III. —DANTE ET L'ORTHODOXIE
Quelle que soit la véhémence des sarcasmes ou des diatribes qu'il lance contre les prélats ou les papes coupables à ses yeux de prostituer l'idéal évangélique et de « trafiquer du Christ», Dante se flatte de rester orthodoxe' ; il proclame son respect pour les « clefs suprêmes », il décerne les plus grandes louanges à saint Thomas, à saint François, à saint Dominique, qui, avec la diversité de leurs tempéraments et de leurs méthodes, représentent les multiples faces de la doctrine catholique; il engage son lecteur à s'inspirer de l'Ancien et du Nouveau Testament et à suivre .la voix du pasteur qui gouverne l'Eglise. Il s'ingénie à dissiper toutes les difficultés qu'implique le problème de la prédestination" et delà liberté humaine''. Il croit fermement à l'immortalité personnelle de
* /s«/'<?r, XIX; /^ara(/(.s, XXVII. Gf- Gebliardt, /îa/je/a/s, Paris, 1877, p. 79elsq.
'- Paradis, XIX-XX.
» Enf. IV; Div. Corn., 2, XVI; 2, XVIil. — « La volonté dst j^a^eille à la llammo : on peut bien lui faire violence, l'incliner ou la rabattre; elle finit toujours par monter. » (.'5, IV, 70-78.)
« L'influence des astres n'eiitraine pas nécessité, sans quoi il n'y aurait ni mérite ni démérite /^ «Se cosi' /"os.sp iii voi fora distrulla, etc.); les. astres ne îonl f/iie df'lerniiner les fireinii'rs mouvements^ qui soilt dirigés par l'éducii lion, la raison, le libre arbitre et même les hasards, selon (|ue la nalinre trouve la fortune cotiti'ajre ou fàVot'rible.
" Lo poète n'accorde donc aux astres rien de plus qu'une iitiluence sur les tempéraments ou sur lit puissance véf^élative, dont l'union avec les deux facultés sensitive et rationnelle, dit-il dans le Convivio, forme et compose
l'àme'. Pour lui, la couduite de l'individu doit être orientée en vue du salut éternel. Les héros et les sages de l'antiquité qui n'ont pas eu la foi en Jésus-Christ habitent un " noble château ». dans le cercle du Limbe : jamais ils n'entreront dans le royaume de Dieu. Gel ostracisme ne irappe point seulement les païens, mais encore certains philosopl\es du Moyen Age, tels qu'Avicenne et Averroès'^. D'après Dante, les âmes doivent anéantir en elles tout vestige d'attachement au monde, pour avoir accès dans le royaume de Dieu. G est dans le Purgatoire qu achèvent de disparaître, comme de der-
lànie de l'homme. Il énonce plus clairement, dans le De Vulgati Eloquio, que l'homme est végétatif, sensitif et raisonnable. En tant que végétatif, il tend à sa propre conservation ; en tant que sensitif, aux plaisirs; en tant que raisonnable, à la vertu. Il doit, en conséquence, être dirigé de manière à acquérir l'habitude de faire le bien et d'emprcher le mal, sous les trois rapports signalés.
'< L'opinion que les planètes influaient sur les tempéraments a été professée par des hommes graves et instruits; elle n'a pas même encore perdu tout crédit. Nous ne sachions pas que personue nie que l'homme soit poussé ou retenu, dans beaucoup de ses actions, par son tempérament. Lors donc que Dante se félicite d'être redevable à la constellation de Gémeaux de tout son esprit, quel qu'il soit, il entendseulement l'influence que cette constellation eut sur sa naissance, dans la conformation des organes, qui, par des voies mystérieuses où l'intelligence humaine ne pourra jamais porter la lumière, modifient la pensée et la volonté. Lorsqu'il fait dire à Brunetto Latini que, s'il suit son étoile, il ne peut manquer d'arriver glorieusement au port", il se conforme aux habitudes de son maître, adonné à l'astrologie et qui, diton, avait tiré l'horoscope de Dante. Lorsqu'il dit encore, dans le chant XXVI de V Enfer : Si le bien m'est provenu d'une étoile amie ou d'une source meilleure, il annonce suffisamment, par cette forme dubitative, combien il était éloigné d'attribuer une importance absolue aux étoiles, («pinion qui aurait été eo désaccord avec ses doctrines théologiques, philosophiques' et poétiques ". » (Cantu, op. cit., p. O'A'î.)
1 Parafais, Vil.
^ Enfer, IV, 24 sq. — Chose curieuse : cet ostracisme n'empêche point Dante de faire preuve, en d'autres passages, d'une réelle tolérance, par exemple à l'égard de Siger de Brabanl. qui était précisément un disciple d'Avcrroès. (Cf. Hauvette, Dante, Paris, Hachette, a' éd., p. 71 et sq.)
• Enfer, XV.
" Cecco d'Ascoli cite dans V Acerba, liv. IIL c. \, une lettre qui hii fut adressée par Dante contre l'influence dee planètes.
nières ombres, les simples 'inclinations au mal'. Matelda incarne, dans l'œuvre de Dante, l'activité vertueuse qui, ayant assuré à l'homme la félicité dès ici-bas, le prépare à une félicité encore supérieure"-. Entraîné par Béatrice^, le poète monte à travers les sphères radieuses du ciel, il s'abandonne tout entier à la science émanée de Dieu, jusqu'à ce qu'il touche à l'Empyrée'. Là, un nouveau guide est indispensable ; la connaissance des vérités révélées éclaire l'intelligence, mais la vue directe de Dieu et l'intime pénétration des mystères exigent une disposition de l'âme qui est étrangère à la science : cette joie suprême, Dante la doit à l'intercession de saint Bernard, symbole de la vie contemplative, qui, des hauteurs du Paradis céleste, s'oppose avec une symétrie parfaite àia vie active, personnifiée par Matelda, dans le Paradis terrestre'. Nous saisissons ici le passage de la moralité pratique ^ non moins sociale qu individuelle ^ à V intuition mystique : cette sublimation de l'être moral, cette découverte de FUn, du Bien, ne se réalisent, chez Dante, qu'à la lumière de la Révélation et avec le concours de la grâce ! Il est assez piquant de noter que les saints théologiens invoqués par Dante sont précisément choisis parmi les maîtres de la scolastique, et parmi ceux qui ont le plus rigoureusement combattu les tendances de certains averroïstes, de certains interprètes aventureux du dogme de la Trinité'', et de certains hérétiques qui déviaient vers le panthéisme. C'est qu'au fond, — malgré certaines imitations ou réminiscences de détail, qui n'engagent, pas la substance de la Foi, — l'auteur de la Divine
' Cf. Ilauvolte, op. cit., p. 255 et sq.
- Purgatoire, XXVIII et XXIX.
■' Béatrice incarne lainour, au sens platonicien. Dante lui confie l'honneur et le privilèj,'-e de l'introduire dans ce Paradis, au seuil duquel le paganisme, même représenté par Virgile, a dû s'arrêter. (Cf. Hauvette, p. 267 et sq.) ^
* Sur le Cristallin et l'Empyrée (Cf. Paradis XXVIII, XXX. — Bruno, W., II, 380-7; L., 700-1; G., II, 4i:J).
•' Hauvette, o/i. cit., p. 277, .'}o8.
•^ Cf, la polémique de saint Bernai'd contre Àbélard.
Comédie ne prend el ne souligne, dans la riche synlhèse du néo-platonisme, que ce qu'il juge d'accord avec les dogmes du spiritualisme orthodoxe'. Il semble bien, d'autre part, que Dante n'admette guère qu'une moralité complète puisse se développer en dehors de la foi catholique.