I. LA FOI ET LES ŒUVRES
Les théologiens appellenl ainsi tous les actes faits en vue de se porl'ectionner moralement soi-même ou de rendre service au prochain, à la condition qu'ils soient vivifiés par le motif de l'amour de Dieu et l'intention de plaire à Jésus. Christ. Telles sont la prière, la mortification, l'aumône, etc.
Le mot bonnes œuvres rappelle toute une longue suite de luttes et de controverses qui ont agité l'Eglise chrétienne depuis son origine. Les/ udéo-chrétienn ne pensaient pas que l'on pût être sauvé en dehors des œuvres de la loi; pour eux, le salut était attaché à ces mille prescriptions légales, cérémonielles, sacerdotales, hygiéniques, dans lesquelles la tradition juive enlaçait chaque moment de l'existence. *■.'
La tendance à rehausser certaines'ionnes œuvres et à les présenter comme particulièrement agréables à Dieu ne pouvait manquer d'influer d'une manière fâcheuse sur la morale. La justice était ainsi transformée en légalité, la sainteté en dévotion, les bonnes œuvres en œuvres pies. L'attention, attirée sur les actes extérieurs, était détournée des dispositions intérieures qui sont cependant le fondement de toute vraie moralité. Mais ce qui exei'ça une influence plus funeste, ce fut l'idée que l'homme peut faire plus qu'il ne doit, ajouter encore, par certaines œuvres, quelque chose à ce que Dieu attend de lui et acquérir, de la sorte, un mérite particulier. C'est ainsi que le renoncement au mariage fut considéré comme une vertu facultative -qui constituait, pour l'homme qui se l'imposait, une œuvre surérogatoire. - — Saint Paul s'éleva avec énergie contre de telles tendances. Il ne veut pas qu'on attribue à des actes extérieurs, à des jeûnes, à des sacrifices, à des ablutions, même à des prières et à des aumômes, une valeur réelle en dehors des sentiments qui les ont inspirés. On peut faire des actes de dévotion sans être religieux; les œuvres de la loi ne sont rien. L'homme, écrit-il, est justifié par la foi sans les œuvres de la loi (Ep. Galat., II, 16; Rom., III, 28). Saint Jacques, se mettant à un autre point de vue, soutient les œuvres. Il se moque de celui qui so croirait charitable, par le seul fait qu'il engage les pauvres à se chauffer et à se rassasier, sans, d'ailleurs, leur donner rien. Ainsi, conclut-il, la foi, si elle n'a pas les œuvres, est morte en elle-même. C'est par les œuvres que l'homme est justifié, et non par la foi seulement. La contradiction n'est qu'apparente, et, en définitive, Paul et Jacques sont d'accord pour proclamer que la condition du salut est l'appropriation de l'Evangile, non seulement par l'intelligence, mais encore par le cœur et la volonté, se manifestant parles dispositions morales et religieuses dçs Qdèles -ii-:; <!•! àyâ-r,; JvcoyojaÉvr,, Saint
Paul. Kpil. Gulal., V, (i ; £pya, àyaOâ. zaÀi. Kono: r?,; àyâ-/,:. i'*" ép. T/iessnl., I, 3. Cf. sur ce point le remarquable livre de M. Pral sur la Théologie de Saint Paul).
Dés le 11* siècle, la foi, ou plutôt la croyance, l'adhésion de. lesprit aux doctrines évangéliques enseignées par l'Eglise, prit une telle prépondérance, qu'on crut pouvoir rejeter au second rang les œuvres, c est-à-dire la moralité. Clément d'Alexandrie fait dépendre de la conversion au christianisnie et du baptême la rémission des péchés antérieurs à la conversion, mais il déclare que ce sont les bonnes œuvres qui doivent racheter les péchés commis après cet acte solennel. L'aumône, par exemple, est fortement recommandée par Barnabas, Clément d'Alexandrie, Cyprien et Lactance, comme ayant le pouvoir de faire pardonner les péchés. Le jeune a la même efficacité; mais, de toutes les bonnes œuvres, la plus excellente, celle qui effaçait tous les péchés commis et conduisait tout droit au paradis, c'était le martyre, qu'on surnommait, ii cause de cela, le baptême du sang.
Cependant toutes les bonnes œuvres ne sont rien pour qui n'a pas la foi. A ceux qui font partie de l'Eglise, elles sont imputées à justice, sans trop s'inquiéter, d'ailleurs, de leurs sentiments; mais ceux qui n'ont pas accepté la croyance orthodoxe ne peuvent produire aucun acte agréable h Dieu. La doctrine, c'est la semence d'où doivent naître les œuvres; comment l'homme qui n'a pas la foi aurait-il les œuvres? En raisonnant ainsi, déjà, au iv* siècle, deux sectes d'hérétiques, les eunomiens et les aétions, soutenaient que la foi suffit à justifier le pécheur, sans les œuvres. Au v« siècle, Augustin, dans sa controverse avec Pelage, fut amené lui-même à rabaisser jusqu'à un certain point le mérite des œuvres (cf. in Psalin., 35) et, pour en finir avec l'hérésie pélagienne, l'Eglise sanctionna sa doctrine. Au xiiie siècle, l'opinion qui faisait disparaître complètement l'importance des œuvres devant la foi intérieure fut reprise par les flagellants, au xiv^' siècle par les bégards, et -enfin, au commencement du xv* siècle, par les hussites, dont le chef, sans entrer précisément dans la lutte, tranche pourtant la question par sa théorie de la prédestination : si l'homme est destiné d'avance par les conseils de Dieu à la damnation ou au salut, ([n'importent les œuvres?
Luther reprit celte thèse en l'exagérant; il alla jusqu'à soulenir (proposition que Mélanchlhon réforma dans sa confession d'Augsbourg) que les œuvres des hommes seraient des péchés mortels « s'ils ne craignaient pas qu'elles en fusscuL, parce qu'alors ils ne pourraient |)as éviter la présomption ». Mélauchthon déclara, lui, « que les pêcheurs réconciliés doivent obéissance à la loi de Dieu, que cette obéissance est une vraie justice et mérite récompense ». La confession de Strasbourg, celle des bohémiens, en ifiS.'i, formulèrent des propositions à peu près semblables. La dernière déclara qu'il " faut faire les bonnes œ.uvren que Dieu commande, non pour obtenir, par ce moyenj la justilicalion, le salut ou la rémission des péchés, mais pour pionver sa foi, pour se procurer avec |)lus d'abondance l'entrée dans le rovaume éternel et une plus grande récompense, puisque Dieu l'a promise ». Hcrgier, à qui nous empruntons ces détails, se demande quelle différence les
bohémiens meltaionl entre le salut et l'enti-ée dans le royaume éternel. La remarque est très juste! Les réformateurs s'élevèrent avec énergie contre les prétendues œuvres méritoires, et, reprenant les invectives de Jésus contre los pliarisiens, ils opposèrent aux jeûnes et aux dîmes l'iiumble prière du publicain repentant, aux aumônes fastueuses de Simon le vase de parfums de la Madeleine, aux oeuvres sorviles dictées par la crainte les œuvres désinlérossées, inspirées par l'amour; mais, ne trouvant pas dans ces pensées une certitude suffisante (ju'iis étaient sauvés, ils frappèrent de la même exclusion tout ce qui portait le nom d'ceuures et cherchèrent dans le doj^me de la justffication par la foi seule le gage de leur, réconciliation avec Dieu.
dette doctrine ne. laissa pas de soulever des contradicteurs. Les docteurs réformés ne lavaient pas expliquée de manière à prévenir l'abus qu'en pouvaient faire le relâchement et la paresse humaine; ils avaient négligé d'indi- ([uer, ce que leur vie disait d'ailleurs clairement, que la foi n'était capable de justifier que celui qui y retrempait sans cesse ses sentiments et ses œuvres. Aussi quelques-uns, comme Jean Agricola, s'autorisérent-ils de formules contenues dans les confessions de foi pour s'élever contre la loi et les oiuvres. Luther, sans doute, combattit cet antinomisme déclaré, mais il n'empêcha pas le retour de ces écarts par des affirmations suffisamment catégoriques.
Les vaudois et les frères de Bohême envoyèrent des protestations à Luther : « Séparer ainsi la foi de œuvres, outre que c'était contredire à la fois saint Jacques et Jésus, c'était une occasion de chute pour les uns, de scandale pour les autres. » Plusieurs chrétiens éminents, comme Krasme, Thammer, Vicelius, préférèrent abandonner la Réforme plutôt que d'accepter cette doctrine. On adoucit les premières formules, et Mélahchthon, dans une revision de sa doctrine, abandonna le dogme de la justification par la foi seule; il affirma que la nouvelle obéissance spirituelle est nécessaire pour le boniieur à venir, et l'un de ses disciples, Major, surintendant à Mansfeld, osa soutenir que les bonnes œuvres sont nécessaires au salut. Los luthériens purs furent scandalisés par cette proposition, qui leur parut .une funeste concession au papisme. Nicolas d'Amsdorf, professeur à l'Université d'Iéna, emporté par son zèle contre Major, dépassa toutes les bornes. 11 écrivait, en i.');"i;): « Bien loin que les bonnes œuvres soient nécessaires au salut, elles sont, au contraire, un obstacle au salut. » La proposition de Nicolas d'Amsdorf fut condamnée, mais celle de Major le fut également.
En France, les réformés calvinistes pi-ésentèrent, l'an i.^irn, à Charles IX, une confession de foi oi:i on lit :« Nous croyons cjue par la foi seule nous participons à Jésus-Christ; que cette foi est une grâce et un don gratuit de Dieu ; quoique Dieu nous régénère et nous forme à une vie sainte, afin de nous sauver pleinement, cependant nous professons que Dieu n'a point égard aux yjo/ines ceuures que nous faisons parle secours de son esprit, pour nous justifier et nous faire mériter d'être mis au nombre des enfants de Dieu. <> On ne saurait être plus explicite.
Les anglicans ne le furent pas moins, en i."<6:'., au synode do Londres. Ils firent la déclaration suivante : <> Quoique les bonnes œuves qui sont le fruit
de la foi, et qui suivent la justification, ne puissent expier nos péchés et soutenir la rigueur du jugement de Dieu, elles sont cependant agréables à Dieu et acceptées en Jésus-Christ; elles naissent nécessairement d'une foi vive et vraie ; quant aux bonnes œuvres qui se font avant d'avoir reçu la grâce de Jésus- Christ et l'inspiration du Saint-Esprit, elles no sont pas agréables à Dieu, puisqu'elles ne viennent pas de la foi en Jésus-Chrisl, et elles ne méritent pas la grâce par congruité, comme le disent plusieurs : au contraire, comme elles ne sont point faites de la manière que Dieu le veut et le demande, nous ne doutons point que ce ne soient des péchés. »
On pouvait croire, surtout après la confession de Jane envoyée au concile de Trente, que la doctrine protestante sur les œuvres avait été fixée par la confession dAugsbourg. 11 n'en était rien pourtaat. En iSôy, à l'Assemblée de Worms, les docteurs luthériens, revenant brusquement à la première proposition de Luther, remirent en honneur ce que la confession d'Augsbourg avait condamné et condamnèrent ce qu'avait déclaré la confession d'Augsbourg ; en un mot, ils nièrent que les bonnes œuvres fussent nécessaires au salut.
Voil.'t Vétat de la question au moment où Bruno compose le Spaccio. Historiquement, et d'après les décisions de l'Assemblée de Worms, Bruno n'a donc point tort; il prend la doctrine protestante sous sa dernière forme officielle. Au surplus, le problème devait être encore agité par la suite. Au synode de Dordrect 1 1618-1619), les calvinistes déclarèrent que les œuvres louables, dont la foi est la racine, sont bonnes devant Dieu et lui sont agréables parce que tout est sanctifié par sa grâce; cependant, elles n'entrent point en compte pour notre justification. C'est par la foi en Jésus-Christ que nous sommes justifiés, même avant d'avoir fait de bonnes œuvres, puisque les fruits ne peoivent être bons avant que l'arbre soit bon- lui-même. Nous faisons donc de bonnes œuvres, non pour mériter quelque chose par là ; car, que méritons-nous?... Au contraire, nous devenons plus redevables à Dieu pour les bonnes œuvres que nous faisons, puisque c'est lui qui nous fait vouloir et accomplir... Nous ne nions pas néanmoins que Dieu ne les récompense, mais nous disons que c'est par grâce qu'il veut bien couronner ses dons... En effet, nous ne pouvons faire aucune œuvre qui ne soit souillée par le vice de la cliair, et (jui, par conséquent, ne soit digne de châtiment; et quand nous en pourrions faire une, le souvenir d'un seul péché suffirait pour la faire rejeter par Dieu. » (Article 24 •)
Le concile de Trente, en réponse à ces déclarations de toutes les confessions luthériennes et de tous les synodes calvinistes, a fait, lui aussi, sa déclaration au sujet des bonnes œuvres; il a décidé : 1° ({ue les pêcheurs se disposent à la justification lorsque,, excités et aidés par la grâce divine, ils croient à la parole de Dieu et à ses promesses, craignent ses jugements, espèrent en sa miséricorde par les mérites de Jésus-Christ... 2° que ces dispositions dont nous venons de parler sont nécessaires pour la justification, mais qu'aucun ne peut la mériter... 3° que les Jjonnes œuvres faites dans Kétat de grâce, ou par un homme déjà justifié, conservent et augmentent en lui la grâce sanctifiante, et méritent la vie éternelle, » (Bergier, DJct. de théol.l
Entendue dans ce sens, réduite à ces termes, la lliéorie de la justilicalion par les œuvres est pai'faitement soutenable : les œuvres, en elTet, ne sont pas la cause efficiente de la justification; elles n'en sont qu'un accessoire, un surcroît, pour ainsi dire. Si on l'examine de près, la controvei-se sur les (l'uvres, qui a duré plus de seize siècles, résulte d'une confusion de mgls. Ce </iie saint Paul a voulu comballre, c'est iValiord le légalisme, c'est la croyance (pi'un acte pieux est, en lui-même, méritoire; qu'on est justifié parce qu'on a distribué son bien aux pauvres ou renoncé aux jouissances légitimes de la vie. D'après sainl Paul, qui, sur ce point, ne s'écarte pas de Jésus-(^hrist, l'homme n'est justifié que dans la proportion où il est devenu me(7/eur; le salut ne se sépare pas, pour lui, de la sanctification, ou plutôt, la sanctification, c'est le salut; il est donc facile de comprendre qu'il réagisse contre les œuvres légales auxquelles on paraissait accordei.- une vertu sanctifiante par elles-mêmes, quelles que fussent, d'ailleurs, les dispositions des fidèles. Le tort de l'Eglise catholique n'a pas été de maintenir la nécessité des œuvres, mais la nécessité des œuvres pies, c'est-à-dire de refaire à sa manière du légalisme. Le tort du protestantisme, c'est d'avoir laissé supposer que la croyance était tout et que la moralité n'avait qu'une médiocre importance. Le simple bon sens vaut mieux là-dessus que tous les théologiens. Oui les actes d'amour et de charité, pourvu qu'ils ne soient pas le résultat d'un calcul, oui, ces actes-là sont nécessaires; ils sont la preuve que l'homme a renoncé à l'égoïsme pour se consacrer aux autres; ils sont la manifestation d'un état intérieur, d'un progrès moral, et c'est en ce sens que Jésus a pu dire : « Vous connaîtrez les hommes à leurs fruits » ; et saint Paul : « Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. »
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère? demande .load dans VAthalieàe Racine (1, i.)