VI. — Thomas Corneille
Thomas Corneille, comme son illustre frère, devait naturellement emprunter au répertoire inépuisable des comédies d'Espagne : sa connaissance de la langue, qui était fort répandue à Rouen, son esprit docile et facile l'inclinaient à cette sorte de production. S'il ne prit rien directement à Lope, dont les œuvres lui paraissaient sans doute trop colorées, trop passionnées, trop violentes, il puisa amplement chez ses imitateurs, notamment pour r Amour ci la ModeUGñO) d'après El Amor al Uso de Don Antonio de Solis, imité directement de El Amante al Uso de Lope de Vega. Il emprunta à Calderón los Empeños de un acaso et Casa con dos puertas... pour les Engagements du hasard (1647). El Astrólogo fingido pour le feint Astrologue (1648), el Alcaide de si mismo, pour le Geôlier de soi-même (1655). Hombre pobre todo es trazas, pour le Galant Doublé.
De Moreto il imita Lo que puedo la aprehensión dans le Charme de la Voix (1633), la lia y la Sobrina dans le Baron
d'Albikrac ; de AlVciro Cubillo El Señor de Buenas Noches dans la Comtesse d'Orgueil; de Francisco de Rojas Zorilla Obligados y Offendidos dans les Généreux Ennemis (1633), Enlre Bobos anda el juego dans Don Bertrand de Cigarral(lQbO), Toutes eos pièces ressemblent fort à leurs modèles et se ressemblent beaucoup entre elles; seulement Tbomas Corneille s'étant occupé de les réduire dans nos règles, en cinq actes avec unilé do temps et de lieu, cette régularité est achetée cbèremeut par la suppression de détails cliarinants ; mais l'auteur est digne de son frère dans le développement du caractère chevaleresque et du sentiment profond de l'honneur. Ainsi dans les Illustres Ennemis, Jacinte sait « faire taire l'Amour, lorsque l'Honneur commande » et renonce sans murmurer à une union longtemps espérée, parce que son père outragé a besoin d'elle pour assurer sa vengeance :
L'ardeur de vous venger remplit ti'op mes désirs, Pour abaisser mon ;ime à de honteux soupirs. Si mon sexe aujourd'hui m'avait permis les armes, Vous auriez vu du sang où vous craignez les larmes ; Mais je ferai du moins tout ce qu'il peut souffrir Et ne pouvant tuer, jo saurai bien mourir.
Comme Scarron, Thomas Corneille a transporté avec bonheur sur la scène française les rôles de gracioso, il connaît toutes les ressources comiques, les allitérations plaisantes :
Elle est presque toujours sur le raisonnement Et, maintenant, raisonne irraisonnablement... J'y pense, j'y repense et plus que tu ne penses.
les mots fabriqués ou d'un emploi imprévu :
... Qu'on me désenharnache, iGeôiicr, II, v.) Quand un cœur est lion, j'ai l'iiine léoparde : Délionnons le vôtre... (Geôlier, III, III.) Visite-moi du moins allernativeinent. (c.eñiier, II, VI.) Oh I de tous les vieillards le plus sanguinolent !
{Don Berlmnd IV, I.)
et les dictons populaires, auxquels se complaisait Sancho Pança:
LOPE DE VEGA EN FRANCE (mONTFLEURy) 67
Et d'ailleurs, s'il n'a soif, fera-t-on boire un âne ? {Don Ber'rand, V. VIII.)
Ce sens du burlesque atteint sa perfection dans le Geôlier de soi-même, suje-t également traité par Scarron, mais où Thomas Corneille se montre tout à fait supérieur à son rival. Le rôle de Jodelet y est d'un bout à l'autre traité de main de maître, (i)
Boisrobert, frère et émule de d'Ouville, emprunte également à l'Espagne, avec l'inconnue (1616), la Jalouse d'ellemême (1649), La Foile gageure, ou les divertissements de la comtesse de Pembrock (16o0) d'après El mayor impossible (le Comble de l'Impossible) de Lope, Les Généreux Ennemis (16S3), les Apparences trompeuses (16oo), l'Amant ridicule (1655), la Belle invisible (1656.)
Vn. — Montfleury.
En 1664, Montfleury avait pris le thème de son Escole des Jaloux ou le Cocu volontaire dans El Argel fingido (la preuve dissimulée) de Lope.
Don Carlos, gouverneur de Cadix, pour guérir son beaufrère Santillane de sa jalousie, le fait ravir avec son époase par de faux turcs, dont le chef, le valet gracioso Gusman, se charge de la cure. A cet effet il lui laisse à choisir entre convaincre sa femme de céder au désir du Grand Duc ou être pendu.
Dans l'Ecole des Filles (1666) comédie plus médiocre, se trouve un joli jeu de cache-cache adroitement filé, imité encore de Lnpe (Aimer sans savoir qui) et que reprendra Dancourt dans la Parisierine.
Montfleury continue à imiter l'espagnol dans la Femme juge et partie (1669) et la Fille Capitaine (1672). (2)
En 1667, Gilbert, à son tour, imitait dans les Intrigues Amoureuses^ Amar sin saber a quien déjà mis à contribution par Corneille et par d'Ouville.
D'ailleurs le goût pour les « cosas de España » ne faiblissait pas ; c'est ainsi que nous voyons La Fontaine tirer de
(1) GnstaTC Régnier. Tliomas Corneille, sa vie et son Théâtre 1892.
(2) Paibnsque, Histoire comparée des littérature espagnole et française, 1843. E. Martinencbe, La Comedia Espagnole en France, 1900
Guevara son Paysan du Danube, Madame delà Fayette, écrire une Zayde, histoire espagnole — et Boileau employer couramment cette langue. Puis paraissent les Lettres sur l'Espagne de la marquise de Villars et les Nouvelles, les Mémoires, le Voyage d'Espagne de la comtesse d'Aulnoy.