‹ L'Étoile de Séville;Chapitre 10 sur 85 · III. — Rotroîi · texte numérisé non relu

III. — Rotroîi

Enfin parut Jean de Rotrou, le plus célèbre prédécesseur de Corneille. Avec la Bague de l'Oubli (1628) imitée de Lope de Vega la comédie se perfectionne. Ce fut un grand succès. La pièce est amusante, même à la lecture, et devait l'être davantage à la représentation. Une courte analyse fera connaître ce que valait le génie de Rotrou appuyé sur celui de Lope de Vega :

Alphonse, roy de Sicile, veut marier sa sœur Leonor au fils du Roy de Naples ; mais celte princesse est éprise de Léandre, officier de fortune. Tous deux complotent de

(i) Demogeot. Histoire de la Littérature Française.

s'emparer du pouvoir, noa par la mort du Roy, mais en le privant de la raisoa au moyen d'une bagne encliautée. Cette bague noue et dénoue l'intrigue et en produit toutes les péripéties. Selon que le Roy la porte ou ne la porle pas à :;oD doigt, il perd ou recouvre la raison. Dans sa folie, il méconnaît sa maîtresse, fait emprisonner et condamner à mort ses plus fidèles sujets, eniin s'abandonne à toutes sortes d'extravagances, tandis que, de leur côté, Leonor et Léandre (devenu sou mari et vice-roy du royaume) abusent de leur î^utorité po;ir tout changer dans l'Etat et di'truire ce qui les, gêne. Euliu la fourberie se découvre par le moyen d'un bouiïon qui, après avoir volé la bague, en reconnaît les vertus et révèle tout au Roy. Le dénouement est original et d'un caractère bien espagnol. Le Roy feint d'être en proie à un uouvel accès. Il fait asseoir Léandre sur son trône, et, sous prétexte de lui donner une cause à juger, debout devant lui et le chapeau à la main, en présence de la cour, il lui raconte a. lui-même sa propre histoire. Léandre se voit découvert, mais il n'est pas déconcerté; il répond au Roy par l'histoire du Roy lui-même, de sa passion pour Liliane et des injustices ({u'elle lui a tait commettre.

La conclusion est que l'amour est le seul auteur de tous ces crimes, que ses accès aveugles ont causé les deux procès et qu'il faut pardonner les fautes que sa violence fait commettre. C'est pourquoi le Roy épouse Liliane et fait grâce à Léandre et à Leonor. La pièce finit par un hymne à l'Amour :

Cher démon des plaisirs, sors du sein de ta mère; N'habite plus, Amour, ni Paphe ni Gythèr'e, Rends nos cd^urs fortunés entre tous les humains, Epanclie sur nos lils les lleurs à pleines mains!

On se rappelle le sujet de la tragédie de Saint-Cenest : Genest, acteur païen, jouant devant l'empereur Dioclétien le rôle d'un chrétien qui professe hautement sa foi, comme Polyeucte, afin d'être conduit au martyre, est éclairé soudain d'un rayon d'en haut. Le chrétien de théâtre se trouve, par la métamorphose inattendue du coup de la grâce, un chrétien réel. Ce que l'acteur devait dire, c'est l'homme qui le dit, et avec une énergie, une ardeur d'enthousiasme qui étonnent et la salle et la scène.

Est-ce vous qui parlez ou si c'est votre rôle'?

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C'esl lui, non son rôle ; et ce rôle même, agrandi et ïransforai'^, dóconcertc les comédiens, qui ne sont pas à la réplique. Diodélien irrité envoie Genest au supplice, et le martyre (¡ni devait être >■ une fciiito » devient «une vérité», comme roi)S('rve un des personnages.

Or, Rotrou, montre dans cette œuvre, qui est presque uiî chef-d'œuvre, qu'il a lu et imité une pièce de Lope de Vega, la « feinte devenue réalité » (El fingido verdadero). Chose étrange! Ou a publié bien des études sur le poète espagnol et sur Untrou, et jamais personne ne s'était occupé de cette ressemblance flagrante. A M. Person revient l'honneur de la découverte.

S'il y a entre l'imitation et le modèle des différences considérables, l'analogie de certaines scènes et Tidentité de certains mots ne permettent pas de douter que Rotrou n'ait connu l'œuvre étrangère.

M. Félix Hémon a adopté pleinement les conclusions de M, Person, et en effet le rapprochement s'impose, non pas ■i-epend;int pour les deux premières parties du drame de Lope de Vega qui contient trois parties.

En effet, le premier tableau expose les faits qui ont précédé l'avènement de Dioctétien. On reconnaît là l'indifférence que professaient pour l'unité de temps les auteurs « delà les Pyrénées >■, comme disait Boileau.

Le second tableau est bien singulier. Il semble que Lope de Vega ait voulu préparer le spectateur à la transformation du chrétien de tiiéâtre en chrétien véritable. Que fait-il pour cela? Il montre Genest jouant devant l'empereur un rôle d'amoureux. La passion qu'il exprime dans la comédie, il la ressent, en effet, et déjà ce n'est plus son rôle, c'est lui qui parle. Un certain Octave, dont il est jaloux dans la pièce, aime lui aussi réellement lajeime première et la décide à fuir avec lui. Alors éclate la douleur de Genest, douleur non de l'acteur, mais de l'homme. Dioclétien entre en fureur. Il est venu pour voir des histrions et n'entend pas qu'on oublie sa présence pour s'abandonner à des désespoirs qui arrêtent court la comédie, il s'apaise cependant et pardonne ; mais à une condition, c'est que Genest jouera le lendemain devant lui le rôle d'un martyr chrétien.

C'est ce troisième tableau qui a évidemment inspiré Rotrou. Mais, là encore, combien de différences ! comme i'oii

sent qu'il s'est accommodé au goût des spectateurs français d'alors qui veulent peu de représentation extérieure, mais les seuls combats de l'âme, les déchirements intérieurs, enfin l'émotion morale ! En Espagne, au contraire, il fallait parler aux sens, frapper les yeux par des symboles. Ce n'est plus au dedans de lui que l'auteur entendait une voix lui disant : «Tu ne l'imiteras pas en vain». Le haut du théâtre s'ouvrait, et l'on apercevait le Christ et la Vierge sur un trône; sur les degrés de ce trône une rangée de martyrs. Pour marquer la conversion réelle, il ne suffisait pas d'une profession de foi ardente du néophyte : on avait sous les yeux un baptême, un ange tenant un cierge et une aiguière; enfin le ciel intervenait par un miracle.

Quant au dernier tableau, il est tout simplement étrange. Les comédiens ont été exilés par l'empereur irrités et üenest condamné au pal. La troupe avec ses bagages vient dire adieu en plein champ de Mars au camarade supplicié, mais qui tout mourant qu'il est, a encore la force d'évangéliser la foule.

Cette analyse rapide permet de voir combien Rotrou a modifié Lope en imitant, comme dans ses autres tragicomédies, notamment Don Lope de Cardone et même dans son Hercule mourant qui ressemble bien plus à la Torre de Hercules de Lope qu'à la tragédie de Sénèque.

Citons parmi les emprunts du même genre : Les Occasions perdues (1655) d'après La Occasion Perdida et ta Bette Alphrède (1635) d'après la Hermosa Alfreda, enfin Laure persécutée (1639).

Dans cette Laure persécutée d'après ta Laura perseguida de Lope, Faction s'engage avec une noble simplicité ; l'intérêt naît dès le début et se poursuit jusqu'à la fin. L'intrigue, très romanesque, donne lieu à des situations originales et à des brillants développements poétiques. Cette pièce aurait encore du succès à la scène.

Laure, jeune beauté adorée par Oranthée, fils du roi de Hongrie, et qui répond à sa tendresse, n'a pas un rang égal au si(m. Le Roy s'oppose au mariage de son fils, auquel il veut faire épouser une infante. Pour arriver à son but il essaie de perdre Laure auprès de son fils, tandis que, sous an autre nom, Laure, qu'il n'a jamais vue, le séduit à son iour. Le roi, qui découvre cette ruse, est plus furieux que

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jamais ; une suivante de Laiire, toute semblable à sa maîtresse, et un certain Octave, gentilhomme d'Oranthée, amoureux de Laure, se prêtent aux volontés du roi. Lydie, après avoir pris les vêtements de Laure, recevra les hommages d'Octave aux yeux d'Oranthée abusé ; moyeu tiré des vieux auteurs et que Shakespeare a employé dans Beaucoup de bruit pour rien. Octave, quoique l'ami d'Oranthée, ai^cepte ce rôle odieux. Détail remarquable, le roi, qui se sort de lui, n'en exprime pas moins avec beaucoup d'énergie le sentiment de mépris que cette bassesse de courtisan lui inspire :

Voilà de ces flatteurs dont une cour abonde. Que l'intérêt gouverne au gré de tout le monde ; Ennemis du repos, amis du changement.

Lâches et résolus à tout événement.

Telles gens toutefois approchent des conronnes. On se sert de leur vie, et l'on hait leurs personnes.

C'est le style de Corneille.

Le prince, toujours épris, malgré la scèud d'infidélité dont on Ta rendu témoin, ne peut en croire ses yeux ; il désire, en véritable amant, avoir une explication avec sa maîtresse. Octave, sachant bien ce qu'est une explication, craint que la fourberie ne se découvre ; pour détourner Oranthée de son projet, il lui trace un tableau très exact de la faiblesse des amants. Enfin Laure est reconnue princesse ; et le Roy de Hongrie, déjà touché de ses charmes et de son esprit, l'accepte avecbeaucoup de joie poursa belle-fiUe, en épousantlui-même, afin de tout concilier, l'infante destinée à son fils.

Le dénouement présente une de ces scènes noblement ingénieuses qui sont dans le génie du drame espagnol et dont la Bague de l'Oubli nous a déjà offert un exemple. Cette infante de Pologne, venue pour épouser le fils du Roy de Hongrie, déjà marié à Laure, à l'insu de son père, est prise pour juge par le jeune couple et prononce sans le savoir contre elle-même :

L'amour n'est point sujet au respect d'un parent; Il dépend de lui seul : cet enfant volontaire, Pour n'en point respecter, voulut naître sans père ; Immortel, il possède un absolu pouvoir Et ne relève point de la loi du devoir.

On reconnaît ¡ci les principes de la chevalerie poétique et romanesque. Le style, malgré les pointes et les concetti, malgré les allusions mythologiques n"estpassenlemont brillant et harmonieux; on y rencontre en plus d'un endroit ces traits grands et solennels qui semblant propres au génie du poète. L'élévation s'y joint partois à la simplicité. L'héroïne de la pièce, qui ignorait sa naissance et se croyait de condition inférieure, apprend tout à coup (¡u'elle est de haute origine. La confidente déclare ne pas s'en étonner :

Tout en vous rend pour vous ce secret iénioignage.

Dans cette pièce, l'amour est en opposition avec la rai-son d'Etat, la passion d'un fils avec l'autorité d'un père; dans le père même, la dignité royale combat contre l'amour paternel ; dans le fils, le respect filial est aux prises avec la passion pour une femme. Tout s'arrange à la lin ; mais dans ce conflit al', sentiments divers, de nobles accents ont retenti, l'émotion tragique s'est élevée à une grande hauteur.

La « Adversa fortuna de Don Bernardo de Cabrera », de Lope de Vega, ofírait encore à Hotrou un sujet heureux, dont il tira, en 16'i8, sous le titre Don Bernard de Cabrère le parti le plus avantageux.

Don Lopi' de Lune, brouillé avec la fortune, malgré la rime et aussi malgré la raison, (ist un vaillant soldat, un des plus fermes soutiens du trône de don Pèdre d'Aragon ; mais le malheur veut que ses plus belles actions ne profitent jamais i leur auteur. Il est né sous une fâcheuse étoile ; toujours un tiers se trouve placé en travers de ses espérances, et obtient le prix qu'il désire et qu'il mérite. Don Bernard de Cabrère, sou ami, est doué, au contraire, de la plus heureuse chance, tout lui réussit : en noble compagnon, il essaie de faire partager son bonheur à don Lope de liune, mais il ne peut conjurer le funeste destin de celui-ci. Lorsque don Bernard fait devant le Roy l'éloge du vaillant capitaine .son ami, le Roy s'endort, et ne se réveille que pour accorder à ■don Bernard, et non à don Lope, des marques de sa bienveillance. Don Lope n'est pas plus fortuné en amour : il croit avoir touché le cœur de Violante, la lille du Roy; et celle qui lui envoie des messages amoureux n'est autre qu'une vieille camérisle, dont le portrait est grotesquement tracé par un valet railleur. On n'est pas plus enguignonué que ce

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pauvre don Lope de Lune ; son valet Lazarillo finit par ne plus vouloir le servir, en voyant une hostilité si déclarée de la part de la fortune. Don Lope de Lune prend le parti de quitter la cour d'Aragon, en la maudissant, pendant que don Bernard de Gabri're parvient à faire pénétrer le nom de son ami aux oreilles du Roy.

Venceüíni, imité également de l'espagnol, comme sou Clélie, roi de Naples, consacra la réputation de Uotrou. Le. sujet est celui d'une pièce de Francesco de Rojas, intitulée « On ne peut être père et noy ».

Don Quichotte lournit aussi vers cette époque le sujet de plusieurs comédies dont quelques-unes pourraient bien avoir «té imitées de Lope de Vega qui avait, le premier, porté ce roman sur la scène. Citons Lk$ Folies de Cardenio de Pichoa <16íí9), les deux parties du Don Quixote de la Manche de Guérin de iJouscal (1638 et 1639), le Gouvernement de Sanche Panse (1641 du même.

Le Métel, sieur d'Ouvilie et frère de Boisrobert, puisa ■abondamment au fond si riche de la comedia ; citons l'Esprit Follet (i6il), L' Absent chez, soi (1643), les Fausses vérités^ la Dame .suivante. Aimer sans sçavoir qui (1647; d'après Amar sin saber a quien de Lope de Vega

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