‹ L'Étoile de Séville;Chapitre 15 sur 85 · IX. — Le Sage · texte numérisé non relu

IX. — Le Sage

Le Sage se condamna à un long noviciat littéraire, avant de prendre rang parmi les auteurs originaux. Sur les conseils de l'abbé de Lyonne, il s'adonna à la littérature espagnole, et traduisit le Traître pimi de Francesco de Roxas et don Félix de Me?idore, de Lope de Vega. Enfin, il faisait paraître le Point d'Honneur, traduit également de Roxas (170a), une suite de Bon Quichotte, adaptée d 'Avellaneda et une autre comédie, empruntée à Calderón, Don Cesar Ursini.

En commençant à publier ces imitations, Le Sage écrivit en 1700, une préface " uniquement pour faire connaître son dessein au public ». Ce « dessein » consisiait à transcrire ce que les Espagnols ont « de brillant et d'ingénieux en évitant ce qu'ils ont d'outré, leur galimatias de termes pompeux, leurs mouvements rodomonts ». Et l'auteur publiait ses traductions « pour essayer le goût du public ».

Dans Don Félix de Mendoi'.e, traduit de la comedia de Lope de Vega, Guadar y giiadarse (Garder et se garder). Le Sage condense l'action, supprime des scènes parasites, par exemple les neuf premières. Il reproduit, avec souplesse le ton brillant, l'air chevaleresque du modèle, transposant en prose sonnets et monologues. Il s'est même élevé avec aisance dans le premier acte, jusqu'à cet accent « purgé d'épique » comme dira Gil Blas, qui sonne si souvent dans le théâtre de Lope ; et il a l'adresse de nous faire goûter quelques mouvements rodomonts. Non content de resserrer le di;üogue, il le nuance avec une indépendance spirituelle. Nous le surprenons même faisant dire à un valet querelleur : « J'ai le vin bas-breton », comme pour signer sa traduction. Il y a d'ailleurs çà et là des scènes de dépit entre amoureux, ou des plaisanteries entre valets et soubrettes, qui sont traitées à la française et n'ont pas du tout leur pendant dans Toriginal espagnol. Il est manifeste que le traducteur se donne libre carrière, (t)

Le Sage traduit Guiman d'Alfaracheel Estevanitle Gonzalez-, enfin, il utilise le fonds de tous ses documents d'outremont pour Gil Blas de Santillane.

il) Eugène Lintilhac^ La Comédie au dix-huitième siècle.

A propos de ce roman célèbre, on a souvent posé la « question » de l'invention en littérature. « Et l'impression du public, dit avec raison M. Lanson, a, partout et toujours, tranché cette question ; partout et toujours, on demande compte à l'auteur de la manière dont il traite son sujet, non pas du lieu dont il le tire; partout et toujours, on ne s'inquiète pas de savoir quels ouvrages ont inspiré les chefs-d'œuvre : on sait assez que ceux.-là ont pu être l'occasion, mais ne sont pas la cause de ceux-ci.

« J'avoue que, d'un côté, je serais tenté de faire chorus avec les fiers seigneurs qui reprochent à Le Sage ses larcins ; mais ce serait pour d'autres motifs : j'ai peur que le voleur n'ait plus perdu que les volés. .Te sais que cette Espagne de picaros et d'alguazils, toute résonnante du grelot des mules empanachées, du chant des guitares nocturnes et du grincement des épées que croisent les galants contre les frères ou les maris que l'honneur éveille, cette Espagne-là a toujours eu le privilège d'amuser notre imagination française; nous raiTolons des travestissements espagnols, et, dans notre littérature comme dans nos bals costumés, nous aimons à jouer à l'hidalgo ou à l'arriero : tous les minois parisiens nous semblent plus i)iquauts sous la mantille. Le vrai Espagnol nous plaît moins, quand il ne s'agit plus de lui emprunter sa défroque et que nous prenons le contact de son âme : nous ne le comprenons que dans Cervantes, quand ou nous le donne bien pour fou. Gil Blas nous plail. comme le Cid, comme Figaro, comme Ileruani, beaucoup par ce qu'il nous montre de nousmêmes, de notre vie ou de notre génie, un peu parce qu'il nous tire de nous-mômes et nous lait rêver d'un monde où les muletiers sont chamarrés des broderies, où les mendiants vous ont des airs de grands seigneurs, où la vie est d'un bout à l'autre une fête ou un drame, où la nature enlin lait sou ordinaire d'être plus grande (juc nature. »

Si Le Sage, dans son Gil Blas, a cousu des pièces dérobées dans le magasin espagnol, ¡1 n'a volé un habit complet à personne ; ce n'est pas tout qu'avoir les morceaux multicolores destinés à vêtir un Arlequin, il faut savoir faire vivre ce personnage léger, ironique et plaisant et lui composer de tous C'^s losanges ('pars un seyant et souple costume.

Le Sage n'aimait p ùnt Voltaire, et c'est à lui qu'il fait allusion lorsqu'il écrit dans son Gil Blas : (1)

(I) Une X, Chap. V.

LOPE DE VEGA EN FRANCE (gaSTKRa) 71

« 0 divin Lope de Vega, rare et sublime génie, qui avez "laissé un espace immense entre vous et tous les (îaijriel qui voudront vous atteindre ; et vous, moelleux Calderón, dout la douceur élégante et purgée d'épique est inimitable, ne craignez ooint tous (lue vos autels soient abattus par ce nouveau nourrisson des Muses. Il sera bien heureux si la postérité, dont vous ferez les délices comme vous faites les nôtres, entend parler de lui. »

Voltaire d'ailleurs traitait Lope de Vega de « barbare », el sa répugnance pour ses œuvres s'étendait jusqu'à son nom qu'il transforma de Lope en Lopez.

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