TRADUCTION
Saulino. — De grâce, Sofia, avant que nous abordions une autre question, expliquez-moi pour quels motifs, sur le front des astres, Jupiter a établi pareil ordre, pareille hiérarchie entre les divinités. Mais d'abord, indiquez-moi pourquoi à la place la plus élevée — car telle est, certes, l'appréciation générale — il a voulu que trônât la déesse Vériti:.
Sofia. — La raison en est simple : au-dessus de tout, Saulino, se trouve la Vérité. Elle est, en effet, l'Unité qui préside à tout ; elle est la Bonté qui a la prééminence sur tout. Car l'Etre, le Bien et le Vrai se confondent dans l'Un; le Vrai, l'Etre et le Bien sont une seule et même réalité*.
' Saint Augustin découvrait en Dieu la même synthèse idéale. Dieu, dit-il, est principe des choses par une triple influence: il est : i" source de VEtre des choses, comme créateur; 2" source de la Vérité des choses, comme lumière intellectuelle; 3" source de la Bonté morale des êtres, par sa grâce. Ainsi S. A. ramène à l'unité trois grandes théories de sa théologie : celle de la création; — celle du Verbe source de toute vérité, du vrai en lui-mémf. puisqu'il n'est autre chose que l'idée éternelle divine, du vrai dans les êtres, puisque ce monde présent n'est qu'une copie des idées divines : De div. qu,vst. LXXXIII, q. XLVi, De ideis, n. 2, P. L., t. XL. col. 3o; du vrai connu par nous, puisque le Verbe est le soleil des intelligences, le seul maître. De magistro, en entier, P. L., t. XXXII, la lumière qui nous met en communication avec les vérités ; — enfin, la théorie du Bien suprême, à la fois objet de notre béatitude, et, par sa gnice, principe de la sainteté qui nous y conduit.
La Vérité est celte entité que rien, absolument rien, ne sur-
On ne comprendra ni la théorie augustinienne de la connaissance, ni celle de la grâce, si on les considère isolément, en dehors de cette synthèse du triple rôle de Dieu, auquel le saint docteur revient sans cesse. Un passage capital est celui OÌI, exposant les motifs de son admiration pour les platoniciens, il développe ce triple rôle de Dieu, De civit., 1. Vlll, c. ix-x, P. L., t. XLI, col. 234-236, spécialement c. x, n. 2, ab uno vero Deo alque oplimo, et naturam nobia cshp qua facli ad ejus imaginem surnux, et doclrinam qua eum iiosqup noverimus, et gratiam, qua illi coha'rendo beati sumus... Les platoniciens, continue-t-il, ont connu qu'en Dieu était causa constitulse universilatis. et luxpercipiendœ verilalis^ et fans bibendcV feiicilaiis. Cf. collection de formules analogues dans Philosophia S. Auy., par A. Martin, p. io(i. Saint Augustin a fondé sur cette inihience de Dieu la division do la philosopliie en phi/sique, logique et morale, science de l'Etre, du Vrai et du Bien. De civit., 1. VIII, c. x, n. 2, P. L., ibid., col. 235.
Le « dominicain >; Giordano Bruno s'inspire-t-il ici de l'illustre docteur qu'il admirait fort, et qui, déjà, avait « utilisé » tant de notions empruntées au néoplatonisme? La conjecture n'a rien d'invraisemblable.
En tout cas (et il faut mettre en lumière cette remarque, ne fût-ce que pour dissiper certaines confusions trop fréquentes), Bruno dépasse, sur ce point, la position de Platon, et même (ce qui est plus curieuxj celle de son « maître » Plotin, — ni l'unni l'autre de ces philosophes n'ayant identifié les trois termes qu'unifie explicitement l'auteur du Spaccio.
(]e n'est qu'incidemment (dans le Théétète, p. 172") que le mot être est pris comme synonyme de vérité. En effet, Platon professe qu'au-dessus de la pensée, au-dessus de la vérité, au-dessus des essences qui ne sont que la vérité prise en soi, s'élève l'idée du Bien (cf. le Théétète, VI, 5o8«, 5o9^), qui est la partie la plus brillante et la plus belle de l'être (cf. la République, Vil, 5i8''), Le Bien est, pour employer le vocabulaire aristotélicien, la forme qui a l'être pour matière (cf. ibid.. VI, SoS'-ôoq''; VII, òij*). C'est le Bien qui pétrit l'être du dedans et lui donne les modalités éternelles dont il se revêt; c'est lui qui produit les essences et, par là même, la vérité et la science; c'est lui qui est le principe suprême de l'ordre qui se révèle tians les choses et qui, satisfaisant les aspirations des vivants, assure leur bonheur (cf. ibid., VI, 5o.")'-r)o6'' ; VII, 5 17% et le Philèbe, G/,').
En s'appuyant piincipalement sur les livres VI et \'ll de la République, de nombreux historiens de la philosophie, — Ed. Zeller, Fouillée, Paul Janet, — ont cru pouvoir affirmer qu'aux yeux de Platon, Dieu est l'idée même du Bien. Mais, par une discussion très serrée des textes et par une interprétation j)énétrante de l'idéalisme platonicien, M. Piat a montré que, pour le philosophe grec, Dieu est « la partie supérieure du l'Ame du monde qui, dominée par la vue indéfectible du Bien, a formé, façonné la nature, et lui conserve à travers les âges son immortelle eurythmie ». Piafoit, Paris, Alcan, i<>oG, p. ir>8-iG<S,
— -'O — passe*. De fait, imaginez (|uelque chose qui vienne avant elle : cette chose, vous êtes obligé de la considérer comme autre que la Vérité. Dans cette hypothèse, nécessairement, vous la concevez comme nimpliquant en soi aucune vérité, comme en étant dépourvue. — comme n'étant pas vraie : voilà, en conséquence, un je ne sais quoi de fictif, d'inexistant, de purement chimérique : un néant ! Que rien ne puisse avoir rang avant la A'érité, qui ne lui soit, en fait, déjà antérieur et supérieur, je glisse sur cette éviilence'- : or, une telle réalité, d'où résulterait-elle, sinon de la \'érité elle-même?... Ainsi, rien de différent nest capable de coexister avec la Vérité, ni d'avoir une réalité en dehors d'elle; car ce qui ne serait pas vrai en vertu même de la ^'é^ité ne participerait pas à l'être : ce ne serait qu'un fantôme, un non-sens I Ainsi encore, rien ne saurait venir après la A'érité, car ce qui lui serait postérieur en serait privé, et, par suite, ne comportant en soi nulle vérité, ne serait vrai à aucun degré : ce ne serait qu'erreur, néant !
La Vérité est donc avant, avec, après toute chose "^ ; elle est
A cet ouvrage et à celui qui traite dAristote (ihid., i()oi5) sont empruntées la plupart de nos références concernant ces deux philosophes.
Piotili insiste beaucoup sur ce point : le Bien, qui nest autre que lUn, non seulement se distingue de l'essence, de l'existence, de la pensée, mais leur demeure infiniment supérieur (ot-. inixEiva oy^t'a; /.a; v/io'^i-.t.; /.al voj y.x\ vorÎTt'o:\ Ennéades, éd. Creuzer, Didot, Paris, i8.5."j : primao, VII. i : tertiae. VIII, 8 et 9; quintae. I, 8 et 9 : III. 16 et 17 ; sextae, VII,. 56 — et IX. passim (cf. au début de notre commentaire, à propos des bases métaphysiques du Spaccio, les passages relatifs aux trois hypostases").
* « La vérité est le premier des biens, pour les dieux comme pour les hommes» Platon, Lois, V, ySoa).
* Lancio, terme d'école : je concède, — ou, jilus souvent, je laisse de côté ce point comme trop évident, ou comme déjà démontré : « Lascio a meglio e più particohir discorso mille raggioni naturali... » \V.. I, a.'iç): L., 23-5-5; G., I. i-jij. — Et aussi : W., I. 27-")-6; L., sya-.!; G., I, 233. — W., II, 179-80, 209, 23o-3i; L., 481-2, rii2-i3, 535-36; G., II, 108, i52, i83, etc.
* n Ante rem, in re, post rem » — formule scolastique (Cf. de Wuif, Ifisl. de la Phil. med.. 2* éd., p. •>\C}, 342, n. 2). Avicenne distingue dans les universanx une existence purement inlelligihle ou métaphysi(|ue, une existence lof/if/iie, créée par la pensée fjui la tire de la comparaison des formes sem-
supérieure à tout, elle est dans tout, elle se montre après tout : par essence, elle fait fonction de principe, de moyen et de fin; elle précède tout, comme cause et principe dont le monde dépend; elle est intérieure atout, en tant que substance universelle, — le monde subsistant grâce à elle; elle se retrouve
l)lables,et une existence nalureJle qui, dans les choses, fonde la possibilitc de cette comparaison et de l'ahsiraction qui la suit.
Les universaux sont ante res, dans l'enlendemenl divin (car touta un rapport à Dieu). Réalisés dans la matière, avec leurs accidents, ils constituent la /-es naturalis, à laquelle l'essence générale est immanente (in re). Enfin, quand l'esprit dégage par comparaison le général du particulier, ils sont post rem, dans l'intellect. Car c'est le rôle propi'e de la pensée de s'élever de la pluralité individuelle (in re) au pur concept (post rem).
Albert le Grand et saint Thomas reprennent ces formules. Il semble, d al:)ord, que saint Thomas fasse commencer notre connaissance par les sens et enseigne que l'universel est extrait par notre esprit de la comparaison des êtres individuels, où il serait inclus comme à l'état de germe. Mais il ne tarde pas à surajouter à ces données l'existence d'un universel ante rem, dans l'esprit divin, qui enferme les formes souveraines, les exemplaires immatériels de toute réalité (de Verit., 8, 9. Sum. Theol., I, i5, i. Snni. c. Gentil., Ili, 24). On reconnaît liniluence de Platon!
Duns Scot admet ces divisions. Mais entre la pure spiritualité de la pensée et l'impression physique, l'image des sens, il place un intermédiaire qu'il appelle l'espèce intelligible; c'est comme un rayonnement qui, dans la sensation, émane de l'objet, éveille l'intellect actif et l'incite à saisir le particulier dans l'universel. (Qu. de rer. Princ, ri5, 3.)
Bruno accommode la formule à son système. Il la développe dans un passage de la Cabala (\V., Il, 270; L., 578-79 ; G., II, 248-241).
Sali,. — A la verità nulla cosa è più prossima e cognata che la scienza; la quale si dove distinguere, come è distinta in sé, in due maniere : cioè in superiore ed inferiore. Ln prima è sopra la creata verità, ed e l'istessa verità, increata, ed è causa del tutto; atteso che per essa le cose vere son vere, e tutto quel che è, è veramente quel tanto che è. La seconda è verità inferiore, la quale né fa le cose vere, nò è le cose vere; ma pende, è prodotto, formata el informata da le cose vere; ed apprende quelle, non in verità, ma in specie e similitudine : perchè nella mente nostra, dove é la scienza dell'oro, non si trova l'oro in verità, ma solamente in specie e similitudine. Si che è una sorte de verità, la quale è causa delle cose, e si trova sopra tutte le cose; una altra sorte, che si trova nelle cose ed è delle cose; ed è un'altra terza ed ultima, la quale è dopo le cose e dalle cose. La prima ha nome di causa, la seconda ha nomo di cosa, I.i terza ha nome di cognizione. La verità nel primo modo è nel mondo àrche[)ito ideale significata per un de'sephiroth; nel
après tout, puisqu'elle permet de comprendre exactement tout ce qui est'. Relevant à la fois de l'ordre du suprasensible.
secondo modo è nella prima sedia, dove è il cardine del cielo a noi supremo : nel terzo modo è nella della sedia, che prossimamente da questo corporeo cielo influisce negli cervelli nostri, dove è l'ignoranza, stoltizia, asinità, e onde è stata discacciata l'Orsa maggiore. Come, dunque, la verità reale e naturale è essaminata per la verità nozionale, e questa ha quella per oggetto, è quella mediante la sua specie ha questa per suggetto, cossi è bisogno, che a quella abitazione questa sia vicina e congionta.
Seb. — Voi dite bene, che secondo lordine della natura sono prossimi la verità e l'ignoranza o asinità : come sono talvolta uniti l'oggetto l'atto e la potenza.
Cf. aussi : De Iniaginiim compositione (Opera, II, iii, 94) : « Ideae sunt causa rerum ante l'es, idearum vestigia sunt ipsae res seu quae in rebus, idearum umbrae sunt ab ipsis rebus seu post res ». — Sigillus sigillorum (Opera, II, 11, 164). — De monade (I, 11, 367). — Cf. Tocco, Lp fonti più recenti (Iella fdos. del B., p. 8-9).
' Sur Dieu, cause et principe, et surla distinction de ces deux mots (cf. De L'mbris, p. 40, n. 3. — Della Causa V\' . I, 234-6; L., 229-231; G., I, 171-173).
Dics. — Coss'i farò. Ma primamente, perchè usate dir causa e principio, vorei saper se questi son tolti da voi come nomi sinonimi"?
Teo. — No.
Dics. — Or dunque, che differenza è tra l'uno e l'altro termino?
Teo. — Rispondo, che, quando diciamo Dio primo principio e prima causa, intendiamo una medesma cosa con diverse raggioni ; quando diciamo nella natura principii e cause, diciamo diverse cose con sue diverse raggioni. Diciamo Dio primo principio, in quanto tutte cose sono dopo lui, secondo certo ordine di priore e posteriore, o secondo la natura, o secondo la durazione, o secondo la dignità. Diciamo Dio prima causa, in quanto che le cose tutte son da lui distinte come lo effetto da l'efficiente, la causa prodotta dal producente. E queste due raggioni son ditTerenti, perchè non ogni cosa, che è priore e più degna, è causa di quello che è posteriore e men degno; e non ogni cosa che è causa, è priore e più degna di quello che è causato, come è ben chiaro a chi ben discorre,
Dics. — Or dite in proposito naturale : che differenza è tra causa e principio?
Teo. — Benché alle volte l'uno si usurpa per l'altro, nulladimeno, parlando propriamente, non ogni cosa che è principio è causa, perchè il, punto è principio della lìnea, ma non è causa di quella ; l'instante è principio dell'operazione ; il termine onde è principio del moto e non causa del moto; le prémisse son principio dell'argumentazione, non son causa di quella. Però principio è più general termino che causa.
Dics. — Dunque, strengendo questi doi termini a certe proprie signifi-
de l'ordre de la nature et de Tordre de la connaissance, elle est métaphysique, physique, logique. En somme, c'est elle, elle seule qui siège au-dessus de tout ! Alors même qu'on l'entendrait différemment et qu'on lui donnerait un autre nom', ce qui occupe ce rang suréminent doit nécessairement être, en dernière analyse, cette Mérité, et rien autre ! A'oilà le fort raisonnable motif pour lequel Jupiter a résolu que, dans la région la plus sublime du ciel, ce soit elle qui apparaisse. A coup sûr, celle que perçoivent tes sens et qu'est en mesure d'atteindre la pénétration de Ion esprit, n'est point la Vérité première, souveraine : ce n'est qu'une certaine représentation, une certaine image, un certain rayonnement- de cette Vérité suprême qui
cazioni, secondo la consuetudine di quei che parlano più informatamente, credo che vogliate che principio sia quello che intrinsecamente concorre alla conslituzione della cosa e rimane nell' effetto; come dicono la materia e forma, che rimagnono nel composto; o pur gli elementi da' quali la cosa viene a comporsi, e ne' quali va a risolversi. Causa chiami quella che concorre alla produzione delle cose esteriormente, ed ha l'essere fuor de la com[)osizione, come è l'efficiente e il fine, al quale è ordinata la cosa prodotta,
Teo. — Assai bene.
Et aussi : Surniua lerm. me<.(Op.,I, IV, 17). Les deux termes correspondants chez Aristote sont ^.p/r| (principe) et aîtix (cause). Ce philosophe les donne tantôt comme synonymes ("iV/e/., V, i, ioi3 a jO), tantôt (Ibid., IV, 2, ioi3 b, 18 et 24) comme différents. Dans ce même ouvrage (XII, 4, 1070 b 22) àp/r[ est distingué de 7toi/£îov, mais tous deux sont subordonnés au concept de
' Sur les caractères divins de la Vérité immuable et éternelle, cf. saint Augustin : De ord., II, c, xix ; De Imniorl . an., c. iv ; De lib. arh., II, c. vin-x ; De dncl. christ., I, c. vin.' — André Martin, PJiil. de S. Aug., part. II, c. II sq.
Sur la distinction essentielle entre V inlelleclion, connaissance des choses éternelles, qui seule mérite le nom de Sagesse, et la connaissance des choses temporelles, qui constitue la Science, cf. saint Augustin : Sulitoq., I, c. m, n. 8; Cont. Acad., III, c. xi; De maf/istro, c. xii, n. ig
- Figiirn-imagine-splendor. On connaît la théorie de « limitation » chez Platon : la nature est " l'omljre » de Tètre, la copie de l'intelligible, l'image mobile de l'immobile réalité. On trouve cette théorie à l'état latent dans le fîanijuel (2ii''-e) et de plus en plus nettement exprimée dans le Phédon (72«-75i), dans la République (VII, 5 14a sq., myliie de la (.averne) et dans le Tintée (28", 29""'', ^H", 52", etc.). C'est lo domaine de l'opinion (oofa) et de la conjecture
a la prédominance sur ce Jupiter même, objet de nos fréquents entretiens, et que tâche d'exprimer notre langage métaphorique'.
(cf. la République, V, 47</-''; VI, ôio'-ôii"; VII, òò^-; le Philcbe, fjS-^-:../; le Tùnée, 29''-^, ôg"-^, 72''-% yo«).
Cf. Nie. de Gusa, De docla. ir/nor., Il, .'} : « Deus est omnia complicans, ia hoc quod omnia in eo ; est omnia explicans, in hoc quod ipse in omnibus ». — Il, ', : « l^itur (piae in primo libro de absoluto maximo nolis nota fada sunl, et quae ei uL absoluto absolute maxime conveniunt, illa contracto con- Iractr convenire affirmamus... Deus est absoluta maximitas at(jue unitasabsoluta, dilTerentia atque distantia praeveniens alque uniens.. . quae absoluto est id, quod sunt omnia, in omnibus absolutum principium atque finis rerum, atque entitas, in qua omnia sunt sine pluralitate ipsum maximum absolutum. simplicissime, indistincte, sicut infinita linea omnes figurae. Ita pariformiter mundus sive universum est contractum maximum atque unum, opposita praeveniens contracta... existens contracte id, quod sunt omnia, in omnibus principium contractum atque contractus finis rerum, ens conti-actum, infinitas contracta, ut sit contracte infinitus, in quo omnia sine pluralitate sunt ipsum maximum contractum, cum contracta simplicita te et indislinclione, sicut linea maxima contracta est contracte omnes figurae ». — Ainsi Dieu est la quidditns absoluta de lunivers; l'univers est cette même quiddilas, mais contraila, c'est-à-dire « actualisée » (conlraclio dicit ad aliquid, ut ad essendum hoc vel illud). L'unité absolue de Dieu n'implique aucune pluralité, car elle n'est pas une synthèse, mais le Simple : « Sed contractaunitas, quae est unum universum, licet sit unum maximum, cum sit contractum non est a pluralitate absolutum... Est illa eius unitas per pluralitatem contracta, sicut infinitas per finitatem... Deus, cum sii immensus, non est nec in Sole, nec in Luna, licet in illis sit, id quod sunt absolute,.. Cum universum sit quidditas contracta, quae aliter est in Sole contracta et aliter in Luna, bine identitas universi est in diversitate, sicut unitas in pluritate... Unde universum, licet non sit nec Sol nec Luna, est tamen in Sole Sol, et in Luna Luna, sed id (juodest Solet Luna, sine pluralitate et diversitate «.(Voir 'ïoi^co, Fonti, p. Sg.)
Cabala : W.. II, 270 sq. ; L., 078-79 et sq. ; G., II, 242 et sq., passage important. — Et aussi : Sigillus sigillorum, Op., II, 11, 164; De Monade, I, 11, '•'iGj ; De Imaginuni compositione (Op., II, m, 94); Summa terniinorum, Gfr. 424, IL <i Veritas est duplex : primo absoluta, ([uae convertit ur cum entilale, bonilatc, unitale, quae neque contracta est neque contractabilis (définition commentée par cette phrase : « absolute igitui-et simpliciter veruni et veritas est Deus seu Mens; De Deoscu mente, G. 474); secundo, contractabilis, nempe ipsa essentia qua aliquid verum dicilur, et cujus privaliono aliquid dicitur faisum. »
' Le Simple, qui, selon Plotin, est au-dessus de toute existence, ne peut êti e saisi pleinement par l'intelligence humaine; il ne saurait donc être ni défini,
Saul. — Suprématie justifiée, ô Sofia 1 Car rien n'est plus pur', plus divin que la Vérité. Que dis-je? Ce qu'il y a de divin, de pur, de bon, de beau dans les choses, c'est, en définitive, la Vérité ! A la supprimer impuissante est la violence, à la désagréger les ans, à la diminuer le mystère. Sa diffusion n'entraîne pas sa ruine. Le fait d'être connue- n'y introduit nulle confusion. Elle échappe à la rouille du temps. Aucun lieu qui la cache, aucune nuit qui l'arrête, aucune obscurité qui la voile ! Au contraire, plus elle est combattue, plus elle se redresse et grandit 1 Sans sauvegarde, sans protecteur, elle se défend. Aussi aime-t-elle la société d'une élite restreinte, — j des sages. Elle déteste la multitude^, se dérobe à ceux qui ne
ni expliqué (^£'n«éa(/es, tertiae, IX, 3, to y.atavosrv ifatpsxîov; quintae, III, ii et i4, ò~'- >'-*'- ajTo; zp£;TTfov Aoyoj zal voi /.ai ataÔrjaêwi;). — D'où la nécessité de se borner à des comparaisons approximatives, à des « métaphores », — si l'on ne préfère pas user de cette théologie « négative » que préconisent le Pseudo-Denys et Nicolas de Cusa, et que nous avons caractérisée dans notre Courant libertin. (Cf. saint Augustin : Confess., VII, c. x. n. i6; De Trinit., 1. I, c. 1, n. 2 ; 1. VI, c. VI, n. 8; 1. VIII, c. n, n. 3; 1. X, c. vu, n.- 19; De Civil., 1. XI, c. x; De Gen. ad liti., c. xxxvi, n. 69.)
Nic.de Cusa, De docta ignor., I, 24. « Nam manifestum est, cum maximum sit ipsum maximum simpliciter cui nihil opponitur, nuUum nomen ei proprie posse convenire; omnia enim nomina ex quadam singularitate rationis, per quam discretio fit unius ab alio, imposita sunt ; ubi vero omnia sunt unum, nullum nomen proprium esse polest. Unde recte ait Hermes Trimegistus : quoniam Deus est universitas rerum, lune nullum nomen proprium est eius » :
Cf. Bruno : " Né per questo che l'obietto è infinito, in atto simplicissimo, e la nostra potenza intellettiva non può apprendere l'infinito, se non in discorso, o in certa maniera de discorso, comò dire in certa raggione potenziale o aptitudinale, è come colui che s'amena à la consecuzion de l'immenso, onde vegna a constituirse un fine dove non è fine. » (Eroici furori : \V., II, 335-36; L., 647; G., II, 34i.
' Sens latin de « sincero ».
- Senso (sentire : percevoir).
3 Les philosophes ont souvent recommandé à quiconque vent connaître les divins loisirs de la vie intellectuelle, ou s'adonner à la recherche de la Vérité, de fuir la multitude asservie aux passions orageuses, aux mirages de 'l'Opinion, aux stériles querelles de la Politique. Le sage se retire dans les (( lomjtla serena », où il a ciiance de jouir de l'exercice de sa pensée. On se
se présentent pas à elle en toute humilité, à ceux qui la poursuivent dans un dessein d'imposture'. C'est pourquoi elle demeure très haut, en des sphères où tous fixent leur regard, mais où peu la discernent.
Comment expliquer, Saulino, que la Prudence vienne immédiatement derrière elle? Peut-être de cette façon : ceux qui désirent contempler, puis, proclamer la Vérité, doivent se comporter avec prudence - ?. . .
rappelle, à ce sujet, les vers de Lucrèce, et aussi, ceux d'Horace qui représente, à sa manière et d'après son tempérament, la tradition épicurienne.
Sur ce point, en effet, les Epicuriens s'accordent avec Platon. Celui-ci enseig-ne qu'il est impossible de parcourir les diverses étapes de la dialectique si l'on ne se dégage pas de l'atmosphère de la place publique, autant que de l'influenCt de l'appétit concupiscibîe (cf. Bruno : Eroici furori, W., II, 186-7; L., 700-1; G., II, 4i3.)
' Il faut aller à elle « de toute son âme », comme dit Platon, eu toute humilité de cœur, et surtout, sans le moindre pharisaïsme : <( Lascio quelli sordidi e mercenarii ingegni, che, poco o niente solleciti circa la verità, si contentano saper secondo che comunmente è stimato il sapere; amici poco di vera sapienza, bramosi di fama e riputazion di quella; vaghi d'apparire, poco curiosi d'essere. (Del Infinito, ^Y., li, 83; L., 378-9; G., I, 384), et aussi : de Immenso, VII, e. i, deb. Op., I, 11, 242-3). — Kïihlenbeck, (III, 234, n. i3i) cite la noble phrase du Nolain (De Immenso, I, 2; Op., I, i, 208) : « Sapientia atque justitia tum primum terras deserere incoepit ubi ex opinionibus sectae quaestum facere coeperunt. »
- Il est naturel que Bruno » pose » la question; dabord, pour dissiper une ambiguïté, ensuite, parce qu'il prévoit vaguement les obstacles qu'il aura à surmonter ou à tourner, les persécutions qui s'attaqueront à ses doctrines, puis, à sa personne. Or, dans les Eroici furori (W., II, 33o; L., 641 ; G., H, 332-33), et dans le De Monade (c. 1, v. 38; Fior., I, 11, p. 824), il déclare qu'il faut braver tous les périls, pour l'amour de la Vérité. Il traitait ses adversaii-es sans ménagements (cf. De Immenso, V, il, v. 69; Fior., I, 11, p. 124 — et VII, i, V. 1-4; Fior., I, II, p. 242); sa lettre au vice-chancelier de l'Université d'Oxford (cf. Berti, Vita B., p. 187) frise la jactance! Et cependant, on verra plus loin qu'en certains cas, notamment lorsque la Vérité et la Justice risqueraient d'être foulées aux pieds, il jiermet, il conseille même d'user de dissimulation.
C'est là, à ses yeux, une question de mesure et d'opportunité. En principe, il faut hardiment proclamer ce que l'on pense; mais, quand on a des motifs de soupçonner chez autrui mauvaise foi ou fanatisme intransigeant, on n est pas obligé de dire tout ce que l'on pense.
SoF. — Telle n'est pas la raison ! Cette déesse qui, comme associée à la ^ érité, l'accompagne de si près, a deux noms : Providence et Prudence. On l'appelle Providence, en tant quelle exerce son influence dans le monde des principes suprasensibles, qui est son domaine à elle; — Prudence, en tant qu'elle manifeste en nous ses effets. Pareillement, on a coutume d'appeler soleil, et l'astre qui répand chaleur et lumière, et aussi ce rayonnement, partout diffus, qui brille dans le miroir et sur d'autres objets. La Providence' s'applique donc au plan des choses supérieures ; elle est la compagne de la 'N'érité, sans laquelle elle n'existerait pas ; elle est, tout à la fois, liberté et nécessité". De telle sorte que Vérité, Provi-
* Sur la Providence s'exprimant dans l'ordre cosmique (cf. Plotin, Ennéades, Terliae, II, 12). MîTaTiOcTai toi'vjv ri ;j.£TaT'.Oi[j.£va, où/, j'.z-^ jj-ETaTtOiaEva, oùo' âXXa a/r||j.xTa [j.c-:aXau.Ê7.vovTa" àXÀ' w; y.aÀòv /.olì (Ó; -oir.oi av òjvaasat Oéiai; r.O'.tlv. IIo'.îï yi> rîv -Ò Ojïov roç -is-jz£' -Éçux.e Si x.aTÒc ty,'/ auTOu oùai'av oùaîa òì ajTto, vj tô zaÀòv iv Txï: ivìo-'Eia;; aJTOu ■/.■x\ to òt/.atùv tjvcXCÉocI. Eì yàp ar, Èzîl' txjtx. "ou av iÏTj ; Ibid., i3 et lertiae, III, 1,2 et 5; sur l'a Providence et la <i hiérarchie » des êtres et des choses, quartae, III, i5 et 16.
- Dei Infinito, W., II, 25-26; L., 316-7; G., I, 292-8 : « Cerio, non é soggetto di possibilità o di potenza quello che giamai fu, non é, e giamai sarà; e veramente, se il primo efficiente non può voler altro che quel che vuole, non può far altro che quel che fa. E non veggo come alcuni intendano quel che dicono della potenza attiva, infinita, a cui non corrisponda potenza passiva infinita, e clie quello faccia uno e finito, che può fare innumerabili ne l'infinito e imnìenso, essendo l'azion sua necessaria, i)erche procede da tal volontà, quale, per essere immutabilissima, anzi la immutabilità istessa, è ancora la istessa necessità; onde sono a fatto medesima cosa libertà, volontà, necessità, ed oltre il fare col volere, possere ed essere ». « Necessità, fato, natura, consiglio, volunta nelle cose giustamente e senza errore ordinate, tulli concorrerlo in uno. » Eroici furori, W., II, 338: L,, 64<j-5o; G., II, 3/|5. Et aussi : Lanipas tiitjinta statuarum (Op., Ili, 4i.)
De immenso, \, 11, commentaire en prose; Op., éd. Fiorentino, I. 1, 242-3. " Divina essentia est infinita. Modum essendi modus possendi sequilur. Modum possendi consei]uitur operandi modus. Deus est simplicissinin essentia... Consequenter in eodein idem fut esse, posse, ;i;jerc, velie, eie. (".onsequenler Dei voluntas est super omnia, ideoque frustiari non j)Olebt neque per alìud... Nécessitas et iil)erlas sunl unum;unde non est formidandum (]uod, cura agat necessitate natura', non libere agat; sed polius imo omnino non libere ageret,
dence. liberté et nécessité, — unité, essence et existence, tout cela s'identiiie au sein de l'Un absolu, comme je te le ferai mieux comprendre à une prochaine occasion. Pour la commodité de la méditation actuelle, sache cependant que la Providence engendre en nous la Prudence. Celle-ci consiste en une certaine faculté rationnelle et discursive, jouant dans l'ordre temporel, et qui y embrasse l'universel et le particulier'. Elle a pour demoiselle de compagnie la Dialec-
alitor agendo quam nécessitas et natura, imo nalurae nécessitas re<iuirit...
Potentia intinila non est nisi sit possibile infinitum Cf. c. xii, v. 7.
Eligit ergo Deus quod vult, dat, scitquc, facitque Non variare potens ipsum non seque negare : Quod vult atque potest est unum prorsus idemque, Xec potis est facere quod non vult esseque factum; Nempe ipsum fatum divina est ipsa voluntas.
Sitmma lerminorum met., éd. Gfrôrer, p. 4^0 : " lUi nihil est conlrarium, sed omnia contraria illi sunt subjecta, ex contrariis omnia facienli... », p. 490 •
Nécessitas... Ejus voluntas est ipsa nécessitas, et nécessitas ipsa divina voluntas ». (Cf. Cremonini : Voluntas est propter actionem, est principium actionis; nulla actio est in Deo. Et, qua-so, quid relit Deus? Alia a se? Vilescet se ipsum; non est indigens! 'De ccelo, p. 385 .
Déjà, Dante, à la fin du Paradis, montrait que la Perfection suprême efface l'opposition de la Nature et de la Liberté, — car, lorsque l'être se détermine conformément à son essence, toute autre détermination se trouve, en fait, supprimée.
' ... « La quai è posta e consistente in certo discorso temporale, ed è una VAZìone principale che versa circa l'universale e particolare... •>
La phrase, vraie accumulation d abstractions, est évidemment malaisée à rendre. Cependant, Kuhlenbeck la « délaye » à l'excès! Nous avons souligné les mots essentiels, qui éclairent cette définition. Il y a intérêt à la comparer à celle de la zy'ivr^i:: aristotélicienne. D'après Aristote, pour régler nos désirs, aveugles et indéfinis, comme la matière dont ils relèvent (Eth. Sic, V, 1."), 11 II)', 8-19. — Polit., A., 9, la-'iS", 1-2: B., 7, l2fi7^ 3-5j, et, par conséquent, opposés à la notion même du Parfait, il faut un principe supérieur, une force arciiitectoniipio, qui n'est autre que la Prudence. La Prudence, c'est l'Intelligence appliquée à l'action, au lieu que la Contemplation, c'est l'Intelligence appliquée à l'Ltre. (Eth. Nie, A., i3, iio3', 4-6, ^oçiav ;j.iv xai 7Jv£7'.v /.al zwti^iv» o'.avoT|T;xâç. ; T., i5, 1 1 1 ;/ , 11-18; K., 8, 1178», 16-19; Z., iï, 1140', 4-'j) S, ii',i\ 8-9; l'j, ii43\ 32-3«i; 1143", !-:.: i3, ii44\ 4-3(1; 1145% i-i; Eth. innij.. A.. 35, 1198", 34, sq.) Quant à Plotin. il écrit : « ...ç;À07ûç;a v.7.\ ~îc,\ Sj3»'o; ih"iZ.i\ jJOTJOi'.av zapr. o'.sÀïZT-.x.fj; XaSouas ... W 01 çcovï,^'.; i-:\<i'y.i<i.ût t;;. y.1.''. -.') zsOoXoj ;xàX/.ov... Et il ajoute, comme Hrvino plus loin {\^. 69) : " 'il oî
tique', — pour guide, la Sagesse acquise, que Ton nomme communément métaphysique -, et qui envisage le caractère
O'.aXî/.T'.xr, /.T.'. f, aoçîa É'xi y.aGoÀO'j xal àûÀ'o; -âvxa ei; /orjj'.v -po^ssoï; -r^ çpovT(ae'.. » f"^/!., Primae III, 6). Bruno a dû se rappeler ces définitions ou ces formules, aperçues à travers la traduction, déjà célèbre alors, de Ficin).
* Pour Platon, la dialectique n'est pas seulement l'art d'interrog^er et de répondre, par opposition à l'érislique (cf. le Ménon, y^^ et le Cratyle, Syo'^), ni même l'art de démêler les liaisons profondes des idées (cf. le Sophiste, io'ò^'"). C'est surtout, c'est essentiellement une méthode qui nous permet de pénétrer plus avant dans le mystère des choses, et qui, portant uniquement sur l'intelligible, n'admetlant d'autre agent que l'àme elle-même, nous dégage peu à peu du relatif, du conditionnel, pour nous conduire vers la cause des causes, vers l'absolu (cf. la République, VI, Sio'', Sii^-'^: VII, 53i'', SSn^-b, 534-a-=). Elle a pour objet le to ov x.al -o vi-'mz, zaî -ò /.ol-ìl tx'jtÒv àil î:£S'jzo; (Philèbe, 58°); car il n'y a qu'une vraie science, celle qui porte sur l'être éternel (ov oui), fixe (iîÉSaiov). pur u'.XiKpivi;), donc, achevé (àX/iOÉaraTov, Ihid,, 58''-59<'). A cette dialectique qui procède, à tour de rôle et suivant les cas, par analyse, par induction, par hypothèse, il y a intérêt à joindre, — si l'on veut atteindre à de plus hautes clartés, — une sorte de dialectique de l'amour qui implique une théi'apeutique morale, une purification des passions, et qui élève l'être humain au-dessus des apparences, des attachements, des plaisirs, de tout ce qui est contingent et éphémère, jusqu'à l'intuition de la suprême vérité. (Cf. la République, VII, 5i4-''>2o passim, et aussi le Phèdre, 84*'' et 200-254 pas.). Plotin déclare que la Dialectique est « oiÀoaosîaç llÉgo; tò 'Ti;jLiwTa-ov •». — Il essaie d'en préciser le rôle : « T--: oè 'r^ òtaXE/.-f/.»)', r^v oeï /.ai toï; -poTÉpot; Ttapao-.òo'va'. ; 'i'j-'. ;j.£v or^ r^ Xoyco -iç>': ï/.inzvj ò'jva;j.c'vr] É'f'.; ûr.îvt, tI te ÉV.aTTOv, y.al tl Toiv »/,/.'•)'/ o'.açipE'., y.a-. t'.ç f, v.rjviûz-t^t v/ o[ç Èati, "/.ai -oS tojT'ov ÉV.aaTov. zal e'. è'jtlv, ci Ènti, za'. Ta ovTa q-O'jx. zal tì [xr; ovTa au, ÏTEpa oè ovtcov : A'jtï, zal -eoî àyaOoj ò'.aÀÉyETa'.,
zal r.iy. u./, àyaOûj Èv.op'jE-. tco voriTÒ) » Distinguant, sériant, ordonnant les
concepts, embrassant la série des êtres, elle va, cependant, au delà du Réel immédiat; et, si elle doit ici-bas se servir de la Logique comme d'un instrument nécessaire, elle est appelée à franchir le cercle étroit des syllogismes (Ibid., Primae III, 4 et 5).
- Sur l'emploi du mot « métaphysique » et sur l'altitude de Bruno à l'égard de la métaphysique (cf. De compendiosa archileclura, Gfrôrer, p. 239. — Camœracensis Acrolismus... (Fiorentino, Op. Ialine conscripta G. B., Napoli, 1879, n. I, pars i, p. 93-96, second article et S([. — De Uinbris Idearum, Int. XXX, A.. (Op., vol. II, pars i", p. 38). — Sumnia terminoruni nielaphysicorum, passim. — De minimo, I, v; II, vi; IV, 1. etc. — Cena della Ceneri, Proœmialc epistola, W., J. 117; L., ii5-6; G. I, (>; Spaccio, W., 11, n'y, i58, 187-188; L., 4'3, 4.^8-59, 489-90; G., II, 14,78, iig. — Eroici furori, W ., \i, 42."); L'.,74i ; G., II, 469)
11 semble <{no Bruno méditait de consacrer un ouvrage spécial aux questions
d'universalité dans tout ce qui tombe sous notre connaissance : cest à l'exercice de la Prudence que ces deux acolytes consacrent tous les fruits de leur activité intellectuelle. Ses deux ennemies, qui tiennent de la nature du Vice, et qui lui dressent des embûches, sont, à droite, F Astuce, faite de ruse et de malice — à gauche, la Bèlise, paresseuse ou inconsidérée ^ Pratiquement, elle se traduit en la vertu de Réflexion'-, — comme la force d'àme ^ se rapporte aux mouvements impé-
métaphysiques, et d'y grouper ses idées personnelles d'une façon plus systématique; dans le De minimo (Op. lat., I, pars 3*, p. 211), il résume ainsi son dessein : « Quaedam vero proprie intrinsecaque natura eeterna, immortalia, incomponibilia, indissolubilia, animae, Dii, Deus, de quibus accura^ius in metaphtjsicis et iis quae de Anima, — Deo nobis suppeditanle tempus — , a nobis definietur ». On veri'a que, dans le Spaccio, il y avait joint la recherche des causes finales et des causes efficientes. 11 est probable que, dans ce traité, aurait pris place l'exposé, à la fois précis et nuancé, de cette philosophie religieuse de Bruno dont parle notre Commentaire, et qui, sur bien des points, se distinguait des enseignements officiels de l'Eglise. Ici Bruno envisage la métaphysique exclusivement comme une (( méthode » dégageant le général et l'universel qui se cachent sous le déroulement des phénomènes. Définition incomplète, même selon Bruno. — Plotin déclare que la métaphysique donne des règles à la morale comme à la spéculation (Ennéades, primae, 111, 6). On s'explique, dès lors, (jiie le plotinien Bruno l'appelle aussi « la Sagesse ».
' Comme Bruno n'indique que deux ennemies (due insidiatrici nemiche), il faut entendre que << versuzia e malizia » développent et précisent callidità, — comme « inerzia ed imprudenzia » éclairent stupidità. — Imprudenzia. au sens latin = inadvertance, inconscience, légèreté intellectuelle.
- Consultativa, latinisme ; consultare = délibérer, réfléchir mûrement, examiner avec soin. Dans son traité De la Fortune, Plutarque s'ingénie à démontrer que la vertu est l'œuvre de la Prudence, — exercice pratique de la Raison, aboutissant à la Sagesse — , et non du hasard ou de la Fortune. C'est la Prudence «pii enseigne à bien user des circonstances et des richesses matérielles. C'est elle, le chef souverain qui ordonne et qui organise.
■^ Chez Platon, le Courage (àvopiîa) prend rang après la Sagesse. C'est lui qui réduit aux [iroportions voulues par le sage idéal du bonheur les élans, souvent généreux, mais quelquefois incoordonnés, du cœur (Oj;j.o;, Lach., ipo'-iQS^ — Rep., IV, 429«-43o'^).
La Tempérance remplit le même office pour l'appétit sensible (î-'.Oju.;»), d'ailleurs plus suspect et moins aisé à dompter /"/îe/)., 68e, 4806, 431^-432'). Si bien que chacune des vertus capitales répond à chacune des facultés de notre àme. Entre le Courage et la Tempérance subsistent, au surplus, chez
lueux de la colore, la tempérance à la coalition^ des appétits concupiscibles, la justice à tous nos actes, — qu'ils saccom-
Plalon, quelques entrecroisements parfois discutal)les, — les domaines du Ou;i.o; et de \'i-:'lj[j.ix semblant alors empiéter Tun sur l'autre, (df. Piat, op. cit., p. 2r)9-26o.)
Pour Aristote, les diverses vertus se subdivisant d'après les « puissances » dont chacune d'elles est l'achèvement f £"</(. Xic, A.. iS.iio'i", 23-34; 1102"^, 1-34: iio3% i-io), le Courage se référant au Oj;j.o':, la Tempérance à l'i-iO-jaia, la Prudence à l'ordre rationnel (Elh. Xic, V, 11.1117', 4-'J5 i3.iii8% 23-33, 1118", 1-4 et 27-28; 14, 1119% 1-4)! il en résulte que, sur chaque plan de notre activité, chacune de ces vertus occupera le milieu entre les passions extrêmes : le Courage, entre la Peur et la Témérité; la Tempérance, entre l'Insensibilité et la Licence dévergondée (Elh. Xic, 15. 2, 1104*, 20-27; 7» i'^?") ^^ ^^ ''•î- ' 1 107'', 4-8, 8-iG ; I\ I), 1 1 1 .")', Ilio': II, Il 17", 4-5 ; i3, 1118% 23-33 ; 1 1 18'', 1-4, 27-28: 14, itKJ") '"4: -^- '""'^' ^l'o'j 1122", çOcioîtai fj àvooîîa 'jt.'j tyJ; UTCcpSoX'^ç /.y.[ -r]; ÈÀÀîikfo;, j-'j oï -f]; a£aoTr,To; 3to!^îTa'.. (Ibid., 2, 2, 7). De même, en ce qui concerne les vertus dérivées : par exemple, la Libéralité qui se rattache au Courage et au Ojao:, se situe entre la Prodigalité et l'Avarice, ((^f. chez Plotin, la classification des vertus qu'il appelle « politiques » : (ai -oÀtTizai Àsyoaivai àoîTa;) : çpovr,^'.; aÈv ~îpl to Àoy-toa^vov, àvopsîa 5È îiêpl -à O'jtjiojiJLevov, ■jf.)^ oos'jvr, ÒÌ Èv oaoÀo^jiJt T'.v-. /.a-. •suu.S'ovîa i~'.O^J|J.r^^:•.y.ou ~pò; XoY'.aijLov, otx.ato- 3JVT, oï tViV i/.i'j-oj TO'jT'ov óaoij oîy.H'.o-pavîav ip/vj;' ~to>. zal toj apyÉìOa'.. (En,,
Priraae. 1. Il, i . Sur leur e rôle '» : ... ■/.■x-T.y.on'j.ojz'. ovt'o; ópi^oj^a; zal
|j.îTpo3aai Tx; £-'.0j;x:7.;, ■/.%''. óÀ"j; tx rrâOr, aîTpojsa;. ■/.%': t]yî-jocr; ooça; àca'.pojTXi, ... Tò» Tòiv aôpîsTtov ï?w Elva;. (Ibid., 1).
^ Consentimento. Quelques pages plus loin, à propos de la Loi, ce même terme est employé dans le sens de « soumission » : ... introduce l'umile consentimento. — En se rappelant le rôle attribué à la Tempérance par les maîtres de la pensée grecque, on pourrait donc être tenté de comprendre que cette Vertu a pour but de soumettre, ou de maintenir en ordre, en harmonie les tumultueux instincts qui relèvent de lappétit concupiscible.
Mais le contexte et le dessin général de la phrase s'y 0[)poscnt : le courage se rapporte à " l'impeto del iraeundia d (cf. la théorie de Platon sur le Ojixo;); Bruno ne dit pas qu'il ait mission de l'apaiser. De même, la Tempérance concerne l'accord secret, la coalition menaçante des forces de l'appétit concupiscible. Le texte n'ajoute pas, mais laisse entendre qu'elle doit maîtriser ces forces. Ki'ihlecibeck traduit par « Komplotl ». — Selon Platon, les plaisirs de l'appetii sensible, — précisément, parce fju'ils sont en mouvement, et parce fju'intéressanl la matière, ils rcssortissfiit au genre de l'Infini, — ( Phileb., fi3'*-«) engendrent tòt ou tard le désordic cl, [)ai- eonlre-toup, la douleur et le regret. Ils sont d'aulanl plus instal^les et irréels en leur fond fju'ils reposent sur des « opinions fausses » (Ibid., 'AC)'^-\i\ ^',". — /^7'■, I-\, •'")86'-'i). Platon ne les admet donc' «ians la délicate syntiièse du bonheur que d'une manière
plissent extérieurement, ou qu'ils ne sortent pas de notre for intérieur '.
Saul. — Tu estimes donc qu'en nous lu Prudence est comme une émanation de la Providence, et que, dans le monde des archétypes, celle-ci correspond à celle-là, dans le monde
restreinte, — dans la mesure où le réclamenl les exigences normales du teml)érament et de la vie affective, et la conservation de l'espèce (Phileh., ôa*". 60', et aussi Gori/., 'jgS'^ et sq ) Les plaisirs du cœur (Oj;j/ì'c), quoique moins mélang-és et moins fougueux que ceux de l'appétit sensible, relèvent encore du genre de rinfini; par suite, ils doivent trouver une mesure en dehors d'euxmêmes. (Rep., IX, :>H6^; Philèbe, 3G-44 pas. et 63«.)
' Selon Platon, la Justice (ò-.xa'.oajvri), qui occupe le quatrième rang dans la hiérarchie, a pour fonction d'établir, dans l'individu comme dans lEtat, l'harmonie totale. Elle assure donc la synthèse des trois autres, ou plutôt, elle leur sert de lien immanent. Comme la Vérité et le Bien, elle est universelle. Elle ne distingue pas entre amis et ennemis. Elle proportionne l'honneur au mérite, {Rep., II, 352«, 354^, IV, 428', 433'-434=; 44i<:-444e, et aussi -.'Crii., 47'-4«"- — Gorrj., 5o3''-5o4'', 5o6''-.")07f^, ."ioS». — Lois, I, 63i'-()32; IV, "jo'î^-joô^ 707'', 7i3''- 71/,': V,744b-=; VI, 756e-758a, 77o*-77''; VH, Sif.)
De la notion du Bonheur découle une série d'inviolabilités personnelles (|ue représente le Droit civil. Celui-ci est garanti par la Société, qui est d'institution nécessaire, et qui, par un ensemble de lois, restreint au profit de l'intérêt général le jeu des volontés individuelles, — Dieu, en raison même de sa perfection, tendant à les harmoniser toutes dans la Justice, purification de l'égoïsme originel.
Platon distingue entre la justice « arithmétique » et la justice « géométrique », — plus souple et plus nuancée.
Aristote reprend et précise les idées du Maitre (cf. Piat, op. cit., Aristote, p. 3 19-325 et 349-35 1). La justice, selon Aristote, a pour objet le Droit. Le Droit, de son côté, prend sa source dans l'idée du bonheur. L'obtention du bonheur, — bien suprème, — implique certaines inviolabilités individuelles et entraine une série d'exigences, d'après lesquelles doit se régler la conduite des citoyens entre eux, et qui constitue le droit civil, f Eth. Nie, E. 3, 1129', 17-19; \, ii-3o\ 2-4; 5, ii3o'', 3o-33; — (r), 11, 1160% 11-14. — l'olit.. A, 2, i2r)3% 9-1J). Mais ce droit civil n'a ni assez de précision pour embrasser l'infinie et mobile variété des relations humaines, ni assez de force pour endiguer le débordement des appétits I Eth. Xic, E. 10, i i34",3i-32. — Polit., A, 2, i2r)3% 27-38 |>3S.). II faut donc qu'il trouve un complément et un appui dans l'ordre social (Elli. Xic, E, 2, 1129*, 14-19).
Le droit écrit et positif ne saurait, d'ailleurs, prévaloir contre le droit naturel, qui demeure la pierre de touche d'après laquelle on doit, le cas échéant, redresser, avec délicatesse d'ailleurs, les décisions arbitraires et
physique. C'est cette Prudence qui fournit aux hommes, en quelque manière, le bouclier ' grâce auquel leur raison se sent plus forte pour résister à Tadversité. C'est elle qui nous enseigne à prendre de plus promptes et plus complètes précautions, lorsque nous avons à craindre la menace de pertes^ trop lourdes. C'est elle qui, dans l'action, permet aux êtres un peu inférieurs^ de s'adapter aux réalités du moment, aux circonstances, — sans que l'àme ou la volonté, qui s'en accommode, subisse en son fond aucun changement, A ceux que favorisent ses heureuses inspirations * il n'arrive rien d'inopiné, rien d'imprévu; car, s'ils n'ont d'appréhensions sur rien, ils s'attendent à tout; s'ils n'ont de soupçons sur rien, toujours ils sont sur leurs gardes : comme ils se rappellent le passé, ils organisent, en effet, le présent et prévoient l'avenir.
Maintenant, dis-moi pourquoi la Sagesse succède de suite à la Prudence et à la Vérité.
SoF. — Il faut distinguer, comme pour la Vérité et la Providence, deux espèces ■" de Sagesse. L'une est la Sagesse suprême, à la fois supérieure au ciel, et, si j'ose dire, située par delà cet univers ; elle s'identifie à la Providence ; elle est en même temps œil et lumière : œil qui se confond avec la
caduques. (Rholh., A, i3, iSjS"", 1-17, et i5, iSjo», 22-35, iSjB", 1-2. Cilation des vers fameux de V Antigone de Sophocle. — Eth. Nie , E, 14, ii37", ii-3/,). Le " juste » se situe entre les deux extrêmes (Eth. A'jc, E, 6, ii3i", 9-33; ii3i\ 1-24; et 9, ii33', 29-33).
• Souvenir du bouclier, de <• l'éi^ide » de Minerve, déesse de la Sagesse. - Diupendii, dépenses, charges, pertes (latinisme).
" Aijenli inferiori = ceux qui, dans l'action, apportent des capacités réduites, des moyens restreints. Ces êtres, moins bien « armés », doivent s'adapter aux milieux, aux conjonctures : il leur faut, à tout le moins, une certaine souplesse et le sens de l'opportunité.
♦ Bene affetti, au sens latin, indiquant les « dispositions » morales. 11 s'agit de ceux ({ui sont « bien inspirés » par la Prudence.
^ Cf. aussi : Della Causa, W., I, 233-34 '■> L.., aa, 8-7; C, 1, 170-171. — W., 1,275-27^; L., 271-272; G., 232-233. — \Y-, I, 287; L., 284-5; G., I, 25o. — Cabala, W., II, 270; L., '")78-79; G., Il, 243. — Eroici furori, W., II, 407-8,
lumière, lumière qui se confond avec l'œil'. L'autre est une sagesse dérivée, terrestre, inférieure. Ce n'est pas la Vérité même, mais elle l'exprime et elle en relève; ce n'est pas le soleil, ce serait plutôt la lune^ ou la terre, bref, un astre empruntant à un autre son éclat. Ici, de même : il ne s'agit point de la Sagesse par essence, mais par participation', absolument comme l'œil, qui^ recevant lumière et clarté d'un fover extérieur, étranger, est un organe de vision non point par sa vertu substantielle, mais grâce à un secours du dehors : son existence, il la tient d'autrui, elle ne lui appartient pas en propre. La raison en est qu'une telle sagesse n'équivaut pas à l'Un, à l'Etre, au Vrai ; mais c'est à l'Un, à l'Etre, au Yvai qu'elle ressortît; c'est à eux qu'elle se rapporte, par enx qu'elle opère, en eux qu'elle est comprise; bref, c'est d'eux qu'elle dépend. Quant à la première, elle demeure invisible; supérieure au Tout*, qu'elle pénètre et imprègne cependant de toutes parts ■'*, elle ne peut être ni représentée ni conçue. La seconde,
428-9; L., 72.3-4, 745; G., II, 443, 4/5. — Oralio valedicl. (Op., I, i, i3-i5). — (Cf. Piotili, Ennéades, quintae, VIII, 5), râv^a ò>, rà y.YvotjLsva. ihi TS/vrità cVt; ç'jT'.xi el'r,, aosîa tt; -oizX, /.al t^vv.tou Trjç -o'.rjai'o: -avTa/oj -josta. Plolin distingue la Sagesse « par essence » de la Sagesse « dérivée ».
' Image analogue chez Plotin [En. quinlae, V, 7, lignes 3o-.'î4). En lalin, lumina a ce double sens, non seulement chez les poètes, mais même chez les prosateurs (cf. p. ex. Cicéron, Tu^iculanes, \' . 38).
- « Tutte lintelligence son significate jaer In luna, in quanto che son partecipi d'atto e di potenza, per quanto, dico, che anno la luce materialmente, e secondo participazione, ricevendola da altro ; dico, non essendo luci per sé e per sua natura, ma per risguardo del sole, che la prima intelligenza; la quale è pura e absolula luce, come anco è puro e absoluto atto. » — Eroici furori, W., Il, .365-66: L., 678-79 ; G., II, 384,
^ C'est la « ixiOzX-i » platonicienne. Sur la Beauté « par participation )> (cf. encore Eroici furori, W., II, 369-871; L., 682-684; ^-j H? ^go-lJga).
' Sapientia desursum descendens (Jac, III, i5 B).
^ « L'atto della cognizion divina è la sustanza de l'essere dì tutte cose: e però, come tutte cose o finito o infinito hanno l'essere, tutte ancora sono conosciute e ordinate e proviste. La cognizion divina non è come la nostra, la quale seguite dopo le cose; ma è avanti le cose, e si trova in tutte le cose, di maniera che, se non la vi si trovasse, non sarrebono cause prossime et secondarie. » {Spaccio, W., II, i5,")-6; L., 455-6; G.,II,74).
au contraire, a son imac^e "ravée dans le firmament; elle se définit' clairement dans les esprits, se communique par les paroles, se répand- par les arts, s'affine'* par les discussions, se précise'' par les écrits. Quiconque se targue de savoir grâce à elle ce qu'en fait il ne sait pas, n'est qu'un sophiste téméraire. Quiconque nie savoir ce qu'il sait témoigne de l'ingratitude envers l'intellect agent; il injurie la Vérité, il m'outrage. Se classent dans la même catégorie tous ceux qui ne me cherchent pas pour moi-même ou suivant l'attrait de
' Illustrala, expliquée, éclaircie, définie, et non pas « céléljrée ». ^ Digerita, Kiihlenbeck traduil par « dargestellt ». C'est dire qu'il se reporte à l'un des sens du latin diyerere (;= exposer, étaler de-ci de-là aux regards). Traduction admissi])le, — s'il est vrai que les divers arts, dans la pensée de Bruno, fournissent une sorte de transposition, d'exjoression conci'ète, imagée, harmonieuse, de cette Science souveraine, au service de laquelle ils mettent leurs moyens techniques.
Nous devons, cependant, signaler une légère difficulté. Pounjuoi Bruno emploie-t-il digerita au lieu de digesta, \raie forme du participe passé latin du verbe digerere, et que Ion rencontre également en italien?... Cette dernière langue nous offre deux verbes, de souche commune : digerire (digérer, examiner, méditer), digestire (arranger, diviser, par analogie avec les locutions latines : digerere in ordinem, Jus civile digerere in genera, Cicéron, — puis, étudier à loisir, et, finalement, digérer). — Or, ces deux verbes comportent, on le voit, l'idée d'une assimilation intime que Bruno a bien pu conserver, de même qu'il a gardé la forme italienne du participe. Peut-être a-t-il voulu indiquer que, sans excéder leur fonction spécifique, mais, au contraire, en demandant à la Sofia une bonne part des connaissances spéciales que cette fonction exige, les .\rts profitent de la .Science, comme le corps des aliments qu'il absorbe?
3 Kiihlenbeck traduit par verherrlicht : illustrée, honorée. Traduction inexacte, à notre avis :
\'ingt fois sur le métier rcnieltcz votre ouvrage; Polissez-le sans cesse et le repolissez.., conseille Boileau.
La Sofia se définit dune fac^'oii de plus en plus rigoureuse et détaillée dans les discours, dans les discussions orales, ])ar le jeu même et le « frottement » (polire) des idées qui, en s'opposant, se précisent les unes les autres. L'esquisse, d'abord vague, gagne en clarté et en relief.
* Delineala, car, plus nîûris et plus calculés que les paroles, les écrits |)euvent revêtir la Sofi;i de formules encore ])lus nettes, qui rcïxprimonl d'une manière plus adéquate, et qui en dessinent, pour ainsi dire, le contour (delincare).
eette vertu suprème, par amoui' de cette divinité qui est audessus de tous les Jupiter et de tous les cieux '. uiais siuiplement, afin de me vendre pour de l'argent, des honneurs ou toute autre sorte de profit, — ou encore, non pas tant pour posséder- la Sagesse que pour en avoir la réputation, — ou pour rabaisser, harceler, faire soull'rir autrui par une rigoureuse censure et de sévères critiques. Les premiers sont des misérables, les seconds des vaniteux, les derniers des méchants à l'âme vile. Au contraire, ceux qui me cherchent pour s'édifier eux-mêmes font preuve de prudence ; ceux qui m'étudient en vue de l'édification d'autrui montrent de l'humanité, et ceux qui me poursuivent d'un zèle désintéressé, de Tardeur à s'instruire^. Quanta ceux qui sont alors poussés par Tamouri de la suprême et primordiale Vérité, ce sont réellement les sages, qui, par voie de conséquence, sont aussi les heureux*.
* Aristote déclarait, lui aussi, que l'intention, incluse dans 1" « option " morale, doit être désintéressée. Il faut aimer et pratiquer la vertu pour ellemême, pour sa I)eauté, pour sa valeur universelle, parce qu'elle coordonne nos actes en vue de la félicité à la fois personnelle et sociale. ( Eth. Nie, T. lo, 1 1 lô", io-i3, 21-24 ; 1 1> 1 1 iG"", 33-36; 1117", 1-9. — A. 2, 1120', 23-24 ; 3, iio")», ■28-33; iio5\ 1-18. — Z. i3, ii44% i3-?o). Même idée chez les Stoïciens, qui poussent au plus haut de^'i'é l'idéalisme moral.
■' « Posside sapientiam ; acquire prudentiam; arripe illam, et exaltabitte; f^lorificaberis ab ea, cum eam fueris amplexatus. » (Proverbes, iv, 7, 8).
^ Curiosi. Il ne s'agit pas dune curiosité malsaine, indiscrète, mais de la généreuse inquiétude (cura) qui incite l'esprit à étendre toujours le champ do ses connaissances, sans se laisser guider par aucun autre calcul, et en toute liberté (absoIutus = dégHgù).
* Pour Socrate, la vertu par excellence est la sagesse, ou science générale du bien. Les autres vertus rentrent dans la sagesse, étant, chacune en particulier, la connaissance d'une seule espèce de bien. Ainsi, la tempérance est la connaissance des biens véritables qui s'opposent aux faux biens, appelés « plaisirs » ; le courage est la juste appréciation des maux apparents qu'il ne faut point craindre, comme la maladie et la mort, et des maux véritables qu'il faut fuir, comme l'injustice: la justice, enfin, est la connaissance de ce qui est permis ou défendu soit par les lois divines, soit par les lois humaines.
Etre heureux, selon Platon, ce n'est point cueillir au hasard le plaisir qui s'offre, sans en connaitre la ([ualité, sans en mesurer la répercussion. Le bonheur est une synthèse haruionieuse de plaisirs où la vie, prise dans .son
Saul. — GommeiiL se fait-il donc, Sofia, que tous ceux qui jouissent à un égal degré de ta possession, ne soient pas animés
ensemble, trouve son maximum de jouissances. (Prolag., ,353-358 pas,; iîep., YI, 5o5-5o6; PhiU-be.^ C>i-Q'i pas.)
Pour Platon, c'est la Sagesse qui, classant chacun d'eux d'après son degré d'eurythmie et de pureté, d'après son caractère plus ou moins « fini ». selon qu'il échappe plus ou moins à l'écoulement du Devenir pour participer à la fixité de l'Etre, et déterminant le meilleur usage que l'on en peut faire, construit cette harmonieuse hiérarchie Je plaisirs en laquelle consiste le vrai bonheur. (Bep., IX, 586 d. — Phileb., 22 c, 33 b-c, 63 a, 63 e, 64 a, 66 e.)
Construction malaisée et subtile, qu'elle réalise en fonction d'un idéal qu'elle-même emprunte à la Vérité. Celle-ci représente, en effet, « la mesure adéquate de l'Etre », en sorte qu'elle s'identifie avec le Beau : or, la norme du Beau dérive elle-même de l'idée du Bien, sommet brillant du monde ntelligible. (Men., 78b-79b, Sj d-Sga; Eulhyd.. 2793-281 e; Rep., iV, 442e; Lois, 1, 63ie-632d, III, 6()6b-697e, V, 726a-729e, IX, 870 b. — Philèb., 64d-65a, 66 e.). Dès lors, la Sagesse, connaissance du Bien, renferme tout ce qu'il y a d'ordonné, de fini, de réel, dans le bonheur. L'être a sa raison dernière dans l'idée du meilleur. Or, le meilleur est qu'il enveloppe le plus d'ordre possible, afin de produire le plus de bonheur possible. Cette joie sans mélange et sans désir, qui résulte de la connaissance du Bien, est, par son essence, immortelle. Avant d'atteindre à cette haute vertu, il est, d'ailleurs, permis au commun des hommes de s'exercer d'abord à la simple « vertu d'opinion », où s'attarderont plus ou moins longtemps les âmes peu aptes à ce que Platon nomme la Dialectique, ou dominées encore par l'élément passionnel. (Rep., II, 375b-376c; III, 410 c-e-V, 474 e-476d; VI, 484 a- 487 a, 49oa-492d; VII, 5i9c-e 52ib; XII, 963 a fin. — Phaed., 249 d-25o e. — Theaet., 191 d-c, 1946-1953. — Lois, III, 696 b-d. — Tim., 86b-87b.)
A la fois lÌK'orif/ue et pratique, la Sagesse est donc la première des vertus, en tant ({ue, fondée sur la Vérité et sur l'idée du Bien, elle coordonne les plaisirs. ( Alcib., I i33 c. — Euthyd., 279a, 281 e. — Banq., 202 a. — R^p., VI, 5o5 d-5o6 a. — Phaed., 239 b.) C'est elle qui préside au chœur divin des vertus, puisque, dans tous les ordres de notre activité, c'est elle qui définit la « mesure » et qui nous engage à l'ériger en loi, en principe dominateur. En un sens, elle est la « cause formelle » des autres valeurs éthiques.
Selon Aristote. le plaisir parachève l'acte. Ce qui procure à chaque être sa jouissance la plus douce, c'est l'harmonieux exercice de l'activité qui le spécifie, — donc, en ce qui concerne l'homme, l'exercice de l'activité intellectuelle. D'ailleurs, à mesure que l'énergie dont il émane gagne en noblesse, le plaisir augmente et se purifie. Aristote estime donc que la vie « contemplative » est la source des joies les plus profondes, les plus durables, et qui, au reste, se suffisent à elles-mêmes (Eth. Nie, A. 6, 1097 b, 24-34; 1098a, 1-17. — I. 9, 1169I), 3o sq. — • K. 4i 1174^^5 '8-33: 6, 1176b, 26-35;
des mêmes sentiments? Que, parfois même, l'édification morale soit moindre chez celui qui te possède le mieux ' ?
1177 a, i-ii. — 7, 1177 a, 12-18; 1177b, 20-3i ; 1 178 a, r)-8. — 8, 1 178 b, 7-27. — f), 1x793,22-32.) Le Bonheur, loin de consister en une hiérarchie de plaisirs superposés, est comme la fleur suprasensible, qui couronne le développement rationnel; il s"y ajoute comme par surcroit, car, dans son efFort pour faire régner l'Ordre, en soi et autour de soi, le sage témoigne d'un grand désintéressement. Il se répand parla bonté, il tend à l'Universel. (Ibid. 1 , 4! i i^G a, 12-17 ; ^5 1 168 1>, 25-35, 1 i6y a, 1 1-32, 1 169 b, 20-35.)
Ainsi conçu, le Bonheur, qui comprend le meilleur de nous-mème, revêt une e.\cellence quasi surhumaine, et mérite nos hommages (T-.tjLrî). Il implique tant d'éléments et d'exigences que la plupart d'entre nous ne le réalisent que dune façon partielle. Le plus souvent, il reste pour nous une « limite » idéale. Le bien moral, loin d'avoir, comme chez Platon, son principe en une transcendante L'nité qui nous serait plus ou moins accessible, est donc le fruit direct d*^ l'activité de l'être humain. Le plaisir est bon dans la mesure de l'acte qui, en lui, s'achève. Celui-ci, à son tour, l'est dans la mesure où il s'imprègne de raison. La vertu de l'homme est ce qui constitue la plénitude de sa fonction spécifique. (Elh., Nie, B. i, iio3a, i4-i5. — 5. iio6a, 14-24; 6, 1107a, 6-8. — Met., A. iG, 1021 b, 20-23. — Eth. Eud., B. i, 1220a, 4"4' '■ cet ouvrage, dont on a discuté l'authenticité, est peut-être le plus « platonicien » des traités d'Arislote.)
Pour les Sto'iciens, seul, le sage est heureux et libre, parce que, versé dans les secrets de la nature, connaissant son âme, les limites exactes de son pouvoir, discernant — comme le dit le Manuel d'Epictète — les choses qui dépendent de lui et celles qui échappent à ses prises, affranchi des préjugés changeants et du caprice des législateurs, maitre de ses passions, il n'obéit, par une adhésion volontaire et consciente, qu'à la loi de lOrdre universel, exprimée en lui par la Raison (òpQ'';, xo-.voç Ào-'o;) : émanation ou parcelle de l'Ame du monde, la Raison individuelle traduit, en effet, les arrêts de la Finalité nécessaire qui dirige le Cosmos, — de la Force (tovo:) immanente qui veut la réalisation du Bien. Considérée non seulement comme l'accomplissement extérieur de cette loi (tò y.xOfizov), mais encore, comme une disposition habituelle de l'âme (s?;;, zaTo'pO'paa), comme une manière d'être normale, la Vertu est la source de la plus haute félicité. — Saint Augustin définit la philosophie " amor sapientiop ». De ord., I, c. xi, n. 3-2. Et aussi De civit., Vlll, c. 11; DeTrinil., XIV, c. i. Cet amour de la sagesse conduit à la béatitude. (Cf. le De Vita Beala et aussi le De civit., XVIll, c. xli.) Béatitude, d'ailleurs, incomplète ici-bas, et qui ne se développera pleinement que dans l'au-delà, dans le céleste royaume (cf. notre commentaire).
' Objection à la doctrine socratique, selon laquelle le vice provient de
li^norance ».
SoF. — D'où vient, Saulino. que le soleil ne réchauffe pas tous ceux pour qui il brille et que, pai'fois même, il réchauffe moins celui qui. pourtant, reçoit de lui plus de lumière?...
Saul. — Je t'entends, Sofia 1 Je me rends compte que c'est toi qui, de diverses manières, contemples, comprends, et nous expliques* cette Vérité : voilà bien les effets de cette souveraine influence de ton être, vers lequel, par les multiples et différents deçrés d'une échelle idéale, en une fervente ascension qui tend à ce haut but, s'évertue l'aspiration de tous les hommes. Car c'est une seule et même fin qui s'offre et se propose à la variété des goûts individuels, et qui incite à se manifester, selon telle ou telle mesure, les capacités intellectuelles -, — le terme de ces efforts restant cette seule A'^érité, une en son «absolue siinplicité ^. Or, personne ne peut l'atteindre, cette Vérité, personne en ce monde n'est de taille à la saisir complètement. Car elle ne saurait être comprise, ou au sens plein du mot. totalement embrassée que par celui en qui, essentiellement, elle réside ; et cet être n'est autre qu'elle-même'* I C'est pourquoi, on n'en perçoit du dehors, on n'en découvre qu'une
' ExplicJii. latinisme. Explirare ±= dé|)loyor, dérouler dcvanl nos yeux.
- Il Attuare diversi suggelli de virludi inlellecluali » : faire passer de la virtualité à l'acte, faire se traduire au dehors les capacilés inlellectuelles
allusion à la fameuse Ihéorie d'Aristote sur la « puissance » el « l'acte »).
' Giudicate voi. Posseto quindi montar al concetto, non dico del summo od ottimo principio, escluso della nostra considerazione, ma de l'anima del mondo, come ò alto di lutto e potenza di lutto, ed è tutta in lutto; onde al fine, finto che ait-no innuiiieraJjili individui, ogni cosa è uno, e il conoacrre quexta unità è il scopo e termine di tutte le filosofie e conteniplnzioni naturali : lasciando nesui termini la più alta contemplazione, che ascende sopra la natura, la (|uale a (dii non crede è impossibile e nulla.
— 1-^ vero; perché, se vi monta per lume sopranalurale,non naturale. (Della Causa, W. l,z-j^; L. 271-2; G. I, a.'ìa, et aussi Sunima terni, (op. I, IV, 100.)
♦ Dieu, t'tanl forme pure, contient la forme de toutes les formes, donc, possède la connaissance à son degré suréminent. Mais sa science n^a rien de discursif; elle ne procède ni par analyse, ni par synthèse. C'est un acte pui-, une intuition souveraine qui embrasse la propre existence de Dieu et, dans l'ordre de la création, le général el le particulier qui s'y trouve inclus. (Saint
ombre, ayant avec elle quelque ressemblance; on n'en surprend qu'un retlel, une apparence Ionie en surface '. Nul icibas, sous TacLion de la Providence el par l'effet de la Prudence, ne réussit à s'en approcher plus que toi, Solia, quand tu conduis vers elle toute la série des écoles, dont l'aspiration se traduit de mille façons : par une admiration étonnée'^, par l'allégorisme, par la méthodique recherche.. — les uns opinant, d'autres jugeant et décidant, d'autres se contentant de la magie naturelle, d'autres procédant par divination superstitieuse, par voie de négation, ou d'affirmation, ou de composition, ou de division, on de définition, ou de démonstration, d'autres faisant appel à des principes d'expérience ou à des principes révélés^. Pendant ce temps, la Déesse, qui ne semble présente nulle part et qui n'est cependant absente d'aucun
Thomas, Sunt. Theol., qu. 14, art. i en enlier, a. 2 et 3, a. à. a. 7, a. 11, a. 14 conci.).
1 « ...in superficie e maniera di faccia » (cf. l'expression : racconto che non a faccia di vero — récit qui n'a aucune apparence de vérité.) — En latin, facies a souvent le même sens.
- Admirando. — Pour Saint Thomas, l'étonnement est le commencement de la science. De fait, les esprits superficiels, qui ne sont frappés de rien, qui regardent avec une sorte de paisible indifférence le jeu complexe des forces naturelles, n'éprouvent pas le Ijesoin d'interpréter, d'expliquer, ni môme de cooi'donner les phénomènes physiques. C'est de la plus noble des inquiétudes que naît la recherche scientifique. Lucrèce avait déjà exprimé cette idée en termes saisissants.
' Enumération assez complète, quoique présentée sans un ordre suffisant, des diverses méthodes.
Inquirendo désig-nerait celle d'un Bacon, ou, déjà, celle des alchimistes dont M. Berlhelot a loué les fécondes recherches.
Paraholando, celle des théologiens, orthodoxes ou hétérodoxes (comme Scot Erigène, Amaury de Bène, David de Dinant) qui pratiquent l'allégorisme mythique. (Cf. Picavet, Ilisl. g. cl comp. phil. ined.)
Giudicando e dderminando, — celle du dogmatisme scolasticjue qui, par exemple, chez un saint Thomas, nie, affirme, compose ou combine, divise et définit, tour à tour, à travers un grand luxe de thèses, d'objections, d'instances, et qui pousse la minutie jusqu'à exagérer parfois les procédés de la logique péripatéticienne.
Naturai magia o divinazione, — celle des nombreux tenants de l'occultisme,
lieu, fait relenlir sa voix; elle déroule, pour ainsi dire, aux resrards de notre sensibilité, telle une œuvre écrite, la succèssion des choses ou des phénomènes naturels; et, comme si elle entonnait* un liymne dans le mystère de l'esprit, elle s'exprime par la représentation des choses visibles et des réalités invisibles.
SoF."- — Après la Sagesse vient la Loi, sa fille; c'est par son entremise que la Sagesse veut agir et apparaître pratiquement efficace ; c'est grâce à elle que les princes voient durer leur règne, que se maintiennent royaumes et républiques. Tout en s'adaptant au tempérament et aux mœurs des peuples et des races^, la Loi réprime certaines audaces par la crainte
dont nous ayons parlé à la fin du second chapitre de notre Courant liberfin.
Sur ralchimie, sur l'astrologie, sur la magie, G. Bruno partageait la plupart des idées ou des superstitions de ses contemporains. Il connaissait et prisait fort les écrits de Pic de la Mirandole, de Cardan, et surtout ceux de Paracelse et d'Agrippa de Nettesheim. qu'il cite avec éloges. A ce sujet, cf. plusieurs notes de notre Courant libertin, p. 060-062.
« Principii acquisiti — principii divini » — celte antithèse résume bien l'opposition fondamentale des deux méthodes extrêmes.
D'après le Philèbe (aòe-Soc), il existe une âme cosmicpie (âme royale), dont les âmes particulières procèdent par voie d'émanation. On conçoit, dès lors, la possibilité de l'inspiration, — lésâmes individuelles communiquant, à travers l'âme mondiale, avec Dieu même qui possède la science de l'avenir comme celle du présent (cf. le Ménon, 99 e-iooc; le Phèdre, 244 a-245 a; le Tiniée, 71 d-72d). Chez certains individus privilégiés, par faveur divine, la sagesse va jusqu'à créer « l'inspiration )>, qui, démêlant toutes les causes, convertit à son profit toutes les chances de la fortune (Eulhyd., 279 c-280 b : l'cj-j/îa).
1 (( Dieu a représenté les choses invisibles dans les visibles » (Lettre de Pascal et de sa sœur Jacqueline à 3/™* Périer, leur sœur, éd. Brunschvicg, p. 88 et Pensées, section X, même édition, passim). — Sur la « venazione » de cette 'Vérité (cf. Eroici furori, W. H, 406-409 ; L. 721-725 ; G. Il, 441-445) — et la classification — écrite « cum grano salis » — de la Cabala del Cavallo Pegaseo (W., H, 271-272; L., 58o-58i ; G. II, 245-246).
- Lagarde et Wagner attribuent ce discours à Saulino, en soudant ce paragraphe au précédent. Nous croyons, corhme Gentile, qu'il est plus logique d'attribuer à Sofia ces considérations sur la Loi. La disposition des « répliques » ne change, d'ailleurs, en rien lo sens (Je ce passage.
3 (Cf. Platon, Lois, V. 7',8d-e; lU'inihliquc. VI, 491 d; VIII, 534 tl-c)- Selon
et fait qu'au milieu même des scélérals, la vertu demeure en sécurité '. C'est elle qui entretient le remords dans la conscience des coupables, redoutant la justice et appréhendant les supplices. Avec ses huit ministres : la peine du talion, la prison, les coups, l'exil, l'inlamie. l'esclavage, la pauvreté, la mort, elle chasse l'orgueilleuse arrogance et fait naître à sa place l'humble soumission. Jupiter, après l'avoir admise dans le ciel, l'a élevée à cette dignité, à condition que, par ses soins, les puissants ne se reposent point tranquillement sur leur souveraine domination, ni sur leur force. En se référant toujours à cette Providence plus haute et à cette Loi d'essence supérieure qui, comme celles d'ordre divin et d'ordre naturel', détermine la loi civile, elle a mission, en effet, de leur faire comprendre que, pour ceux qui réussissent à s'échapper des toiles d'araignées, sont préparés filets, pièges, chaînes et fers. Car la Loi éternelle a décidé que plus on est puissant, plus on doit être énergiquement dompté et maîtrisé, non plus sous la chape et dans le cachot du prisonnier banal, mais sous une chape plus lourde et au fond d'un réduit pire encore 1 — Une autre tâche lui a été tracée et confiée : elle s'occupera avec un zèle vigilant et rigoureux des intérêts à la garde desquels, dès le principe et par finalité spéciale^, elle a été destinée : je veux
Platon, la loi n'a qu'une valeur relative; mais, en fait, c'est la seule forme sous laquelle la Raison puisse pénétrer dans la vie sociale (Lois, IX, SySd).
' Sicura = à la fois secura (latin) et tuta.
- Cf. notre (Commentaire.
^ Prima e principal causa è stata ordinata. 11 s'agit de la cause finale : le monde a été «organisé o en vue du plus grand bien possible de la collectivité. Bruno partage cette conviction avec Platon. Dieu, selon Platon, gouverne le monde par amour; la loi qu'il suit dans la direction de son œuvre, c'est toujours l'idée du meilleur. Sa providence s'étend de l'ensemble jusqu'aux plus infimes détails, mais sans cesser jamais de subordonner la partie à l'intérêt du Tout. " Toi-même, chétif mortel, tu entres pour quelque chose dans l'ordre général et tu t'y rapportes sans relâche... Toute génération se fait en vue du Tout, afin qu'il vive d'une vie heureuse... » (Lois, X, 899 d-9o4e; cf. aussi le Gorgias, 479 b-c et la liépub., II, .579 a-38oa). <( Nous déclarons qu'il n'y a de politique et de lois vraies que celles qui tendent au Lien général. » (Lois, IV, 710 a-b.)
dire, de tout ce qui concerne la société humaine, la communauté civile. Elle s'en acquittera de telle sorte que ceux qui détiennent la puissance trouvent quelque appui chez ceux qui en sont privés, que les faibles ne soient pas écrasés par les forts, que les tyrans soient déposés', que Ton mette à leur rang et que l'on y conserve les gouverneurs et les monarques amis de la justice, que soient favorisés les Etats libres, que la violence ne foule pas aux pieds la raison, que l'ignorance ne dédaigne point la science-, que les miséreux soient secourus
^ PlaLon s"élève avec indignation contre la tyrannie, — négation de la justice et de Tamitié, qui sont les deux principes fondamentaux de toute vie sociale, — efl'acemenl systématique de tout ce qui a une valeur dans l'Etat, — source {Dcrpétuelle de délations, d'exactions, de désordres, d"émeules (Gorgias, 5io b-d. — Bi'p., VIII, 662 a-fin; IX, ^71 a-58oe; — Theael, 174 d-i75b. — Politique, 276 e, 3oi e, 3o3a. — (Lois, III, 697 c-e; IV, 712 e; VIII, 832 c-d; IX, 87.5 b-c). Il faut condamner les tyrans — comme les factions — qui n'exercent le pouvoir que dans leur propre intérêt fLois, IV, 714 b-715 b). — De même, Aristote déclare que la tyrannie est la pire des déviations politiques. fPoZiL, A, 2, 1289 a, 38-4i; 1289 b, 1-3; r, i5, 1286 b, 27-40.)
- Faurite le republiche. — ...et sq. Il y a certainement, dans ce passage et dans quelques autres, une distinction très nette entre les royaumes et les républiques, et, peut-être même, l'expression d'une préférence en faveur du régime démocratique.
Cependant, il ne faudrait pas trop se hâter de saluer en Bruno un contempteur de la monarchie de son temps. S'il flétrit la tyrannie sous toutes ses formes, — lui qui a défendu jusqu'à la mort la cause de la liberté spirituelle, — il n'est pas moins sévère pour certains excès, presque inévitables, du gouvernement populaire, — l'âme des foules étant trop souvent guidée par des sentiments dangereux, tels que l'envie égalitaire, le goût de la nouveauté, du changcmenl et du désordre, la crainte de l'effort méthodique et la méflance envers le mérite personnel. Il se rappelle, à ce sujet, les sages leçons de ses maîtres grecs. Il songe aux enseignements d'Aristóte. N'oublions pas qu'il y a, dans chaque peuple, im quotient d'individus imbéciles et dépravés, dont la présence tend à devenir funeste (Polii., F, 11, 1281 b, i.-t-34). N'oublions pas que la démocratie tend à exagérer la liberté de l'individu, à considérer les citoyens comme des unités mathématiques et à rendre accessibles à tous les magistratures et les fonctions publi(jues, sans tenir compte ni de la valeur morale, ni de bi valeur inlellecluelle, sans mettre à leur [)lace les supériorités les plus utiles au bien de l'Ktat, sans même équilibrer l'iutervcnlion de chatjue classe dans la vie collective. (Polit. V, 11, 1281 ii, 24-34; 12, 128a b, i4-a7; E, I, i3oi a, 28-40; i", i3oi b, 1-6, et 29-40; i3o2a.
par les riches \ que les vertus et les études utiles ou indispensables au bien général soient encouragées, poussées de l'avant, sauvegardées, que soient glorifiés et récompensés ceux qui y auront fait des progrès, que les paresseux et les avares asservis à leur propriété- soient méprisés et tenus pour des êtres sans
1-8; 9, i.lioa, ar)-3G; Z, 2, l'^ij a-i 3i8 a ; el 1317I), 3-'i ; iî, i.'5i8a, 27-/10 ; i3i8 b, 1-5. A comparer Platon. Loi», VI, yTija.)
Rien de plus dangereux que les caprices d'une foule inepte autant qu'avidi", dominée par les démagogues qui la ilattent, en cultivant ses instincts les plus bas. (Polit., A, 4, 12^2 a, 2-3a ; 6, 1292 b, 41; 1293 a, i-io; i3o5 b, 22-3G; Z, 2, i3i7 b, 7-10.)
Aristote est particulièrement favorable à l'existence et au maintien d'une classe moyenne, dont la puissance l'emporte à la fois sur celle des riches et sur celle des pauvres (ihid., A, 11, 1295 b, 1-40 passim, et 1296 a, 7-40: E, 3, i3o2 b, 33 et sq. ; 8, i3o8 b, iG-i9;9, iSog b, i8-3i, etc.).
' Bruno, qui garde une àme chrétienne et le souvenir des enseignements de TEvangile, fait de ['aumône, manifestation extérieure de la Charité, une obligation morale.
Platon déclarait, — on s'en souvient, — qu'il ne doit y avoir aucun « mendiant » dans la Cile. (Lois, XI, 93G b-c.) Aristote conseillait de rendre solide el durable cette aisance moyenne qu'il rêvait d'assurer à tous, — en réunissant une grande somme et en la distribuant de telle sorte que chacun puisse acheter un champ et gagner ainsi sa vie. (Polii., Z, 5, i32o a, 29-39; i32ob, 1-2).
" Avari e proprietarii sieno spreygiati. Bruno serait-il donc hostile à la propriété individuelle? (Cf. aussi S/)accto, \V., 11^ 201; L., 5o4; G., II, 140).
Platon enseignait que, si les terres n'ont pas encore été partagées, chaque citoyen doit recevoir et posséder un iot de valeur égale à celui de son voisin, — ce lot demeurant inviolable et inaliénable par la suite (Lois, V, 737 d- 738 b, 740 b-c; VI, 771 a-cj.
Il ajoutait que personne ne doit avoir chez soi ni or ni argent, une monnaie d'un métal moins précieux étant fixée pour les échanges commerciaux et les relations intérieures ; il interdisait la dot, le dépôt, le prêt; il indiquait un cens proportionnel aux bénéfices réalisés par les colons, ou même certaines restitutions ou certains versements à faire au Trésor public; il précisait enfin (pie le lot de terre restait le bien de la cité tout entière, (Cf. Lois, \ , 740 a, 742 a-c, 741 b-dj 74">a; VI, 7r)4 d-c; VIII, 8490-850 a)
Bruno, ({uoiqu'il ait connu la règ-le des couvents où tout est mis en commun, ne semble pas avoir rêvé de supprimer la propriété |)ersonnelIe. Le conlexle laisserait plutôt penser (|u'il voulait iiniiler les excès de l'individualisme et de l'égoisme, prompts à faire litière de toute charité comme de toute justice, en sacrifiant les intérêts primordiaux de la collectivité. Déjà, dans ce passage.
nulle valeur 1 Qu'envers les puissances invisibles persiste, grâce à elle, un culte mêlé de crainte; que Ton honore, que l'on respecte, que l'on aille jusqu'à redouter ceux qui, plus directement ^, ici-bas, sont revêtus de l'autorité. Que nul ne soit élevé aux fonctions de chef, si déjà il ne surpasse les autres par son mérite personnel, ses vertus, ses talents, et qu'il y marque cette suprématie soit uniquement par ses propres lumières, — phénomène si rare qu'il ne se produit presque jamais! — soit avec l'aide des avis et conseils d'autrui, — ce qui est un devoir, conforme d'ailleurs à la règle normale, et même inévitable"'. Jupiter a donné à la Loi la faculté « d'obliger », laquelle doit s'exercer de telle manière que son activité n'encourre point grief qui la rabaisse ou la disqualifie. C'est ce qui risque de lui arriver si elle s'aventure en ces chemins : celui de l'injustice, au cas où ses prescriptions et ses commandements'^ porteraient sur des choses iniques, — celui de l'impossibilité '', au cas où ils porteraient sur des choses
comme plus loin, à propos de la Richesse et de la Pauvreté, il condamne sévèrement VAvarizia, dans le double sens du mot latin. Au point de vue économique comme au point de vue politique, il est l'homme du « juste milieu » et de l'équilibre. Campanella sera beaucoup plus hardi, dans sa Cité du soleil. (Cf. notre Courant libertin, fin du c. v.)
* Prossimi, ceux qui nous dirigent de p/us près.
- Debito, ordinario e necessario. Personne, en effet, n"est infaillible. Errare humanum est, les Pyrrhoniens l'ont bien montré! Platon et Aristote ont mis en lumière les dangers d'une certaine outrecuidance chez les gouvernants qui, grisés par l'exercice du pouvoir, se croient trop volontiers omniscients, pourvus de connaissances encyclopédiques, et finissent par prendre leurs plus étranges caprices pour des arrêts de la Raison.
3 Lagarde lit comendando; Wagner, commendando ; Gentile, cnmnndnndo. Nous acceptons ce dernier verbe, parce qu'à notre avis, il y a une progression dans la phrase de Bruno : << proponendo c comandando >. Il s'agit non de conseils ou de recommandations, mais de prescriptions impératives. Le même verbe est, d'ailleurs, appliqué, un peu plus loin, au Droit (Giudizio). D'après Cicérone Je Legriôus,!, VI),lesto'icien Chrysippe définissait ainsi la loi naturelle : " lex est ratio summa, insita in natura, qucc/u/je/ ea qua- facienda sunt, prohibetque contraria. » .
* Di/ficult:i. Au sens fort d' « impossibilité » — comme le prouve la suite de là phrase.
irréalisables qui seraient, en même temps, injustes. Car toute loi a, pour ainsi parler, deux mains par lesquelles opère cette faculté de créer des obligations : l'une est celle de la justice, l'autre celle de la possibilité. Or, l'une est dirigée par l'autre : en effet, si beaucoup de choses sont possibles sans être justes, en revanche, rien n'est juste sans être possible'.
Saul. — Tu dis bien. Sofia! Toute loi qui n'est pas orientée vers ce but : le bonheur de la collectivité, doit être rejetée. Tel a été l'ordre raisonnablement établi par Jupiter! Qu'elle descende du ciel ou qu'elle ait une origine terrestre, on ne doit ni approuver ni accepter une institution, une loi d'où ne résultent pas utilité, bien-être pratique, et qui ne soit pas de nature à conduire à la meilleure et à la plus haute des fins que Ton puisse imaginer - : 1 éducation des âmes, le perfectionnement des esprits, conçus de telle façon qu'il en sorte, pour la société humaine, des fruits aussi précieux que nécessaires. Et certes, il faut que ce soit là une chose divine, l'art des arts, la science des sciences ', — cette discipline qui tend à guider ou à réfréner le naturel des hommes, ces derniers étant, parmi tous les êtres animés, ceux qui se distinguent le plus les uns des autres par la diversité de leur complexion, de leurs mœurs, de leurs inclinations, par la variété de leurs tendances, par l'instabilité de leurs impulsions^ Hélas! ô Sofia, quelle déchéance, et qui aurait pu se figurer que nous tomberions à ce degré d'aberration : accorder notre plus grande estime à celle des religions qui, précisément, tient les réalités de l'action et les bonnes
' On le voit : l'idéalisme de Bruno ne l'erapèche nullement de discerner les conditions pratiques de la moralité. Ce n'est pas sa doctrine qui mériterait les reproches adressés par Montaigne et La Bruyère à certain stoïcisme qui excède les « moyens » de la commune humanité.
' Ottimo fine, cf. note 3, p. 8i.
^ Disciplina delle discipline (au sens de MÉTHonic morale).
* Bruno avait un sens aigu de la divergile psychologique des êtres. Spéculativement,ilseirorce de l'expliquer dans les écrits dits de la <■. troisième phase » /de Monade, de Minimo, etc. Cf. notre Courant Hher/m. c. V. p. r>j\'A et sq.). p.. ... t;
œuvres pour des gestes indifFërenLs, de valeur nulle ou minime, de portée illusoire ! Car elle affirme que les dieux ne s'en soucient point et que, si remarquables soienl-elles, ce n'est point par le mérite des œuvres que les hommes deviennent des justes* !
SoF. — Sur ma foi, Saulino, je crois rêver : il me semble que ce dont tu parles est une chimère, une sorte de fantôme issu d'une imagination troublée -, et non pas une réalité
' Allusion à la Réforme protestante, à laquelle Bruno va consacrer plusieurs pages — très âpres et même violentes — de ce second dialogue, après l'avoir ainsi désignée dans le premier : " ... fiaccando gli tanti capi di questo peggio che Lerneo mostro, che non moltiforme eresia sparge il fatai veleno... » (W., II, 146; L.. 44^-6; G., Il, 59). Cf. aussi ce passage de l'interrogatoire vénitien du 3 juin, où il fait mention de quelques phrases du del Infinito (W., II, 26-7; L., .'iij; G., I, 294), en les citant de mémoire : « Io ho sempre tenuto e tengo, che siano necessarie per la salute le buone opere; e che ciò sia vero, leggasi il mio libro intitolato De causa, principio e uno, overo De infinito, universo e mondo, fol. 19, Dial. primo; che se vedere che io dico in particular queste parole, — oltra molte altre cose per comprobazione, — che le opere oltra la fede siano necessarie alla salute; dove dico : — questa spezie di Religiosi, li quali insegnano li popoli a confidare senza l'opera, la quale è fine de tutte le Religioni, essere più degna di essere estirpata dalla terra, che serpi, draghi ed altri animali perniziosi alla natura umana; perchè li popoli barbari per tal confidenza devengono più barbari e quelli, che sono naturalmente buoni, devengono cattivi. — Cos'i persuasi, volendo io intendere, quando dico Religiosi, tali Religiosi, che cusi si chiamano tra loro, religione reformata, essendo diformatissima ■'. (Berti, Vita-, 409-410). Cf. Fiorentino, Dial. mar. di G. B. dans le Giornale napoletano, avril-mai 1882, p. 5i et sq. — Tocco, G. B. Conferenza, § VIII. — Gentile, G B. nella storia della cultura, p. 3j et sq.
Cette question des « bonnes œuvres » mérite d'être précisée, car elle occupe une large place dans ce dialogue. On trouvera, sur ce point, à la fin de ce volume, une note trop longue pour être insérée ici.
- ... Fantasma, unn apparizione di turbata fantasia. Sur les fictions de cette imagination, que Bruno désignera, comme Aristote, par le mot <> fantasia », — cf. le Philèbe, 89 b-40 b, où Platon la compare à une « artiste qui crée ».
Aristote donne de cette faculté une analyse encore bien plus pénétrante (De anim.i, V. .^.428 b, io-3o; 429 a 1-2. — De insomniis, i.^^'g a, 17-22, 3.460 et \('>t passim). Il insiste sur les phénomènes du rêve, de Ihallucinalion, sur les ;iuto-suggostions morbides. — Pour les Stoïciens, la savraaia, c'est simplement l'image que laisse dans l'âme l'impression (tûz'jj'J'.;) faite sur les sens'par un objet extérieur (Cicéron,/lr., I, 1 1.) — Ici, c'est œavTa<j|jLa qui, sous sa forme ilali.inisée, signifie une image isolée, plus ou moins hallucinatoire ou « fantasque ».
vivante. El pourtant, il n'est que trop certain que l'on trouve de ces apôtres enseignant pareille doctrine aux pauvres gens ! Mais ne crains rien ! C'est là une prédication indigeste, et le monde s'en apercevra aussi aisément que de cette autre évidence : on ne saurait vivre sans loi ni religion ^
Quoi qu'il en soit, nous avons déjà vu avec quelle sagesse ont été fixées la place et la l'onction de la Loi. Il te reste à apprendre maintenant à quel titre le Droit a été désigné comme son voisin immédiat. Jupiter lui a mis en main Tépée et la couronne : avec celle-ci, il récompense ceux qui, non contents de s'abstenir du mal, font le bien ; avec le «rlaive, il châtie ceux qui sont toujours prêts au crime, ou qui ressemblent à des plantes stériles, voire nuisibles"^. Il a confié au Droit la défense et la garde de la vraie loi, la destruction de celle qui est inique et fausse, parce qu'elle émane d'esprits pervers qui ont en haine la tranquillité et la félicité de la race humaine. Il lui a enjoint d'agir de concert avec la loi pour que, loin de l'éteindre dans les cœurs, ils y allument, au contraire, autant que possible, l'appétit de la gloire : c'est là, en effet, laiguillon le plus efficace, le seul, sans doute, qui, dans la plupart des cas, soit capable d'exciter les hommes et, en quelque façon, de les embraser d'une belle ardeur pour accomplir des actes héroïques, de nature à grandir, à raffermir, à fortifier les Etats'.
' Affirmalion très importante, sur la(|uelle nous reviendrons dans noire commentaire.
- Disutili. Au sens fort = nuisible, comme 1 iviaie.
3 L'appetito della gloria... Diderot, Helvétius^ ^'auvenar^-ues et la plupart des philosophes français du xviii" siècle sont absolument de l'avis de Giordano Bruno : ils montrent la fécondité d'une généreuse émulation, au point de vue social; ils estiment que les gouvernements seraient bien inspirés en canalisant dans le sens de l'intérêt général les énei-gies (|ue suscite une noble ambition, stimulée elle-même par l;i soif des honneurs et de la renommée (cf. aussi, sur l'amour de la gloire, Pascal, Pensées, éd. Brunsclivicg. p. i58, 4o4)-
Saul. — Les braves prédicants de cette religion de mensonge traitent de folle vanité cet amour de la gloire! Ils disent qu'il faut tirer honneur uniquement de je ne sais quelle étrange tragédie cabalistique'.
SoF. — Le Droit, au surplus, ne s'inquiétera pas des imaginations ou des opinions d'un chacun! L'essentiel, c'est que ni paroles, ni actes ne compromettent la paix publique"! En revanche, ce qui comptera pour lui, ce sera tout ce qui sert à faire prospérer ou progresser la pratique concrète des œuvres : il ne jugera point l'arbre à la splendeur de son feuillage, mais à la qualité de ses fruits : ceux qui n'en portent pas seront arrachés et céderont la place à d'autres qui produiront ! Il ne se forgera pas l'illusion que les dieux, à un titre quelconque, s'intéressent à ce qui n'intéresse aucun homme : ils se soucient exclusivement des choses dont les mortels eux-mêmes se peuvent préoccuper. Aucune action, aucune pensée de ce monde n'éveille chez les Olympiens émotion ou colère, si ce n'est en tant qu'elle risque d'ébranler ce sens du respect "^ qui est un des
' Tragœdia caballistica. Expression, de prime abord, assez obscure. Elle désigne, en somme, par ironie, ce mystère de la « transmission de la grâce », du « salut par la seule foi au Christ », abstraction faite du mérite acquis par les « œuvres », — mystère digne de i< l'occultisme hébraïque », et que Bruno raille quelques pages plus loin.
Notons que Bruno appréciait fort et même imitait çà et là, le symbolisme de la Cabale ;cf. notamment le Sigillus, éd. Gfrôrer, p. 672, 574, 576, 677, elle livre relatif à la Magie ( Op., éd. Tocco et Vitelli, Florence, 1891, vol. 111, p. 897 et sq.).
Pascal applique le mot de cabale " à toute doctrine esotérique, inintelligible au vulgaire, accessible aux seuls initiés » (Pensées, éd. Brunschvicg, (iyi), cf. même chez Bruno : de Monade, c. vi. Fiorentino, I, II, p. 4'4) « Sapienles tragico ei syro quodam inysterio informati. »
- Bruno est donc partisan de la liberté de conscience, — à condition que lexercice de cette liberté ne se traduise point par un prosélytisme hardi ou agressif qui trouble « lo stato tranquillo ».
'* Rispetto i= le respect de Vantorité légitime et des droits acquis.
Ce respect entre, comme élément essentiel, dans « l'impératif social » do Bruno, non moins que dans « l'impératif catégorique » de Kant.
Le Nol.'iin nes-t ni un sceptique, ni un révolutionnaire. Il se méfio de tout ce
plus sûrs rondemeiUs de lElat. Les dieux, en elï'el. ue seraient pas des dieux si les aclions ou les pensées des hommes pouvaient leur causer plaisir ou déplaisir, tristesse ou joie : ils seraient plus à plaindre que les créatures ; ou du moins, comme elles en attendent d'eux, ils en attendraient à leur manière utilité et profit! Ainsi donc, étant à l'abri de toute passion, les Olympiens ne connaissent qu'une colère et une délectation actives, et non passives ^ S'ils menacent d'un châtiment ou s'ils promettent une récompense, ce n'est pas que telle mauvaise ou telle bonne action rejaillisse sur eux : c'est pour sanctionner tout ce qui a un retentissement dans la vie des peuples, dans les rapports sociaux, auxquels ils prêtent l'assistance de leurs lois surnaturelles, — les lois et les institutions terrestres ne suffisant pas^. Aussi, est-ce un préjugé ridicule,
qui peut nuire à la solidité des institutions, donc, par ricochet, au bonheur relatif dont jouit la collectivité : ironie qui ridiculise l'autorité, démagogie qui évoque d'hypothétiques paradis terrestres.
' Spinoza développe, à propos de Dieu, des idées analogues (cf. notre Commentaire). Platon avait déjà enseigné qu'au spectacle de ses perfections, Dieu trouve un bonheur inaltérable, mais qu'il n'éprouve pas de plaisir, au sens habituel de ce mot, car le plaisir a pour compagne la douleur, inconnue au séjour des Immortels. Dieu voit et se voit : de cette double contemplation jaillit une joie pure et sereine comme la pensée, immuable aussi comme elle, el qui l'emplit tout entier. (Banquet. 202 c-d; Phaed., ^^ja, 25ob-c; Philèb., 22 e, 33 b-c; Lois, VII, 792 d). « Bonus erat (auctor rerum). Bonus autem nulla unquam aligna de re invidia tangitur. Ergo... omnia sibi quantum fieri poterant simillima fieri voluit ». '^ Cum igitur hoc a se factum sempiternorum deorum pulchrum simulacrum moveri et vivere pater ille qui genuit animadverteret, delectatus est opere, et hac ductus laetitia opus suum multo etiam magis primo illi exemplari simile reddere cogitavit. Itaque quemadmodum illud sempiternum animal est, ita universum hoc prò viribus tale facere instituit. M Platon, Timée, VI, p. 29; E. X, 37 c-d, trad. Ficin. La justice, qui venge les infractions faites à la loi divine, est l'expression même de sa nature (Lois, IV, 7i5e-7i6a). Quoi que nous puissions entreprendre pour gagner, par des sacrifices ou des prières, « le gouverneur du grand Tout », celui-ci ne sort jamais de sa loi qui est de pourvoir au bien de l'ensemble, sans complaisance ni faiblesse (Ibid., X, 900 d-907 e).
- La déclaration est intéressante à retenir. On comprend que Bruno identifie souvent legge et religione. '< Lex vera atque princeps, apta ad jubendum et ad vetandum, ratio est recta summi Jovis, » Cicéi'on. de Legihus. II. 4-
insensé, bon pour des profanes' et singulièrement blâmable que de croire que les dieux recherchent le respect, la crainte, lamour, le culte, la vénération des mortels pour une fin autre qiië l'utilité de ces derniers. Car, étant par essence remplis de l'a supi'éme gloire et incapables d'ajouter du dehors à celle dont ils sont comblés-, ils ont fait les lois moins pour en retirer personnellement quelque honneur que pour donner aux hommes leur part de gloire. Ainsi, plus ils s'écartent de leul' but qui est d'ordonner et de régler' sotiverainement la conduite morale d"un chacun dans ses relations avec ses semblables, plus lois
' Profana. 1^ Odi profanum vulj^iis » (Horace). La philosophie impli(|ue une sorte cl'inilialion : comme loule science, elle a son objet, sa méthode — et son vocabulaire. On n'y pénètre pas de plain-pied I
Nous retrouvons ici, au suiplus, une persistance de lésotérisine antique; chez Platon, par exemple, il y avait un enseignement réservé aux disciples, déjà familiarisés avec la pensée du maitre, — et un enseignement de vulgarisation, plus accessible à la multitude.
On sait, d'autre part, combien la doctrine de Plotin, — le vrai précurseur de Bruno, — s'inspirait des mystères d'Eleusis.
Exagérant les tendances du système, certains néo-platoniciens, tels que Jamblique et Porphyre, versèrent même dans la magie et dans la théui'gie. D'autre part, leur métaphysique se surchargea d'un allégorisme de plus en plus obscur, qui se l'etrouve chez leurs continuateurs du moyen-âge, et qui, chez certains d'entre eux, se combina avec celui de la Gabbale.
Ainsi donc, même sans parler des exigences légitimes d'une méthode qui doit franchir certaines étapes, — la philosophie, du temps de Bruno, traînait derrière elle tout un fatras de mythes, de superstitions dérivées de l'occultisme, et de gloses plus ou moins érudites, à travers lequel le « profane » ne pouvait, évidemment, se reconnaître!...
- D'après Platon, les attributs divins ne peuvent subir ni accroissement ni diminution (cf. Phédon. Ho a-b, io<>d; Phi'drp, 2464, Tiniéè, 34a-b). . Pour Plotin, l'Un, principe suprème, contient tout, sans être contenu par rien. Il ne se transmue pas en ce qu'il produit. Il se dill'use en tout, mais sans se diviser, sans se multiplier, et sans rien perdre de sa plénitude (EnnéaJes, éd. Creuzer. Tertiae, VIII. 7, où yàç àpyr, tî tAvt.t., àXXà ïq àp/y]; -.% rA^t-r; Ibid- Terliae, IX, .'), rA^i-n -"/.rjpoì ; Quintae, V, 9 ùjts apa àfi'ji-t/.t -lov àXXfDV, où'ic aùtô^ iv a'jToi; ïiT'.v. ojòk îaT'.v ojÒhv "Éyóv auTÒ, àXX' auro ìya Ta tztviol, oiò za't TaÛTïj àyaOov tiTjv rA't-'»'/, otì /.ai 'siti zaì 7.'>r\'j--i^-7.\ tAm'Z'x tic, aÙTO. aXXo âXÂd);... Ibid.,
II, i3 {7.'x:fìt -âvT(i)v, ■/.%: 'jtzÌ^j -xvTa, /.ai aÌT'Ov tjov -avT'ov ). — Sexiae, IV, ò
et 7; V, 8; VII, aS.
^ (Jrdinarc e approvare (presoripticius et sanctionsi.
et iuiremeiils sc'loii^ncnl de la bonté et de la vérité de la Loi et du Droit éternels.
Sal'L. — Cette organisation due à Jupiter démontre clairement, ô Sofia, que les arbres qui poussent dans les jardins des lois y ont été plantés parles dieux en vue des fruits qu'ils doivent produire et, spécialement, de ceux qui servent ici-bas d'aliment et de soutien. A tel point que les Olympiens ne respirent avec délices aucune autre odeur que celle de ce verger.
SoF. — Ecoute encore ! Jupiter veut, en somme, que le
Droit s'arrête à cette conclusion : si les dieux désirent être aimés et redoutés, c'est surtout pour protéger la collectivité humaine * et, notamment, pour prévenir les conséquences des vices qui lui nuisent. Par suite, les fautes simplement intérieures à la conscience ne doivent être considérées comme fautes qu'autant qu'elles s'expriment ou peuvent s'exprimer en effets extérieurs; la justice de pensée ne saurait être une vraie justice sans la pratique au plein jour, de même que, si elles n'ont pas de fruits actuellement ou si elles n'en doivent pas avoir dans l'avenir, les plantes ne sont qu'ivraie stérile ! Jupiter a décidé que, parmi les « péchés » les plus graves, relativement, sont ceux qui portent préjudice à l'Etat; — à un degré inférieur, viennent ceux qui sont commis au détriment d'un particulier, intéressé en l'occurrence; — à un degré inférieur encore, ceux qui ne franchissent pas le cercle de deux personnes agissant d'intelligence. Quant à ceux qui n'engendrent aucun mauvais exemple ou n'aboutissent à aucun résultat pernicieux, mais qui procèdent, dans un tempérament individuel, d'impulsions fortuites, ce ne sont point réellement des péchés. Or, c'est exactement dans la même
' Consorzio umano. Cette expression alterne avec « conversazione umana » pour désigner la « société » humaine : « pernicioso alla civile conversazione... » : Del Infinito, W.. II, 26-27; L.., ^17; G., I, ^q^.
proportion et siiivanl la même échelle, allant du plus haut point au signe négatif, que les dieux souverains se sentent atteints par nos fautes, ou réciproquement, honorés et servis par les actes directement contraires auxdits « péchés «.Jupiter a, de plus, recommandé au Droit d'être perspicace, d'approuver désormais le Repentir, mais sans le mettre au même rang que l'Innocence, — la Croyance et la Conviction, mais sans les placer sur le même niveau qu'une activité concrète, efficace "-. Le Droit devra maintenir pareille distance entre le fait de confesser ou de proclamer quelque chose, et le fait de s'amender soi-même et d'observer la continence. Il louera les pensées dans la mesure précise où elles se traduisent ostensiblement par des signes tangibles et par des réalités. Il veillera à ce que l'ascète, qui vainement dompte son corps, ne soit pas égalé au sage qui gouverne en maître sa sensibilité ^. Il n'établira nul parallèle entre le solitaire infécond et le citoyen qui rend service à son prochain. Il distinguera les conceptions morales et les religions bien moins d'après la diversité des costumes et de l'appareil extérieur que d'après les habitudes de vertu, toujours en progrès, et d'après la conduite qu'elles inspirent. Il montrera moins de sympathie envers celui qui, étant peut-être par nature impuissant et froid, aura réprimé le jet de flamme d'un caprice sensuel *, qu'envers tel autre qui, sans être nullement timide, mais en faisant preuve de patience, aura modéré la fougue de son emportement. Il complimentera moins celui qui, peut-être sans avantage pour
* Massime, minore, minima, nullamenle. — Pour Abélard, ce n'est pas dans l'acte lui-même, c'est dans l'intention que réside le bien ou le mal moral. L'acte, en tant que tel, est inditVéï-enl. C'est le consentement qui fait le péché (Elh., .i et 7).
* La traduction de Kiihlenbeck présente ces phrases dans un « ordre » un peu différent. Le sens reste le même.
" u Che aH'rena l'ing^egno » (ingenium = mouvements de la sensibilité naturelle).
* Cf. Eroici furori, W., 11, 3'jo; L.. fioy-io; G., II, 290 (confiilences de Hruno sur son propre « tempérament ><).
autrui, se sera contraint à renoncer aux voluptés. (|ue tel autre qui aura pris la rt'sohilion de fuir désormais, en paroles et en actes, toute malignité. Il n'appréciera pas avec moins d'indulgence le noble appétit de la gloire, d'où résulte souvent tant de bien pour l'Fltat, qae la sordide convoitise de l'or. Celui qui aura guéri un misérable et inutile boiteux, — ne valant guère plus cher une fois remis d'aplomb qu'avec son infirmité * ! — et celui qui aura libéré sa patrie, ou redressé un esprit profondément bouleversé, ne recevront pas même laurier de sa main. Il ne considérera point le fait d'avoir éteint sans eau. de quelque manière que ce soit, le feu dévorant d'une fournaise, comme aussi, comme plus héroïque que le fait d'avoir apaisé sans effusion de sang les soulèvements d'un peuple en etTervescence. Il ne tolérera pas qu'on dresse des statues à des couards qui. en vrais ennemis de 1 Etat, ne savent que répandre, pour le grand dommage de la moralité, phrases creuses et chimères- : ces statues, on les réservera à ceux qui bâtissent des temples aux dieux et contribuent à accroître ce respect, cet amour de la Loi et de la Religion, capables d'allumer dans les cœurs une ardeur magnanime, une soif de cette renommée qu'assurent les services rendus à la patrie et au genre humain; — je veux parler de cette religion qui, pour entretenir les disciplines morales, le culte des lettres et l'art de la guerre, a fondé les Universités. Le Droit se gardera bien de promettre atîection, honneur, récompense de vie éternelle ou d'immoMalité ^, à
1 Peut-être faut-il découvrir là une allusion à certains « miracles » du (Christ.
On jugera, sans doute, que Bruno fait preuve, en ce passage, d'une certaine dureté de cœur. N'oublions pas que le criterium de la valeur sociale, auquel il se réfère toujours dans le Spaccio, ne l'inclinait pas aux attendrissements de la pitié, quoique, un peu plus loin, il semble ranger la « misericordia » parmi les vertus.
* Bruno — comme Platon et comme Aristophane — déteste les démagogues, assembleurs de « nuées >>, ou flatteurs du peuple.
' Vila eterna ed immortalilade. Comme l'indique le contexte, et malgré
- 9^ ceux qui prisent pédants et fabricants de paraboles : il les promettra seulement à ceux qui, en s'employant à perfectionner leur propre intelligence et celle d'autrui, à servir la communauté, à manifester dans leur existence un réel attacliement à la grandeur d'àme, à Téquité, à la pitié, plaisent aux Olympiens. C'est pour de tels motifs que les dieux ont élevé le peuple romain au-dessus des autres peuples ; car, par la souveraine noblesse de ses actes, il sut, mieux que les autres nations, se modeler à leur image et à leur ressemblance, — pardonnant à ceux qu'il avait soumis, triomphant des orgueilleux ^ remettant les injures, se souvenant des bienfaits, secourant toute détresse, défendant les affligés, relevant les opprimés, contenant les violents, encourageant le mérite, humiliant le crime, Tépouvantant ou l'exterminant par les verges ou la hache-, tandis qu'il honorait et célébrait la valeur par des statues et des monuments grandioses^. C'est ainsi que, plus que tout autre auparavant, il est apparu comme dégagé et à l'écart des vices de grossièreté et de barbarie, et comme plus qualifié et préparé * pour les entreprises généreuses : telle étant la perfection de son Droit et de sa Keligion, telle fut l'excellence de ses mœurs et de ses hauts faits, telle la splendeur de sa gloire et de sa prospérité-'.
Saul. — J'aurais désiré que Jupiter eût confié au Droit une mission particulière contre la présomption de ces grammairiens qui, (le nos jours, parcourent l'Europe.
1 adjectif : olerna, il s'agit ici, non des récompenses svirnaLurelles qui, par delà la tombe, seraient réservées aux Bons, — mais de rimmortalité abstraite, dans la mémoire des générations^ dont parle Renan.
1 Souvenir de Virgile (Enéide,- VI, 853) : Parcere sdbjectis, debellarle superbos.
- Seciu-e — latinisme = le scuri.
^ Colonnes, arcs de triomphe.
* Esquisito, lialinisme. Ex(/uirere = choisir avec soin, pour constituer une « élite »; pronto :^ à la (ois préparé à ... et enclin à
■' Celte phrase résume très nettement lotit le développoment (|iu précède.
Soi'. — Oui, et c'esl ajuste titre, Saulino, que Jupiter lui a imposé de se rendre compte si, véritablement, ces personnages suggèrent aux peuples le mépris, ou tout au moins, le manque de déférence à l'égard des législateurs et de la loi, en leur donnant à entendre que lespremiers fixent desprescriptions impossibles à suivre et comme par manière de plaisanterie ' ; ce serait là façon de persuader aux hommes que les dieux savent bien ordonner des actes dont Taccomplissement ici-bas excède nos moyens! Le Droit examinera si, alors qu'ils se posent en a réformateurs » des lois et des religions soi-disant défiorurées^, ils n'en arrivent pas, en fait et tout uniment, à gâter ce qui s'y trouve de bon, et à consolider, puis, à exalter jusqu'aux astres tout ce qui s'y peut découvrir, ou mieux, inventer de plus vide ou de moins raisonnable. Il examinera si les seuls fruits qu'ils produisent, ce n'est point de briser les liens sociaux, de ruiner la concorde, de dissoudre l'union, de faire se révolter les fils contre les pères, les serviteurs contre leurs patrons, les sujets contre leurs maîtres, de créer la discorde entre les divers peuples, entre les diverses races, entre les camarades, entre les frères, de semer la zizanie dans les familles, dans les cités, dans les Etats libres comme dans les rovaumes. En résumé, il verra si, tout en formulant le vœu de la Paix '^, ils ne portent point, partout où ils vont, le poignard de la division, la torche de la destruction, — séparant le fils du père, le voisin du voisin, le citoyen de sa patrie, et consommant, contre toutes les lois de la nature et de la morale, d'autres scissions abominables. Il verra si, tout en se disant ministres d'un dieu qui ressuscite les morts et guérit les infirmes^.
Elle dégage l'étroit enchaînement des causes et des effets (cf. Montesquieu, Considérai ions, c. iv. — Ihriiig, Geist des rum. Bechts, I. .^ uo).
' Por burla — (burlesque).
' Riformare le di/formale, jeu de mots.
3 Salutano con la pace. Ils disent : « la paix soit avec vous ! •>, selon la parole évangélique : « Pax hominibus bonae voluntalis ! »
^ Evangiles, saint Mathieu, XI. Ti; saini Luc. \'II. aa.
ce ne sont pas eux qui soni les pires monstres nourris sur terre, car ils estropient les gens sains d'esprit et tuent moins par le fer et le feu que par le funeste venin de leur langue. Il verra quelle sorte de paix et de concorde ils proposent aux malheureux peuples, et si, par hasard, leur dessein ou leur ambition nest pas d'aboutir à ce résultat : le monde entier mis à l'unisson et à la remorque de leur méchante et présomptueuse ignorance, et se déclarant d'accord avec leur conscience si perverse, — alors qu'eux-mêmes refusent de se plier ou de donner leur assentiment à aucune loi, à aucun règlement de justice, à aucune doctrine, et que, dans tout le reste de l'univers et dans la série des siècles, on n'aperçoit point de plus frappant exemple de dissonance cacophonique ^ Car, parmi les dix mille pédants de cet acabit, il n'y en a pas un qui n'ait conçu, sinon publié, son petit catéchisme personnel, ou qui ne se prépare à en lancer un, désapprouvant toute autre direction que la sienne, et ne saisissant dans toutes les autres que détails à condamner, à rejeter ou à mettre en doute. Que dis-je ? Une bonne partie de ces gens-là se désavoue- elle-même et va jusqu'à effacer aujourd'hui ce qu'elle a écrit la veille ! Le Droit recherchera encore quelles sont les conséquences de leurs enseignements, quelles mœurs ils suscitent et font naître, quelle action, en particulier, ils exercent sur tout ce qui ressortit à la justice, à la compassion, à la préservation et à l'accroissement de la richesse publique; il recherchera si, sous l'influence de leur doctrine et sous leur magistère, académies, universités, temples, hôpitaux, collèges, écoles, bref, centres d'étude et de science ont reçu des améliorations, — ou si, là où existent ces institutions, elles sont exactement ce qu'elles étaient et
' Discordia e dissonanza (cf. Bossuel, Hisluire des variations des églises protestantes). Cet' ouvrage aurait rempli de joie Giordano Bruno.
- (( Non sibi constant n dirait Horace. — « L'homme absurde, a-t-dn prétendu, est celui qui ne cliang-e jamais ». Ces théologiens versatiles en sont trop convaincus!...
disposent des mêmes ressources ' quà l'époque qui a précédé l'apparition de ces illustres prédicants parmi les nations ! Il constatera si. grâce à leurs soins, elles marquent un progrès, ou si plutôt, par leur négligence^ elles sont en décadence, ruinées, désagrégées, démembrées ■. Il constatera également s'ils se sont emparé^ des biens d'autrui, ou si, au contraire.
' Faculladi, latinisme ( facul taies = ressources).
- Disminuite, poste in ruina, dissoluzione e dispersione. Un peu largement rendu par Kûhlenbeck.
^ Occupatori, latinisme (occupare = s emparer de\ — " Mentre nessuno opera per essi, ed essi operano per nessuno (perchè non fanno altra opra che dir male de l'opre di quelli, ch'hanno operato per altri che per essi, e che per altri hanno instiluiti tempii, capelle, xeni, ospitali, collegii e universitadi : onde sono aperti ladroni e occupatori di beni ereditarli d'altri ; li quali, se non son perfetti, né cossi buoni, come denno, non saranno però (come sono essi perversi e perniciosi al mondo; ma più tosto necessarii alla republica, Iterili ne le scienze speculative, studiosi de la moralitade, solleciti circa l'aumentar il zelo e la cura di giovar l'un l'altro, e mantener il convitto (a cui sono ordinate tutte leggi , proponendo certi premii a' benefatiori, e minacciando certi castighi a' delinquenti. Oltre, mentre dicono ogni lor cura essere circa cose invisibili, le quali né essi, né altri mai intesei'o, dicono ch'alia consecuzion di quelle basta il solo destino, il quale è immutabile, mediante certi affetti interiori e fantasie, de' quali massimamente gli dei si pascano. » (W. II, 146-7 ; L.. 446-7; G., II. óo.)
Il est diffìcile de doser exactement ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces accusations de Bruno. Il n'est pas de grand mouvement, international comme les Croisades ou national comme la Révolution française, qui ne s'explique à la fois pardes raisons d'ordre spéculatif et par des soucis d'intérêt pratique. Les historiens, selon leurs sympathies personnelles, selon la nature idéaliste ou réaliste de leur esprit, mettent l'accent sur les unes ou sur les autres.
La Réforme, surtout en Allemagne, n'échappe pas à la loi commune. Il est incontestable qu'elle a dû, en grande partie, son succès aux avantages matériels et politiques qu'elle assurait aux princes, alors préoccupés d'accroitre leur puissance en face de l'Empereur Charles-(Juint et de ses ed'orts centralisateurs. Luther le comprit, et, pratiquement, ce fut sa force; moralement, on a pu lui reprocher comme une faiblesse cet appui systématique donné à l'aristocratie, et qui l'enlraina, soit à des violences forcenées, — indignes d'un chrétien qui se réclame de lEvangile (prédications contre les paysans révoltés), — soit à des complaisances excessives pour les défaillances de la vie privée (bigamie de Philippe de liesse).
De même, on s'est plu à mettre en relief les raisons d'intérêt qui poussaient les princes à adopter la Réforme luthérienne pour s'approprier les droits ou
- 9^ ~ ils font des largesses avec leurs biens propres, bref, si ceux qui épousent leur cause augmentent et garantissent, comme
les biens de l'Eglise. Mais on ne saurait généraliser. S'il est avéré, en effet, que le duc Ernest IV de Brunswick-Lunebourg, par exemple, ne se convertit à la Réforme qu'afin de payer ses dettes avec les biens ecclésiastiques qu'il confisqua ; s'il est non moins certain qu'Albert de IlohenzoUern, grand maitre de l'Ordre tculonique, vit surtout dans sa conversion le moyen de transformer l'Etat que l'Ordre avait fondé, en Prusse, en un duché héréditaire, au profit de sa famille; — on ne saurait, en revanche, attribuer qu'aux motifs les plus honorables l'appui prêté, dès le début, à Lutherpar l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. L'action personnelle de plusieurs femmes de haut rang, gagnées à la Réforme par dos raisons puiemenl mystiques, fut également déterminante, — comme en Saxe Albertine, où le duc Henri fut converti par son épouse, et comme dans l'électorat de Brandebourg, où les deux fils de Joachim !'=■' furent élevés dans le protestantisme par leur mòre. Somme toute, les motifs varient avec la personne des souverains, et l'éijuité commande d'observer exceptions et nuances.
Mais G. Bruno porte surtout contre le lutliérianisme et ses chefs une accusation de contradiction : ils font profession de négliger les « œuvres » pour ne s'attacher cju'à la foi, et cependant, ils ne dédaignent point (au contraire!) les biens tempoi'els! — Au fond, et sans peut-être que lui-même s'en rende compte, cette remarque va très loin. La contradiction qu'elle fait ressortir — avec presque trop de relief — est inhérente au protestantisme sous toutes ses formes : idéaliste et individualiste, en vertu des principes de la « justification par la foi » et du libre examen, il s'est trouvé forcé, pour s'organiser en églises, de chercher daiis la réalité un principe de groupement et des moyens d'action efficaces. Luther, avec la netteté de son esj)rit toujours voisin du concret, a, dès le début, saisi cette nécessité. Dès i5?.o, dans son Appel à Za noblesse chrétienne de la nation allemande, il dégage les conséquences de sa doctrine. La négation de l'autorité du Pape et du clergé, la proclamation de la liberté d'examen pouvaient logiquement conduire à l'anarchie religieuse. Mais Luther, ayant essayé de détruire l'institution internationale qu'était l'Eglise soumise au Pape, a voulu reconstruire des églises, en s'appuyant sur les autorités constituées, auxquelles il reconnaît (comme saint Paul lui-même) un pouvoir divin. Dès lors, le prince possédera les biens d'Eglise et dirigera la réforme du culte sur lo territoire de ses Etats. Ainsi, la Réforme luthérienne aboutit à un renforcement do puissance pour les princes allemands. Mais c'était là une suite quasi inévitable tle l'attitude — d'ailleurs tout à fait chrétienne — rccommandée-par Lullier envers les autorités établies.
Le lutliérianisme est, essentiellement, un compromis entre le principe individualiste de la Réforme, — loquela un caractère nettement critique et, on^un sens, révolutionnaire '^el cela, Bruno la bien discerné^ — et la nécessiJ;é prati<jue d'une ada|)lation à l'état politi(jue et social du temps et du pays. Toute organisation concrète est faite de compromis; une doctiine ne vit qu'en
leurs prédécesseurs de l'opinion adverse, la prospérité générale, ou si tous se mettent d'accord pour gaspiller, après l'avoir en quelque sorte dépecé, puis englouti, le bien de la collectivité. Il verra si, en dépréciant les bonnes œuvres, ils n'étouffent pas le désir d'en accomplir de nouvelles, ou de maintenir celles qui datent de longtemps. Dans l'affirmative, s'ils sont pris sur le fait et convaincus ' de pareilles fautes, et si, une fois avertis,, ils se montrent incorrigibles et butés en leur obstination, Jupiter commande au Droit, sous peine d'être disgracié et de perdre le rang de prééminence qu'il occupe au ciel, de les pourchasser, de les disperser, de les anéantir; il lui enjoint - de traquer, avec toute la force, toute la vigueur
shannonisant avec le milieu: l'histoire du christianisme sous toute ses formes en est la preuve.
Elargilori est tiré de elargiri, que Ion rencontre chez Perse et chez l'irmicus Maternus, et qui est, d'ailleurs, bien plus rarement employé que le verbe simple, largiri.
' Convitti, latinisme : convicti, — au lieu de convinti qui, en italien, serait la forme normale.
- L'arrêt est brutal, tranchant. Bruno aurait approuvé — comme Bossuet — la révocation de ledit de Nantes.
Il est visiblement aigri par le souvenir de l'accueil qu'il reçut h Genève. Le 20 mai iSjy, il se flt inscrire comme docteur en théologie sur les registres de l'Université, et il embrassa le calvinisme, — dans 1 espoir que cette religion lui permettrait de jouir enfin de cette liberté de parole et de pensée qui lui avait été refusée en Italie. Amére déception! L'intolérance calviniste demeura fermée obstinément aux principes philosophiques et aux idées astronomiques de Bruno, qui fut même emprisonné pour avoir fait imprimer certaines réponses et invectives contre le professeur de La Faye, et ne fut relâché qu'après une solennelle rétractation (cf. Dufour, G. B. à Genève, Documenta inédits, Genève, Schuchardt, 1884).
Fuyant l'inhospitalière cité, Bruno, avant de tenter la chance dans les Universités allemandes, séjourna à Toulouse, à Paris, en Angleterre (où il écrivit le Spaccio), puis, derechef, à Paris.
Pas plus (|ue la religion de Calvin, qui brûla Michel Servet, celle de Luther ne se montra vraiment libérale h l'égard de Bruno, qui chercha vainement une position stable et un public compréhensif à Wittemberg, à Prague, à Helmstadt, où le premier pasteur lança contre lui l'excommunication, et enfin à Francfort.
On conçoit donc qu'il ait gardé rancune au protestantisme, en général.
de son bras et tous les moyens en son pouvoir, jusqu'au seul souvenir du nom de cette semence mortelle. Sa tâche consistera aussi à faire comprendre à toutes les générations que, si elles ne veulent pas courir à Tabîme, elles doivent s'armer pour soutenir le Droit, jusqu'à ce que soit pleinement exécuté le décret pris par Jupiter contre cette lèpre qui souille le monde '.
Saul. — A mon avis, Sofia, Jupiter n'est point décidé à condamner d'une manière si radicale cette lamentable espèce d'hommes, ou, du moins, il n'interviendra pas contre elle pour consommer sa ruine, avant d'avoir essayé de l'amender, avant de l'avoir incitée au repentir- en lui faisant saisir sa dépravation et ses erreurs.
SoF. — Assurément! C'est pourquoi, Jupiter a ordonné au Droit de procéder envers eux comme je vais te le dire. Il tient expressément à ce que leur soient enlevés tous ces biens jadis acquis en propriété par ceux qui prêchaient, recommandaient, enseignaient les « œuvres » ; — ces biens laissés en parfait état d'organisation par ceux qui, non contents d'accomplir de telles (Euvres, avaient confiance en leur intime vertu; — ces biens établis sur de solides bases par des chrétiens dont la conviction était qu'en agissant ainsi, en pratiquant la charité, et par des legs pieux, ils se rendaient agréables aux Dieux. Ainsi, nos Réformateurs en seront réduits à détester jusqu'aux fruits de ces arbres issusd'un germe qu'ils abhorrent; et ils en viendront à se sustenter, à s'alimenter, à se nourrir
Ne nous étonnons pas si la serenile de son jugemenl en souffre el si le polémisle remporte sur l'historien des idées, au cours de ces pages ardentes et pleines de sarcasmes!
' A la fin de ce dialogue, on lira des parok-s non moins violentes ii propos des Juifs.
- Penlimenlo. Wnsl ([won le verr.i |)his loin, lirnno csl rav()ral)lc au lîcpcnlir rpii exprime la conscionco do l,i faiilf ci le désir d'une Itiuisformalion morale.
lOI —
uniquement de ces mêmes fruits, revenus et subventions ' qu'apportent ou qu'ont déjà apportés les fidèles attachés à cette croyance, acceptant et défendant cette idée religieuse! Non, il ne faut pas qu'il leur soit plus longtemps permis de profiter, grâce à leurs larcins, à leurs violences usurpatrices, de ces biens que, soucieux de lintérèt général, en toute liberté spirituelle et dans les meilleures intentions, bref, d'après des principes opposés et en vue d'une fin différente, d'autres ont préparés par leur labeur, comme une semence féconde. Qu'ils sortent donc de ces éditîces désormais souillés; qu'ils ne mangent plus de ce pain excommunié ; qu'ils aillent habiter des demeures pures, non profanées ; qu'ils se repaissent de ces mets que leur réserve le bienfait de leur loi « réformée », de ces mets nouvellement produits par ces saints personnages aux yeux desquels les (euvres concrètes ont si peu de prix, — qui, en vertu d'une imagination déréglée, absolument vide et folle, se regardent comme les « rois du ciel » et les u enfants des dieux», et dont la croyance attribue plus de valeur à je ne sais quelle foi vaine, digne tout au plus d'un bœuf ou d'un âne -, qu'aux résultats utiles, effectifs d'une conduite dénotant une grande àme "' 1
Saul. — On ne tardera pas à s'apercevoir, ô Solla, dans quelle mesure ces gens qui sont si larges, si prodigues pour distribuer le royaume des cieux, sont capables de gagner pour
' Sn/Jragii, aide, secours (cf. le sens du verbe suffragare). Il y a souvent, dans ce mot, 1 idée d'une sorte de redevance. Par exemple, aujourd'hui encore, les paysans du Centre de la France, — région où se sont maintenues tant de traditions latines, — désignent par cette expression : « les menus suffrages » certaines redevances en nature (farine, châtaignes, volailles, pommes de terre, etc.), que, d'après les termes de leur bail, ils sont tenus de donner au propriétaire, en sus du loyer de la ferme.
- Sur ïasinilé, cf. une note dans notre Analyse du mythe. Comparez : « porcine e bestiali », \V., II, 240; L., 54.ï-(!; G., II, igG.
•' Certes, la grâce vient " sanctifier » les ffiivres: encore l'aiil-il que, d'abord, elles existent ! ...
eux-mêmes un empan de terrain ! On verra combien généreusement ces nouveaux « imperators de TEmpyrée « entretiennent, avec leurs propres ressources, leurs Mercures à eux : ils estiment si peu les actes de charité que, peut-être, réduiront-ils ces messagers célestes à la nécessité de descendre et de travailler aux champs, ou d'exercer quelque autre métier manuel! Sans se creuser davantage la cervelle, ils assurent que je ne sais quelle «justice » d'autrui se transmue en leur justice personnelle ^ Or, de cet état de pureté et de rectitude morale ils devraient être exclus pour ce simple motif qu'au sujet de crimes perpétrés par eux, — vols, coups de force, meurtres'^, — ils ne se tourmentent nullement, et qu'ils n'accordent aucune valeur de « mérite » aux aumônes, aux libéralités, aux témoignages de pitié ou d'équité, loin d'y mettre la moindre confiance, le moindre espoir !
SoF. — Comment serait-il possible que des consciences aussi gravement atteintes éprouvent jamais un vérirable désir de faire le bien, un profond repentir? Comment craindraientelles de commettre la moindre coquinerie, lorsqu'à propos des fautes dont elles sont coupables, elles affectent une si belle tranquillité, et lorsque, touchant les œuvres de justice, elles montrent une telle défiance?. . .
Saul. — Les effets de ces leçons, tu les as sous les yeux, Sofia! C'est un phénomène incontestable, — comme n'est hélas! que trop évidente et certaine l'existence de ces genslà ! : — que quiconque passe d'une autre profession de foi reli-
' Bruno estime quii est trop commode de professer que Ion est sauvé par la seule foi au Christ rédempteur. Dire que l'âme, quand elle s'est unie au Christ par un élan d'amour, est transformée et régénérée par l'afflux de la grâce divine, c'est oublier que Dieu attend, le plus souvent, <|ue chacun de nous contribue à la Rédemption et rachève, pour son compte, par la charilé api'issante, par les œuvres.
' Wagner lit fascinii — de facinus — (latin) = criiiio. l.af^'-arde et Gentile adofilent sassinii. pour Assassini!.
— io3 —
«•ieiise à celle de ces docteurs devient aussitôt, de munifîque qu'il était, avare : en lui, la douceur fait place à Tinsolence, la modestie à l'orgueil; au lieu de distribuer ce qui lui appartient, il pille, il s'adjuge par rapine le bien du prochain. A la bonté, à la sincérité, àia simplicité succèdent la méchanceté, riivpocrisie. la malice ^ Plus d'exacte connaissance de soi"- : une arrogance sans bornes! Plus de penchants généreux; plus d'ardeur à s'instruire : le voici qui verse dans une complète ignorance et qui est attiré vers toutes les canailleries! En résumé, celui qui peut-être semblait déjà plus que médiocre se transforme alors en un être si mauvais qu'on n'en saurait découvrir de pire !
SECOiNDE PARTIE DU DEUXIÈME DIALOGUE
Sor. — Renouons maintenant le lil de rentrelien. là où il a été interrompu, hier, par l'arrivée de Mercure.
Saul. — Certes, il est temps qu'après"^ avoir entendu les raisons pour lesquelles les bonnes divinités ont été substituées
' Le texte de Gentile est ainsi établi : « ... da buono é ipocrita, da sincero è maligno, da simplice è malizioso... » La symétrie logique réclamerait une interversion, — buono s'opposant plus naturellement à nialiyno, et sincero ii ipocrita.
- liiconoscenle di se Kiihlenbeck traduit par ■< dankbar — reconnaissant ». Fraduction inexacte, ijui ne rend pas compte de « di se », et qui ménage mal le contraste nécessaire avec l'arrogance présomptueuse dont parle Bruno.
Riconoscere di se, — c'est « connaître exactement sa propre valeur », après une sorte d'examen de conscience qui a mis à jour qualités et défauts, sans vaine complaisance; — c'est « bien se juger soi-même », — sans illusions. — selon la maxime socratique. Tel est le sens de « recognitio sui », chez Sénèque, et de « recognizione di se slesso », — dans le même dialogue. (\V., Il, i88; L., igo; G., H, 120-iai).
•' Wagner donne : e tempo clie... ; Gentile donne :e tempo dopo che...
— loâ —
aux bêtes, sur ces sièges de l'Olympe, on voie quelles soni celles qui ont été désignées pour occuper les places vacantes. Veuillez donc, je vous prie, si cela ne vous ennuie' point, continuer à me fournir de tous ces faits l'explication rationnelle. Nous en étions hier à ce moment du récit où Jupiter vient de charger Hercule d'une mission. En conséquence, la première question, c'est de savoir qui a succédé là-haut, sur son ordre, à Hercule.
SoF. — Jai ouï dire. Santino, que le ciel avait été réellement le théâtre d'un incident analogue à ce qui, dans l'allégorique débat que nous dépeint Grantor-, entre la Richesse, la Volupté, la Santé et le Courage, n'était qu'imagination, songe, vision d'un esprit quasi prophétique. A peine Jupiter venait-il de renvoyer Hercule que la Richesse, s'avançant vers lui, a proclamé : « C'est à moi, père, qu'appartient normalement cette place ! » — Et Jupiter de répliquer : a Pourquoi donc? " — Mais elle, à son tour : « Je vais plus loin : je m'étonne que tu aies attendu si longtemps pour me trouver un siège; je suis surprise qu'avant de te souvenir de moi, tu aies fait un sort à tous les autres dieux et déesses qui, cependant, me doivent céder le pas! Comment as-tu toléré qu'il soit nécessaire que je me présente ici, en personne, pour protester contre le grave préjudice dont je suis victime? » — Et Jupiter : « Plaide donc ta cause, Richesse! Car je suis persuadé qu'en ne t'octroyant pas un des sièges déjà pourvus de titulaires, je ne t'ai fait aucun tort; je ne t'en fais pas davantage, à mon sens, en te refusant celui-ci qui est encore disponible! Peut-être auras-tu à éprouver un malheur plus grand que tu ne le penses!... » — « Quel est, à votre avis, le malheur menaçant qui pourrait être pire que le dédain dont je suis l'objet? » s'est
^ Graue = ennuyeux, pénible, comme un fardeau. Illa (juidcm aiavioi... dit Juvénal, à propos do la " femme savante •'.
- Cf. Sexlus lùnpirifus. .4c/("crs//s inallirmulii-D'^. XI. fM-TiS.
— io5 —
exclamée la llichesse. « Pour quel molif, dis-le moi, m'as-tu préféré la Vérité, la Prudence, la Sagesse, la Loi, le Droit? Ne suis-je pas celle qui vaut à la Vérité d'être estimée comme telle, à la Prudence d'être appliquée, à la Sagesse d'être appréciée, à la Loi de régner, au Droit de s'organiser? Sans mon concours, la X'érilé est méprisée, la Prudence en détresse, la Sagesse négligée de tous; sans moi, la Loi reste muette, le Droit boiteux! En etTet, c'est moi qui à la première ouvre libre carrière, qui donne à la seconde du nerf, à la troisième de la lumière, à la quatrième de l'autorité, au cinquième de la vigueur. C'est à moi que tous ensemble doivent ce qui les agrémente, les embellit et les pare. C'est moi qui les allranchis des soucis déprimants et de toutes les misères. « — Mais Momus de répondre: « O Richesse, ce que tu racontes n'est pas plus vrai que faux! Car, en revanche, c'est par ta faute que, souvent, le Droit cloche', que la Loi garde le silence, que la Sagesse est foulée aux pieds, que la Prudence est emprisonnée, que la Vérité est étouffée, quand tu te fais la compagne des menteurs et des ignorants, quand lu réserves aux fous les faveurs de la Chance', quand tu embrases d'un feu pervers les âmes désormais asservies aux plaisirs, quand tu sers à la Violence, quand tu résistes à la Justice. Il y a plus : même à celui qui te possède tu n'apportes pas moins d'ennuis que de jouissances, de laideur que de beauté, de grossièreté que de charme. Tu n'es pas celle qui met fin aux soucis, aux misères : tu te bornes à les transformer, à les revêtir d'apparences différentes. Ainsi, quoiqu'on te considère comme bonne, en réalité tu es plus que malfaisante. Extérieurement, tu semblés avoir du prix; au fond, tu n'en as pas. On
' Zoppica. Réalisme familier.
- ... Favorisci col bracchio della sorte. — Comparer, plus haut : « spinga con qualsivoglia forza, bracchio e industria... »
Image physique, qui ajoute peu au sens. Bi'accliio = les muscles du bras, donc, le pouvoir actif, efficace. (Cf. l'expression familière : » avoir le bras long ».)
— loG —
se ligure' que tu es uLile : eu faiL, lu le montres pernicieuse au plus haut point. Car, lorsque tu investis^ de tes prestiges un méchant (et, d'habitude, je ne t'aperçois que dans les maisons des scélérats, trop rarement aux côtés des hommes de bien), alors, par ta faute, c est la déchéance pour la Aderite qui, chassée des villes, est reléguée aux déserts; la Prudence a les jambes brisées, la Sagesse la rougeur de la honte au visage, la Loi la bouche close : le Droit n'a plus aucune ardeur ; tous sont comme réduits à rien 1 » — « Voilà, ô Momus, riposta la Richesse, des preuves, qui t'attestent mon empire, mon excellence 1 Selon que j'ouvre ou que je ferme le poing, selon que je me communique ici ou là, je fais que ces cinq divinités ont de la valeur, de la puissance, de linfluence, ou, au contraire, sont méprisées, bannies, repoussées; pour tout dire, je suis capable de les faire monter au ciel ou descendre aux enfers. » — Mais Jupiter : <( Nous ne voulons admettre ici, pour s'asseoir sur ces trônes, que de bonnes divinités. Loin de nous toutes celles qui sont coupables, celles qui sont plus méchantes que bonnes, ou indifféremment, selon les cas, coupables et innocentes! Or, à mon avis, tu ligures parmi ces dernières, car, si tu es bonne avec les bons, tu es pire que tout avec les scélérats. »
« Tu sais, ô Jupiter, reprit la Richesse', que par moi-même je suis bonne, et non pas indifférente, neutre ou, comme tu le prétends, éclectique, — si ce n'est en tant que les autres, suivant leurs intentions, peuvent se servir de moi en bien ou en mal. )>
El Momus de répondre : « Tu es donc, ô Richesse, une divinité que tous ont occasion de manier', d'utiliser, d'em-
' In opinione — in apparenza — per fantasia — s'opposent symétriquement il in verità, in existenzà, in ofletto.
- Quando invcsUsci (comme d'une parure ou d'une armure qui empêche de le voir tel qu'il est). ,
■' Servihiln, rn;ineg;jutljil<', cuntrallabile. — " C'est un instrument de plomij el de cire, ulloiiyeable, ployable et accominodable à tous biais et toutes
ployer à leur guise. Tu ne Le gouvernes point toi-même ; tu n'es pas vraiment celle qui dispose des autres et les dirige ; tu es celle dont les autres disposent et qu'ils dirigent. Par suite, tu es bonne lorsque les autres t'appliquent au bien, tu es mauvaise lorsque tu es mal guidée : je veux dire que tu es bonne dans les mains de la Justice, de la Sagesse, de la Prudence, de la Religion, de la Loi, de la Libéralité, et autres divinités, mais que tu es mauvaise, si leurs contraires, comme la Violence. l'Avarice, l'Ignorance et les autres, t'exploitent. Ainsi donc, puisque par toi-même tu n'es ni bonne ni mauvaise, je crois juste, si telle est l'opinion de Jupiter, qu'on ne te réserve ni affront ni honneur. En conséquence, tu n'es pas digne de détenir personnellement im siège, ni en haut, parmi les divinités célestes, ni en bas, parmi les divinités infernales : éternellement tu devras vovaç^er de ci de là, aller d'une rég^ion à l'autre. »
Tous les dieux approuvèrent d un sourire les paroles de Momus. Et Jupiter formula ainsi sa sentence : « 0 Richesse, quand tu accompagneras la Justice, tu habiteras avec elle : quand tu accompagneras la A'érité, tu demeureras à l'endroit même où brille sa perfection ; quand tu accompagneras la Science et la Sagesse, tu pourras t'asseoir sur leur trône. Quand tu escorteras les plaisirs sensuels', tu te fixeras avec eux. Quand tu consisteras en or et en argent, tu te cacheras dans les bourses et dans les coffres^; quand tu consisteras dans le vin. l'huile ou le froment, tu iras te nicher au fond des caves et des magasins; quand tu consisteras en brebis, en chèvres et en bœufs, tu iras paître avec eux, tu séjourneras parmi les troupeaux et les bêtes à cornes. »
Jupiter lui traça pareillement la conduite qu'elle doit tenir
mesures » — dit, dans l'Apologie de Raimnnil Sehond (Essais), Montaig;ne parlant de la raison.
' Volulluarii piaceri. Sur les •< voluptueux ... qui demeurent à l'écart des pures joies de la O£'op;a 'cf. Plotin, Quintae IX, t).
- Casce = casse.
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selon qu'elle fréqiieule des fous ou des sages : il lui expliqua comment, dans Tavenir, elle continuera (peut-être parce qu'elle ne peut faire autrement!) à se laisser saisir, comme naguère, suivant les cas, sans peine ou avec difficulté. Mais cette manière de l'atteindre, il ne la fit pas clairement entendre à beaucoup; de sorLe que Momus, élevant la voix, indiqua à l'assistance, sinon ce même moyen, du moins, une façon de procéder : «■ Nul ne pourra te rencontrer si, d'abord, il ne regrette pas d'avoir possédé un esprit bien équilibré, un cerveau sain. » — Je suppose que Momus voulait dire ceci : il convient, en l'occurrence, de renoncer à réfléchir et à juger avec prudence^; il ne faut point songer à l'incertitude du temps qui trompe ni se préoccuper du caractère douteux et instable des promesses de la Mer; il ne faut pas avoir foi dans le ciel, ni faire attention à la justice ou à l'injustice, à l'honneur ou à la honte, au calme ou à la tempête; il faut, au contraire, en toute circonstance, s'en remettre à la Fortune. — « Prends bien garde, recommanda-t-il, de jamais devenir la domestique des esprits trop sérieux'- qui te rechercheraient; déro^^e-toi à la vue et à la prise de ceux-là surtout, dont la prévoyance te tendrait lacets, pièges ou embûches! Rejoins d'ordinaire les plus fous, les plus détraqués, les têtes les plus vides et les plus sottes! Bref, lorsque tu es sur terre, fuis comme feu l'élite des saoes; toujours, en revanche, accoste, pour te familiariser avec eux, les gens qui tiennent de la brute; suis fidèlement la même ligne que la Fortune, n
Saul. — D'habitude, Sofia, les plus sages ne sont pas les
' Perdore la considerazione e il (jiudicio di prudenza... Gindicio — non plus au sens de « Droit », comme plus haùl, mais au sens de « jugement ». — I^riidenza est pris dans son acception ordinaire.
- Con troppo giudicio. Il s'agit des esprits pondérés, rassis, judicieux, qui, avant d'agir, pèsent le pour et le contre, << délibèrent » longuemcMit,^ consultent « le ciel », — c'est-à-dire leurs chances. A eux s'opposent « gli insensati, pazzi, stracurati e stolti ».
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plus riches, parce que, se conlentanl de peu, ils estiment ce peu suffisant, pourvu qu'il suffise à la vie, ou peut-être encore, parce que, absorbés par de plus nobles desseins, ils ne vagabondent pas assez de-ci de-là pour avoir la chance de rencontrer lune de ces divinités, la Richesse ou la Fortune... Mais ne t'arrête pas dans tes explications!
SoF. — Dès que la Pauvreté vit sa rivale, la Richesse, exclue de l'Olympe, elle se présenta dans une toilette plus que lamentable'; elle déclara que, pour les mêmes raisons qui rendaient la Richesse indigne d'un tel séjour, elle devait paraître spécialement a qualifiée », étant tout le contraire de sa concurrente. A quoi Momus de répliquer : « Pauvreté, Pauvreté, tu ne mériterais pas ton nom, sous tous les rapports, si tu n'étais pas aussi démunie comme arguments, syllogismes et solides déductions-! De ce que tu es le contraire de la Richesse, il ne s'ensuit pas, malheureuse, que tu doives être investie des honneurs dont elle a été dépouillée ou privée, ni que tu doives être précisément ce qu'elle n'est pas : à ce compte, pour te faire mieux comprendre ma pensée par un exemple qui te semble nécessaire, — tu devrais être Jupiter ou Momus, sous prétexte que la Richesse n'est ni Jupiter, ni Momus! En résumé, d'après ton raisonnement, ce qu'on lui refuse à elle devrait tètre accordé à toi ! Or, ceux qui sont mieux armés que toi en fait de dialectique, savent que la (( contrariété » n'est pas toujours de même nature, selon qu'elle se produit entre termes positifs, négatifs, contradictoires, variables, différents, autres, distincts par essence, existant séparément, ou opposés"^; ils savent qu'en vertu du
i Con una più che povera grazia. — Il ne sagit pas seulement de la gràce de la physionomie, mais encore et surtout, de lélégance de tout ce qui constitue « la toilette » ext^'-rieure. Bruno rapproche volontairement Povertà et povera.
- Bueno consequenze.
3 Théorie arislotélicienne : iwec un même sujet et un même attribut, ou
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principe même de conlradiction, vous ne pouvez toutes deux vous trouver ensemble dans un même endroit; mais cette conséquence n'en sort point que, là où n'est pas et
peut former des propositions qui s"opposent, àvT'./'.3;;j.cva, àvT'./araOa'.. 11 y a plusieurs espèces d'opposition.
A toute affirmation on peut opposer une négation ; deux propositions dont lune nie précisément ce que l'autre affirme sont contradictoires (àvxîoaat; — àvTiç;aT'./'.(oç àvT'.y.Er^Oa'.i. De deux contradictoires l'une est nécesairement vraie, l'autre fausse, et il n'y a pas d'intermédiaires possibles, àvTt^aa'.ç oè àvTÎÔcatç t,; ojy. "ejTt u.cTa?ù xa6"a'jTTjV (Anal, post., I, 2) : -àç È^T'.v àvOp'o-o; oîî'.a'.o;, où -à; j^Tiv av6pco-o; oîy.ato;. Cette règle, que dedeux propositions qui s'excluent l'une est nécessairement vraie, l'autre fausse, est soumise à une exception. Les actes qui dépendent du libro arbitre de l'homme sont des futurs contingents : il est donc impossible, au moment où l'on parle, d'affirmer que déjà l'une des deux alternatives, dont la réalisation dépend du choix de la volonté, est vraie, et l'autre fausse. Cette distinction d'Aristote souleva dans les écoles de l'antiquité des discussions sans fin. — Les propositions universelles, opposées par la qualité, sont des propositions contraires : -à: Ittiv àvOp'ozo; o'.y.i'.o;. oùoct; èariv àv6pa)-oç oiy.aioç, tout homme est juste, aucun homme n'est juste (f, 3vavT''a à-oçavai;-èvavTÎf'); àvTiKsi^Gai), Les contraires n'excluent pas un troisième cas possible : elles peuvent être fausses en même temps. Aristote distingue encore des propositions qui s'opposent seulement dans les mots et non réellement, xa-à tïjv à=?'.v àv-tx.E?aOai aovov : ce sont les particulières de qualité contraire : quelque homme est juste, quelque homme n'est pas juste. Il est clair qu'il n'y a pas entre ces deux jugements d'opposition réelle. On peut représenter cette théorie des oppositions (de Interpr. vu) par une figure schématique :
:. lia; È'jT'.v 7!-/- OofOTTO: òt'y.x'.o:.