IV. — Corneille
Corneille, grand admirateur de Rotrou qu'il appelait son père et auquel il avait des obligations personnelles, devait subir comme lui l'influence de Ira los montes. Beauchamps fournit d'ailleurs, à ce sujet, d'intéressantes précisions dans ses Recherches sur le Théâtre de France :
« Etant entré en relations avec M. de Chalón, ancien trésorier, retiré à Rouen, Corneille reçut de lui cet avis : « Le genre comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez chez les Espagnols des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue • elle est aisée ; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et devons traduire quelques endroits de Guilhem de Castro. «
II- serait oiseux d'insister sur les origines totalement espagnoles du Cid, emprunté tant au Romancero qu'aux Mocedades del Cid de Guillen de Castro. Une simple comparaison des
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textes demontre aussi quelle contribution La Estrella de Sevilla a fournie quant au développement du caractère de Cliimène.
Avec Le Menteur (1612) Corneille revient aux sources d'où il tira son chef-d'œuvre. Le Menteur est, en effet, imité de la Veridad suspeschosa (la vérité suspecte) de Don Ruiz de Alarcon, publiée en 1631. De même, la suite du Menteur est inspirée de Amar sin saber a quien {Aimer sans savoir qux) de Lope de Vega. Celte imitation a suggéré à M. Eugène Lintilhac une brillante apologie de l'original :
« Il reste vrai que si on lit la Suite du Menteur, après Aimer sans savoir qui, elle paraît bien froide et décolorée auprès do son modèle. Quel mouvement et partout quelle aisance dans le cliei-d'œuvre de Lope ! Combien sympathiques et brillants les personnages, avec leurs sentiments chevaleresques ! Quel frémissement de vie et d'amour, et quelle distance par exemple de la raisonneuse Mélisse à l'ardente et sémillante Léonarda ! Mais c'était là l'inimitable, sur la scène française, à la date de 1613 : avec la rigidité des règles et la grisaille de décors alternant entre une prison et le logis de Mélisse dans Lyon, comment n'être pas éclipsé par la liberté romanesque de la comedia et le pittoresque des rues de Tolède et du paysage où se dresse le caslel de San Cervantes ? »
On lit dans V Examen de Don Sanche d'Aragon : « Cette pièce est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré d'une comédie espagnole, intitulée : El Palacio confuso ; et la double reconnaissance qui finit le cinquième est prise du roman de Don Pelage. »
Or, cette comédie espagnole n'est autre (lue El palacio confuso, comedia famosa de Lope de Vega Carpió (1). Voici, appauvris par une traduction en prose, les principaux passages de ce Palais à l'envers que Corneille transposa si admirablement en vers :
(Edouard, Roy de Sicile, a deux fils jumeaux, tous deux ont disparu, l'un confié secrètement à un paysan par sa mère, qui redoutait une rivalité entre les deux frères ; l'autre enfermé dans un coffre et précipité à la mer par son père, à qui les astres consultés ont révélé que son fils deviendrait un cruel tyran. Depuis, Edouard est mort, laissant le trône
(1) Reviie Bleue, l"août 4896.
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à sa nièce Mathilde, qui doit choisir uu époux parmi ses sujets. L'action s'ouvre au moment où ce ciioix doit se faire <levant la reine, qui, accompagnée de sa confidente l'orcia, vient prendre place sur son trône. Les nobles se sont assis sur un banc réservé. Carlos, soldat de fortune, veut s'asseoir à leurs côtés, ils le repoussent.)
i.A REINE. — Que les Grands s'assoient. LE DUC. — Nous vous dcvons amour, obéissance et foi. (Le duc, le comte et le noble s'asseoient, et Carlos va pour s'asseoir.)
LE COMTE. — Il n'y a point ici de place pour vous, soldat; «'est de l'autre côlé qu'il faut vous asseoir.
CARLOS. — Si vous avez su m'appeler soldat, comte, comment ne savez-vous pas que je suis noble ?
LE DUC. — Cette arrogance est fille de l'ignorance : soldat, ne vous obstinez pas, passez à la place qui vous convient.
CARLOS. — Je ne suis ni ignorant ni obstiné ; la place réservée aux nobles est la mienne; si celle-ci est telle, c'est là que je dois être. Le premier soldat venu peut, à l'occasion, acquérir noblesse et blason honoré ; que sera-ce donc d'un vaillant soldat tel que moi ? Les hommes les plus considérables sont fils de leurs œuvres, et puisque mes œuvres sont si grandes, je ne veux point aujourd'hui de ce blason. Je suis mainleiiaut le fils de mes pensées, et si noble quej'élève, jusqu'au ciel et au-dessus des vents Téditice de mes rêves. C'est la valeur qui fait les nobles, et point n'est besoin d'autre preuve de noblesse que de considérer comment l'homme agit' sans rechercher comment il est né... Si tu me prêtes attention Reine, je te dirai ce que je sais de moi-même.
LA REINE. — Ecoute, Porcia, voici l'homme dont je t'ai parlé si souvent.
PORCIA. — Tu t'exposes à de graves reproches : songe à ta renommée, à ton nom, refrène cette inclination ! LA REINE. — Les étoiles (le destin) entraînent mon âme. PORCIA. — Elles ne peuvent triompher de l'âme qui est libre.
CARLOS. — La pitié d'un pêcheur de ces rivages m'a élevé, car le ciel rigoureux m'a refusé jusqu'à un père. Comme on le raconte de Vénus, je puis te dire que la mer me donna naissance : ses flots m'ont servi de père et de mère, ainsi que ses rochers. Si j'étais un barbare ou un païen, je croirais.
comme Alexandre, que Jupiter m'engendra, Jupiter, le dieu des tonnerres et de la foudre. Je suis né comme Romulus, entre les filets et les barques, qui sont des embûches de toile et de h(^tre contre les poissons argentés. Mais mon ambition ne s'at(a<|uait qu'aux poissons de zodiaque (me poussait vers les cieux) ; ma pensée souveraine s'élevait à travers les sphères. Enfant, je m'élançais au sein des flots, et il ne m'échappait point, ce corail, qui naît vert, vit blanc, et meurt rouge. J'ai pénétré leur sein obscur, faisant cesser de mes bras les luttes intestines des vaillants dauphins. Je formais des bouillonnements neigeux au milieu des champs d'azur oii les vents forment des promontoires d'albâtre... (1)
Mes commencements furent tels ; voilà le fonds que j'ai acquis. Je ne sais rien de plus, je ne possède rien de plus. Le monde m'appelle Carlos ; les soldats, le prodige, les courtisans, le sage ; ceux-ci m'appellent plébéien, et moi je m'appelle votre créature,..
LA REINE. — Mes pensées s'inclinent prodigieusement vers Carlos ; sans que la raison puisse les gouverner, elles courent, libres delrein. Porcia, que dois-je faire?
P0RCL\. — Te vaincre, et considérer que tu es la reine et que tu dois donner à la Sicile un Roy qui soit bien accueilli de tous. Corrige le goût de tes yeux, ne t'abandonne pas à ce caprice pour un inconnu.
LA REINE. — Assieds-toi, Carlos, car je te fais noble.
CAULOS. — Madame, que Ton Altesse vive les années du phénix 1
(// va pour s'asseoir.)
LE DUC— Madame, si Votre Altesse ne garde pas les droits des hommes de qualité, elle décourage et annihile la noblesse de ce royaume.
LA REINE. — Je n'hériterais pas, dans ce royaume qui est mien, des dettes du l\oy mon oncle ! Non seulement je puis, mais je dois, pour être juste, donner à un brave soldat la récompense qu'Edouard lui eût accordée s'il eût vécu. Ainsi, quoique ce siège, duc, vous appartienne, c'est moi qui garantis son lionneur. Acceptez cette garantie. Passez à ce banc, marquis !... Vous êtes marquis de Terranova.
(1) Ici un long récit des raploits de Carlos, en plas de 150 vers entremêles des facéties de (/racio.'jo, le valet de Carlos, Varlovento, qui, dans les batailles, donnait du courage à son maître avec le contenu de son bissac.
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CARi.os. — Madame, tu peux concourir en magnificence avec Alexandre, car tes grâces sont plus prodigues encore. Comme ta majesté sacrée est une image de Dieu, tu imites la divinité par tes Ijientail-;, en faisant de rien, quelque chose Je haisc mille fois les pieds. Qm; ton royaume s'étende plus que cette mer. Clievaliers, faites-moi place.
LE COMTE.— A la l;onno heure, niarquis. (Us ^.'assoient).
Dès la première journée, Mathilde épouse Carlos, et le roman tinit à peine commencé.
LA REINE. — Remets toi-même ce rameau fleuri à l'homme qui doit régner et vaincre : ainsi la honte ne me donnera plus de nouvelles couleurs...
CARLOS. — Madame, donneras-tu la main à celui à qui je donnerai ces fleurs ?
LA REINE. — Oui.
CARLOS. — Eh bien, que tous sachent maintenant que l'homme qui les mérite, le seul qui en soit digne, c'est le marquis.
LE LUC. — Quel marquis ?
CARLOS. — Moi. C'est à moi-même que je les donne. Roi pour roi, que Carlos le soit. (1)
L'imitation faite par Corneille ne porte que sur ce premier acte qui est le meilleur, et disons-le, le seul bon chez le tragique français.
La pièce los Horadas (les Horaces; de Lope, intitulée aussi El honrado Hermano (L'honoré frère) n'a pas moins évidemment inspiré « Horace », quoique les deux ouvrages soient composés dans un système tout différent. Lope de Vega, dans sa pièce, s'élève d'ailleurs souvent jusqu'au sublime. En voici, par exemple, un trait : la scène se passe dans la lice où combattent les représentants d'Aibe et de Rome. Les trois Curiaces sont debout, et il ne reste plus qu'un seul Horace. Les Romains qui entourent le champ du combat sont plongés dans une muette stupeur. Le dernier des Horaces devine les sentiments qui les agitent, et se tournant vers eux :
« N'ayez nulle peur, ô Romains, « Ne craignez rien pour la patrie, « Je suis seul, c'est vrai, mais je porte « La valeur de trois en un seul,
(1) TraducUon de M. Roques.
« Car les âmes de mes deux frères « Ont toutes passé dans mon âme t >>
Ce beau cri n'est-il pas digne de Corneille ?
Notons enfin Polyeucte, HéracHus, Théodore qui ont été inspirés de plusieurs pièces de Calderón : El principe constante, El José de las Mujeres. En esta vida todo en verdad y todo es mentira et Los dos amantes del cielo.
Rappelons encore d'une façon générale ce qu'a écrit Voltaire à propos de ces imitations ; « Corneille a mis dans les règles ce que les Espagnols avaient inventé hors des régies.-» Sans doute, mais Corneille n'a-t-il pas écrit lui-même à propos de ces fameuses règles dont le respect le fit tant souffrir, et qu'il viola autant et aussi souvent (jiril lui fut possible : « Les auteurs élargiraient peut-être Ips règles encore plus que je ne fais, sitôt qu'ils auraient reconnu par {'expérience quelle contrainte apporte leur exactitude et combien de bellos choses elle bannit de notre tiiéâlre. »
Opposons, sans commentaires, à l'hommage renlu à Lope par Corneille en ses nombreux emprunts, celte opinion de l'auteur de la Pucelle, le docte espagnolisant Jean Cliapelain, sur Lope de Vega : «Ce phénix prétendu dont vous me parlez, ■écrit-il, et qui s'est jeté à toutes sortes de poésies, a réussi en toutes également mal. »