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ne saurait être la Richesse, lu doives ou puisses résider* !
Tous les dieux se mirent à rire en voyant que Momus se
piquait d'enseigner la logique à la Pauvreté. Depuis lors, dans
rOlynipe, cette phrase est restée proverbiale : " Momns est
opposées sont los contraire». ùvavT;a. aa/oar/ai. Hx. : il est j<nir ou il est nuit. — L'une seulement peut être vraie.
Boi'ce résumerait sa théorie dans le tableau suivant :
CONTR.\Rl.E
iMvi ii-Ai 1- AiMitMATi.. Mœ tum dividunt verum et l'alsum. i-?«ivers.\lis MCfv.^Tici tu m falsa' sunt utrteque. vera' nunquam.
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srBCOTK.viui:
l'ARTii.i i.vKis AFiinM.\Tio Ha- tuui di viduot vcrum et i'alsum, i>Ainii:t taris >F..,\Tin
tum veru' sunt utra'que, falsa' nunquam.
Voici quel est le sens de ce tableau. Les propositions opposées à la fois de quantité et de qualité sont contradictoires f contradictoria'-contrajacentes) .de deux contradictoires lune est nécessairement vraie, l'autre fausse (dividunt semper verum et falsuni). Les propositions universelles opposées de qualité sont contraires : tantôt l'une est vraie, l'autre fausse; tantôt elles sont fausses toutes deux, jamais elles ne sont vraies en même temps. Les propositions particulières opposées de qualité sont subcontraires : tantôt l'une est vraie, l'autre fausse; tantôt elles sont vraies toutes deux; elles ne sont jamais fausses en même temps. Les propositions opposées par la quantité seulement sont subalternes : l'universelle étant vraie, la particulièi'e l'est aussi, mais non réciproquement ; la particulière étant fausse, l'universelle l'est aussi. mais non réciproquement.
' Car, nous l'avons vu, les propositions opposées contraires ne peuvent, d'après Aristote, être toutes les deux vraies; mais elles peuvent être toutes les deux fausses 1
le maître de la Pauvreté. » Ou encore : h Momus apprend la dialectique à la Pauvreté. » — Ils se servent de l'une de ces phrases quand ils ont l'intention de railler^ quelque fait paradoxal. « Quel sort penses-tu donc, ô Momus, que l'on me doive réserver? interrogea la Pauvreté. Hâte-toi de prononcer, car je ne suis ni assez largement pourvue de vocabulaire et d idées pour discuter avec toi, ni assez abondamment munie de ressources intellectuelles pour profiter de tes leçons. »
Alors, Momus demanda à Jupiter de lui donner, s'il le jugeait opportun, pour cette fois, la licence de formuler cette conclusion. Jupiter lui dit : a Eh! quoi, tu te moques encore de moi, Momus! Des licences?... A toi seul, tu en as tant à ton actif que tu es le plus licencieux (je veux dire : licencié^) de tous les immortels ! Cependant, à ton aise ! Fais-lui connaître la sentence ! Si ton verdict est bon, nous l'approuverons. -> Momus continua : « Il me semble convenable et juste que la Pauvreté aille^ elle aussi, se promener sur les places publiques^ où Ton voit errer en flânant la Richesse, et que sa marche vagabonde parcourre exactement les mêmes régions. En efï'et, ainsi l'exigent les règles de la logique : suivant le principe de contradiction, la Pauvreté ne doit entrer que dans les endroits d'où la Richesse se retire ; elle ne doit arriver, à son tour, que dans les lieux d'où sa rivale s'éloigne; réciproquement, la Richesse ne doit pénétrer que là où la Pauvreté, sur son départ, lui cède la place. Il importe que l'une vienne derrière l'autre et comme sur ses talons, en donnant une poussée à sa camarade et que jamais elles ne soient face contre face ; — que le dos de l'une s'appuie contre la poitrine de l'autre, comme si elles s'amu-
' Delleygiar ^ diìeg^ìav), leçon de Wagner et forme actuelle du verbe.
- Jeu de mots assez... inoiïensif. Momus a ses diplômes!
•' Spasscf/giando. — Circum forando. — Ces verbes font imag-e. Ils rappellent l'expression rabelaisienne « déambuler par les vies, compiles et quadrivies... »>
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saicMil (ainsi faisions-nous quelquefois) au jeu de la roue du cordonnier'. »
Saul. — Qu'ont dit. à ce propos, Jupiter et les autres dieux ?
SoF. — Tous on! confirmé et ratifié la sentence. S.vuL. — l^tla Pauvreté?
SoF. — Voici sa réponse : « Il ne me parait pas équitable, Olympiens (si toutefois je puis émettre mon opinion, et si je ne suis pas tonta fait privée de jugement) que désormais ma condition soit absolument identique à celle de la llichesse. » — Momus de riposter : « De cet antécédent : vous travaillez sur le même théâtre et vous jouez la même tragédie ou la même comédie, il ne convient pas que tu tires cette con séquence que, toutes deux, vous pouvez être réunies dans une seule et même condition, quia contraria versantur circa idem. »
— « Je constate, ô Momus. dit la Pauvreté, que tu n'as pour moi que raillerie et dédain, toi qui cependant fais profession de véracité et de lovauté"-. Or. tel n'est pas, à mon sens, ton devoir: car, quelquefois, et même dans la plupart des cas, la Pauvreté mérite d'être défendue plus que la Richesse ! »
— « Que veux-tu que j'y fasse, répliqua Momus, si tu es radicalement pauvre?... Presque dépourvue de jugement, de raison, de qualités intellectuelles, de rigueur déductive, et m ayant réduit à revenir sur les règles des Analytici priores et des Analytici posteriores d'Aristote ', tu n'es pas digne d'avoir un apologiste ! »
* Comparaison familière qui illustre et complète la « règle » précédente. Deux enfants, en se plaçant l'un devant l'autre, — dos contre poitrine, — appuyaient leur pied sur la pédale activant la roue du savetier.
— JrKjpnuamente.
^ Ouvrages consacrés à l'étude des jurjcmenls, — envisagé» d'après leur
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Saul. — « Que racontes-tu, Sofia? Il arrive donc que les dieux prennent en mains Aristote?... Par exemple, ils étudient les philosophes 1... »
Soi'. — Sans doute! Sur la Pippa, la Nanna ou l'Antonia, sur Burchiello, sur 1 Ancroia, sur un autre livre dont on ignore 1 auteur, — tout en se demandant s'il ne serait pas d'Ovide ou de A irgile, — et dont le titre m'échappe, sur d'autres du même genre*, dispense-moi de m étendre!...
Saul. — Pourtant, les Olympiens sont censés avoir en tête des choses graves et sérieuses ! . . .
SoF. — Estimes-tu donc que pareil soin ne soit que futilité, frivolité? Si tu étais plus versé dans la philosophie, c'est-à-dire plus pénétrant, tu serais persuadé qu'il n\ a ni cours ni ouvrage qui, à moins qu il ne soit insipide, ne soit examiné, feuilleté par eux : s'il n^est pas farci de balourdises, il reçoit leur approbation, puis, il est enfermé sous bonnes chaînes en leur bibliothèque commune. Car ils se plaisent à connaître les manifestations multiformes de tout ce qui est, les diverses productions des talents naturels; et comme ils s'intéressent vivement à tous les éléments constitutifs et à loutes les '< représentations » possibles du Uéel, ils ne se contentent pas de veiller sur toutes les existences : ils en ordonnent, ils en permettent ainsi l'expression concrète. Remarque, au surplus,
qualité et d'apròs leui- quantilé. Aristote y traite, selon la lofjique même <lo son sujet, du prol)lèmo de l'erreur. (Cf. Piat, Aristote, p. iio et sq.) Notons qu'en fait, c'est surtout aux Topiques (II, c. vt, vu, vni) que se réfèrent les discussions précédentes!
1 La Pippa, la Nanna e lAntonnia sont trois interlocuteurs des liaginnamenti (i535 on i53GÎ, de Pierre Arétin. — Burchiello est un poète florentin, né en i4o4, mort en i\\<j, aufjuel on doit une forme de poésie burlesque qui porte son nom (burchiellesca). — L' Ancroia est un fameux poème de chevalerie, du cycle français, qui était très populaire en Italie. — Quant au livre dont ou ignore l'auteur. Gentile conjecture (pi'il' s'agirait de la Priaprc
no
que leur jugemeiiL diffère profondément de notre vulgaire jugement humain : tout ce qui, pour nous et selon nous, est répréhensible ne l'est pas nécessairement pour eux ni selon eux ! Il est bien évident que ces ouvrages, comme les traités de théologie, ne sont pas à communiquer à la foule des ignares, qui est en même temps celle des âmes dépravées : elle n en extrairait que des leçons à rebours'!
Saul. — N y a-t-il donc point, dans le nombre, des volumes composés par des auteurs de fâcheuse renommée, sans conscience ni conduite, peut-être, dans de mauvaises intentions-?...
SoF. — Pardon! C'est indéniable! Mais ces livres n'en contiennent pas moins les enseignements, les notions acquises par chaque auteur ; ils n'en montrent pas moins comment, dans quel but, d'après quelle inspiration il écrit, ce qu'il traite, la manière dont il s y prend, ses erreurs et celles que 1 on commet à propos de lui, comment il penche vers tel ou tel sentiment vertueux ou vicieux, ou au contraire s en écarte, comment il fait naitre chez le lecteur rire, tristesse, plaisir, dégoût. Partout. 1 on saisit trace de sagesse et de providence ! Tout est dans tout-^! En particulier, c'est sur un même point
' Voir, à la fin de notre commentaire, notre analyse du « double point de vue » de G. Bruno.
- Lagarde met un simple point à la fin de la phrase. Gentile la rend plus piquante en la terminant par un point d'interrog-ation, qu'explique, d'ailleurs, le début de la réponse de Sofia.
^ Le Della Causa et le Del Infinito sonile développement de cette formule, au point de vue métaphysique. — Sigillus, § 3, éd. Gfrôrer, p. 583. — Della lla.us-2, Argum. du 5« dial. — Tutte le cose sono in ciascuna cosa, e per consequenza tutto è uno. W., I, 2111-1 1 ; L., 206-7; G., I, 107. — ... Ogni cosa esser in o,i,'-ni cosa... W., I. a|i : L.. 287; G., I, i8a. — Spaccio : in ogni uomo, in ciascun individuo si contempla un mondo. W., II, ii3; L., 411; G., II, 12. — Lampas, III, 42 et o\. — Tocco, G. B., Op. ined. .ìa et sq.
Ici. Bruno ne dépasse guère le cercle des notions d'ordre pratique et moral. Il déclare que, dans tout ouvrage, il est possible de découvrir des parcelles
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que se rejoignent les contraires; la connaissance de l'un sort parfaitement de la connaissance de 1 autre'.
Saul. — Revenons à notre sujet, dont nous ont distraits le nom d'Aristote et la réputation littéraire delà Pippa!... Comment la Pauvreté a-t-elle été congédiée par Jupiter, après avoir été tournée en dérision par Momus ?
SoF. — Je ne compte pas t'énumérer tous les extravagants propos qu'elle a échangés avec son adversaire ; Momus et elle se sont réciproquement criblés de pointes^!... Bref, Jupiter a déclaré que la Pauvreté devait jouir de certains privilèges et prérogatives que la Richesse ne possède pas sur cette terre.
Saul. — Précise! Lesquels?...
SoF. — Voici mes volontés, a dit Jupiter. Dabord, ô Pauvreté, tu seras favorisée d'une bonne vue, de façon à retrouver sans peine tel séjour dont jadis tu te serais retirée. Tu seras à même de chasser la Richesse d'une poigne beaucoup plus vigoureuse que celle dont elle userait pour t'expulser. Désormais, ta rivale sera aveugle. D'autre part, tu seras preste et légère, grâce aux ailes, faites de plumes daigle et de vau-
de vérité, de sagesse, el qu'un lecteur intelligenl s'édifiera, s'inslruira, — ne fût-ce même qu'en réagissant.
' Pour Platon, rien ici-bas ne jouit d'une entière fixité. Par exemple, le chaud el le froid, le sec et l'humide passent sans répit du plus au moins, ou du moins au plus. Aucune |)crmanence dans les phénomènes sensibles (le Phf'don, 78 e-79 a et le Philèhe, 24 a-d).
D'ailleurs, le chaud et le froid ne font deux qu'en :i(tparonci' el comme ù leur surface. 11 faut bien qu'ils soient réels l'un et l'autre; il faut qu'ils contiennent de rétre; sans quoi, ils n'existeraient d'aucune manière. Mais, s'ils contiennent de l'être, ils sont un dans cette mesure même, car ce qui est un pour la pensée l'est par là même en soi, l'idée n'étant que la notion adéquatement connue (Cf. le Sophiste, 243 d-e). Sur la » coïncidence des contraires » d'après Bruno, Cf. notre commentaire.
- Momezzara — verbe inventé par Kiuuo : scherzava, alla <,niisa di Modio.
loLir, doni tu seras munie. En revanche, pour les pieds, tu ressembleras à un vieux bœuf traînant la pesante charrue dont le soc senfonce dans les sillons. La Richesse, par contre, aura des ailes lourdes et lentes, empruntées à loie ou an cygne, mais des pieds extrêmement rapides, empruntés au coursier ou au cerf. Ainsi, lorsqu'avec l'aide de ses pieds, elle prendra la fuite, toi. en te servant de tes ailes, tu pourras rejoindre l'endroit qu'elle aura quitté. Lorsqu'en volant, tu t'éloigneras de tel ou tel lieu, elle pourra s'y rendre, à son tour, en marchant. Bref, avec la même vitesse qu'elle mettra à t'éviter ou kte poursuivre, tu seras en mesure de la poursuivre ou de l'éviter.
Saul. — Mais pourquoi Jupiter ne les a-t-il pas toutes deux pourvues de bonnes ailes et de pieds solides, puisqu'on somme, toutes deux doivent pareillement être capables de se pourchasser ou de se fuir, tôt ou tard, lune 1 autre?...
SoF. — Parce que, la Richesse étant toujours chargée, ce faix gênerait le mouvement de ses ailes. Quant à la Pauvreté, cheminant toujours sans chaussures, par des sentiers fort rudes, elle aurait souvent les pieds blessés. Par conséquent, ce serait en vain que celle-ci aurait des pieds légers, et cellelà des ailes rapides.
Saul. — Cette explication me satisfait. Continue.
SoF. — Jupiter a également décidé que la Pauvreté suivra de près la Richesse, mais que celle-ci fera tout pour l'éviter quand elle fréquentera les palais de ce monde, les demeures oii règne la Fortune. « Que si elle s'attache à des choses élevées, qui sont à l'abri des injures du temps et de cette autre aveugle : la F'orlune. je tiens', a déclaré Jupiter à la Pauvreté.
' t n changement de construction se produit dans le cours de la phrase, n Oitro vuole (Jupiter) che... ma allor che alla sappiglia... non voglio (Jupiter)... »
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qu'alors tu ne déploies pas tant d'ardeur ni d'énergie dans ton attaque pour en faire partir et en déloger ta partenaire : il importe que cette dernière n'abandonne pas si aisément des sommets qu'elle n'aura pu atteindre qu'à travers mille difficultés et avec beaucoup de mérite. Il convient, réciproquement, que, dans une sphère inférieure, tu montres une fermeté, une stabilité égales à celles que montre la Richesse dans un domaine supérieur. Bien plus : je désire qu'en un certain sens, subsiste entre vous une vraie concorde, non point superficielle, mais d'une très sérieuse portée. Car, voici des illusions qu'il ne faut pas te forger : que, pour avoir été bannie du ciel, tu doives être reléguée au fin fond des enfers, ou qu'après avoir été retirée de ces abîmes, tu doives être admise officiellement dans l'Olympe, et que la condition de la Richesse, précisée plus haut, soit ainsi de beaucoup préférable à la tienne!... Loin que l'une chasse l'autre du lieu où elle exerce sa prépondérance et sa domination ^, je veux que par son appui elle l'aide à s'y maintenir, et qu'ainsi, entre vous deux, se noue une étroite et cordiale amitié. »
Saul, — Indique-moi sans tarder comment il l'entend.
Sor. — Jupiter a ajouté ce commentaire : « O Pauvreté, alors même que tu concernes des choses d'un niveau apparemment inférieur, tu pourras t'adjoindra, t associer intimement une sorte de Richesse qui touche à des biens supérieurs. Quant à ton « contraire », la Richesse, jamais il ne lui sera permis de s'adapter à une situation trop humble-. Quiconque
' Dominio, que ])i"o[)ose Gentile, est évidemment préférable à domino (Lagaide).
- Le mot " cose » est très vague. La signification du passage di-menic donc un peu obscure, — si Ton néglige de prendre « cose » tantôt dans le sens de <f biens matériels », tantôt dans le sens, 1res général, de « biens » moraux, tantôt dans celui de « situation » sur léchelle sociale. On peut être riche par sa ...cassette ou par sa valeur personnoJle. Bruno (cornino il lui arrivf; souvenh jongle avec le triple sens du mot.
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est sage' ou veut le devenir ne simaginera jamais qu'avec cette Richesse, il ait chance de s'élever à hi vraie grandeur : l'Opulence, en effet, n'est qu'une entrave pour la philosophie, au lieu que la Pauvreté lui ouvre un chemin sûr et dégagé. Comment se livrer à la contemplaliou' quand on est assiégé d'une multitude d'esclaves, importuné par la foule des débiteurs ou des créanciers, des marchands faisant leurs comptes, des fermiers faisant leurs rapports \ lorsqu'il faut alimenter tant de ventres de parasites mal éduqués. lorsque tant de filous
' Pour ArihloLe, la verdi <■ pralicjue », quoique de qualité inférieure, concourt aussi au bonheur, — résultante très complexe. (Eth. Nie. K.,7, 1.177 a, 12-18 ; 8. 1.178 a, 9-a3.)
En effet, outre le développement normal de notre vraie naturo, le bonheur suppose, d'ordinaire, un certain cortège de biens physiques (santé, richesse, amitiés), sans lesquels il ne saurait être complet, ni persistant. { Eih. Nie. A., 9, 10993, 29-33; 10, 1099b, 2()-28; 1100 a. 0-9; H.. 14, ii">3b, i^J-uj, 21-25 ; K., 8. 1 178 a, 29 sq. ; 9, 1178 b, 33 sq. — Polit. H., i3, i33i b, 41.)
Subordonnée à la contemplation, la vertu pratique, qui a sa beauté et son prix en elle-même, doit être surtout un acheminement vers les loisirs divins de la vie intellectuelle.
Les Stoïciens enseignent que le but positif de la Science est la Sag-esse (sosta), laquelle embrasse la vertu théorique (àoj-rrj Àoy-zr^). consistant à bien penser, à avoir des notions justes sur la nature des choses, — et la vertu pratique ou active, encore supérieure, selon eux, à la précédente, et qui consiste à vivre conformément à la Raison : la première a pour fin la seconde, sans laquelle elle demeurerait stérile. Bruno adopte, on le voit, cette conception.
Quant aux biens extérieurs, — santé, fortune, richesses, honneurs, — les Stoïciens les regardent comme choses indilTérentes (àoiaço'px). mais qui risquent de devenir dangereuses, si l'on en fait le terme principal de ses aspirations.
- l'iotin estime qu'ici-bas, c'est la vie intellectuelle (plus spécialement, la Contemplation) qui nous procure le bonheur le plus durable. En. Primae. IV', 4; V, to et 0 : TÒ oi ttÎ; îy8a'.aov(aç tî /.t.': -ioa; i/i: y.ai txjtÒv ólzì... 'II yào àvipysia TTJ; 'Ì'j/t]? iv 7(0 zooyr^iT.'. zal Èv âajTfj loòl ivîpYfj'ja'.' /.■xl touto ~ò £-jòa'.|i.o'vfo;).
Cette délectation, d'essence spirituelle^ est, selon lui, indépendante des l)iens matériels qui n'y ajouteraient rien, car ils sont d'un autre « ordre ». Elle ne saurait être troublée par la répercussion des maux extérieurs, des catastrophes fortuites. (IV, 7, 8, 9 et sq.) La Ôswpta est le but ultime : 'H ïox -parò; hï/.% 9cwp;x; /.■xl OîwprJjAato;, fo3T£ /.xl toi; npâ-: toj-j'.v f, (Itroo'.y. tÌÀo;. fìhid., ïerliae, VIII, 5.)
^ li.u/f/ioni — au sens latin de « rationem reddere » — rendre compie.
vous dressent des pièges, lorsque tant de tyrans cupides vous épient, lorsque des serviteurs malhonnêtes vous détroussent? Non, impossible de goûter la vraie tranquillité de l'esprit ^ si l'on ne naît pauvre ou pareil aux pauvres ! Je tiens aussi à ce que soit regardé comme grand celui qui est riche ^a sein de la Pauvreté, parce qu'il s'en contente; — comme méprisable et semblable à un esclave, celui qui reste pauvre au sein de la Richesse, parce qu'il n'en est pas satisfait. Toi, Pauvreté, tu jouiras de la sécurité et de la paix. Ta partenaire ne cessera d'être troublée, soucieuse, agitée de soupçons et d'inquiétudes. En la dédaignant, tu auras plus de noblesse et de magnificence qu'elle n'en aura jamais, malgré toute la flatteuse estime dont elle se leurrera elle-même. Pour te contenter, il te suffira de ta simple opinion-; pour la rassasier, il n'y aura pas assez de la possession de tout l'univers. En t'élevant au-dessus des convoitises, tu seras plus grande qu'elle en ajoutant toujours à ce qui lui appartient. Tu connaîtras des amis sincères ; elle "aura nombre d ennemis cachés. En te bornant aux exigences naturelles, tu seras riche ; au milieu de tous les progrès dus à l'activité sociale, elle demeurera foncièrement pauvre; car celui qui mérite ce nom nest pas celui qui a peu, mais celui qui désire beaucoup"^*. Si, dun vigoureux lacet, tu serres la poche de tes appétits, tu jugeras suffisant le strict nécessaire, c'est-à-dire peu de chose : quoiqu'elle puisse saisir à pleines brassées* tout ce (qu'elle souhaite, elle, au contraire, restera inassouvie. En modérant tes vœux, tu seras en mesure de le disputer en félicité à Jupiter lui-même : celle-ci, en élargissant indéfiniment les limites de
' C^f. \e I)!> Iranquillilale animi, de Scnò(jae.
2 Cesi le « conleiitus sua sorte », cesi « laurea mediocritas » d'Horace.
'■' Notre bonheur étant en fonction de nos désirs, il importe de restreindre ces derniers. Sur la notion de Tempérance, cf. notre Gommenlairo.
'* f^on le sp.tluncntp hmccin. expi'ession très imaf^ée. cf. Slnrc a lincea s/),!luinala. rester IkjucIic bée.
sa cupidité gloutonne', ne fera que s'enfoncer davantage dans le gouffre de sa détresse. »
Jupiter ayant ainsi achevé de définir sa tâche, la Pauvreté ravie demanda l'autorisation de se mettre en route. Mais la Hichesse fit signe qu'elle voudrait bien qu'on la laissât, une seconde fois, s'approcher et importuner le Conseil des Immortels dune nouvelle proposition. On refusa de lui rendre la parole.
« \a. t'en! va t'en! lui dit Momus. Tu n'entends donc pas tous ceux qui te réclament, avec des cris, des prières, des sacrifices, des gémissements, tous ceux qui t'appellent en formulant des vœux si fervents et en poussant de si retentissantes implorations que nous en sommes tous presque assourdis?... Et. pendant ce temps, tu t'attardes ici, à travers mille échappatoires!... Vite, au diable, bon gré, mal gré"!... »
— « Ne te mêle pas de cela. Momus, interrompit Jupiter. Qu'elle ait la faculté de s'en aller quand bon lui semblera ! »
— « Il me paraît tout à fait lamentable et tout à fait injuste, riposta Momus que, favorisant celui qui, par sa faute, manque de prévoyance, elle se dirige le moins possible vers celui qui l'invoque avec le plus d'insistance, ou qui en est le plus digne. »
— « Ma volonté, répliqua Jupiter, n'est autre que celle du Destin ! »
Sall. — Puisse-t-elle en différer ! devait rétorquer Momus^^'. . .
' Le fìmbrie della concupiscenza, cf. plus loin, « la sola cupa fame e ingordiggia » : cupa, barrique, faite de douves de bois (labulae, Pallad., I, 38, i) et serrée avec des cercles de îer {circuii, Petr. Sa/., fìo, 3. — Pline, H. N., XIV, 27 , dans laquelle on conservait du vin, du vinaigre ou autres liquides. Improhua ingluviem. exptet. Virgile, Georg., III, 43i.
- ... .4 /;/ mal'ora, se non li piace andar a la buona, expression proverbiale, qui, parait-il, était très répandue dans la région de Xaples (Bruno est originaire de Nola).
^ Fanne altriniente, dovea dire Monw. — « Puisse cette volonté être autre (différer de celle du Destin), — quand tu le peux! » — devait ou aurait dû dire Momus. On comprend l'interruption do Saulino.qui représente le bon sens-
Sor. — Lu Uichesse sera donc sourde aux bruits de la terre; elle ne répondra jamais aux appels qui lui seront adressés. Guidée surtout par le Sort et la Fortune, elle ira à laveuglette, à tâtons, et se livrera au premier venu, qu'elle aura rencontré dans la multitude !
— « Voici donc ce qui se passera, fit observer Saturne : elle se donnera plus vite en partage à lun de ces grands fainéants et coquins ', dont le nombre égale celui des grains de sable, qu'à un homme d'honnêteté médiocre, — plus vite encore, à l'un de ces êtres de niveau moyen, en somme assez répandus, qu'à tel autre choisi parmi ceux, déjà plus rares, d'un degré supérieur'^. Peut-être — que dis-je? sûrement! — elle ne se donnera jamais à celui qui surpasse les autres par son mérite, et qui, à sa façon, est un homme unique. »
Sail. — Qu'a objecté Jupiter?
Soi--. — Qu'il y avait nécessité à ce que les choses soient ainsi, car le Destin a fixé celte condition d'existence à la Pauvreté : infiniment restreint sera le groupe de ceux qui la souhaiteront et la désireront; plus que suffisant'^ et même considérable sera le nombre de ceux qui la rencontreront et y auront part. En revanche, demandée, convoitée, invoquée, adorée, ardemment attendue par presque tous, la Richesse n'accordera ses faveurs' qu'à très peu d'entre eux, — à ceux qui la cultivent et l'espèrent le moins. Oui, elle sera complètement sourde ; le plus grand tapage, le plus éclatant fracas ne
Il eslimo que ce souliail aurait été naturel de la part de Momus, s'il est vrai (jue ce dernier incarne la conscience morale synderesis (ci', notre Introduction).
1 For/'a/i/t = furiami.
- Uno dei pii'i principali s opiìose îi mpcliocri.
•' Assaissimi, superlatif très rare, formé par Ëruno sur le simple « asftai ».
'> Fnr copia di se (copia = abondance. larp;cssei. Facore alicui consilii sui copiam. dit Cicéron.
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réiissironl pas à réniouvoir. Elle restera inflexible el récalcitrante ! C'est à peine si. tirée en qnelqne sorte au moyen de crochets et de treuils', elle s'approchera légèrement de ceux qui la sollicitent. Quant à la Pauvreté, elle sera douée dune ouïe 1res fine-; elle sera pleine de promptitude, toujours prête à se présenter sans délai au moindre signe, au moindre appel, de si loin qu'il parle. D'ordinaire, on la trouvera dans la maison ou immédiatement à la suite des gens qui non seulement ne la réclamaient pas. mais qui faisaient tout leur possible pour se dérober à elle.
Tandis que la Hichesse et la Pauvreté se retiraient. Momus s'écria : « Quelle est donc cette ombre qui, de si près, accompagne ces deux contraires, et qui simultanément s'attache à la Hichesse et à la Pauvreté? J'ai l'habitude de voir différentes ombres tomber d'un seul et même corps: mais jamais, jusqu'à présent, je n'avais remarqué une même ombre émanant de deux corps différents 1 »
Apollon lui répondit: « Là où il n"y a pas de lumière, tout ne forme qu'une seule ombre. Si même il y a plusieurs ombres, toute clarté faisant défaut, ces ombres se confondent l'une dans l'autre. Pareillement, s'il y a plusieurs lumières, mais si la densité daucun corps opaque ne se dresse entre elles comme obstacle, toutes se fondent en un seul rayonnement"*. »
— « En l'occurrence — dumoins, à mon avis — iln'en doit pas être ainsi, déclara Momus. Car. du côté où rèsrne la Richesse excluant loin d'elle toute pauvreté, comme du côté où habite cette dernière qui, par hypothèse, est distincte de la Richesse^,
' Anjani, Lagarde donne argini, lequel nctuellement signifierait « digues, obstacles ». C'est argani (cabestans) quexige le contexte.
- Auritissima. — Latinisme. L'expression italienne la plus courante est : « aver huón'orpcchio »
' Comparaison familière à Plotin — (En. Sex ta, IV, 7) en ce qui concerne les rapports des trois hypostases.
* Supposilalmenle. Kiihlenbeck traduit par f/eu/Z/c/i (nettement). — Traduction inexacte. Nous préférons « par hypothèse — ou, à la rigueur, par définition ».
— que conslale-t-on ? Non pas la fusion de deux lumières siinissant sur un objet éclairé, mais une sorte d'ombre accompagnant à la fois la Pauvreté et la Richesse. »
— « Regarde attentivement, Momus, conseilla Mercure : tu verras qu'il ne s'agit pas proprement d'une ombre. »
« Je n'ai pas affirmé qu'il s'agissait précisément d'une ombre, répliqua Momus; j'ai prétendu que quelque chose de semblable à une seule et même ombre s'attachant à deux corps paraissait inhérent à ces deux divinités. Oh ! maintenant, je m'aperçois que cette espèce d'obscurité n'est autre que l'Avarice ' ; voilà ce qui constitue la partie sombre de la Richesse comme de la Pauvreté ! "
— « Parfaitement, dit Mercure : l'Avidité est la fille et, en même temps, l'acolyte de la Pauvreté. C'est là, au surplus, une mère qu'elle déteste et qu'elle cherche à fuir le plus possible ! Eprise d'une brûlante passion pour la Richesse, elle a beau lui être liée très étroitement-, elle n'en continue pas moins à souffrir des rigueurs de sa mère qui toujours la tourmente. Rien qu'elle tende sans cesse vers la Richesse, elle en demeure toujours à quelque distance : mais, quoiqu'elle en soit écartée, elle n'en est pas moins relativement près, car, lorsqu'en fait, elle en est encore loin, par l'imagination elle reste dans son voisinage immédiat, voire dans sa plus profonde intimité ''. Ne saisis-tu pas que, lorsque l'Avarice est la
* En latin, nvaritin a un double sens (convoitise-avarice). Bruno joue ici SUI" ce double sens, ou mieux, l'adapte à son parallèle de la Richesse et de la Pauvreté. 11 veut montrer que ce ne sont point là des éi&ts fixes, définis., mais relatifs à nos désirs et à nos besoins, donc, essentiellement variaijles. 11 est aussi sévère pour l'insatiable soif de l'or quo pour la ladrerie d'un Harpagon.
- Gionta. De façon plus ou moins durable, par une « réussite » plus ou moins provisoire.
•* Les exigences logiques du sens et la construction continuellement antithétique de la phrase nous induisent à placer une virgule après « verHa <> et à supprimer celle que Gentile met après « intrinseca » — .... se si gli discosta secondo la verità || , gli è intrinseca e gionta secondo l'esistimazione.
proche compagne cl l'associée de la Richesse, celle-ci ne mérite plus son nom: que. réciproquement, lorsque l'Avidité se lient éloignée ' de la Pauvreté, cette dernière ne mérite plus le sien? Celte partie sombre, cet élément obscur et ténébreux, voilà, en somme, ce qui donne à la Pauvreté l'air d'un maP, sans faire paraître la Richesse un bien. Son effet fatal est de contrarier l'une des deux, ou les deux simultanément, — de ne laisser de répit à toutes deux que très rarement, et d'exercer son action même lorsque, de tous côtés, l'une et l'autre sont entourées des clartés de la raison et de l'intelligence ».
Alors Momus demanda à Mercure comment l'Avarice pouvait faire que la Richesse ne fût plus la Richesse.
Et Mercure de le lui expliquer : « Un riche atteint d'avarice est, au fond, un très pauvre homme, parce que l'Avarice ne peut exister là où abondent les trésors sans qu^à un certain degré ne s'y trouve aussi la Pauvreté : celle-ci ne se manifeste pas moins comme expression du simple sentiment intérieur que dans la réalité objective des faits ^. Et voilà pourquoi, à son plus vif dépit, cette ombre ne peut pas plus se détacher de sa mère que d'elle-même ! »
Durant cette explication, Momus qui, tout en ayant une très bonne vue, ne perçoit pas toujours les choses de prime abord, prêta une attention plus intense, et soudain s'écria : « 0 Mercure, ce que je te disais ressembler à une ombre, je m'en rends compte maintenant, c'est une multitude de bêtes combinées en une seule : j'ai sous les yeux un chien, un porc, un bouc, un singe, un ours, un aigle, un corbeau, un faucon, un lion, un âne, — toutes les espèces de bêtes possibles et imaginables, et cependant, toutes ensembles ne constituent qu'un seul être, sorte de <( polypier » groupant les formes des animaux les plus laids. »
' LuiKji, que Bruno orthographie volontiers lumjhi. - Esser mala, en soi et relativement à notre sensibilité. ■' Opposition familière à Bruno : per virtù de Va/fetlo, — per virtù iVefff'tln,
<( Dis plutôt, répliqua Mercure, que c'est là une bète multiforme. Oui, elle est une, en réalité non moins qu'en apparence. Mais elle n'affecte pas qu'une forme : le propre des vices est justement d en revêtir beaucoup, car, contrairement aux vertus, ils sont polymorphes^ et ne peuvent offrir aux regards une physionomie vraiment personnelle. C'est ainsi que l'ennemie de l'Avarice — la Libéralité — se présente à toi sous une forme simple et qui lui est bien particulière. Même remarque en ce qui concerne la Justice ou la Santé. Par contre, innombrables sont les visages des maladies ! »
Au milieu du discours de Mercure, Momus, interrompant derechef ces éclaircissements, s'exclama : « Que vois-je ! malheur de malheur ! la bête à trois têtes ! Je croyais être le jouet d'une illusion d'optique, quand je découvrais successivement trois têtes au-dessus du tronc! Mais, après avoir promené mes regards sur toutes ses faces, je constate que la vérité des choses correspond exactement à 1 image qui m'a frappé, et je conclus que ce monstre est bien tel que mes sens me le révèlent, h
« Oui, ta vue est excellente, reprit Mercure. Parmi ces trois têtes, la première est la Ladrerie, la deuxième le sordide Amour du gain, la dernière, la Pingrerie"-. »
« Toutes parlent-elles? interrogea Momus.
« Certes, répliqua Mercure. Et voici ce que chacune dit. La première : « Mieux vaut être dans l'opulence que de passer pour généreux ou pour reconnaissant », — La seconde : « Ne (( meurs pas de faim pour faire le gentilhomme ! » — L'autre : '( De l'honneur, peu me chaut: mais le profit !... »
' « Les Pyllia<;oricions font le bien crrlaii) et fini, le mal infini et incertain. Mille routes dévient du blanc : une y va. » — (Montaigne. Essais, 1. I, c. ix). — Cf. abissi le paradoxe stoïcien d'après lequel la Vertu, étant une diathèse, un absolu, ne comporte pas de degrés. (Pascal, Pensées, 36o.)
- Tenacità ne signifie pas " l'obstination » — mais l'âprelé à « retenir », à détenir, à conserver son argent (cf. 7't<e-Lt>3e, XXXIV. 7, 4).
. Kl puin'tauL. ce monstre composite n"a que deux bra> 1 observa Momus.
« Deux mains lui suffisent, répondit Mercure. La droite est largement ouverte et tendue pour prendre ; l'autre, étroitement serrée et fermée pour retenir, ou pour ne donner que goutte à goutte, en distillant ses bienfaits, à la manière d'un alambic, sans considération de temps, de lieu ni de mesure. »
Alors Momus d'mviter la Richesse et la Pauvreté à s'approcher un peu plus de lui. afin qu'il puisse mieux contempler la grâce de leur si belle et fidèle suivante ^ Après quoi, il s'écria : « Que vois-je?... Un visage? Non, plusieurs visages! Une tête? Non. plusieurs têtes! Oui, c'est bien une femelle ! Sa tète est très petite, quoique les dimensions de sa figure dépassent la moyenne! C'est une vieille, d'une vulgarité sale et repoussante, au teint noirâtre, sillonné de rides, aux cheveux hérissés et rares, aux yeux fixes et perçants"-, à la bouche toujours ouverte et haletante, au nez et aux griffes crochus. O merveille ! Bien qu'elle soit un animal de taille restreinte, elle a un ventre énorme, pareil à un goufïre. De complexion faible, de condition mercenaire et servile, elle infléchit et baisse vers le sol une face qui devrait se dresser vers les astres. Elle creuse ce sol en le grattant, elle s'y enfonce ; pour trouver quelque chose, elle se plonge dans les profondeurs de la terre, tournant le dos à la lumière, elle s enfouit dans des grottes et des cavernes si impénétrables qu'il est impossible d'y distinguer le jour et la nuit. C'est une nature ingrate. Offrez n importe quoi à sa convoitise^ insensée : ce ne sera jamais ni beaucoup, ni trop, ni assez pour elle ; plus elle absorbe, plus s'élargit l'abîme de.ses appétits : elle ressemble au feu. qui se développe
' PediAneijiiR = qui suit ;i pied (comme les dames de cour qui portiiient la traine de la robe de la Reine).
- Cf. Ovide, Métamorphose», VIII, 8oi, à propos de la faim. — Ardi, que donne Gentile, est pour radi.
^ Perversa speranza — ce dernier terme l'tanl pris dans le sens de
Ct'PIDlTAS.
à proportion de sa voracité. Je t'en prie, Jupiter, hâte-toi de chasser, d'expulser de ces demeures tout à la fois la Pauvreté et la Richesse. Ne tolère plus qu'elles s'avancent ainsi jusqu'à la résidence des Immortels, à moins qu'elles ne soient plus escortées par cette bête aussi répugnante qu'abominable ! »
Et Jupiter de répondre : « Désormais, elles vivront à distance ou près de vous, selon que vous serez disposés ou non à les accueillir. Pour linstant, qu'elles s'en aillent, avec la décision prise à leur égard. Quant à nous, dépêchons-nous de revenir à notre occupation qui consiste à choisir la divinité digne d'être mise en possession de la place vacante '. »
Tandis que le père des dieux regardait autour de lui, voici que, spontanément, avec cette hautaine impudence qui la caractérise et cet air d'arrogance qui lui est habituel, la Fortune se présenta devant lui et dit : « 0 dieux consulaires, et toi, Jupiter, arbitre"- suprême, quand la Pauvreté et la Richesse ont le droit de parler en ces lieux et d'y obtenir longue audience, il est anormal que l'on m'y voie obligée de rester silencieuse, comme par poltronnerie ou pusillanimité, et que je ne puisse m'y montrer telle que je suis, ni y exposer mes divers griefs ! Oui, moi qui ai tant de dignité et de puissance que, faisant marcher devant moi la Richesse, je la conduis ou la pousse où bon me semble, la chasse d'où je veux, la mène où il me plait, — assurant les tours de succession entre elle et la Pauvreté!... Chacun sait, en effet, que la somme de bonheur inhérente aux biens extérieurs dérive et tire son origine moins de la Richesse que de moi-même; absolument comme la beauté dune mélodie et la perfection d'une harmonie doivent bien moins être attribuées à la lyre ou à tout autre instrument qu'aux prestiges de l'art et au talent de l'artiste qui en joue. Je suis la déesse d'essence vraiment divine et de rang surémi-
' Campa — au lieu de stanza, doni use plus souvent l'auteur du Spaccio.
- Gran senlenzialor, formé sur le verbe sentenziare (trancher une question, comme un oracle, en « pontifiant » (juclque peu). Il y a une nuance d'ironie dans ce- mol. Conaulures, au sons élymolos^i<^[ue : consulere, veiller :
lient, ardemment désirée, recherchée, appréciée an pins haut degré, et à qni Jnpiter est redevable, le plus souvent, des remerciements qni lui sont adressés. De ma main ouverte coule l'opulence. Si, an contraire, je ferme le poing, Tunivers entier est dans la désolation, les cités, les royaumes, les empires sont bouleversés ! La Pauvreté, la Uichesse ont-elles jamais reçu des vœux ondes actions de grâces?... Quiconque les poursuit de son souhait ou de sa convoitise m'appelle, m'invoque, m'oll're des sacrifices M Quiconque éprouve du contentement m'en exprime sa reconnaissance : c'est à la Fortune qu'il en reporte tout le mérite, c'est en l'honneur de la Fortune qu'il brûle des aromates et qu'il fait fumer les autels ! Je suis une cause qui inspire d'autant plus le respect et la crainte qu'elle renferme plus d'incertitude"^. J'excite un désir d'autant plus avide de ma possession que plus rarement je condescends à devenir une compagne familière ; car, ordinairement, les choses paraissent avoir d'autant plus de valeur et de majesté qu'elles se laissent moins aisément pénétrer, qu'elles demeurent plus cachées et plus enveloppées de mystère ! Mon éclat fait pâlir la vertu, éclipse la vérité, rejette au dernier plan et prive de leur prestige la plus grande et la meilleure partie de ces déesses et de ces dieux qui, comme rangés en fde. s'apprêtent à occuper leur place dans l'Olympe. Je suis celle qui, surgissant en présence de cette sorte de Sénat souverain, y sème à moi seule l'épouvante: car, quoique je n'aie pas le secours de la vue, j'ai des oreilles (|ui me permettent de comprendre que ma redoutable appari-
' Cf. Pline le .Jeune, Lettres, II, 2 : o ïoto mundo, locis omnibus omniliusque horis, omnium vocibus, Fortuna sola invocatur, una nominatur, uni» cogitatur, sola laudatur, sola arguitur, et cum conviciis colilur » (Spampanato, Lo Sj)acciu, [). S8j.
- Remarque d'une fine psychologie. La crainte respectueuse naît souvent du mystère. On tremble devant ce qui est incertain, aléatoire, comme devant les phénomènes doiU l'explication échappe (cf. les passages du de Natura rerum, de Lucrèce, sur les rapports de la peur superstitieuse el de l'ignorance).
lion frappe de lerreur la plupart des Immortels et leur fait claquer les dents. Malgré tout, ils gardent leur hardiesse, ils ont encore la présomption de se porter candidats, de briguer une nomination, avant qu'aucune résolution n'ait été prise louchant ma dignité! Or, bien souvent, — que dis-je? — à tout instant, se montre ma suprématie sur la liaison, sur la Vérité, sur la Sagesse, sur la Justice et sur les autres divinités ! Si celles-ci ne veulent pas contester mensongèrementun fait évident pour le monde entier, qu'elles avouent donc si elles seraient capables de dresser le compte du nombre de fois où je les ai renversées à bas de leurs chaires, de leurs charges, de leurs sièges de juges, puis, réduites à discrétion enchaînées, enfermées, incarcérées. En d'autres cas, toujours à mon gré, je les ai tirée? des geôles. Je leur ai rendu, avec la liberté, une situation stable, — bien entendu, en leur laissant Tappréhension d'encourir de ma part une nouvelle disgrâce ! »
« En çrénéral. ô dame aveugle, dit Momus. toutes les autres divinités attendent tel ou tel de ces trônes olympiens comme récompense des bonnes actions qu'elles ont accomplies, qu'elles accomplissent ou quelles accompliront. C'est à titre de rémunération que le Sénat a décidé de les leur accorder. Or, pour plaider ta eause, ce que tu nous offres, c'est la liste, le registre de tes délits : répertoire qui devrait te faire chasser non seulement du ciel, mais aussi de la terre !.. »
La Fortune riposta : " Je ne suis pas moins bonne que les autres bonnes divinités ! Serais-je telle que je n'aurais rien à me reprocher ! Car tout ce qu'a établi le Destin est bien ! Supposons que ma manière d'être soit comparable à celle de la vipère qui, par essence, est venimeuse : il n'y aurait point là de ma faute ! La responsabilité en remonterait soit à la Nature, soit au mystérieux démiurge qui m'aurait donné cette complexionM Au surplus, aucune chose n'est absolu-
' ... Ma II de la nalurn, o d'altro che l'ha talmonle inslitiiita ». •Jsolons riiésitalioii iii;irc|U(;(' p;ir <■ o ». Hi-iiiio sciiiil-il ;i un loiinifinl de s;i s|)(''fii-
loi —
ment mauvaise '. La vipère ne pique point sa paieilie d'un poison mortel ; le dragon ne tourne pas sa méchanceté contre le drasfon, ni le lion contre le lion, ni Tours contre l'ours. Mais chaque chose est mauvaise par rapport à une autre de nature différente : ainsi vous, dieux vertueux, vous êtes mauvais par rapport aux Dieux vicieux; de même, les puissances du jour el de la lumière, relativement à celles de la nuit et des ténèbres. Dans l'intérieur de votre groupe, vous êtes bons les uns pour les autres. De même, les dieux de la catégorie adverse. Les sectes ennemies que Ton rencontre sur terre présentent un spectacle identique : de chaque côté, les membres d'un même parti se décernent les noms de a fils des dieux » et de K justes » : d'un bord à l'autre, on décoche aux chefs les plus distingués et les plus honorés du parti opposé lesépilhètes de « pécheurs endurcis » et de « réprouvés^ » ! — Quant à moi, la Fortune, si, aux yeux de certains, je mérite, moi aussi, ce dernier titre, aux yeux de beaucoup d'autres, je porte l'empreinte d une bonté céleste. En effet, l'opinion dominante dans la majeure partie du globe, c'est que, pour les humains, le sort dépend précisément du ciel, de ces régions du firmament^ où ne brille pas un astre, petit ou grand, qui ne soit soumis, dit-on, à la juridiction de la Fortune 1 »
Mercure répliqua que, justement, ce nom prêtait trop à
lation? Serail-il tenté d'oublier cei'taines pages du della Causa y Dans le Spaccio (\V.. II, 2a5 ; L., Sag; G., II, 174), qui appartient à la même phase, il dit : K Natura est Deus in rebus », mais la Sunima terminorum metaphysic.oruin précise cette formule, ou du moins, la corrige : « ... aut divina virtus in rebus ipsis manifesta » (éd. Gfrôrer, p. ^go). Bruno ne peut rompre avec les prémisses plotiniennes de son système. Cf. la fin de notre Commentaire.
' Cf. Spaccio, W., Il, 2'^^i-'ò^•, L., 539; G., Il, i88. — Eroici furori, W., II, 3;}8-;{(,: L.. 65o; G., II, 34f;. — De minimo, IV, i (Op., I, m, aya). — Tocco, in Op. iiied. di G. Bruno, p. 5!), n. i.
- Gli contrarli Ira essi... e non mono (/uesti di quelli, che quelli di queliti... Intransigeance dogmatique ! Chaque parti s'attribue le monopole de la vertu, de la vérité, et décoche au parti adverse les épithètes les plus méprisantes. Il y a peut-être là une allusion au rigorisme moral de la Genève calviniste.
' (;r. notre Courant liijerlin, c II, passini.
ambiguïté. Car parfois, ce que Ton désigne ainsi, c'est tout simplement l'élément d'incertitude en ce qui touche l'issue des choses. Or, cette incertitude, qui n'existe point pour la Providence, est considérable pour les vulgaires mortels ' I — Mais, loin d'écouter cetle objection, la Fortune, continuant à suivre le fil de son discours, ajouta à son apologie ce détail que les plus remarquables et les plus insignes philosophes de l'univers, comme Empedocle et Epicure"', lui attribuaient plus d'importance qu'à Jupiter lui-même ou qu'à tout le conseil des Olympiens. — »< Bref, déclara- t-elle, tout le reste du monde me regarde non seulement comme une déesse, mais comme une déesse céleste ; à ce propos, je le présume, ce vers, que sait par cœur tout jeune écolier récitant l'ARGD ■^, ne sonnera pas comme une nouveauté à vos oreilles :
Te facimus, Fortuna, deam, coeloque locarnus''.
Puissiez-vous comprendre combien peu fondée' est l'appréciation de ceux qui me traitent de foUe^ d'insensée, d'étourdie, alors que ces qualificatifs leur conviennent à merveille, car ils sont incapables de concevoir la vraie signification de mon être. Il se trouve des gens qui ont la réputation d'être plus avertis. De fait, par voie de démonstration déductive, et poussés par la force même de la vérité, ils en arrivent à conclure à mon sujet exactement le contraire. Mais, s'ils me pro-
' Cf. la théorie des « futurs contingents », dans la scolastique thomiste.
- Ces deux philosophes sont déjà cités, de façon élogieuse, dans le Sigilhix Sigillorum (éd. Gfrorer, p. 563-64, >; 3i).
Dans les écrits de la deuxième phase — comme le della Causa et le ciel Infinito — ils passent au premier plan (cf. notre Courant libertin, p. 535 etsq.).
Dans ceux de la troisième, Bruno invoque encore 1 autorité d'Epicure, mais il combine le téléologisme à lalomisme originel (cf. Ibid., p. 544-47) ■
' Abecedario (non pas alphabet, mais enfant qui récite l'alphabet).
* Juvénal, Satires, X,.i66. et aussi XIV; 3i6. Surla l'oriune. voir une longue note à la fin du volume.
'■* (Jon rjii.inla verilii.
clament dépourvue de raison et de réflexion consciente, ce n'est point qu'ils me considèreni comme une sorte de brute épaisse et niaise ! Non ! En me refusant ces dons intellectuels, ils n'ont pas l'intention de me rabaisser, ils veulent me donner un nouvel avantage 1 J'agis parfois de même lorsque je refuse aux hommes de menues largesses, pour leur accorder, en revanche, des biens beaucoup plus précieux ! Il en résulte que, dans leur pensée, ni mon être ni mon action ne sont subordonnés à la Raison universelle, ne procèdent de concert avec elle, mais leur semblent se manifester par delà toute raison, toute intelligence* et tout esprit. N'insistons pas sur ce point qu'en réalité, ils s'aperçoivent et confessent sans peine que ma maîtrise et ma domination s'étendent et s'exercent principalement sur les individus les plus raisonnables, les plus intelligents, bref, les plus voisins de la nature divine. Personne, s'il prétend être sage, ne dira que j'influe, que je pèse en quelque façon sur ce qui est privé de raison ou d'intellect, par exemple, sur les pierres, sur les animaux"^, sur les enfants, sur les impulsifs ou sur les déséquilibrés de tout genre, qui n ont aucune notion de la finalité et dont l'activité se disperse sans but^. »
' Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce mot dans le Spaccio. Il ne s'agit pas de la faculté de converser, ni de lart du discours. Il s'agit de la raison discursive. Plotino, En. Quintae III, i. .'3, et 17 ftrad, Ficino) : « At in eo, quod simplex est omnino, nullus potest esse discursus : sufficit autem modo quodam intellectuali illud attingere : oportetque attingentem ipsum, dum altingit, omnino neque posse quicquam lo(jui, neque otium habere dicendi, sed posterius de ipso ratiocinari. Credendum vero est, tune demum nos vidisse illud, quando animus repente lumen acccperit. » En. Quintae III. 1 1 : « Si quis nostrum] .lutem !sc. postquam cuni Deo ipso unus fuerit revertalur in duo, et interea purus sit, deidseps ipsi [Deo| proximus habitat, adeo ut ilio rursus modo adesse quandoque possit, si quando convertatur ad ipsum ». Cf. Tocco, le 0pp. lat. di G. B., p. 'S6(), et notre commentaire.
- Wagner saute ce mot dans son édition.
* Non hanno apprensione di caos;; finale e non possono oprare per // fine. Ih-' ne sont ni désireux ni capables de saisir les lois, la direction du finalisme R. e. 9
(( — .levais l'expliquer, ô Fortune, intervint Minerve, pour quel motif on estime que tu manques d'intelligence et de raison. Celui qui est privé d'un sens déterminé est privé d'une certaine science, notamment de celle qui ressortit au dit sens. Or, songes-y bien : tu ne jouis pas des clartés de la vue, laquelle est, cependant, la source primordiale de tout savoir ! »
« Tu fais erreur, Minerve, riposta la Fortune ; ou du moins, tu cherches à me tromper, te flattant d'y parvenir avec une aveugle! Mais, si je ne jouis pas de la vue, j'ai l'ouïe et l'inlelliofence fines ! »
Saul. — Crois-tu que tout cela soit exact, Solia?
Soi'. — Ecoute, et tu le rendras compte à quel point elle possède l'art des distinctions, et combien lui sont familiers* les systèmes philosophiques, entre autres la Métaphysique d'Aristote. — « Je ne l'ignore pas, poursuivit la Fortune : bien des gens professent- que le sens de la vue est d'une utilité capitale pour acquérir des connaissances ; mais je n'ai jamais rencontré personne d'assez fou pour soutenir qu'il soit la condition indispensable de tout savoir. Quand on parle de sa capitale utilité, que veut-on dire? Non pas qu'il est d'une nécessité souveraine et universelle, mais simplement que, sans cet organe, ne seraient pas perçus certains phénomènes : couleurs, formes, proportions physiques, beauté, charmes du corps, et autres attraits qui, en frappant les regards, troublent
universel; par consé(juenl, ils ne cherchent pas à y coordonner leur activité personnelle, qui se déploie au hasard et sans but.
* Lagarde donne Accolte. Nous lisons Occolte, avec Gentile.
- Arisi ote, Mélaphijsique, I, i, au début. Pour Platon, la vue est le sens de li) lieauté, le seul <jui puisse en saisir le reflet i\ travers la mol)ilité d^s formes éphémères. ' C'est le plus nol)le présent qia'ait jamais fajt et qi(e soi^. capable de faire au genre humain la munificence des dieux. » C'est par cet organe que nous sommes à même d'étudier la nature de l'iinivers. (Tintée, /(7 a-c.) (Cf. aussi Aiislole, de Anima W 12, /i^/fa, 24 ; 4^M b, ii-4* P. i3, ^|35 b, iî;-25. De Sensu, i, '|.)G h, iS-*».! ; /f'.\y a, 1-17.)
trop souveiiL rimaginalion et donnent des distractions à l'esprit. Cela ne signifie pas qu'il soit exigé par toutes les sortes de connaissance, ni surtout, par les meilleures : vous vous rappelez que, pour atteindre à la sagesse, nombreux furent ceux qui s'arrachèrent les yeux : parmi les aveugles d'accident ou de naissance, combien d'hommes qui comptent entre les plus admiral)les, tels, par exemple, les Démocrite, les Tirésias, les Homère, et bien d'autres, comme le poète aveugle d'Adria ' ! Ainsi donc, j'estime que, si tu portes bien ton nom de Minerve, lu n'auras pas de peine à discerner ceci : lorsqu'un certain philosophe de Stagire déclare que la vue est tout à fait requise pour le savoir, il ne compare pas, pour autant, ce sens avec les autres orefanes de la connaissance : ouïe, réflexion, compréhension, etc. ; il compare seulement le but primordial de la vue. qui est l'acquisition du savoir, avec les autres buts qu'elle se peut proposer. S il ne t'ennuie pas d'aller faire un tour aux Champs Elysées pour teutrelenir avec le Stagirite (à moins qu'il ne soit remonté sur terre pour y vivre une nouvelle vie, après avoir bu de l'onde du Léthé?i, tu constateras que son commentaire aboutira à cette conclusion : c'est essentiellement dans le but de savoir que nous désirons la vue » — et non pas à celle-ci : « Plus que de tous les autres sens, en tant que moyen de connaissance, c'est de la vue que nous avons besoin. »
Saul. — Je suis surprise, ô Sofia, que la Fortune se débrouille mieux au sein d'une discussion et d'une interprétation de textes que Minerve qui, cependant, en ce genre de capacités intellectuelles, détient la supériorité-.
' Cf. môme idée chez Cicéron, TuscuUnes, \\ 38. — « Il Cieco dAdria » était le surnom de Luigi Groto (i54i-i585), orateur et poète, d'origine vénitienne, à qui l'on doit une tragédie : Adriana, des comédies : Emilia, Il Tesoro, ÏAlteria, des pastorales, des lettres familières, publiées après sa mort, en iTtid, et une édition expurgée de Boccace.
- Soprastante a ffuesle intelligenze. Il ne faut pas traduire : supérieure à ces autres « intelliirences >>.
SoF. — Non! il ne faut pas ("étonner! Quand tu auras examiné plus profondément les choses, quand tu auras amassé une plus riche expérience par la fréquentation du monde, tu découvriras que les dieux pourvus de grades élevés dans les diverses sciences ou dans l'éloquence, ou qui officiellement représentent le Juste, — en fait, ne jugent pas plus sainement, n'ont pas plus de sagesse ni d'éloquence que les autres'.
Or, pour renouer le fil du plaidoyer prononcé devant le Sénat par la Fortune, voici ce que celle-ci affirma en s'adressant à tous les Immortels : « Rien, absolument rien, ne saurait supprimer ma cécité, — rien qui compte réellement, rien qui puisse ajouter à la perfection de mon être ; car, si je n'étais pas aveugle, je ne serais pas la Fortune! Tant s'en faut que cette condition diminue ou affaiblisse la gloire de mes mérites! Au contraire, elle vient démontrer à quel point ces mérites sont distingués et précieux ! C'est grâce à elle, — et je vous en convaincrai aisément, — que je suis moins distraite'- dans l'exercice de la réflexion, et que, dans mes distributions, j'observe une stricte équité, »
Mercure et Minerve d'interrompre : « Prouve-nous ce que tu avances, et tu auras accompli un beau travail!.,. »
La Fortune continua : « Telles sont les exigences de ma Justice! L'usage des yeux ne convient pas à la vraie justice, n'est pas conforme à sa nature. Que dis-je ? Il lui répugne et l'outrage ! Les yeux sont faits pour saisir et discerner les différences (et, pour l'instant, je ne veux pas souligner combien souvent ils causent des. erreurs de jugement !). Or, précisément, je suis une justice qui ne fait pas, qui n'a pas à faire de différences. Mais, comme tous les êtres, par leur principe, leur
' Bruno a diîjà fré(iuenLé les Universités, mais il n'a pas la superslitioii des diplômes. Il connaiL le caractère trop souvent factice des <( thèses » qu"on soutenait, de son temps, pour obtenir des « grades ». Il a en horreur tout ce <[ui resseml)le à la logomachie et au pédantismc. (Cf. Courant libertin, p. /ig'!.) Cubala, W., 11, 37:5-28,'^; L., 58i 2, 592-8; G., 11, a/,;. -jCJ-/,.
^ Astraila, abstrahere. '
^ i37 réalité el leur fin, constituent un seul et même être, et se confondent en une seule existence (l'Etre, l'Un et le Vrai s'identitiant'), je dois les mettre tous sur un pied d'égalité, leur appliquer à tous la môme mesure, comme s'ils ne formaient qu'un être unique ; pas plus d'égards, pas plus de préférences, pas plus de générosités pour l'un que pour l'autre ; pas de dispositions plus bienveillantes pour celui qui est tout près que pour celui qui est loin! A ma cécité échappent mitres, toges, couronnes^, arts ou talents individuels; je ne prête pas attention aux mérites ni aux démérites ; car, le cas échéant, ce ne sont point là les privilèges ni les produits spontanés de telle ou telle nature qui diffère selon les personnes; ce sont, évidemment, les résultats des circonstances, des occasions, des conjonctures heureuses dont le hasard a favorisé un tel ou un tel'! Aussi, que je donne ou que je prenne, je ne vois pas à qui je donne, à qui je prends : de cette manière, je traite pareillement tous les hommes, sans modifier pour l'un ou pour l'autre ma façon de procéder : j'arrive à envisager, à accomplir toutes choses, à distribuer mes bienfaits dans un esprit de stricte et impartiale équité. Je place tous les êtres au fond d'une urne très creuse, que j'agite afin de les y brouiller et mêler complètement. Puis : <( Au petit bonheur! Tant mieux pour qui tire un bon numéro ! Tant pis pour qui en tire un mauvais! » Ainsi, dans l'urne de la Fortune, le plus grand ne se distingue pas du plus chétif. Pour moi, tous ont même taille, car je reste étrangère à leurs différences, avant comme après leur sortie de l'urne : pendant qu'ils y sont enfermés,
' Cf. note I. Trad.
- Mitre, toghe, corone (allusion aux principales dig'nités ou valeurs sociales de son temps .
^ ... Per circonxtanze, o occnsione, o accidente^ che s'offre, si rencontra e scorre. La Fortune insiste... Elle réduit exagérément le mérite moral, en l'expliquant par d'heureux concours de circonstances. Tout à l'heure, elle reprochera aux dieux d'avoir trop chichement mesuré aux mortels les « capacités vertueuses ». Ne se contredira-t-elle pas?
c'est dans iln liième vase, par uir' même main et par une moine secousse que tous sont remués. Une fois leur sort décidé', il n'est donc pas raisonnable que celui qui n'a pas réussi en cette loterie se plaigne soit de l'urne, soit de celui qui l'a teriue, soit de l'impulsion qui a été imprimée au vase, soit de celui qui y a plongé la main. Il doit au contraire, avec toute là patience dont il est capable, se résigner à l'arrêt, tel quii a été rendu et fixé par le Destin. Au demeurant, comme tous les autres, il a été inscrit sur une llche atialogue à celle de ses voisins, numéroté, mis dans l'urne^ puis agité! Bref, — les traitant tous sur un pied d'égalité, considérant le monde comme un ensemble dont je n'estime aucune partie plus digne ou plus indigné que l'autre, au point d'en faire un vase d'élection ou d'igiiòminie-, — jetant tous les êtres à la fois dans cette sorte de récipient où tout se meut et change, — rigoureusement impartiale à leur égard, sans préférences pour aucun, je prête à tous même attention. Quoique vous croyiez tout le contraire, j'dgis donc en conformité avec la plus sévère justice. Lorsque la mairi, s'introduisant dans l'urtle pout* tirer le sort, en extrait des réponses, tantôt de fâcheux, tantôt d'heureux augure, — parmi ceux qui « gagnent », bien peu nombreux sont ceux qui méritent lelir chance 1 Mais d'où cette anomalie provientelle? De l'esprit d'inégalité, d'iniquité, d'injustice qui est le vôtre, ô Immortels! L'égalité entre les hommes, vous ne l'établissez certes pas : ayant des yeux pour comparer, distinguer, classer, hiérarchiser, tous êtes conduits à marquer des diffé-
' QmiiKÎt) si prendono h sorti ne signifie pas (jue les hommes « tirent » euxmêmes ;ui sort, puisque nous lisons plus loin (jue c'est la main de la fortune (jiii prend les riumérds dans Turne.
- ... \pssuna parle slimo più (l<'(jnn e indegna df l':<llra, per esser vase d'ijpprohrio. Pour rétablir la symétrie, il faudrait lire : « vase d'elezione (correspondant a degna) o d'opprobrio (c,orrespondant à indegna).
Ce sont là des images einpruntées à la littérature religieuse e;t qui font songer, notamment, aux litanies de la Vierge, oi'i se retrouvent, amalgamés, le vocabulaire de la Bible et celui des mystiques.
— iSg —
rences ! C'est donc vous, vous seuls, qui, à Torigine, empècliez ce nivellement, cette balance'. La déesse de la Bonté se livre plus généreusement aux uns qu'aux autres; la Sagesse ne se communique pas à tous dans la même mesure ; fort rares sont ceux qui praliquent la Tempérance ; la Vérité ne se tévèle qu'à une élite restreinte! Ainsi, divinités bonnes, vous êtes, au fond, d'une avarice"- mesquine, d'une réelle partiatité : d'où, dans le domaine des choses particulières, et par votre faute, ces énormes écarts, ces inégalités exagérées, ces disproportions désordonnées! Non, je n'encours pas un pareil reproche, moi qui, sans la moindre discrimination, mets tous les humains sur un même pian, les regarde tous comme étailt de même couleur, de même valeur, de même espèce. Quand je plonge ma main dans l'urne du sort, d'ordinaire se présentent pour recueillir, non seulement les mauvais, mais encore et surtout les agréables présages, non seulement l'annonce des malheurs, mais encore et surtout celle des belles chances, beaucoup plus de scélérats que de gens de bien, beaucoup plus d'ignorants"^ que de savants, beaucoup plus de candidats menteurs que de candidats véridiques. Qui en est responsable .' Vous! Pourquoi? Parce que la Prudence ne vient jeter dans ledit vase q ue deux ou trois noms; la Sagesse, que quatre ou cinq ; la Vérité, qu'un à peine (elle en laisserait tomber moins.
' Liaégalilé est d'origine divine : la Fortune constate le fait pour se ■défendre. Mais ce n'est pas là simplement un argument déristique. C/est aussi une des idées les plus chères à Bruno. Selon lui, les hommes n'apportent, en naissant, ni les mêmes capacités intellectuelles, ni les rnèmes prédispositions morales. Le tempérament de chacun est une résultante complexe qui lui procure plus ou moins de facilités pour déployer une activité féconde, dans le cadre de lEthique, c'est-à-dire pour jouer exactement son i-ôle dans la symplionie cosmique. Dès lors, il est douleux que des hommes, si inégaux en /ail, puissent prétendre être égaux en droite, comme l'enseignera un Rousseau. En tout cas, cette inégalité fondamentale est le ressort de tout progrès : vue confirmée par nos modernes évolutionnistes.
- Scarsi.
"* Iti^lpiili s'oppose à sapienti. Latinisme (in négatif et sapere).
— i/io —
si c'était possible!) Et, alors qu'y ont été versés et brouillés des noms propres par centaines de milliers^ vous voudriez que la main qui y fouille au hasard en fît sortir l'un de ces huit ou neuf privilégiés, plutôt que l'un des huit ou neuf cent mille autres! En ce cas, procédez d'une façon toute opposée! Toi, Vertu, arrange-toi pour avoir plus de fidèles que le Vice; toi, Sagesse, pour qu'il y ail plus de sages que d'imbéciles; toi. Vérité, pour dévoiler tes secrets et te manifester à la majorité des mortels ! Ainsi, à la normale distribution des prix de la loterie participeront, à coup sûr, plus de vos adeptes que de gens adonnés aux vices contraires! Faites que tous soient justes, sincères, sages et probes, et désormais les grades, les dignités dont je suis la dispensatrice ne seront plus attribués à des fourbes, à des méchants, à des têtes folles. Par conséquent, l'injustice ne réside pas en moi qui traite de la même manière et qui anime de la même impulsion tous les êtres, — mais en vous qui ne les créez pas tous égaux. S'il arrive qu'un couard ou un fripon s'élève jusqu'à la royauté ou jusqu'à l'opnlence, cet accident ne m'est pas imputable : il résulte de votre iniquité, car, dépourvus de suffisantes lumières, vous n'avez pas su, dès l'abord, le guérir de sa lâcheté, de sa gredinerie, et vous ne cherchez pas à l'en purger pour maintenant, ni pour plus tard, afin qu'un coquin de cette trempe ne l'emporte* pas sur autrui ! Le mal, Terreur, ne consiste pas en ce que le titre de roi ait été accordé, mais en ce qu'un fripon ait usurpé ce titre. Royauté, friponnerie, ce sont là les deux termes du problème^. Incontestablement, ce qui est critiquable, ce n'est pas que j'attribue ce rang royal, c'est que vous laissiez subsister la friponnerie ! Quand je secoue l'urne d'où je vais tirer les numéros, je n'ai pas plus d'égards pour ce candidat que pour un autre ! Je me garde donc bien de le désigner de préférence à un autre pour jouir de la souvearineté ou de la richesse
' Non presieda (préséance).
- l\ssC-ndo (lue <( cose -- — Nous piV-cisons ce mo trop vague.
- i4i - (quoique, en somme, il faille bien qu'il y en ait un. dans le nombre, qui sorte finalement du vase)! Par contre, vous qui faites des distinctions avec l'aide de vos yeux, en octroyant plus à celui-ci, moins à celui-là, trop à l'un, rien à l'autre. — vous êtes responsables de ce que cet homme est devenu un exemplaire achevé de couardise et de gredinerie. Si donc l'iniquité ne consiste pas à faire un monarque ou un riche, mais à livrer une âme en proie aux deux vices que je viens de dire, ce n'est pas moi qui en suis coupable, c'est vous! C'est ainsi que la Destinée m'a créée profondément juste et qu'au surplus, elle n'a pu me donner un autre caractère, puisqu'elle m'a privée d'yeux, afin que je sois disposée à tout
mettre au même rang. »
Momus précisa alors : « Nous prétendons que ton injustice s'exerce, non certes par les yeux, mais par la main. "
Et la Fortune de riposter : « N'incrimine pas davantage ma main, ô Momus! Car la cause du mal, ce n'est pas plus moi qui tire les hommes de l'urne comme ils se présentent, qu'euxmêmes qui ne se présentent pas comme je les y prends ; j'entends par là qu'ils ne viennent pas sous ma main exempts de toute différence, comme moi, je les saisis sans distinction. Non, la cause du mal, ce n'est pas moi qui les prends comme ils s'offrent! Elle réside en eux qui s'offrent tels qu'ils sont, — et aussi, en d'autres qui les créent avec cette nature'. Je ne
' Cf. La Fortuna con seso.y la hora de todos, de l'espagnol Quevedo Villegos : Dans un Olympe grotesque, où Mars est habillé en don Quichotte, casque en tête; où Neptune a pour sceptre une mâchoire de vieille femme, à trois dents; où Pluton est représenté barbouillé de poix, avec une figure de cuivre et une barbe en fils de laiton; où la Lune, avec sa face coupée par tranches, est appelée une étoile de mauvais aloi; où Vénus fait résonner les cerceaux de sa crinoline contre les cercles de l'équateur; dans cet Olympe, disons-nous. Jupiter, ennuyé des plaintes des hommes, tance vertement la Fortune, la divinité au bandeau sur les yeux, que Mercure lui amène, comme un chien traîne un aveugle. « Vaurienne, lui dit-il, tes folies, tes sottises, tes malices sont telles qu'elles persuadent à la race humaine, puisque je ne te tiens pas la main ferme, qu'il n'y a pas de dieux, que le ciel est vide, ou que je suis
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suis pas perverse, moi qui tends inditrëremmenL ma main d aveugle au premier venu, qu'il soiL illustre ou obscur : la
un mauvais maîlre. Ils se plaignent de te voir donner au crime ce qui est du au mérite, el au péché les récompenses de la vei'tu, asseoir dans les tribunaux ceux qu'il te faudrait hisser à la potence, accorder les dignités à ceux à qui tu devrais couper les oreilles, appauvrir et abaisser ceux que tu devrais enrichir! » La Fortune a beau se défendre de toute mauvaise intention, s'en prendre aux hommes eux-mêmes qui lie savent pas profiter de ses bienfaits, attester l'Occasion, sa servante, « femme qui s'offre à tous et dont peii savent profiter; )> accuser même les autres dieux et déesses, Vénus avec sa ceinture attrayante, Mercure le joueur, qui est en train de cacher dans sa poche un paqiiet de tarots bîsautés : Jupiter, en courroux, lui déclare qu'il veut tout remettre en ordre, qu'elle va cesser d'être aveugle, a/lh de savoir un peu elleniême ce qu'elle fait. L'ordre donné s'exécute à l'instant même; c'est le ao juin ifJlîS, à 4 heures du soir. A cette heure-l's, tout change sur la terre comme à un coup de sifflet du machiniste; ce qui était faux devient vrai; celui qui s'est enrichi par la fraude retombe dans la pauvreté, le vrai mérite est remis a sa place; toutes les faussetés, grandes et petites, se décèlent. C'est un remueménage effrayant. L'Heure surj^rend et confond tout le monde. Les alguazils conduisaient un pauvre innocent à la potence, c'est l'huissier qui est pendu à sa place; un voleur enrichi faisait construire une maison, et même il était sur le pas de sa porte, affichant ses loyers; les pierres tout à coup se disjoignent d'elles-mêmes, portes, fenêtres, murailles, toit, poutrelles, tout, pierre à pierre et morceaux par morceaux, rentre chez ceux à qui l'argent a été volé. Un prêteur sur gages voit aussi s'en aller tout seuls les objets qu'il a reçus en nantissement; un avocat, au beau milieu de sa plai<loirie, est frappé de mutisme; des juges, au lieu de prononcer la sentence contre un accusé, la prononcent contre eux-mêmes et se condamnent à mort; une grande dame fait sa toilette, une servante lui -tend ses faux cheveux, l'autre sa boite à rouge, elle s'attiffe devant son miroir; tout à coup l'Heure sonne, la dame perd la tête, se met la céruse sur les cheveux, son faux chignon sur les joues, attache ses mollets de laines à rebours et se barbouille de rouge partout; les servantes fuient en se signant à deux mains; le mari, qui accouit au bruit, s'en va à l'église chercher un exorciste pour conjurer ce fantôme. D'autres dames trop élégantes se promènent dans les rues, tout à coup la date de leur naissance s'imprime sur leurs figures, et elles ressemblent à des almanachs ambulants. Des cabaretiei's, de ceux dont on ne peut pas dire quand le vin renchérit qu'ils le portent aux nues, [)uisque, bien au contraire, ils font descendre les nues dans le vin, à une noce de. jeunes gars et de fillettes, où tous boivent comine des trous, l'Heure survenant, se trompent en apportant leurs brocs et s'écrient : « Qui veut de l'eau? qui veut de l'eau? ^ .\illeurs, le bourreau conduit à la garrote deux rufiants, pour une demi-douzaine de morts violentes qu'ils ont commises; passent deux médecins, juste à l'Heure, « C'est le moment de la vérité.
perversité réside en ceux (lui, après avoir fail les hommes tels, les laissent en cet étal moral, puis, me les adressent! »
— « Même si, toute difìérence étant supprimée entre eux, une parfaite similitude, une parfaite égalité régnaient entre lés hommes, insista Momus. tu ne cesserais pourtant pas d'être inique ; car. tous étant pareillement dignes de la royauté, tu ne pourrais les nommer Ions rois, tu réserverais cette faveur à un seul. »
Avec un sourire, la Fortune répliqua : « Momus, parlons de ce qui est injuste et non pas de ce qui pourrait l'être î Geriainemenl. par ta façon de poser des questions et d'y répondre, tu montres que ta conviction est déjà suftisamment ' établie, puisque, d'après ce qui est arrivé, tu infères ce qui pourrait atriver. Or. n'étant pas fondé à soutenir que je suis inique, tu
s'écrient les sacripants; si nous nous étions servis d'ordonnances au lieu de dajiues, nous ne serions pas ici. » Le xvn« siècle n'aimait pas lés médecins ! Deux grecs, en train de faire filer la carte, s'aperçoivent qu'il est inutile de jouer entre filous, puisqu'ils se paient de la même monnaie. Et ainsi de suite. Le cadre qu'il avait choisi permettait à Quevedo de se glisser partout, dans toutes les couches de la société, dans toutes les circonstances de la vie. Chaque aveiituié forme un chapitre; le milieu où pénètre l'Heure, les gens qu'elle surprend à l'improviste sont décrits en quelques traits de plume, avec une finesse, un esprit, une malice admiraljles.
La conclusion de l'ouvrage est la même que dans Candide : tout est pour le mieux. Personne n'a gagné au changement. Les riches sont devenus pauvres, d'honnêtes gens livrés à la misère sont devenus des gredins; les pauvres, enrichis, sont plus arrogants que n'étaient les riches; la race humaine est incurable. Jupiter, désabusé, ordonne à la Fortune de reprendre son bandeau et de faire de nouveau marcher sa roue dans les vieilles ornières. Tout rentre dans l'ordre à cinq heures: le remue-ménage a duré une heure : de là le souslitre de l'ouvrage.
La Fortuna con seso est une œuvre posthume de Quevedo. Il l'écrivit en lOiÎD; elle ne l'ut imprimée qu'en 1G48, avec d'autres fantaisies morales. 11 en a parti à Bruxelles, en 1670, line nouvelle édition, faite sur un manuscrit de l'auteur, avec des variantes considérables, des additions, des retouches, qui montrent à quel point ce véritable écrivain était soucieux de son art et comme il savait remanier sa pensée, son style, jusqu'à ce qu'il eût trouvé la forme la plus satisfaisante. (D.)
' Assai a sufficienza (pléonasme).
voudrais insinuer que je suis capable de l'êlre ! Bref^ tu me fais une concession, d'où il ressort que, juste en réalité, je pourrais être injuste, tandis que, vous Immortels, qui pratiquez l'injustice, vous pourriez être justes! Mais je vais plus loin : j'ajoute que non seulement je ne suis pas coupable au point de vue de l'équité, mais encore que je ne le serais pas davantas^e si vous mettiez devant moi des candidats tous ésaux. En effet, là où il y a impossibilité radicale, les notions de justice ou d'injustice ne sont pas à envisager. (3r, il n'est pas possible que la royauté soit attribuée à tous, ni que tous aient la chance de gagner à la loterie. Mais il est possible, en revanche, que, sans favoritisme, celte chance soit offerte à tous. De ces considérations sur la possibilité résulte cette conclusion nécessaire' que, parmi nous, un seul doit être le gagnant. Ce n'est pas en cette nécessité que consistent le mal et l'injustice, car il ne saurait y avoir plus d'un privilégié de ce genre. S'il y a une erreur fondamentale, elle consiste en ce que cet homme unique se trouve être un individu sans la moindre valeur, un fripon, dépourvu de toute qualité morale. De cette erreur initiale, la Fortune n'est pas responsable, elle qui se borne à décerner le titre de prince ou le bienfait de l'opulence ; la faute remonte à la déesse Vertu, qui n'a pas accordé et qui n'accorde pas à l'individu désigné la faculté d'être vertueux. »
— « La Fortune a exposé son cas d'une manière excellente, dit Jupiter; à tous les points de vue, elle me paraît digne d'être admise dans le ciel ; mais je ne crois pas convenable qu'un seul siège lui appartienne en propre, car elle en a autant qu'il existe d'étoiles, puisqu'on l'y rencontre aussi bien que sur la terre, — les étoiles étant des mondes comparables à notre planète - ! D'autre part, selon l'opinion générale des hommes,
' Déduction intéressante : en cetto matière, ce qui est possible ^devient juste, donc, nécessaire.
- Sur la cosmof^raphie dt- Bruno, cf. notre. Cou r.i ni librrfin. p. ^>i-j-^î2^.
la Fortune dépend, dit-on, des étoiles elles-mêmes: et. à coup ^^ÌI^ s'ils étaient plus pénétrants, les mortels en diraient plus long sur ce chapitre M Par conséquent (Momus aura l^eau raconter ce qu'il lui plaît !) comme tes explications, ô déesse, me paraissent avoir beaucoup de poids, voici qu'elle sera ma décision s'il ne surgit contre ta cause aucune objection plus forte que celles que nous avons entendues jusqu'à présent : je n'aurai pas l'audace de te réserver exclusivement un siège. comme tu souhaitais toi-même d'être reléguée et, pour ainsi dire, prisonnière à la place en question. Mais je te donne les moyens ou plutôt je te permets de manifester ta puissance dans toute l'étendue du ciel : en effet, tu as tant d'influence que tu es en mesure de t' ouvrir des passages qui sont fermés à Jupiter lui-même, comme à tous les autres dieux. Je glisse, au surplus, sur ce point que. tous tant que nous sommes, nous sommes liés à toi par mille liens 1 Faisant tomber les verroux de toutes les portes, te frayant partout des chemins, disposant pour toi de toutes les demeures, tu réduis en ta possession tout ce qui était à autrui : tant s'en faut que les sièges déjà occupés par d autres échappent à ton universel empire ! Car tout ce qui est soumis à la loi du changement passe fatalement par ton urne, où, sous l'impulsion de ta main souverainement auguste, il est ballotté à travers mille vicissitudes^. »