IV. — LES CONCEPTIONS MORALES DE DANTE
En Italie, le Moyen Age, à la fois théologique et poétique, semble se résumer presque tout entier dans la grande figure de Dante. Quel adone été l'enseignementmoral de l'admirable, pathétique et profond « visionnaire » qui a condensé dans la Divine Comédie les méditations de plusieurs siècles, en les colorant de ses souvenirs personnels et en les animant de sa ferveur de prosélyte"-? Cet enseignement est fait de tant de détails qu'il devient malaisé d'en donner un aperçu d'ensemble. « On doit cependant remarquer, écrit M, Hauvette ', que, dans le Purgatoire, les encouragements à la pratique des vertus suivent la classification traditionnelle des sept péchés capitaux, au lieu que, dans l'Enfer, la satire des vices, la malédiction des crimes, se déroulent dans un ordre plus imprévu. La base adoptée par le poète, pour sa classification, n'est pas, en effet, celle des péchés capitaux, mais bien, comme il l'indique lui-même, une distinction empruntée à l'Ethique d'Aristote*, celle des trois mauvaises dispositions de l'âme, Tincontinence, la violence bestiale et la méchanceté proprement dite :
• Sur lortliodoxie de Dante el sur le but qu'il se proposa en écrivant la Divine Comédie {C(. Hauvette, op. cit., a"^ éd., p. 74-75; aol5-2o5, 278). — • Il place, dans le ciel du Soleil, saint Thomas et saint Bonaventura (xxi et xiii, dans le ciel de Saturne, saint Pierre Damien et saint Benoît (xxi et xxii), dans lEmpyrée, saint Bernard (xxxiii, i-Sg).
■^Cf. Divine Comédie, 1, XXXII, loS-iofi; 3, XVII, 127-142, XXVII, 64-6(1. ^ Op. cit., p. 206, 242,279.
* Dir. Corn., XI. v, 79 sf(. ^
riiicoiiliiienceesl la moins odieiise,puisqu'ellerésulle seulement d'une volonté insuffisante pour résister aux mauvais penchants de la nature humaine, tandis que les deux autres dispositions impliquent la recherche consciente du mal ; mais la violence bestiale, qui agit, comme chez les brutes, à l'exclusion de la raison, est moins raffinée que la méchanceté réfléchie au service de laquelle l'homme met l'exercice de cette raison qui devrait être son plus noble privilège. Sur cette théorie, Dante a conçu un enfer divisé en deux grandes régions : une zone supérieure, comprenant les cinq cercles les plus vastes, est réservée aux pécheurs par « incontinence » — luxure, gourmandise, avarice et colère ; — et l'on remarquera que la paresse, pusillanimité ou indécision, qui pousse l'homme, non pas à agir, mais à ne point agir, est reléguée en marge de lEnfer, dans le vestibule qui précède l'Achéron. Ensuite vient « le bas Enfer' » autrement dit, la « Ville de Lucifer » /^Città di Dite), où sont réparties, entre trois cercles de moindre diamètre (cerchietti), toutes les variétés de damnés qui ont aimé et recherché le mal.
Mais ici les subdivisions se multiplient, et la visite de ces trois cerchietti occupe plus des deux tiers de l'Enfer. Le septième cercle est celui des violents, divisés en trois catégories, — violents contre leur prochain, contre eux-mêmes et contre Dieu. La méciiauceté proprement dite se présente sous deux aspects, ruse et tromperie simples, dont le huitième cercle n'offre pas moins de dix variétés, et trahison — à l'égard des parents, de la patrie, des aniis et des bienfaiteurs — ■ expiée au neuvième cercle, le plus profond, que domine la hideuse ligure du Génie du mal. Bien que cette classification ne coïncide pas. avec celle des péchés capitaux, elle n'y contredit pas, car il est clair que l'envie et l'orgueil, s'il n'en est fait aucune mention expresse en des cercles spéciaux, entrent ppur beaucoup dans la violence brutale, la fraude et la trahison.