JUGEMENT D'ENSEMBLE
C'est ainsi qu'il la morale positive ^w Spaccio .ce soude un manuel — singulièrement souple, coloré et dégagé de tout pédantisme — - de sanctification mystique, où dominent plus ostensiblement lintluence de Plotin et celle de la littérature sacrée. Complément logique, puisque l'Amour couronne la Dialectique et nous procure l'intuition du Divin , condition de la parfaite béatitude. Complément quasi traditionnel, puisque les maîtres de l'antiquité avaient déjà un enseignement destiné à la foule et un enseignement réservé aux initiés, et marquaient deux étapes dans leur morale, l'une accessible à la majorité des hommes, l'autre qu'atteint seulement, par sa propre valeur ou par la faveur céleste, cet être de qualité rare qui a nom le sage. Aussi bien, l'éthique de Spinoza, dont Bruno est l'authentique précurseur, ne présente-t-elle pasà son tour un double nspect^? C'est évidemment par la théorie de l'amour intellectuel de Dieu que, comme l'ont noté plusieurs critiques"-, elle se relie à la morale des Eroici Furori. Pour Spinoza, la forme suprême de connaissance est la forme intuitive où. se détachant de l'expérience extérieure et contingente, on aperçoit immédiatement le phénomène individuel comme baigné de lumière, dans l'ordre
' Mt"'me remarque au sujet de Descartes. Ciomp.tre/. le Traili- des passions et la Correspondance, par exemple avec la reine Cbristine ^cf. Delbos, Revu'' française, conférences Chateaubriand).
- Par exemple Spaventa.
frenerai des choses, qui correspond à un « système » rationnel'. Les phénomènes particuliers (modi) ne sont que les différentes manières doni la substance se révèle à nous à travers les attributs. Détermination de la substance, le mode n'existe qu'en elle el ne devient inlelligible que par elle. En lui se manifeste une tendance à se conserver qui témoigne de Funiverselle activité de la force divine-, mais d'une façon limitée. Si donc on n'embrasse pas l'action réciproque des modes en connexion les uns avec les autres, on ne peut comprendre comment chacun d'eux répond à l'impulsion profonde de la Nature naturante. Bien interprété, l'instinct de conservation personnelle mène à l'épanouissement de la Connaissance '^ J^our le penseur qui, se plaçant à ces hauteurs d'oii Ton découvre la liaison des phénomènes isolés en apparence, s'est convaincu de la nécessité des gestes humains, la vraie vertu réside en celte force d'âme qui ne. se laisse abattre ni déconcerter par aucune conjoncture, et qui ne juge rien digne d'exciter courroux, ironie ou pitié. Le déterminisme rend optimiste et conduit, de perfection en perfection, à cet aitiour désintéressé de l'Univers qui reconnaît à chaque chose sa valeur dans l'ensemble des existences, à cet <( amor intellectualis Dei )) qui est le faite de la vertu. Ce sentiment ne ressemble nullement à ce qu'on a coutume d'appeler amour de Dieu dans les religions positives. Ce n'est plus un sentiment particulariste, relevant de l'opinion ou de l'imagination, ayant pour <( objet » un être fictif, un u individu » comme nous, qui serait enclin à l'affection, à la colère, à la jalousie, et dont la volonté capricieuse distribuerait faveurs ou disgrâces*. Cet amour philosophique s'adresse à un être supérieur aux changements, aux orages de l'émotivité, et qui, lui-même, ne
' Ethif/ue, <( De Emeiidatioiie inlcllectus ->, I II, scoi, de \n prop. -io, el îiiissi, I. V, pàssim.
- Court traile (I, 5), 3« livre de ïI-Ulii'/ii<\
' lilh., IV, 22, corol , aôdem.
• ()ii retrouve là l'idée exprimée par rauleur du Spaccio.
saurait ni aimer à la manière des hommes, — car aimer, c'est éprouver du plaisir, c'est se sentir augmenté, grandi, porté à une plus haute intensité, ce qui ne peut être le cas de l'Etre inlininient parfait. — ni haïr, car haïr, c'est pâtir, c'est se sentir diminué dans sou essence, ce qui ne peut être le cas pour Dieu. Réciproquement, la rancune que d'aucuns nourrissent contre Dieu, les uiurmures qu'ils se permettent à son égard, ne sont concevables qu'au point de vue de l-'imagination, qui se représente Dieu comme une personne' : on ne s'indigne pas contre une cause impersonnelle ni contre un ordre de choses nécessaire! L'acquiescement complet, résigné, pacifié du penseur à la Loi suprême, son abandon sans réserve aux exigences de la vie universelle, dont tout le délail lui échappe fatalement par quelque endroit, voilà ce que Spinoza nomme l'amour intellectuel de Dieu; voilà, pour lui. ^la source de l'éternelle béatitude. Dans ce sentiment sui generis^ la différence entre Dieu et l'àme, la substance et le mode, selface au point que l'objet aimé devient le sujet aimant, et réciproquement-: l'amour intellectuel de Dieu, c'est, au fond, l'amour que Dieu a pour lui-même. Ainsi, périssable en tant que liée aux fonctions corporelles, l'àme est immortelle en ce qu'elle a de divin : l'intellect: — l'immortalité n'est pas tant la durée infinie de la personne que la conscience qu'elle a d'être éternelle dans sa substance divine, certitude qui bannit toute crainte inquiète et remplit l'àme du philosophe d'une joie inaltérable -^
Cette morale, d'inspiration soit mystique^ soit intellectua-
' CV'st en ce sens que Spinoza refuse à Dieu \' entendement (c'esl-à-dire la raison discursive, mode fini de la pensée) et la volonté (c'est-à-dire la liberté arbitraire de changer la face des choses, donc, sa propre nature, (pii est parfaite). (Cf. Ethique, 1. 3i, .'5a, scoi, de la prop. 17.)
Mais il précise que Dieu « se comprend lui même » (II, 'Ò, scoi.), ipi'il est aussi une cause libre, et môme la seule cause libre (1. 17, corol.i, car il est seul à se déterminer entièrement par lui-môme.
^ Cf. Acléon. dans les Eroici furori.
3 Trnet. poi.. I, \. — Eth., V, l'r. 17; -xi. Z\ se, .50, 'vx cor.
liste, et de caractère aristocratique, évoque à chaque instant le souvenir des Eroici Furori. Or, nous pourrions extraire des traités si complexes de Spinoza une autre éthique qui. à première vue, trancherait assez sur la précédente, et qui se raccorderait à sa théorie psychologique des sentiments : cette conception rejoindrait plus directement celle du SpRCcio. De même que Spinoza distingue entre la natura nalurans et la natura naturata, de même il distingue entre le point de vue spéculatif, où Ton se place en dehors de tout rapport de temps, au-dessus de toute appréciation qualitative, où l'on envisage l'existence <> sub specie teternitatis », et le point de vue pratique qui se réfère au monde fini et empirique des modes : ce monde ayant une signification, il est légitime d'établir une éthique qui lui soit relative ': la tentative n'est pas plus hasar-
' <( Pour les choses indi viduolles, entre 1 essence, qui est éternelle, et l'existence, qui simplement dure, quel rapport exact y a-t-il? Si peu que Spinoza éclaircisse là-dessus sa pensée, il paraît entendre l'existence comme la puissance actualisée qu'a une essence de produire certains effets impliqués dans sa nature (Elh., III, prop. 7); cette puissance peut restera l'état de possible, c'est-à-dire n'exister qu'en tant qu'elle est comprise dans les attributs de Dieu (Elh., II, prop. 8j; pour qu'elle s'actualise, il faut en outre le concours déterminant des autres essences réalisées. L'existence proprement dite marque donc la mesure dans laquelle une essence individuelle produit par et dans l'ordre total de la nature une suite d'effets qui se combinent avec les effets des autres essences : elle représente dans les limites d'une certaine durée ce qu'a de limité en même temps que de positif la production de telle essence éternelle.
« 3/ai.s de toute façon l'existence des modes finis n'en est pas moins réelle. L'interprétation subjectiviste qui considère les modes comme une sorte de projection imaginative sur le fond immuable de la substance n'est j,as plus exacte que celle qui ramène les attributs à de simples formes de l'intellecl. Elle s'appuie sur les mêmes arf^uments, qui peuvent se réfuter de même, et eri outre sur cet argument, que les modes sont sujets à des distinctions et à des divisions qui n'atteignent pas la substance et les attributs; que par là, ils tombent sous l'imagination au lieu d'être objets d'entendement. Mais les déterminatiotrs et les distinctions modales ne sont imaginaiies que tout autant qu'elles isolent les modes finis les uns des autres ou qu'elles isolent en chacun d'eux l'existence de l'essence; mais, du moment qu'elles respectent, avec l'individualité des essences, l'ordre régulier dans lequel les essences sont
dense ni illogique que celle qui consiste à poser ou à déduire des idées autres que celle de la Substance absolue ! Selon Spinoza, comme selon Descaries, la passion de « l'homme libre )', c'est la « générosité ». laquelle ne saurait avoir d'excès : vaincre la haine par la générosité, tel est le noble combat où il n'est nul besoin des secours de la Fortune, et d'oii les vaincus sortent plus forts. (]etle générosité, qui est en proportion de la connaissance de soi-même, donne à l'âme la paix intérieure qui vient de la contemplation de soi, de la notion juste de sa propre nature. A cette seule condition s'épanouit l'action joyeuse, car le doute engendre le mélancolie, et rien n'est plus dangereux que le vague des passions, l'asservissement aux images confuses. Ce qui est bon, ce qui est fécond, c'est le désir de vivre, le désir » pur », saisi dans le présent : comme la raison, il est, en effet, tout à la fois un principe d'unité dans la vie de chaque homme, et un principe d'union entre tous, — la fraternité humaine n'étant qu'une façon positive, intelligente pour chacun d'entendre son intérêt qui, par suite de l'accord fondamental des désirs, se confond avec l'intérêt de la communauté.
La vertu est donc dans l'action; le bien est ce qui enrichit la vie individuelle, tout en resserrant le lien social : formule que Bruno aurait approuvée d'enthousiasme ! Chacun de nous est plus libre dans la Cité, soumis à la Loi générale, que dans la solitude, avec le mirage de l'indépendance. Pour comprendre les choses telles qu'elles sont, le courage, la force d'àme sont indispensables, mais non suffisants : le désir de vivre et de se conserver (Telesio l'avait déjà
comprises el nianifestenl leiu- puissance, elles sont réellement aussi bien ([ue rationnellement fondées: Rerum, ut in se sunt; Deus revera est causa, quatenus i/i/inilis constat attribul^s » (Eth., II, prop. 7, schol.) — Delbos, cours sur Spinoza, p. ',U)^(Rev. des Cours et Con/'., 191'i.) (Cf. outre l'ouvrag-e dense et pénétrant de M. Brunschvicg (Paris, Alcan), et le livre fondamental de M. Delbos sur la morale de Spinoza, complété par le cours de la Sorbonne, l'étude ingénieuse de M. Couchoud (Paris, 1(102, p. 178-97,8 et passim).
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signalé) implique Tintelligence qui, seule, nous affranchit de la colère, du dégoût, de la pitié, de la tristesse. S'attacher aux idées claires, tâcher de réduire peu à peu en mécanisme conscient le jeu obscur de la passion, c'est s'élever à la cohésion niorale, à la lumineuse maîtrise de soi. Les douleurs du remords, la pénitence~qui se torture en silence pour faire expier au corps des plaisirs normaux et pour briser le bel orgueil de 1 esprit, 1 agonie du cœur martyrisé, le cri désespéré vers le salut, tout cela n'est pas plus religieux que raisonnable ; c'est la crise, exaspérée par l'imagination, que traversent certaines âmes ardentes avant de conquérir cet apaisement qui coïncide avec un état religieux dune qualité plus rare. Inutile de souligner en quoi Spinoza, sur ce point particulier, se rapproche ou s'écarte de l'auteur des Eroici Furori : entre ce dernier, qui demeure profondément imprégné de christianisme, et le métaphysicien hollandais, il y a toujours — différence « spécifique » plus ou moins accusée selon les cas — la mentalité judaïque *: — La première vertu chrétienne, c'est la Charité qui, empruntant sa sérénité discrète à l'intelligence d'où elle dérive, s'appuie précisément sur ce fait que tous les hommes forment un seul organisme, se résorbent, s'unifient dans l'unité divine"^; car c'est ainsi qu'il faut interpréter la fameuse parole de saint Paul. La Charité menant à l'amour de Dieu, voilà la religion véritable en même temps que la souveraine sagesse. De cette connaissance privilégiée qui nous révèle l'essence des individus singuliers, résultent une incomparable béatitude, qui se complaît dans l'intime
' C'est ce quobserveat Di'iliiing, Erxalz (1er Religion durch Vojlkomni"nerea, i88.'i, p. 79, et Kiihlenbeck, Verireihunr/. ., p. laS et sq., note.
- Del hos, Cours sur Spinoza : << .. .. L'affirmation de l'unité de IKtre apparaît dès lors à Spino/a comme la seule garantie de certitude pour l'Amour, de même que ce sont les aspirations profondes de Z"/lf#ou/' qui suscitent, de la part de la naison, celle affirmation. Entre la métaphysique panthéiste et les conditions de la vie morale ou religieuse, il y a ici une intimité de rapports, tout à fait étrangère et opposée à la pensée de Descartes. .» Comparez Leibniz, Princ. de la nul. et de la fjriice, § \(\, 18. Monadol., 90.
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fusion avec l'Infini divin, el un état de gloire pacifique qui est comme lu fleur de la vertu intégrale, et qui traduit la possession de cette Perfection, irréalisable pleinement dans le cadre de la durée. Ainsi se renconlrent el se combinent . en (juelfjiie sorte, à leur sommet les deux morales que Von croyait pouvoir dissocier dans l'œuvre de Spinoza, l'une, d nllure stoïcienne qui ressemble, sur plusieurs points, à celle du Spaccio, l'autre, plus voisine du néoplatonisme el des doctrines de Léon Hébreu, et qui parait presque répéter celle des Eroici Furori. — si l'on néglige certaines nuances de détail qu'explique la personnalité de chaque philosophe. Besoin de l'unité et sens de l'individuel, mysticime et pénétration psychologique, tels sont les deux termes entre lesquels oscille Spinoza, ou plutôt tels sont les éléments et les caractères assez divers que l'on trouve plus ou moins étroitement mêlés dans toute son œuvre : il en est de même en ce qui concerne Bruno. Ce serait donc une erreur de conclure à une contradiction entre le Spaccio et les Eroici Furori qui, représentant les deux tendances continuellement accouplées dans la spéculation de Bruno fauteur du « Della Causa », mais aussi du a De Monade » et du " De Minimo ^> ), correspondant à différents degrés de culture spirituelle et de progrès éthique, insistant successivement sur les obligations de la vie sociale et sur l'identification de Vêtre individuel avec l'Un divine se complètent harmonieusement et constituent par leur ensemble l'essai le plus hardi, le plus original et le plus suggestif de construction éthique qui ait été tenté pendant la Renaissance. Alors que la plupart de ses contemporains cherchaient
' Cf. sur ces deux points de vue : Landino, Dispulationcs c.lA?ia/(/(i/''/i.-?e>\ 1480 (lib. IV). « Dialogi de nobilitate animae h. — Barthélemi de Sacchi Platina : Dialotji ile vero et falso Bono, de vera nobilitate, de bona cite... Remedium amoris (traduit en français et joint à celui de Fulifose, Pans. 1:182, in-4. Ex Operibus (Cologne, 1529-1574, Louvain, iJya). — Palmieri (^L , Della vita civile (Florence, lôaQ. in-8:. — Pnmnnn;tz/i,. /)e Fato. 1. 111. e. xvi : 1. V. e. vu; De Imniortalitate, c xiv.
dans un prudent scepticisme un refuge contre l'intolérance fanatique, ou se bornaient à reprendre les lieux-communs de Tépicurisme ou du stoïcisme antique (et, à ce propos, nous citerons seulement un Juste-Lipse et un Valla *). Bruno a eu . l'honneur d amorcer et même de pousser assez loin l'examen des fondements de la morale : il a jeté les bases d'une métaphysique des mœurs, qui dépasse ou englobe aussi bien l'eudémonisme grec que l'ascélime médiéval; et, dans ce travail ardu, il a fait preuve dune surprenante vigueur de
synthèse.
Les critiques qui, comme Ilartung et Felice Tocco'-, doutent fort de la possibilité de bâtir une morale solide sur des prémisses « panthéistiques », laissent subsister, à notre avis, un peu trop d'épines dans les guirlandes qu'ils tressent à Bruno. Il n'est que trop évident que sa doctrine n'est plus celle du spiritualisme traditionnel! Mais n'y-a-t'il donc qu'une façon de concevoir les rapports de l'homme avec Dieu, en tant que ces rapports intéressent l'accomplissement du Bien?. . Regardons vers l'antiquité : le stoïcisme dresse sur un panthéisme franchement matérialiste une morale de la volonté, de la soumission consciente à l'Ordre cosmique qui (l'histoire l'atteste) a produit les plus heureux résultats : si un « art de vivre » se juge principalement à ses conséquences pratiques, aux actes qu'il inspire, il convient d'observer que le stoïcisme a eu ses héros, ses martyrs, qu'il a retardé la décomposition d'une société décadente, qu'il a été parfois le rival, plus souvent, le précieux allié du christianisme, et qu'il l'a secondé dans son œuvre de redressement et de justice. Quant à l'éthique de Spinoza, qui réagit contre l'anthropomorphisme commode des doctrines moins soucieuses de vérité
' Sur Valla, cf. un article de F. Gaìmlìn ( Hiri^tu di fil. scient., vol. Vlllj, f't une noie du c. m. ('.oiirnnl lihrrlin.
- Tocco, Le ojierp latine espose, p. 4o8-''^l2.
que de vulgarisation, elle nous propose, — nous l'avons vu, — le programme de vie le plus loyal en mt*me temps que le plus grandiose. Or. le métaphysicien hollandais professe explicitement le monisme de la Substance, qui ne se manifeste à nous que par les deux attributs de TEtendue et de la Pensée : c'est au sens strict qu'il considère Dieu comme la <■ cause immanente » de l'Univers. — Mais il faut aller plus loin : sous prétexte que Bruno a frayé la voie à Spinoza, a-t-on le droit d'affirmer qu'il ne se rencontre entre leurs deux systèmes aucune ditférence importante? Sous prétexte que le Nolain marque la transition entre le néo-platonisme et la philosophie de l'auteur de l'Ethique. s"imagine-t-on qu'on a exactement classé et caractérisé sa complexe doctrine, lorsque, sans distinguer plusieurs étapes dans la spéculation de Bruno, on l'a sommairement taxée de panthéisme * ? Pareil problème ne peut se trancher que par la lecture des textes, et à condition que, respectueux de la (^ relativité » historique, on évite de donner à certaines formules, qui se rattachent à la double tradition hellénique et scolastique. une signification hégélienne"- ou, à tout le moins, trop moderne! Sans doute, — nous l'avons montré ailleurs, — dans la deuxième phase de sa spéculation, par exemple, dans le Della Causa et dans le Del Infinito, c'est avec complaisance que Bruno, se réclamant assez fréquemment des Eléates, d'Avicebron, de David de Dinant, insiste sur la Eécondité de la Matière qui revêt mille formes, sur 1 éternel dynamisme de la Substance, dont la richesse inépuisable tire tout de son sein, sans impulsion extérieure. Mais, même alors, la direction de la pensée de Bruno, loin de se dessiner très fermement, demeure flottante, indécise : elle ne réussit pas à se dégager de l'irradiation du Plotinisme qui. tout d'abord, lavait nettement dominée.
' Elle se rapprocherait assez du « panenthéisme " de Krause (cf. Hôffding. oy>. cit.,, II, 276). — Historien, nous ne « défendons » point Bruno contre l'orthodoxie : nous tâchons seulement de le •< dófmir' >.
". C'est, souvent, le tort de Uriiuuhofcr.
Non seulement dans les IraiLés antérieurs, mais encore dans ceux de Tépoque dont nous parlons, on trouve de nombreuses expressions qui. très légitimement, peuvent recevoir une interprétation plotinienne ,: cette remarque s'applique d'une manière toute spéciale aux passages empruntés à des œuvres où le Xolain touche à des questions de morale, — comme si la logique et les exigences du sujet l'inclinaient alors à fuir jusqu'aux simples apparences du monisme matérialiste, et à resserrer .ses liens avec son véritable ancêtre intellectuel. Il n'est pas besoin de rappeler longuement le point de vue de l'auteur des Ennéades. Selon lui, Dieu, certes, est « présent » partout, mais il importe d'éliminer de cette locution, commune a trop d'écoles, tout sens anthropomorphiqne ou spatial. Dieu remplit tout sans être ce qu'il produit. Dieu n'est pas dans le monde par sa substance, il s'y difl'use par ses puissances-. Tout sort de lui par émanation. Il engendre tout, sans se diminuer lui-même'. Les trois hyposlases restent distinctes, bien qu'entre elles circule le courant ininterrompu du dynamisme vital qui, par procession descendante, aboutit à la matière, pour remonter ensuite à l'Un originel, par conversion ascendante. Quoique l'Intelligence (iNoo;) embrasse toutes les intelligences particulières, et l'Ame universelle les âmes individuelles, l'âme et l'intelligence de chacun de nous ont une existence propre, une activité libre : il faut qu'il en soit ainsi pour maintenir hors de toute atteinte la perfection divine, et, d'un autre côté, pour laisser à l'homme la faculté de s'élever au-dessus de son individualité réelle, mais restreinte, de franchir '< le seuil du sanctuaire », comme l'initié d'Eleusis, et de mériter la souveraine béatitude. Plotin — (on ne saurait trop le répéter) — se picjiie d'échuppcr à lu fois an dunlisme
' A'/t/iparfes^Creuzer, III, viu, (); lll,ix,;5; V, iir, laet ii.q. ; V, v,9,ojt£ àoa àçiatT/.£ t'ov 'i'/j«>y, rt'Jn ajTÓ; vi aJToï; Èiriv, rjjòì iaT'.v o-Jòkv ?/ov tj-'j, àXÀ «uto y/y. -'i T.ii-i. : ò'.ò y.a- Ta-j-r, àvaOòv to)v -âvT'.>v. ot- za- 'c'ar-. y.ai ivrJpTTiTat -ivia s!; aÙTO, sìÀXo à>.>.'..;; VI, IV, 3 el «; v, \)\ vu, -iS (nrlyr, /.a- à-i/r;). — Comparez : IMIa Caus.t, \\\. I. 287; L., 28/,; G., I, 2:58.— AVoift furori, NV., II, ;»o8; L., «18; G., II, :U>».
manichéen et au panthéisme stoïcien, (/race à une distinction (jue M. Picaret a pns soin de souligner : il limite au monde 'sensible les catégories d'Arislote (substance, qualité, quantité, relation, temps) les principes de contradiction et de causalité; il garde, en revanche, pour le monde intelligible, les catégories platoniciennes (être, mouvement . repos, identité et différence), subordonnées au principe de perfection, qui postule simultanément la persistance de Dieu, tel quii était avant la production des choses, et V existence séparée des choses après la procession. On peut refuser de le suivre sur'ce terrain : maison n'a pas le droit de lui adresser des objections qui ne vaudraient que dans le cas où il eût fait entrer le monde intelligible dans les catégories péripatéticiennes, et où il eût résorbé les deux « ordres » l'un dans l'autre.
De celte doctrine de TEmanatisme et des hypostases, degrés ingénieusement étages à travers lesquels se traduit là Force créatrice et organisatrice, rapprochons c/uelques phrases ou expressions significatives de lì runa K Dans le (lena delle Ceneri, nous lisons ces lignes qui pourraient être signées, non seulement du maître des Alexandrins, mais même de saint Paul : u Cossi conoscemo tante stelli, tanti astri..., tanti numi.... che assistono al ministerio e contemplazione del primo, universale, infinito ed eterno efficiente... Questi fiammeggianti corpi son que' ambasciatori che annunziano l'eccellenza della gloria e maestà de Dio. Cossi siamo promossi a scuoprire l'infinito effetto dell' infinita causa, il vero e vivo vestiijio del infinito vigore ; e abbiamo dottrina di non cercar la divinità rimossa da noi, se l'abbiamo appresso, anzi di dentre... » Dans le De/Zc? Causa : L'ente summo... e complicatamente uno. immenso, infinito, che comprende tutto le essere... ^> Dans le Spaccio : « Quel Dio come absoluto non ha
' Cen.i, W.. I. i.Jo; L., 127-8; G., I, 24. — Della Causa, \\\, I. 275; I... 272-3: G., [,^ò'ò. — Spaccio, W., II, 228; L., 533; G. II. i-^j. — De Minimo, I, i.\>. 7; I, II, p. IO. — /)(' Immenso. Vili, x, I (l''ioi-.,I, 11, p. 3i2.) — Siimma termi- Jiui-um, t'd. Gfnucr, p. 47:5, 47/,, 475, 477- — Dociim., p. -jS.
che far con noi, ma per quaulo si coinmunica alli effetti della natura... Conescevano quei savi... la divinità latejile nella natura, operandosi e scintillando diversamente in diversi . soggetti, per diverse forme fisiche con certi ordini venire afar partecipi di se, dice de l'essere, della vita e intelletto.. » Dans le De Minimo : « Mens super omnia Deus est.. Deus dictât et orclinat ; natura exsequitur atque facit... Deus est monas, omnium numerorum fons ; simplicilas, omnis magnitudini» et composilionis substantia, et excellentia, super ornile momentum innumerabile, immensum... Monas monadum. animus animorum est Deus... Dicitur esse uhique et nusquam, infra omnia fundans, super omnia r/ubernans... » Dans le de Immenso: « Ergo, age, comprendas ubi sit... activa potentia promens omnia, substantis celebrata nomine Primi... Intimius cune fis, quam sint sihi quaeque, vigens est entis principium. Mens, Deus, Ens^ Unum... » Dans la Summa Terminorummetaphysicorum, oìi l'auteur serre de plus près ses définitions : « Sicut natura unicuique fundamentum entitatis, ita profundius naturœ uniuscujusque fundamentum est Deus... Principium a quo vis et effectus principiandi demanat. Hac cognitione succedit aclus illius voluntalis omnia perficientis et ad bonum optimumqiie finem dirigentis... Illius operationi universalis materia suhest. « La formule ambiguë du Spacio (natura est Deus in rebus*) se préciserait, àia lumière de tout ce qui précède, par cette autre formule de la Summa : « Natura est divina virtus in rebus ipsis manifesta », qui, elle-même, rejoint cette déclaration de Bruno devant l'Inquisition : « In questo universo mette una providenza universale, in virtù della quale ogni cosa vive, vegeta e si muove e sta nella perfezione, e la intende in due maniere., luna nel modo con cui presente è I anima nel corj)o, in tutta tutto e tutta in qualsivoglia parte (e questo citiamo natura,
' Spaccio, W ., II, a;'."); 1,., ^ì:>(j \ (i., 11. ly], — ■ Siinima. ... CA'rover,[ì. /^g^t, cité pjir Ijiunuliofei', [>. i.")3, n. (>.
ombra, vestigio della divinilù), l'.ilfro nel modo ineffabile col quale Iddio per essentia, presentia e'polentia è in tutta e sopra tutto, non come parte..., ma in modo inesplicabile ». Quelle esl ridée dominanle qui ressort, en définitive, de cet ensemble de citations ? G'est^ à n'en pas douter, l'affirmation de l'existence indépendante et absolue de cet Un divin, qui nous resterait inaccessible s'il ne se révéiait pas, de façon limitée, par les mille formes de la vie cosmique, par la production de ces monades qui sont comme les centres d'agrégation ou de polarisation des éléments matériels, et qui, travaillant avec ordre sous l'impulsion de l'Ame du monde, font de l'univers une œuvre rationnellement conçue : doctrme qui, véritablement, ne mérite point l'épithète de « panthéistique » (si, du moins, on lient à ne pas oblitérer, par un usage inconsidéré, le sens de chaque appellation philosophique ! ) — mais qui, fortement imprégnée de mysticisme, s'épanouit en un pluralisme télëologique, analogue à celui de Leibniz. Bien des critiques, comme Ritter, Carrière et Kuhlenbeck * s'accorderaient avec nous sur cette conclusion, — sans doute, parce qu'ils ont embrassé dans toute son ampleur la construction idéologique du Nolain, au lieu de n'en visiter qu'un ou deux pavillons, comme paraît lavoir fait Hartung, ou de l'avoir jugée surtout par ouï-dire, comme l'éloquent Emile Saisset"-.
Le reproche fondamental étant ainsi dissipé, nous ne nous appesantirons pas sur les objections de détail, — plus ou moins corrélatives à ce grief capital, — que l'on a cru devoir adresser à l'éthique de Bruno : quiconque a lu avec quelque attention notre traduction du second livre et surtout notre commentaire général sait fort bien que ce philosophe a très ingénieusement concilié l'action divine et la liberté humaine, c/w moins dans la mesure où ce difficile problème se prête à une conciliation dialectique (Bossuel^ qui a résumé les phases histori-
' Kiihlenbeck, die Verlreihung des ti'iumphierenden Bestie, p. i?.:»^ note. - Saissel, Œuvres de Spinoza, t. 1, Inlrod., 262 s(j., Paris, Charpentier, i86i,
ques du débat, y a t-il donc mieux réussi' ?). De même, Bruno, — quoiqu'il enveloppe sa pensée d'allégories et qu'il s'avance hors des sentiers tracés par les églises, — est loin d'avoir sacrifié la « sanctification des âmes en Dieu » ; mais il Ta représentée comme une *( thérapeutique » progressive de l'esprit et de la conscience, comme une gymnastique de la volonté se châtiant et se disciplinant elle-même, comme une sublimation de l'amour, avide de s'abîmer dans le Parfait, et qui ne réclament pas le secours des rites ni des sacrements. De même encore, quoiqu'il ait été assez équitable et assez clairvoyant pour établir entre le peuple des métiers manuels et 1 élite des sages les démarcations nécessaires, et pour esquisser d'abord un programme minimum, à la rigueur suffisant, de moralité moyenne, qui est le premier échelon de sa curieuse hiérarchie des valeurs, — il n'a jamais eu la dureté de briser les ailes à l'espérance, d'interdire la généreuse ambition d'un progrès, presque illimité, à ceux qu'il aurait regardés comme les » parias » de l'éthique, sous prétexte que leur cœur était encore enchanté par les Sirènes des voluptés, ou leur intellect plongé dans la brume d'une demi-ignorance : sincèrement, vaillamment optimiste, il n a cessé de prêcher la noble et féconde inquiétude, l'effort constant pour se dépasser soi-même, l'aspiration qui tend vers un but de plus en plus haut. Celui qui lutte, voilà, pour lui. le vrai vainqueur ! Le Spaccio est une continuelle leçon de fraternité agissante, mais non d'égalitarisme banal et complaisant. La seule égalité réelle, c'est celle de chacun de nous en face du Devoir. Or. le Devoir, pour chacun, consiste à jouer au mieux sa partie dans la vaste symphonie, à abonder dans le sens du finalisme universel, en servant les intérêts de la collectivité, en subordonnant à la considération du bien-être général tout calcul égoïste, en favorisant de loul son pouvoir le règne de la
' Cf. Traité du libri} arbitré présumé très exâCl dans Vlïisl. de lu phil. dc Janet et Séailles, éd. 1887, p. '.S\'^î ot sq.j,
Justice qui est, en somme, le rèijne de Dieu : adveniat regnunt tuum ! A ce dessein grandiose Bruno fait concourir, avec une prodigieuse délicatesse, toutes celles de nos « inclinations » qui ne sont pas irrémédiablement condamnées à. n'évoluer que sur le plan de lanimalité. Sous la bannière de cet impératif social', qui répond dailleurs au v(cu providentiel, il groupe
' « Kant déclare dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, 1780, (année qui suivit la publication de 1' Fdée d'une histoire universelle), que la loi morale, telle (ju'elle s'exprime dans la conscience claire et distincte, vise à faire agir de façon que la règle que l'on suit devienne une loi universelle et que chaque ótre humain soit ti-aité comme fin, et non simplement comme moyen. Ce que Kant, arrivé à son point de vue éthique définitif, pose comme contenu de la loi morale ou du devoir, c'est, ainsi que nous le vovons, une anticipation du but du développement historique, — de même que, dans le domaine théorique, les principes a priori anticipaient sur le cours de l'expérience au moyen des concepts de quantité et de causalité. L'idéal d'une libre société de personnalités humaines, idéal dérivé de l'expérience humaine et du besoin de l'humanité, qui se retrouve toujours au premier plan dans l'histoire de l'éthique et dans l'histoire de la religion, sous une foule de formes difTérentes, cet idéal, disons-nous, désigne pour Kant tout ensemble le but final de l'histoire qui progresse vers la civilisation, en passant par régo'fsme. par l'antagonisme, par la misère et le chagrin, et le contenu de la loi morale qui se manifeste à l'intérieur de l'individu. L'éthique de Kant est la formulation d'un idéal historique, et elle n'est pas du tout aussi a priori qu'il le croyait lui-même. Comme dans la formation de tous les autres idéals, l'expérience y a aussi sa part. Le caractère sublime, absolu, catégorique, que la loi morale prenait aux yeux de Kant, par opposition àia nature sensible et aux facultés bornées de l'individu, s'explique naturellement par l'idée que c'est le but de 1 espèce qui se manifeste dans la conscience de l'individu / f"//!., §27). — L« première formule éthique de Kant était : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse servir de loi universelle. » — Voici la deuxième : « Agis de telle sorte que tu traites toujours l'humanité, tant dans ta personne que dans la personne d'autrui, toujours eu même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » f Fondements, 3« édil,, p. 66. — Ethique, Critique lie la raison pratique, l. i, ,'i. — Doctrine de la vertu, introduction.^ III-IV). Selon lui, la deuxième peut s'extraire de la première; mais cesi impossible, si Ion conçoit la première comme purement formelle. Les deux formules supposent que nous sentons que nous sommes réellement membres d'un royaume de personnes. <> (Hcifîding, //i>^ de laphil. mod.. Paris, Alcan. i;)o8, t. II. p. 80 et 88.) Voir, sur ce point, de pénétrantes remarques de M. Brunschricg (article sur la Phil. prat. de Kant, par \'. Delbos, publié dans la Revue de met. et de mar., janvier 1907, p. 77 et 78). Otte théorie éclaire ce (tue Kant entend [)ar •■ le règne des fins ■■.
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les meilleures des forces, intellectuelles, affectives et physiques dont dispose l'être humain. C'est la « caritas humani generis », déjà préconisée par le stoïcisme, puis proclamée comme loi primordiale parle Christianisme, qui doit refouler • en nous les excès, les révoltes de la « concupiscence », mais sans qu intervienne, comme chez un Pascal, pour assurer le triomphe de la charité sur V « amour propre » et sur le « vouloir- vivre », le bienfait de la Rédemption '. Quant au dramatique conflit qui nous déchire, comme Pascal, Bruno la bien saisi. Ou la vérité sans plaisir, ou le plaisir sans vérité, telle est l'éLernelle alternative qui hante l'homme, — si tant est qu'il soit en mesure de choisir ! Car, au fond, sa satisfaction définitive impliquerait Yunion de l'infini et du concret, de la vérité sans limite et de la félicité sans réserve. Màis, pour Pascal, ni la raison humaine, ni la simple nature, viciée par le péché originel, ne sont capables de réaliser en nous, de nous faire vivre effectivement cette « union » pourtant nécessaire ; seule, la foi résout l'antinomie en apportant la clé de l'énigme: seule, elle éclaire, seule, elle console. Bruno qui, à travers la psychologie des « contraires », a nettement discerné la gravité du problème, ne va pas aussi loin que l'auteur des Pensées;, ou plutôt, c'est une solution identique qu'il transpose sur le plan d'un mysticisme modernisé, en dehors de tout dogmatisme, et en fonction des données de sa métaphysique religieuse : il ne pouvait couronner sa doctrine éthique par une conclusion autre, sans la faire sortir artificiellement des prémisses de son système, — ce qui eût répugné à sa sincérité, en contredisant d'ailleurs son dessein. Alors même que certain positivisme ne voudrait voir dans l'ensemble de la spéculation de Bruno qu'un beau rêve poétique, comment, s'il l'envisage à sa date — , nierait-il l'originalité de <( l'art de vivre » qui s'y relie; comment^ — s'il en approfondit l'esprit. — en nieraitiMa noblesse et la grandeur?
' Cf. a ce sujet, les fines analyses de M Brunsclivicfr (Pascal, l'ensôex ci ojiiiiciiies, p. 'M)H et sq.).
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