XIV. — L'opinion de Ih. Gautier
Théophile Gautier, seul, préparant Mérimée, a connu i'Espagne véritable, mais ce n'est qu'un admirable paysagiste à la plume et son enthousiasme est d'un peintre plus que d'un analyste.
Néanmoins, il s'est montré singulièrement compréhensif à ce sujet et nous lui devons cet éloquent phiidoyer en faveur des génies méconnus, page admirable qui pourrait servir d'exorde à tous les essais du genre de celui-ci :
«... Il y aurait une belle place pour un théâtre à côté du Théâtre-Français, presque exclusivement consacré à la représentation des chefs-d'œuvre de Molière, de Corneille et de Racine. Les œuvres des poètes dramatiques des autres pays sont presque inconnues en France ; à peine en a-t-on lu quelques pièces dans la collection des thé^îtres étrangers.
Ce serait assurément un théâtre qui mériterait d'être suivi, et qui le serait, que celui où l'on représenterait chaque soir avec une pièce moderne, parce qu'il ne faut pas que les morts étouifeut les vivants, une traduction ou une imitation en vers de Shakespeare, de Marlowe, d'Otway, de Guilleu de Castro, qui n'a pas fait que le Cid, de Calderón, de Lope de Vega, de Gœthe, de Schiller, de Raupach, et de tant d'autres grands maîtres que le public ne connaît presque que de nom. Le moment est venu : le génie moderne s'identifie aisément aux créations de tous les peuples ; nous ne sommes plus au temps où les traducteurs supprimaient les
passages de leurs auteurs qui ne s'accommodaient pas au goût français, et ôtaient d'un ouvrage précisément tout ce qui en faisait le charme et la curiosité, tout ce qui lui donnait de la couleur et du cachet. On peut appeler aujourd'hui Desdemona par son nom, et Yago a la permission de reprendre sa place à côté du More. L'invocation à la guerre, que Voltaire considérait comme fort ridicule et fort barbare, ne ferait à présent rire personne.
Il ne manque pas de poètes, habiles versificateurs, qui, au lieu de faire des volumes d'élégies et de sonnets que personne ne lit, seraient enchantés de traduire soit le Timon d'Athènes, de Shakespeare, soit le Médecin de son honneur, de Calderón, soit la Fiancée de Messine, de Schiller, ou tout autre chefd'œuvre étranger. De telles imitations, faites fidèlement, dans l'esprit et le génie des auteurs, montées avec soin et jouées avec amour par des acteurs intelligents, devraient attirer et intéresser un parterre instruit et lettré comme l'est enfin le parterre de TOdéon, rempli par les jeunes gens des écoles. Macbeth, Roméo et Juliette, Othello, le Marchand de Venise, Falslaff ont déjà été traduits de cette manière, et pourraient, dès à présent, constituer un commencement de répertoire.
Il nous semble que, de cette façon, l'Odéon ne serait plus un second Théâtre-Français (il ne vaut jamais rien d'être le second), et pourrait conquérir une existence individuelle, une spécialité, comme on dit. Cela vaudrait la peine de passer les ponts et d'aller chercher là-bas un honnête anuisemeut littéraire qu'on ne trouve guère, à vrai dire, de ce côté-ci de la Seine. Les chefs-d'œuvre du Tliéàtre-Français sont connus de tout le monde et sus par le spectateur au moins aussi bien que par l'acteur, sur lequel on est toujours eu avance d'un vers. D'autres chefs-d'œuvre moins familiers, d'une valeur moins haute peut-être, mais ayant encore quelque charme de nouveauté et de surprise, auraient chance, non pas d'attirer la foule, mais d'amener chaque soir un public curieux de s'instruire en s'amusanl, et à qui les pasiiuiuades du \audeville et les phrases ampoulées du mélodrame semblent un médiocre divertissement. »
Particulièrement ea ce qui concerne Lope de Vega, le critique militant qu'est Gautier se plaità le nommer chaque fois que l'occasion s'en présente, par exemple lorsqu'un auteur
LOPE DE VEGA EN FRANCE (lIIPP. LUCAS) 77
fait jouer un mauvais dramiï espagnol : « M. Algara, écrit-ii, eût mieux, fait de prendre tout bonnement une comédie de Lope de Vega, et de la traduire aussi fidèlement que possible.» (1). Les sujets espagnols n'étant plus interdits par la politique, Casimir Delavigne documente sa Fille du Cid dans le Romancero et met en scène Don Juan d'Autriche.