celle de tel ou tel Padouan ' ! Plutôt que d'injurier gratuitement sa mémoire en suspectant sa sincérité, mieux vaudrait incriminer sa clairvoyance (surtout si Ton se plaçait au point de vue. un peu mesquin, de ses intérêts personnels; : commentBruno ne s'aperçoit-il pas que sa métaphysique abonde en négations graves, ou. ce qui revient à peu près au même, en affirmations hérétiques. — dignes d'un Arius ou d'un Sabellius"-, — l'orthodoxie étant, après tout, une « limite »?... Comment oublie-t-il que la plupart des précurseurs dont il se réclame (un Scot Krigéne, un Amaury de Bène, un David de Dinant. un Abélard ^ un Uaimond Lulle), francs-tireurs aventureux, ont été officiellement condamnés par l'Eglise? Lorsqu'il invoque l'exemple de saint Augustin^, ignore-t-ii que la doctrine de ce Père, loin d'être d'une seule coulée, accuse plusieurs influences, notamment celle du néo-platonisme, et que l'auteur de la Cité de Dieu n'a pas lardé à en éliminer les éléments incompatibles avec les tendances les plus nettes et les plus caractéristiques du spiritualisme chrétien ^ ? Quand il revendique, pour les penseurs du xvi*" siècle, la tolérance
* Cf. notre (Courant liherlin. c. m. passim. - Ibid.i, p. 49^, 5oi, noies.
•* Sur Abélard, Ibid., p. 5o3 et sq., note.
* Berti, Docum., p. aS.
" Cf. Appendice de notre Courant liberlin.
doni Olii joui cerlains Pères, comme les Alexandrins, ne voitil pas que les circonstances ont changé, et que l'Eglise peut juger nécessaire de restreindre les conciliantes libertés de réclectisme ou les fantaisies de Tallégorisme ? Entre ces interprétations personnelles et les enseignements de la Théologie ne saisit-il, d'ailleurs, que de simples nuances? Ses « transpositions » n'entraînent-elles pas. en dernière analyse, — quoi qu il en dise dans ses livres et dans les interrogatoires vénitiens, — le bouleversement de points capitaux du dogmatisme officiel? S'agit-il seulement d'une différence de terminologie entre les théologiens, parlant le langage qu'il estiment le mieux approprié à la compréhension de la majorité des fidèles, et les philosophes, se jouant à l'aise parmi les abstractions les plus quintessenciées ? Il ne le semble pas! Plus de création « dans le temps », par libre décision de la volonté divine : Dieu crée de toute éternité, par nécessité de nature, par épanchement de sa plénitude infinie '. Plus d'incarnation du Verbe : une théorie pythagoricienne de la « transmigration » des âmes, qui laisse, un peu dédaigneusement, à l'Eglise la faculté de conserver le ciel et l'enfer, — mobile intéressé ou épou vantail puéril. — à l'usage de la moralité populaire. Dans la Trinité -, Bruno ne voit plus trois « personnes » consubstantielles, mais les trois « attributs » inhérents à l'Etre divin : puissance, sagesse, amour, — les trois manifestations rationnellement discernables de l'Absolu ; sur ce point, il suit l'hérésiarque Sabellius et précède Campanella^, — de même qu'il répète Abélard, Thierry de Chartres, Guillaume, de Conches et bien d'autres, quand explicitement il assimile l'Esprit Saint à 1 Ame du Monde ' : or, le concile de Sens s'est prononcé
' Della Causa, \\'., I, 261-4; i^-» '-*^7 sq.; G., I, 211 scj. — Del Infinito. W., 11,23-26; L., .'16; G., I, 292. — Docum., p. 26.
-De Minimo, I, i. \t. -. — De Monade, c. iv, n. 21. (Fior., j). 3r>8). — Docuni.., p. a6.
' Cf. notre Courant lihi-rtin. p. ."iSj d sq. '
* Della Causa, \\.,\. a/,2; I.., o.'.j-S; (i.. I. iSii. — Jh' Monadi-, c. rv. (Fior., 1, II. p, 'i66.) — Docuni., p. 27.
- -.So -
catégoriquement à ce sujel 1 Instable en soi, la position de Bruno devait donc, presque fatalement, le rendre victime d'une sorle de gageure généreuse.
Mais ce qu'il importe de faire observer, c'esf que les (jrancles lignes de celte conception religieuse du XoLiin re/oif/nenf celles de Sci conception cthique. Nous y retrouvons les rhênies étopes. Recherche passionnée du Vrai, qui se confond avec le Bien, la Religion s'exprime^ pratiquement et socialement, par une activité harmonieuse et réglée qui tend d'abord à servir la collectivité, à garantir la prospérité générale, selon le dessein providentiel, et de manière à ce que chacun- devienne un collaborateur conscient de l Ordre, un artisan du Rien universel. Cette moralité, en somme accessible à tous, se complète, chez le penseur, chez le savant, par P hommage constant, par le culte fécond que constitue, envers le Principe suprême, source de foute vie. l'étude diligente des phénomènes physiques : le geste patient et désintéressé pour soulever le « voile d'Isis », pour déchiffrer les énigmes des choses, l'effort pour étendre le champ de la « cognizione », voilà une forme encore supérieure de la moralité. Celle-ci atteint le point culminant de son ascension lorsque l'âme, dépassant le stade de la (Contemplation réfléchie, aspire, à travers de dramatiques conflits et de cruels déchirements, à se dépouiller des déterminations de l'être personnel, pour se fondre dans les délices de l extase, révélation ultime et possession de lin. Ainsi s'opère le passage de la sagesse dérivée ou terrestre à la Sagesse céleste; ce passage, c est le chemin c/ue suivent, la main dans la main, la religion et 'l'Ethique. Il ni/ en a pas d'autre pour conduire l' homme à sa vraie fin.
De mêmeyue la religion de Rruno demeure, non pas hostile, mais extérieure au Dogme, son éthique garde toute son originalité et toute sa consistance en dehors ou à coté de la morale spirilualiste et chrétienne, que. du reste, elle ne rêve pas de
détruire, et i'i qui elle emprunte certaines données^. On ne s'élonnera pas que Bruno n'ait pas perdu brusquement tout souvenir de la vie des cloîtres, — que, par suite, il attache tant de prix au recueillement méditatif; pareillement, en philosophe nourri des doctrines néo-plaloniciennes et cabalistes, il place très haut, dans son Olympe régénéré, la connaissance de la magie, la faculté de pénétrer oracles et paraboles. Ce sont là, évidemment, soit des états psychologiques qui sont plutôt le résultat ou la récompense que les éléments primitifs et la trame profonde d'une existence oii l'exercice de la vertu est devenu une habitude, — soit des prérogatives très rares, des lumières surnaturelles, des témoignages de la faveur divine que peuvent souhaiter les sages plus ou moins voisins de la sainteté, mais qui ne sont pas indispensables à une moralité , même eminente ! L'essentiel, c'est de remarquer que le Xolain ne subordonne plus son système à Torthodoxie; c'est en toute indépendance, nous dit-il lui-même, et à l'aide de la seule « raison naturelle », qu'il se flatte de construire son éthique"-. Sur ce point éclate le contraste entre l'esprit d'un Dante '^ qui, avec sa curiosité intellectuelle et sa vaste culture, apparaît cependant comme un homme du Moyen Age, et l'esprit de Bruno dont l'œuvre, en dépit de ses flottements et de ses hésitations, porte bien le cachet de la Renaissance. Le retour à la littérature et à la philosophie de l'antiquité, ou du moins l'élude plus méthodique et plus creusée des écrivains anciens, eut pour etfet de convaincre les penseurs de cette époque qu'en dehors de l'Eglise et du christianisme pouvait exister et avait existé déjà une vie spirituelle, ayant ses lois propres et ayant fait ses preuves à travers l'histoire; en sorte qu'il devenait facile d'appliquer la '< méthode comparée » à l'intelligence des faits humains, aux expériences de la conscience individuelle, qui ollraient un
' Cf. nolie analyse du Mijlhe. .
- E pisi, espi du Spacciu (cilóe dans noire Inli oduclion). , ■'Sur la pliilosopliic religieuse et sur l.i moijilc de Danle, (if. V Appi' ml Icade ce liavjiil.
cliamp d'observation et d'exploration singulièrement large et caplivanl. Par ailleurs, l'antiquité proposait des modèles, au moin^ provisoires, à une activité de plus eu plus avide de se déployer, en brisant ses lisières', eu secouant des jougs qu'elle n'avait pas toujours cboisis sans contrainte, ou qui ne lui convenaient plus entièrement. Le Nolain a compris que la Renaissance était non seulement un tumultueux coutluent de courants spéculatifs, mais encore un tournant décisif; — que la lutte s'imposait à quiconque croyait, comme lui, légitime d'établir, parallèlemenf k la scolastique et à tous les systèmes complétés par le Dogme et la Révélation, une philosophie « autonome » qui, sans contrecarrer les conceptions religieuses ni gêner l'exercice de la foi, pût se suffire à elle-même. Nous avons signalé en un autre ouvrage"- la tentative analogue de Pomponazzi, essayant d'instaurer une éthique qui fît abstraction de toute certitude touchant l'immortalité de l'âme. Nous avons reproduit les critiques acerbes de Machiavel^ contre l'ascétisme médiéval, auquel il préfère mille fois l'idéal d'équilibre, de santé et de vigueur des morales antiques. Néanmoins, — et l'exemple de Bruno le démontre, — le naturalisme de la Renaissance n'est qu'exceptionnellement catégorique, radical;
' Cf. Michelet, /a Renais^;mce, iSôj. — • Burkhardl a 1res bien mónlié i|iie le penchant à rindividiialisme et le besoin d'un développement purement personnel, dans iltalie du xiv« et du xv* siècle, devaient naître également sous l'inlluence des conditions historiques et politi({ues : le morcellement en une foule de petits Etats qui étaient le théâtre de conflits incessants, où Ion ne reculait devant aucun moyen pour acquérir et pour consolider sa puissance, amena la dissolution de l'ordre social du Moyen X'^e où l'homme n'était estimé que d'après son union avec l'Eglise et avec la corporation; d'autre part, les luttes entre les villes voisines ne procuraient de succès féconds qu'aux favorisés de la fortune; cette considération, jointe à la tyrannie qui pesait sur les cités italiennes, rejetait les hommes de talent loin des ambitionsde la vie publique, vers les régions de la littérature, de la philosophie ou de l'art, où pouvait briller leur personnalité, et où la gloire était [jIus exactement pro|)ortionnée au mérite. La civil, en Italie pendant la Renaissance, [vad, Schmitt. i885. 2 vol., 2" éd. igoi'i.
- Dans notre Couvant libertin, c. iir, p. •.'.40-248. ■>'>\-i'Sii,i(\--i-]o.
■^ Ibi'L. c, IV, /jo.T et sq.
il revêt, selon les tempérameiils, des nuances assez diverses; parfois même :et il serait aussi vain que peu scientifique de fermer les yeux sur celte évidence historique/, il se combine avec des tendances plutôt contradictoires. Fait d'une mosaïque de doctrines qni s'accordent plus ou moins bien, il adopte souvent à l égard de la Religion un « modus vivendi » qui n'a rien d'intransigeant. Il lui arrive de se concilier avec elle, tant bien que mal, sur le terrain pratique. Sans parler, à ce propos, de l'épicurien Montaigne, des stoïciens ou néo-stoïciens Juste- Lipse et Du \ air', rappelons-nous que tel fut le cas. pour plusieurs Padouans, comme Cremonini et Jérôme Cardan.
' IIjkL Introd., passim, et les ouvrages de MM. Hadouanl, Strowski et de M"'= Zanta, que nous y mentionnons.
Plusieurs ouvrages de Juste-Lipse et de Guillaume du Vair datent à peu prés de la même époque que le Spaccio et les Eroici-Furori. En xr)84, Juste- Lipse publie un livre, appelé ii un long succès, puisqu'il a eu, dans lespace de dix ans, dix-huit éditions et plus de quatre-vingts jusqu'il nos jours, nous voulons parler des dialogues de la Constance) oii il exalte cette fermeté de l'âme que rien ne peut ébranler, et qui sait se résigner aux décrets du Destin, sans cependant cesserde lutter avec confiance pour le salut de la patrie et le triomphe de la justice. C'est là un traité méthodique et logiquement conduit. L'empirisme moral, fruit d'expériences et de souvenirs personnels, cède ici la place à une doctrine bien liée, qui vise à la direction des consciences et qui, d ailleurs, se coordonne à la métaphysique stoïcienne. .Fuste Lipse tâchera de la christianiser, dans la Manuductio, Qui est sensiblement j)ostérieure, et où saint .léròme, saint Clément d'Alexandrie^ saint Ambroise, saint Augustin, saint Charles Borromée, d'autres encore voleront au secours de Zenon, de Gléanthe, de Musonius et d'Epictète. — La même année, du A'air publie ses méditations sur les Psaumes de la Pénitence et de la Consolation, dont la réussite l'engage à écrire la Sainte-Philosophie, qui, ça et là, fait songer aux Eroici Furori. Comprenant que le stoïcisme intégral enveloppe le fatalisme et le panthéisme, il s'appliquera dans son ouvrage de -la Const.ince, ({ui revêt lui aussi la forme dialoguée, à défendre la Providence, l'immortalité personnelle de l'âme et la vie future. En revanche, persuadé qu'il a donné des gages suffisants à l'orthodoxie, Charron, avec un mélange de hardiesse et de maladresse peut-être involontaire, montrera qu'il y a une religion sans morale, celle du dévol, une morale sans religion, celle du sage, un Dieu sans religion, celui du déiste. Ces exemples suffisent à prouver l'e\lrème complexité du naturalisme de la Renaissance. Trop simple, l'allitudo de Uruno eut tratiché nettement sur celle de ses contemporains.
— quoique l'école de Padoue représentât alors le « positivisme » critique'. Or, Cardan, tout au moins, n'était pas un inconnu pour Bruno! Nous ferons la même remarque en ce qui concerne Telesio - qui, à ce point de vue comme à beaucoup d'autres, annonce Bruno êl Campanella. Pas plus qu'il ne se ramène aux: conclusions sommaires d'un cvrénaïsme mossier, ce naturalisme, le plus fréquemment, — que ce soit par conviction ou par tactique, — ne se montre ni tranchant ni açjressif.
Telle qu'elle est, l'éthique de Bruno, outre quelle se recommande par sa souplesse et sa richesse, dénote chez le Xolain un sens psychologique avisé qui se refuse à exiger de chacun de nous, malgré l'inégalité des dons, la diversité des milieux et des nécessités sociales, un égal effort et un égal succès dans les voies de la perfeciion. Loin de lui en faire grief avec Harting, nous lui savons gré de cette « accommodation », conforme à la stricte justice. La hiérarchie des valeurs esquissée par Bruno ne nuif point à la cohésion du système qui semble ainsi, tout en conservant son unité pleine et solide, s'élever parallèlement à l'échelle réelle des êtres humains. Elle est d'autant plus intéressante qu elle laisse transparaître la complexe personnalité de l'auteur. Appliquant au monde moral la notion d'Iniini. qu il avait déjà cherché à faire prévaloir dans sa cosmologie, Bruno ne pouvait (contrairement à la plupart des Grecs, artistes épris d'eurythmie et de belle ordonnancej, limiter l'activité éthique à un certain nombre d' « objets » très déterminés, ni l'apprécier selon une gradation de plaisirs stables et nettement définis^ avec une invincible défiance à l'égard de tout ce qui ressortit au vague, à l'indétermination de la Matière, comme le désir et la passion : il élargit l'horizon de l'âme comme il avait élargi l'univers, en bouleversant les
' Ibid., c. m, passim.
- Ibid., c. V, p. 4Ô6 et sq. — Bruno erte Telosin, — De Monade, Op. 1. 2, 3ip. — De Immenso, H, c. ix lOji. I, 1, ■J.ii<j). — Cf. Kiurenlino, B. lelesiu. c. 11, O7 et sq. -- Tocco, Fond, ju-Ò.
enseignements du Slagyrite. Celui qui a peuplé les profondeurs du ciel de ces mondes innombrables que sont les astres, ne se reconnaît pas ledroil de cataloguer ni de circonscrire les buis multiples qui, // dijjérents degrés, sont dignes démouvoir noive Sollecitudine. Après avoir indiqué, dans le Spaccio, les directions qui lui semblent les meilleures, dépassant l'art provisoire et insuffisant di^i « juste milieu », il n'ose plus fixer de bornes à cette aspiration, à cet élan de la force divine qui régit le composé humain. Sans doute, chez d'autres penseurs de la Renaissance italienne', comme Telesio et Campanella. — à la « sapientia », à la ;< generositas », à 1 « humanilas », se surajoute, essor vers l'Infini, cette « sublimitas » que célèbrent les Eroici Furori. Au cours de son existence si pathétique, dont ses admirables sonnets nous racontent les angoisses et les tourments, Campanella, non moins que Bruno, a pu gravir cette âpre chaîne des vertus. Mais c'est surtout Bruno qui a préconisé — et avec quelle éloquence! — cette plénitude de vie intérieure qu'aucun état de repos, quel qu'il soit, ne saurait, à son avis, produire. Dans l'idée que l'aspiration éternelle est, pour nous mortels, la condition du plus grand bien, il est le devancier de Lessing-, de Kant et de Schleiermacher. A supposer même (et le philosophe repousse une telle hypothèse) que
' Courant lihrrlin, p. 4'^7> 586. «
^ « Si Dieu, disait-il hardiinenl, m'olÌiail dans une main l'immuable vérité et dans lautre la recherclie de-la vérité, je lui dirais en toute humilité : Elernel, garde la vérité absolue; elle ne convient qu'à toi. Laisse-m,oi seulement le pouvoir et le f'oùt de la chercher, dussé-je ne jamais l'atteindre entière et déGnitive! »
De Lessing-, lire ù ce propos, Tlieol. Schrifte, éd. Ilempel, Berlin, -i" partie, 1, p. aGi-262 et les petits Uailés/.Se/j<i.sc/iret6e, /sf'ne Purahol, Axioinatn). Puis, Ahhendlung ûber die Enziehuiuj des Mense ht/eschl , 1780.
Sur Lessing, cf. Fontanès, le Christ moderne, 1867. — Lichlcnberger, Uisl. des idées rei. en Allemagne^ I, O7. — C. Scl}warz, Lessing als Theolog., 1854. - — D6rnev,Gesch. der jirotesl. '/' lieo !.. ]>.<'<■> i . — Stroehlin. Lessi 11 y, ari. f^nci/cl. se. rei., i. Vin.
De Schleiermacher, cf. suvloul lieden uh. die liei., i/fjy, .5; i.")-.'}!. — Sur ce phil. louvragc de Dilthey, 1 8r..i-iS<;;i d Ib.fTding, o/>. cit.. H, p. •i\\-iC).
cette aspiration ne poursuive tpruu décevant mirage, elle ne perdrait rien de sa noblesse, du fait de cette illusion qui aurait, du moins, allumé dans l'àme une ardeur féconde. Plutôt que de relever dans cette doctrine morale. — qui, de l'aveu de l'auteur, admet retouches et compléments, — quelques hiatus ou quelques lacunes, presque inévitables si nous songeons que Bruno, esprit naturellement hospitalier et éclectique, un peu prompt à forcer les analogies et à résoudre les antinomies, travaillait dans la fermentation d'une époque confuse où s'offraient pêle-mêle à sa curiosité pressée les trésors spéculatifs des siècles passés; plutôt que de nous livrer à cet épluchage stérile auquel ne résisterait aucune construction éthique, s'il est vrai qu'aucune d'entre elles ne peut se vanter de rallier toutes les adhésions, de ne laisser dans lombre aucun problème'; étonnons-nous de l'aisance ingénieuse avec laquelle •Bruno, — sans renoncer à la richesse de ses tendances si diverses, sans se piquer d'une « conversion » soudaine (ces miracles étant l'exception, et les évolutions progressives la règle I, — a réussi cependant à sauvegarder l'unité architecturale de son système.
Car, des oscillations et des contrastes, voilà ce que nous trouvons dans la personnalité de Bruno et bien plus souvent que dans son œuvre. Le Xolain est partagé entre l'habitude monastique d un règlement sévère, de la méditation solitaire, et le goût très vif de la liberté, de la vie vagabonde, qui découvre les milieux les plus variés, et qu'il connaîtra, hélas! jusqu'à en souffrir. Il est partagé entre le mépris du vulgaire, accaparé par des soins terre à terre et des tâches mesquines, — et une magnifique ardeur de prosélytisme qui l'incite à gagner 'les esprits rebelles, en dissipant les préjugés. Il est partagé
* Cela provient, sans doute, de ce que Chaque doctrine, à force d'insister sur une face de la question éthique, est conduite à négliger un peu les autres. En tentant de compléter les doctrines précédentes, elle encourt parfois ellemême le reproche doPTrir une construction à la fois trop sysléniati(|ue et insuflisamment compróhonsive(cf. parexemple, rallruismoet l'égo-allruisme,.
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entre les suggestions brûlantes d'un tempérament fougueux et sensuel, quii ne dissimule point' et où il croit voir se refléter la flamme du ^ ésuve, voisin du village natal, — et un besoin d abnégation et de sacrifice qui le pousse de Favant, inditTéreiit à tous les avantages, à tous les succès autres que celui de son idéal philosophique, jusqu'au jour où il expie sa fermeté inébranlable par le supplice du Campo dei Fiori. Ce méridional impulsif, lyrique, — non content d unir en lui la culture d'un humaniste à la passion jaillissante d'un romantique, se distingue surtout par son désir de substituer aux certitudes d'autorité des certitudes expérimentales: si le platonicien s'élève vers cette Vérité surnaturelle qui ne se livre à nous que dans l'illumination de F Amour, l'homme moderne qu'est déjà Bruno veut contrôler par des faits méthodiquement observés et asseoir sur des preuves manifestes"- la cosmologie que lui a léguée Copernic, et qu'il a lui-même précisée et enrichie de vues nouvelles. Le mystique s'absorbe en Dieu; le savant se plonge dans le sein d'Amphitrite, symbole de la Nature inlinie et inépuisable '. Génie débordant de sève, essentiellement « méditerranéen », mais qui joint aux séductions de la forment à l'aisance intuitive de la race latine la pénétration spéculative et la force d abstraction de certaines races du Nord, Bruno attache, par l'harmonieuse variété de ses dons, comme par la diversité des perspectives qu'ouvre sa doctrine. Il trouvait en lui-même — dans le « microcosme » expressif qu'était son propre moi — une raison de plus pour adapter son éthique aux dilférents degrés des « valeurs » humaines, qu'il se refusait à simplifier arbitrairement.
' Eroici furori, \V., II, ;5<»o ; L., Goq-io; G., Il, '-lyo. - c:f. sur ce point, Holl'diny, Op. cit., t. I, c. sur Bruno. » Cf. la fin des Eroici furori.