IL LA FORTUNE
FORTUNE (la) ou TTXII (Tijkhé), divinité allégorique du polythéisme gréco-romain, symbole de l'occurrence et de l'occasion, dispensatrice capricieuse du bonheur et du malheur des humains. Elle était donnée par Pindare comme fille de Jupiter; mais Hésiode la fait naître de l'Océan et de Téthj's, et l'hymne à Démêler la met au nombre des Océanides qui jouaient avec Proserpine dans les molles prairies :
Tyklié. Mélobosis et la belle lantlic.
On la reijrésente aveugle, chauve ou avec des plumes sur la tète, ailée, tenant à la main une corne d'abondance, ou avec un soleil et un croissant sur la tête, un gouvernail dans les mains, un globe ou une 'roue sous son pied, etc.
La plupart de ces symboles marquent son pouvoir; les autres, sa mobilité et son inconstance. Sur une antique cornaline, on voit deux Victoires présenter chacune une couronne à la Fortune.
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Ses principaux -temples se t-i-ouvaienl à Sm\ rue, à Sicyone, à Rhamnonle, dans l'Attique (doù son surnom de Rhamnusia), à Antium et h Frénésie, dans le Latium. Dans ces deux dernières villes, elle était considérée comme une déesse prQphéti(|ue. A Rome, elle n'avait pas moins de vingt-six tem|)les, dont les plus anciens avaient, dit-on, été fondés par Servius ïuUius.
La plupart de ces temples étaient consacrés à des aspects particuliers de la Fortune ou à des génies ou divinités. Fortunes chargées dun rôle spécial. Le symbole le plus ordinaire des divinités Fortunes était le serpent.
I. La Tvkhé hellknique. — Bien que le nom grec de' la Fortune, Ttjkhé, se rencontre dans les textes homériques et hésiodiques, cejtte divinité ne paraît pas avoir eu de bonne heure une grande importance chez les Grecs.
Voici, en effet, le détail des fonctions de cette dernière déesse, tel que nous le lisons chez Hésiode; ce poète, dans sa Théogonie, la confond avec Hécate, (ju'il fait descendre de Phœbé, fille d'Ouranos.
« Zeus lui accorda, dit-il, le glorieux privilège de commander sur la terre et sur la mer stérile. Déjà sous Oranos, couronnée d'étoiles, elle avait obtenu cet emploi, et elle jouit des |)lus grands honneurs parmi les dieux immortels; car aujourd'hui, lorsqu'un des hommes, enfants de la terre, célèbre selon l'usafje des sacrifices expiatoires, c'est Hécate qu il invoque, et soudain la céleste faveur environne le suppliant dont la bienveillante déesse accueille les prières ; elle lui prodigue le bonheur, puisqu'elle en a le pouvoir. Tous les privilèges partagés entre les nombreux enfants de Ga>a et d'Ouranos, elle seule les réunit. Le fils de Chronos ne lui a ni dérobé ni arraché aucune des prérogatives qui lui échurent sous les Titans, ces premiers dieux... Quand elle veut favoriser un mortel, elle l'assiste avec empressement, et, selon sa volonté, le fait briller dans l'assemblée des peuples. Lorsque les hommes s'arment pour le combat meurtrier, c'est elle qui, à son gré, se hâle de lui accorder la victoire et de prodiguer la gloire au vainqueur. Aux jours où l'on rend la justice, elle s'assied auprès des rois vénérables. Si elle voit des rivaux lutter dans l'arène, toujours propice, elle vient les encourager et les secourir... Quand elle le veut, elle protège les éctiyers qui montent sur les chars Elle est également favorable aux navigateurs qui affrontent lo Irajet difficile de la mer azurée. » Celte définition n'est-elle pas celle de la Fortune, qui aime également les entreprises audacieuses, suivant l'aphorisme latin : Audaces fortuna J uval? Ajoutons qu'à Rhamnonle, Tykhé et Némésis étaient en quelque sorte confondues dans un même culte.
11 est également facile de reconuaîti'c, uolanimenl sur les monnaies de Smyrne et des autres villes de l'Asie Mineure, les caractères de la Fortune mêlés à ceux dos divinités guerrières el lunaires de l'.Vsie ou de la Grèce. On voit sur les médailles de Smyrne une femme, la tête tournée, tantôt vêtue de la stola et tenant la lance, tantôt armée de la bipenne et de la pelta, comme les Amazones. On rencontre uu génie féminin analogue, aimé de la lance et coiffé du casque. Ailleurs apparaissent clairement tous les attributs.de la Fortune : le modius, le frein, la roue, la proue du navire, le gouvernail, la corni- d'abondance et les ailes, pour caractériser une personnification é<pii-
voi|in\ (jiii tieni ([iiel([iiefois des épis à la tn;iiii. M. Maiiiv est porlo à voir dans toutes ces lit;uratioiis l'œuvre d'un syml)olisme analog-ue, qui serait parti de l'Amazone primitive pour aboutir à laTykhé,si commune k l'époque impériale.
(le fui lors pie le culte de Tyklié eut acquis une importance qu'il n'avait pas au tenips d'Hésiode, que Pindare lui donna pour père le roi même l'Olympe. Cet auteur desiarne la Fortune par l'épithète bien remanjuable de phén-polis, où l'on trouve adjoint an nom de la ville, polis, le radical primitif de fors ou de forfiin.i.
On attribuait à larcliilecle et sculpteur Boupalos l'idée d'avoir représenté une statue de la Fortune, qu'il exécutait pour la ville de Sinyrne, aiwc l'étoUr pnl.ilre sur lu l<-le et la corne d'Amaltiiée à la main f,^^uche. Ces/ de celle corne que sortent indistinctement les biens et les maux.
Il faut signaler, parmi les fortunes helléni.ques ou asiatiques, celles de Smyrno, de Sicyone, de Rhamnonle, de Thèbes, d'Egine, d'Attaea et de Tarse.
11. La Fortune italique. — Le culte de la Fortune était déjà fort répandu dans l'Italie primitive. Varron le rencontra chez les Sabins, et une ville d'Ombrie poitait le nom de Temple de la Fortune ( Fanuni Fortume). Chez les Latins, la Fortune d'Antium et celle de Préneste étaient honorées dès la plus haute antiquité, et Tite-Live en cite une autre sur l'Algide, la fameuse montagne des Eques. La déesse Fortuna, dont le nom est latin, fut considérée primitivement comme une déesse du bonheur; «lie devint par la^suite une déesse du bien et du mal, considérés indilTéremment. Les Etrusques lui donnaienftìes ailes, mais des ailes de papillon. Dans un monument de travail étrusque, elle porte un caducée, et de la main droite elle soulève, comme Némésis, la draperie qii lui couvre le sein. Le casque en tète, elle est debout sur un globe qu'elle touche h peine de la pointe des jiieds (Fortune, de Préneste et d'Antium).
m. Les Fortu.nes romaines. — A Rome, Servius Tullius, le roi favori du peuple, le Fils de la Fortune, comme on l'appelait, passait pour avoir fondé le culte de la Fortune, Fors ou Fortuna. Ce culte dura aussi longtemps que l'empire, et, jusqu'aux derniers jours du paganisme, les Romains jurèrent par la Fortune de l'empereur. Le culte de la Fortune répondait à la fois chez les liomains, peuple peu philosophe, aux conceptions distinctes de destinée, de hasard, de fatalité, d'occasion, d heur et de malheur, de plaisir et de peine. 11 y avait des Fortunes à Rome pour tous les moments de la vie, pour toutes les situations. — Plusieurs des surnoms qu'on lui donnait s'appliquaient à son inconstance ou aux formes diverses sous lesquelles elle exauçait les prières; les autres rappelaient, ou la fonction spéciale qui lui était attribuée, ou les circonstances dans lesquelles tel ou tel autel de la Fortune avait été consacré. Mentionnons ici les principales de ces qualifications : Fortune du Forum Boarium, F. publica, F. privata, F. muliebris, F. virilis, F. aurea, F. viscata. F. manens, F. dux.
Les anciens ont représenté quelquefois la Fortune avec un soleil et le croissant de la lune sur la tète, — ce qui signifiait, selon quelques archéologues, que cette déesse présidait, comme ces deux astres, à tout ce qui se
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passe sur la terre. (Jiielciuefois aussi, la Fortune était flgurée mettant un pieci sur une proue de navire, pour marquer que son empire s'étendait aussi bien sur les mers que sur les continents.
Octaviende Saint-Gelais, en un rondeau fameux, et Jean-Baptiste Rousseau, en une ode un peu déclamatoire, soulignent les caprices immoraux de la P'ortune. C'était là, d'ailleurs, un lieu-commun de la littérature classique, depuis les odes consacrées par Pindare et par Horace à la toute-puissante déesse.