L'ÉTOILE DE SE VILLE ET SON HISTOIRE
La Estrella de Sevilla a eu une fortune assez singulière au point de vue de la publication ; elle ne se trouve dans aucun dos recueils imprimés du vivant de son auteur, or nous avons la certitude qu'elle fut écrite après 1614, c'est-à-dire à la même époijue où Guillen de Castro, qui s'était lié intimement avec Lope de Vega, écrivit les Mocedades del Cid dont l'action est jumelle de celle de l'Etoile de Séville. Laquelle de ces deux pièces fut écrite la première ? on l'ignore. En tout cas, il faut convenir que la Estrella de Sevilla l'emporte de beaucoup par la beauté du style et la tenue de la composition.
(1) Ja( qucs Richepin, Falstaff.
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L'œuvre de Lope ne se trouve que dans un livret séparé d'une rarissime édition du XV1I« siècle ; ce document presque unique fait partie de la collection des œuvres de Lope de Vega r 'unie pieusement par Lord Holland au début du XíX'í sièîle. Quant aux éditions modernes, il n'en existe pas plus de cinq : celles de Boston faites en 1828, puis en 1840 par le professeur Don Francisco Sales, celle de Hartzenbuscli (1853) en la bibliothèque de Rivadeneyra, celle de Leipzig (1856j par Luis Lemcke en son Manuel de littérature espagnole, la meilleure que nous connaissions et d'après laquelle a été établie l'édition récente de l'Académie Royale de Madrid (1898-1902), réparant entin un inexplicable oubli national.
« Il parait clair comme la lumière du jour, dit le commentateur de cette Royale Académie, que le texte subsistant de l'Etoile de Séville est une refonte de Andrés de Claramente qui prit le surnom poétique de Clarindo. » Hartzeubusch écrit d(i son côté :
« L'Etoile de Séville, cette tragédie célèbre, où l'on admire de si belles situations et de si heureux cas, souffre en divers passages d'odieuses mutilations: suppressions et additions qui vont jusqu'à embrouiller le dénouement de telle manière qu'à peine s'y entend l'intention de l'auteur. »
En 1804, un ecclésiastique. Don Candido Maria Trigueros, subissant l'innuence des Jésuites (ceux-ci avaient réussi à persuader aux Espagnols qu'ils n'étaient que des barbares), et cédant aux préoccupations pseudo-classiques, entreprit de réduire à la formule française des trois unités et des cinq actes l'œuvre de Lope de Vega, coupant par ci, ajouiant par là, dénaturant l'ensemble.
« On a fait en sorte, écrit candidement ce Candido, que la nouvelle versification ne déparât pas l'ancienne. »
Cette refonte porte le titre de Sancho Ortix, de las Boelas ou l'Etoile de Séville. Trigueros, dont les œuvres personnelles accusent un déplorable prosaïsme, n'en gagna pas moins, sous cette forme médiocre, la première bataille romantique, uu peu avant la naissance du romantisme. Il eut même l'honneur de susciter des critiques ; et, dans l'examen de sa tragédie par Cienfuegos, nous voyons celui-ci s'indigner et déclamer contre le meurtrier de Busto Tabera ; il qualifie son acte de « contraire à la nature, invraisemblable, impossible, faux ».
Don Alberto Lista dans El Censor en 1821, ajoute à cecommentaire riiioureux une condamnation formelle : « Cette pièce, déclare-t-il, ne peut revivre eu notre théâtre parce qu'elle est contraire aux sentiments de la i,u;nération actuelle.»
Marlinez de la Rosa, dans sa Poética en 1827 reproche également à Sancho Ortiz d'agir « sans motif, sans provocation, ni oiïense. »
Mais le scoliaste espagnol moderne rectifie ainsi ces jugements qui reflètent i<ine réaction morale et religieuse: « L'opinion publique (pour employer la riJicule expression de Cienfiiegos) loin de tenir Sancho pour un bretteur de profession le tient pour un héros. »
La refundición de Trigueros a été heureusement mise à l'écart, et l'on représente actuellement eu Espagne une nouvelle refonte de Don Juan Eugenio Harzenbusch, restituant le plus pieusement possible le texte original, d'après ce qu'en a conservé la version de Claramonle, « en gardant du drame primitif tout ce qu'il est possible à la scène moderne. »
Enfin, sous le titre de VEtoile de Madrid il existe une zarzuela de Don Adelarno Lopez de Ayala, litre qui rappelle celui de l'omvre de Lope ; on y voit au^si une jeune lille amoureuse du meurtrier de son frère, et uu Roy amoureux d'elle, lequel Roy n'est pas Don Sancho el Bravo, mais Felipe IV, le monarque préféré des auteurs de zarzuelas, ce» sortes de vaudevilles où le chant se mêle au dialogue.
Lord Holland a donné une analyse très détaillée de la Estrella de Sevilla dans son ouvrage sur Lope de Vega {Some acount of the Hue and writings o f Lope Félix de Vega Carpió) publié à Londres en 1817.
L'Etoile de Séville fut traduite en allemand, et sous cette forme, dédiée à Gœthe en 1824.
Cinq ans après le poète Zedlitzfaisaitreprésenteravec succès Der Stem von Sevilla, drame qui fut imprimé dans ses œuvres dramatiques à Stuttgard en 1860. Enfin, il existe une traduction polonaise de Julián Adolfo Swieciki, parue en 1882.
Il n'est pas douteux que Pierre Corneille ait connu V Etoile de Séville, sans peut-être savoir le nom de son auteur. La confusion qu'il venait de commettre à propos de la Vérité-
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suspecte, origine du Menteur attribué par lui à Lope, et qu'il avait dû restituer à Alarcon, devait l'incliner à la prudence. D'ailleurs, la façon dégagée dont à ce propos il rend sa propriété au véritable maître montre qu'il n'était guère tourmenté par la soif de remonter aux sources. « Si c'est son bien, dit-il en effet avec désinvolture, je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est constant qu'elle est très ingénieuse. »
Guillen de Castro a laissé au second plan le rôl e de Chimène dans les Jeunesses du Cid, tandis que le personnage d'Estrella, placé dans la même situation tragique que Xi mena, est traité de main de maître par Lope de Vega et amplement développé.
On peut dire que tout le mouvement lyrique du rôle a été transporté par Corneille dans son admirable tragédie.
C'est seulement en 1822 que La Beaumelle,pour la première fois en France, parlera de r Etoile de Séville révélée récemment par Lord Holland à l'Angleterre.