ALLÉGORIES ET MYTHES
Comme dans certains écrits de saint Jean de la Croix, comme dans les œuvres de Girolamo Benivieni*, grand admirateur de Dante, qui accompagnait ses canzoni d'une sorte de commentaire philosophique, la poésie y alterne avec la-prose, — ce qui donne à ces pages une forme, un cachet assez séduisants. En revanche, contrairement au Spaccio, ces dialogues n'évoquent qu'un décor très vague, très général, où conversent, en se promenant et en interprétant poèmes, allégories, devises, des interlocuteurs en qui Fiorentino prétend reconnaître des personnages « historiques" », mais dont le plus illustre
' .1. Pic de la Mirandole, h son tour, a commenté « secondo la mente e l'opinione dei platonici » le poème Dello Amore reh'^te r dnino (i-)l>3i, de Benivicni. Cf. notamment, les stances 6 et 7.
On pourrait aussi rapprocher des poèmes de G. Bruno ceux ipie reulerme le lecueil publié à Venise, en iS.ia, par Bernardo de Giunta, el, particulièrcmen , ceux de Gino de Pistoia, de Guido Cavalcanti, de Fra Guiton d'Arezzo.
- Rendiconti Ace. d. Scienze morali e polit, di Xapoli (a, XXI, 1882. — Maggio-giuufno, p. S-y, settembre, p. i-a) et Gentile, éd. t. Il, p. '"7. 4'")-
et le plus intéressant nous paraît être le lyrique Tansillo. Bruno ne se cache point de reproduire ou d'imiter^ — d'ailleurs avec habileté, — de nombreux sonnets de Tansillo, où la ferveur erotique s'allie, le plus souvent, à un délicat idéalisme'.
Suivant les principes de l'auteur, qui refuse de soumettre
' Les œuvres de Tansillo (né à Venose en lôio, mort eu i5G8) étaient très familières à Bruno. (Cf. Gentile. Op. met., I, 21, 24, 42; Op. mor., Il, 141, 142, i53, 307, 36o, 422; à ce sujet, cf. Spampanato, Bruno e Nola, p. 69 et sq.). — Sur ce lyrique, dont l'inspiration était tour à tour mordante et gracieuse et qui se rattache au Pétrarquisme (cf. S. Volpicella, Capitoli giocosi e satirici, Napoli. Dura, 1870; Morano, 1887). — Les préfaces mises par Fiorentino, en tête de ses Poesie liriche; par Flamini, en tête de ces Ecloga e i poemetti. — G. Rosalba, Xuovi docunienti per la vita di L. T., Napoli, Giannini, 1903 (in Studi di lelter. Hai., voi. Vj.
Quoiqu'il le critique parfois, mais surtout à travers ses imitateurs maladroits et dégénérés, Bruno devait aussi se souvenir de Pétrarque, le vrai maitre de Tansillo. dans la Cabala et dans les Eroici fui'ori (cf. Gentile, 11, fable). De fait, Pétrarque, tout pénétré de platonisme et de néo-platonisme, léguait à Bruno des modèles de " présentation » poétique et des thèmes à développer. Cf. certains sonnets (trad. fr. de M. Cabadé), les 7 riomphes, songes allégoriques et erotiques, où il célèbre les victoires de l'Amour sur son cœur, de la chasteté de Laure sur l'Amour, de la Mort sur Laure, de Laure sur la Mort, de la Renommée sur l'âme du poète, quelle se partage avec l'Amour. Finalement, le Temps anéantit les trophées de l'Amour, et l'Eternité, ceux du Temps. — « Péti-arque associait à l'amour et à la philosophie la dévotion, qui fut pour lui la troisième source de l'inspiration. 11 se composait des beautés de Laure une échelle pour remonter jusqu'au Créateur; lorsqu'elle n est plus, il espère revoir son Seigneur et sa dame, pour laquelle " il fait' « tant d'aumônes et fait dire tant de messes et de prières, avec une telle « dévotion que, si elle eût été la plus méchante femme du monde, il l'aurait « tirée des grifl'es du diable, bien qu'on assure qu'elle mourut pure et " sainte^. » Cette pensée lui inspira le Mépris du monc/^, espèce do confession dégagée de l'ostentation impudente de <juelques ouvrages analogues, et dans laquelle, à l'imitation de la Vie nouvelle de Danle, il commente ses propjres chants, et fait l'analyse de sentiments profonds et délicats. > (Cantu, Hist. i'niv. , Irad. Aroux, Leopardi, Paris, Didol, 1860, p. ^rjii-<). I. Xll).
Veut-on saisir la diflérence (jui sépare Pétrarque de Boccace? (Ju on lise la Vis/on amoureuse de l'auteur du Decameron. Il imagine de représenter, dans le temple de la Félicité, les triomphes de la Sagesse et de lAmour, aux^quels il joint ceux de la Gloire, delà Richesse et de la Fortune!
Un contemporain cite par Tirabosciii.
son inspiration à la tyrannie déprimante des règles', ralliire de cette causerie éthico-métaphysique demeure très libre, très sinueuse. Ces " péripatéticiens », — fort au courant du Platonisme et de la Gabbale, — ne s'interdisent ni digressions, ni redites. Faute de péripéties ingénieuses ou divertissantes, comme il s'en trouve, çà et là, dans le Spaccio, ils s'appliquent à développer, non sans prolixité, des thèmes familiers à Bruno; ils s'évertuent à démêler la signification des images les plus alambiquées des sonnets proposés à leur exégèse; ils déchitl'rent. énigmes d'ordinaire accessibles, les inscriptions lapidaires et les figures symboliques qui décorent les murs; il suffit de lire le Roland furieux pour comprendre de quelle vogue jouissait alors ce genre d'allégorisme moral-. La pomme d'or qui resplendit, incrustée au milieu de la devise: Pulchriori detur\ et qui fait songer à la légende hellénique des trois déesses attendant le jugement de Paris, représente la synthèse des infinies perfections constituant l'essence divine : les êtres les mieux doués ne peuvent qu'y participer à divers degrés, et de telle manière qu'une qualité prédomine en chacun d eux et semble le caractériser; ainsi A'énus. déesse de l'Amour, a moins de majesté que Junon, laquelle le cède en sagesse à Pallas. — Le chêne', dont les racines plongent au sein de la terre et dont la vigoureuse ramure est vainement agitée par les autans, représente la constance inébranlable, la sereine « ataraxie » du sage. Le flambeau'' qui ne s'éteint pas, — 1 incoercible ardeur de l'àme qui brûle de s'unir à Dieu. L'éphèbe'' couché sur le gazon et qui, les yeux tournés vers les nuées célestes, y découvre, au milieu d'un merveilleux paysage de jardins et de palais, une citadelle toujours em-
' W., H, 3i3-;'>i6; L., 623-G27; G., II. :*)09-3i3.
Gentile, éd. II, p. 288, note.
^ W., II, 369 et sq., L., 682 et sq. ; G., II, 390 el sq.
* W., II, 365 et sq. ; L., 679 etsq.; G., II, 384 et sq. « Ut robori robur ». ■^ \V.. II, 373 sq. : L., 086 sq. ; G., II, 394 sq. ; « ad vitani, non ad horam ». '' W ., II, 3.")6 8({. ; L., 069 sq.; G., II, 370 sq. ; « Mutuo fulciniur «.
— 3af) —
brasée, — la valeur eminente de la Foi et de l'Espérance qui, même lorsqu'elles créent de simples illusions, nous élèvent au-dessus de noire propre nature par le culte passionné de ridéal, et qui Savent féconder la Vérité même par l'Amour. Malheur, en revanche, à l'adolescent ' découragé et sceptique qui, ayant perdu ses rames et sa force, laisse sa barque dériver vers tous les écueils et tous les tourbillons!... L'aigle'^, dont Tessor superbe vers le firmament est alourdi par une pierre, c'est lame qui, dans son élan mystique, est souvent entravée par les attaches matérielles. La flèche de feu^ qui la pénètre, c'est cet amour soudain et vainqueur qui la fait tendre tout entière vers la suprême Beauté. La palme de César* indique, par delà les éphémères attraits des sens, la présence de cette Beauté souveraine qui existe éternellement par soi, et qui étend sur le Tout son harmonieux empire. La situation de la Lune"' par rapport au Soleil et à la Terre symbolise les relations des intellects passifs, aussi nombreux que les individus, avec l'Intellect agent et l'Intellect divin; théorie empruntée à l'averroïsme.
Ce procédé risquerait de devenir monotone. Aussi, dans le dernier tiers de l'ouvrage, le métaphorisme '' de Bruno
♦ \V., II, 399 sq. ; L., 714 sq.; G., Il, 43» sq. << Fronti nulla Fides ».
- W., II, 391 sq,; L., 706 sq. ; G., II, 420 sq. « Scinditur incertum ». — Cf. aussi le Phénix, \V., Il, 36o sq., 383 sq.; L.. 673 sq., (597 sq. ; G., II, [877 sq. 4oH sq.
Sur le Phénix, image symbolique, cf. Varnhagen, die Quellen der Besïiâr Ahschnille un x Fiore di virtù ». in Race, di sludi crii, dedicata ad A d'Ancona (t'irenze, 1901, p. 533 sq) Salza, Impr. e divise, p. 39, et le Contile, p. 317. — On le trouve dans le Roland Furieux, XX^^ 97, XXVI, 3, XXXVI, 17, 18.
Il y aurait touto une élude d'ensemble à faire sur les Bestiaires du moyen âge (cf. G. Ilippeau, le Best, divin de Guillaume, Caen, 1802; le Bestiaire d'amour, de Richard de Fournivel, Paris, 1860).
'* \V., H, 398 sq. ; L., 7i3 sq.; G., II, p. 429 sq, « Gui nova plaga loco, » Cf. aussi W., II, 393-94; i,., 708-9; G., II, 423 sq. <( Vicit inslans. » ^
* W., Il, 358 sq.; L., ^71 ; G., Il, 37/,. '• Caesar adest. » " W., 11, 364; I-, 67(i; G., II. 3Ki sq.
«' W., 11, 3o2, 343,398; L., Cui, 055, 7i3; G., Il, -491,353, 43o.
recourt-il à deux <( épisodes », d'ailleurs peu mouvementés : tout d'abord, nous assistons à un curieux dialogue entre le ctvuT et les yeux', qui précisent leur rôle respectif dans la naissance et dans le progressif épanouissement d'un sentiment tel que l'Amour. Puis. Bruno met à contribution une tragicomédie de Marcantonio Epicuro, intitulée la Cecaria^. qu'il arrange et " transpose » selon l'idée générale de son œuvre. Cette tragi-comédie se réduit, en somme, à une idylle pastorale peu compliquée. Deux amants dédaignés ont perdu la vue; un troisième, fou de douleur, s'est aveuglé lui-même. Ils se rencontrent dans le cuisant regret des beautés qu'ils ne peuvent plus admirer. Ils gémissent sur leur infortune. Ils décident de chercher le repos dans la mort, qui est l'oubli total. Mais voici que survient un prêtre de l'Amour qui les exhorte à espérer dans le Dieu tout puissant, et à implorer son secours. Ils entrent donc dans le temple de 1 Amour, et là. le prêtre d'abord, puis, chacun, des trois aveugles adressent à Dieu une prière. Le Jaloux, par exemple^ invoque l'intercession de Vénus en des vers qui devaient rappeler à Bruno ceux de Lucrèce, qu'il avait jadis traduits dans le Spaccio. Accompagnés de l'Amour, les trois suppliants se rendent auprès des femmes qui leur furent cruelles. Celles-ci ne tardent pas à éprouver envers eux une pitié attendrie. Elles se repentent d'avoir causé tant de maux. Miraculeusement, les aveugles recouvrent la vue... Dans le quatrième et dans le cinquième dialogue des Eroici furori, Bruno transporte l'essentiel de cette fable, qui, on s en convaincra sans peine, s'adaptait fort bien à la doctrine capitale des Eroici furori. Mais, dans son
' W., II, p. 410-418: L., 720-733; G., II, 440-457.
- La Cecaria^ Venezia, iSaS. terzine i et 3, éd. Palmarini, in Scella di curiosi letter., Disp. a2.T, Bologna, Romagnoli, 1888, p. 35-6. — Sur cette imitation, cf. Fiorentino, Giorn. napol. della domenica, a. I, n. 29, 16 luglio 1882. — ïallarigo et Imbriani, Nuova creslom. ilal., vol. III, Napoli, Morano, i8ò3, p. 04. — Spampanato, Bruno e Nola, Costravillari, 1899. p. 63-69. — Sur M. A. Epicuro, cf. E. Percopo, << Appendici biografici », Giorn. st. leti. Hai., 1888, XII, i-7r. (n. d. G).
ouvrage, les aveugles sont au nombre de neuf : ils sont redevables de ce triste état' aux hasards de la naissance, au poison de la jalousie, à l'éclat brutal d'une lumière éblouissante, à l'épaisseur du rideau de larmes qui voile leur regard et que renouvelle sans cesse leur souffrance, à la blessure d'un trait imprévu, etc. Phénomènes allégoriques dont notre analyse aidera à saisir la signification. Le tout est d'avoir conscience de sa cécité, d'en mesurer la cause et la portée! Après avoir pénétré dans un palais somptueux, les neuf élégiaques personnages s'agenouillent devant Circe qui, délaissant le rôle de magicienne plutôt perfide que lui attribue la légende, prend en commisération leiir détresse morale. Entourée des gracieuses nymphes britanniques, qui rappellent les trois femmes de la C ecaria, mais qui, par un délicat hommage à la royale protectrice- de Bruno, incarnent le chœur des intelligences célestes, elle les accueille \ elle les console, elle les guérit. Si, tenant dans ses mains un vase fermé, elle représente, selon Gentile'', l'Eglise catholique qui, nonobstant les clartés de la foi, ne peut nous procurer une connaissance pleine et directe de Dieu, par contre, lorsqu'elle répand sur les malheureux les eaux salutaires d'un autre vase surnaturel, elle représente cette lîévélation suprême qui, après de longues expériences et une pénible exploration du monde des formes, nous découvre le fond du mystère, la Triade suprême, qui se résorbe ellemême dans la perfection de l'Un, d'où toute la vie s écoule, comme de l'intarissable Océan '. Cette Révélation arrache à
1 W.. II, :{oG-8./, 18-429; L., 617-8, 7.'î3-7/,r.; G., II, 298-9, 457-477.
- Il fait un éloge dilliyrambi(|ue de" la reine Elisabeth d'Angleleri-e, dont il a pu apprécier l'accueil gracieux, le libéralisme intellectuel et la culture (jlendue. Il ia(om[)ar(' à liiane (Cena, W., I, i44; L-j i4:'--3; G., 1,47- — Della (Imisa, W., I i\(y-\ : L., 226-7; G., I, 166. -- Eroici furori^ W., II, ;}o!5; L.;
r,i2-;i; G., II, •u,:i).
' W., II, .Ì09, 4:50 s(j.; L., 619, 7/(7 sq. ; (\.. II, 3oi, 'i79"sq. * G.. II, p. 481, noie.
' Iljid., p. '.'>iy>., 48-'-, <'lc.
Bruno une sorle d'hymne enlliousiaste où l'ivresse du savoir conquis vibre d'un accent religieux'.
Bien entendu, Bruno exploite, dans ces dialogues, les philosophes de l'antiquité, dont nous avons déjà souligné l'intluence sur ses doctrines et, spécialement, Platon et Plotin. Mais il importe de signaler que le souvenir de Virgile, à travers lequel Bruno retrouve l'auteur du Phédon, et celui de Sénèque, qui lui apparaît comme le meilleur interprète de l'éthique stoïcienne, planent sur les Eroici furori, et inspirent directement ou indirectement, bien des pages émouvantes ou fortes. Si nous en croyons Fiorentino, le Nolain aurait emprunté quelques « motifs » poétiques à Luigi Groto, qui avait mis en relief, non sans pathétique, les « contrariétés » et les tourments dq l'Amour'-. Quoi qu'il en soit, il est certain que la physionomie des Eroici furori diffère sensiblement de celle du Spaccio. Les éléments qui entrent dans la composition de l'ouvrage, l'ordonnance de l'ensemble'^ les procédés de l'allégorisme ne sont plus tout à fait les mêmes. Ce qui persiste, c'est seulement une tendance, plutôt fâcheuse, à la diffusion et à l'emphase. Mais c'est surtout dans le tour et la couleur du style que s'accuse la différence dont nous parlons.
Souple, discrètement imagé, conservant ime tenue plus noble, glissant d'une allure plus égale et plus majestueuse, sauf dans les moments d'exaltation oii l'invocation^ jaillit comme une flamme et oii brûle la passion du Cantique des Cantic/ues, baigné dans une tonalité à la fois douce et brillante qui exclut les oppositions de couleurs trop brutales, pieux et tendre.
' Ibid., p. 484 et sq.; \V.. II. 433 sq. ; L.. 7r)o sq.
-' Surp.ommé « il (^icco d'Adria » (cf. l'iorcntino, Rendiconli...)
^ Comme allure générale, les Eroici furori pourraient être rapprochés des dialogues de Platon ou de Renan, bien que, par endroits, cette « égalité » heureuse, unie et fleurie, fasse place à un lyrisme fiévreux. Le Spaccio, par contre, annonçait déjà la « iiianière <> violommont imagée et heurtée de Nietzche.
^ W., II. 35-.: I... f,a:,- (].. II. 3fi5, et toule la fin des E. F.
lluide et musical, le style des Eroici furori tranche sur celui du Iruculent Spaccio, et dénote chez Bruno une admirable variété de dons. Toutes proportions gardées, l'impression est aussi dilférente que le serait celle d'un auditeur, en même temps averli et sincère, qui, après Falstnfjf o\\ les Miiilres Chanteurs, écouterait Parsifal,